LETTRES
de M. le comte de Brienne^ premier secrétaire d^Etat^ à M. son /ils, envoijé extraordinaire de la part du Roi très chrétien à Leurs Majestés Suédoises, toutes lesquelles lettres il a reçues à Stockholm depuis le /nois de septembre 165^ jusqu'au IP février 1655 ^ .
Mon fils, quand j'ai résolu que vous voyageriez, j'ai mis une borne à la durée de votre voyage et je l'ai établie de trois ans. Qu'il fut d'un plus long cours, je ne l'aurois pas pensé, et je ne saurois me persuader que je l'ai trop raccourci. Néanmoins la chose me paroît disposée d'une autre façon que je ne l'avois résolu, et il semble qu'il faut que je prolonge le temps du moins d'un an, ou que je racourcisse la carrière qu'on a eu intention que vous dussiez courir. Nécessité de choisir, je suis mon inclination, laquelle étant de vous revoir me presse si fort que je ne saurois écouter ce qu'on me voudroit dire pour me faire changer. Mais je ne me laisse pas en sorte emporter à mon sentiment qu'il vous en puisse arriver du mal, en vous privant de quelque connoissance et de
1. Après avoir donné ce titre, Brienne n'a pas transcrit ces lettres dans ses Mémoires. Comme pour les précédentes, il se contente de les énuraérer et de renvoyer au manuscrit spécial qu'il en avait, actuellement Bibliothèque de l'Arsenal, ms. n" 2582, f°' 11-37. — C'est d'après le même recueil que nous les imprimons ici.
quelques lumières dont vous pourriez vous remplir, allant jusqucs aux lieux qu'on avoit désignés. Je parle en mon sens avec tant de modestie que je ne condamne pas celui des autres, et je ne retrancherois que la Pologne de votre voyage, où il n'y a rien à voir et moins à apprendre. Néanmoins si votre curiosité vous porte d'y aller, j'y donne les mains, auquel cas il me semble que vous aurez à passer l'hiver à Vienne ou à Munich, et en l'une et l'autre de ces cours y être si fort sur la retenue que ce qui en sera écrit vous tourne à la gloire. Si en la première vous avez à y visiter de fois à d'autres les seigneurs les plus qualifiés, et qui sont dans les affaires, témoignez la passion de la France à voir le traité de paix exécuté, et pénétrez, autant que vous pourrez, les diligences dont usera l'Empereur pour disposer les Électeurs à élire son fils Roi des Romains ^ : en l'autre où il seroit plus honnête que vous fissiez du séjour, de vous contenter de remarquer les inclinations de l'Électeur, et, si l'occasion s'en présentoit, étant entré en sa familiarité, lui persuader que le Roi contribuera toujours tout ce qui sera en son pouvoir pour sa grandeur, et vous garder de rien
1. La situation était alors délicate pour l'Empire. L'archiduc Ferdinand-François, qui avait été élu roi des Romains en mai 1653 et au couronnement duquel le jeune Brienne assista, à Ratisbonne, au mois de juin suivant, mourut le 9 juillet 1654. De ce fait, l'héritage du titre de roi des Romains passait à l'archiduc Léopold, né le 9 juin 1640, un garçon malingre qui, d'ailleurs, n'avait pas l'âge requis pour ceindre cette couronne. La politique française se préoccupait de cet état de choses et cherchait d'ores et déjà à en tirer quelques avantages. Brienne a déjà apprécié cette situation (voy. ci-dessus, p. 127).
dire qui pût être interprété que vous eussiez dessein de le détacher de la dépendance de sa mère. Je change d'avis, et mon sens est qu'ayant passé par les deux cours, par celles de Saxe et de Brandebourg, vous veniez à Augsbourg et que vous vous y occupiez à étudier, attendant que la saison vous permette de passer en Italie par le Tyrol. Mais si vous pouvez négliger la Pologne et que la saison vous permette de voyager par Berlin, où au sortir de la Suède vous aurez à vous rendre, gagnez Dresde, de là Nuremberg, et Augsbourg, et par le même chemin du Tyrol, l'Italie. Mandez-moi ce que vous aurez résolu, ayant pris l'avis de M. d'Avaugour ; mais ne vous pressez pas en sorte de marcher que vous vous exposiez à aucun péril ; ce que je ne dois pas craindre, puisque M. Blondel vous conduit, sur la sagesse duquel je me puis reposer, et profitez en sorte du temps que, le peu qui me reste à vivre, j'aie la consolation de vous voir aimé et estimé d'un chacun, et cela sans doute vous arrivera si vous aimez Dieu de tout votre cœur et selon sa loi, et si vous déférez toutes choses à celle de votre mère. C'est tout ce que vous aurez de moi qui suis
Votre très affectionné père.
De Loménie-Brienne.
A Paris, ce 7* septembre 1654.
Mon fils, puisque M. l'ambassadeur l'a voulu, je vous envoie les lettres du Roi que vous aurez à présenter aux Majestés de Suède et au duc, père de la reine. A elle et au duc, vous n'aurez qu'à leur dire que, le Roi ayant su son mariage, il vous a commandé
de leur témoigner qu'il en a une extrême satisfaction, honorant la vertu et les qualités qui sont en elle, et ayant la dernière estime pour le duc, duquel vous louerez la maison, sans oublier de lui dire qu'elle est considérable comme une maison royale, parce que depuis plus d'un siècle le Danemark n'a point de rois que de leur sang, allié avec les plus célèbres de l'Europe. Au roi de Suède, non seulement vous lui direz ce que vous jugerez pouvoir être mieux reçu de lui sur ce sujet, mais aussi que Sa Majesté a ressenti une joie tout extraordinaire de la grandeur à laquelle Dieu l'a élevé, et qu'elle se promet que demeurant en la parfaite intelligence qui a été observée entre les rois de glorieuse mémoire. Sa Majesté et la reine de Suède, que le public en tirera divers avantages. La lettre du Roi vous sera remise ouverte, de laquelle vous tirerez les lumières et les instructions de ce que vous aurez à dire. Qu'il vous souvienne que vous parlez au nom d'un grand roi et que vos paroles ne doivent être ni enflées ni foibles. Il est bon de faire comprendre que la couronne de France excelle au-dessus des autres, éviter de le proférer, et de vous souvenir que c'est à un roi et qui commande une brave nation que vous parlerez. Remerciez M. d'Avaugour de l'honneur qu'il vous procure et assurez M. BlondeletLa Routière démon amitié. Celle que j'ai pour vous n'a point de bornes. Je suis votre très affectionné père.
De Loménie Brienne.
A Paris, ce 11 septembre 1654.
Mon fils, je ne puis vous celer mon inquiétude et la grandeur de votre mal la rend excusable, je dirai même l'amitié que je vous porte. Je vous prie de vous retirer le plus tôt que vous pourrez d'un lieu dont l'air vous est si contraire, et de faire en sorte profit de votre voyage que, si une fois vous êtes auprès de moi, je puisse me reposer sur vous du fardeau de ma charge, si vous voulez le porter, ou aviser avec vous ce qui pourra être pour votre mieux, si vous n'étiez pas en cette résolution. Je désire que vous acquerriez de la gloire dans le métier que vous entreprendrez, et pour vous en rendre capable, employez bien votre temps. Dites à M. Blondel que j'ai vu M. son père, que je l'estime et que l'on est en volonté de faire plus, et aussi que j'écris présentement à M. de MeuUes ^ de vous faire fournir de l'argent, si vous en avez besoin, à Hambourg, si vous y repassez, ou aux a illes auxquelles son crédit s'étend, comme sont à dire Lubeck, Dantzick et même Varsovie, si vous prenez la résolution d'y aller. ADantzick,jefaislamêmeprièreau sieur Canazilhes-, consul, et je m'assure qu'ils y satisferont. J'ai sujet de me louer du soin que prend votre frère l'abbé de se rendre capable de sa condition, et j'avoue que si Dieu me fait la grâce de vous voir l'un et l'autre en état de soutenir votre maison et d'être utiles à vos proches, je serai très satisfait. Je ne désire rien au monde que de vous voir l'un et l'autre en état de vous aider, et que je ne vous sois plus nécessaire.