‹ MémoiresChapitre 46 sur 65 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Cessez, peuples du Nord, d'adorer la mémoire De Gustave indompté, ijui d'une illustre ardeur Aux guerriers allemands imprimant la terreur Finit son jour heureux dans le sein de la gloire.

L'adorable Christine ornera mieux l'histoire : Le mépris étonnant qu'elle a pour la grandeur Des plus fiers conquérants efiace la splendeur Et de son père même obscurcit la victoire.

Si Gustave a rangé des princes sous ses lois, De ses propres sujets Christine a lait des Rois ; S'il a pris des Etats, sa fille les redonne.

S'il s'est acquis un sceptre, elle a quitté le sien Et montre à l'univers en laissant sa couronne Qu'on peut régner partout et ne posséder rien.

M. l'abbé Le Camus, aumônier ordinaire du Roi et présentement évêque de Grenoble* .

Certainement ce sonnet est digne de la grande réputation de son auteur, et on n'a rien fait de plus juste ni de plus beau pour la reine de Suède. Aussi en fut-elle très contente, et toute la cour de France, réunie dans Compiègne, où ce sonnet lui fut présenté, admira aussi bien qu'elle l'esprit du poète, qui m'a fait l'honneur de me le donner lui-même pour le placer dans mes Mémoires. Je l'eusse mis dans mon Itinéraire, si du francois eût pu cadrer avec du latin.

1. Ce sonnet a été inséré, en 1658, sans nom d'auteur, dans la quatrième partie du recueil de Sercy [Vers choisis de Messieurs Malleville, Maynard, etc.) (Frédéric Lachèvre, Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1591 à 1700, t. II, p. 72 et 332).

Joignons à tant de vers une lettre que cette grande reine écrivit d'Upsal à M. Chanut, en date du dernier février lôo'j, et nous aurons à peu près dit d'elle tout ce que nous en savons. La voici et je ne sais comment elle m'est venue ^.

« Je vous ai rendu compte autrefois des raisons qui m'ont obligée à persévérer dans le dessein de mon abdication ~. Vous savez que cette fantaisie m'a duré longtemps, et que ce n'est qu'après y avoir pensé huit ans que je me suis résolue de l'exécuter. Il y en a pour le moins cinq que je vous ai communiqué cette résolution, et je voyois alors que c'étoit votre affection et l'intérêt seul que vous preniez pour ma fortune qui vous obligeoient à me résister, malgré les raisons que vous ne pouviez condamner, puisqu'il ne se trouvoit rien dans cette pensée qui fut indigne de moi. Vous savez ce que je vous ai dit sur ce sujet la dernière fois que j'ai eu la satisfaction de vous entretenir dans un long espace de temps.

1. La famille Brienne a possédé, je ne sais comment, le recueil des dépèches originales de Chanut. On en conserve encore un volume — le second — à la bibliothèque de la Chambre des députés (ms. n" 1108), qui s'ctcnd du 1^*" janvier 1650 au 20 juin 1653 et qui est relié aux armes de Brienne. Il contient (f°484}la copie d'une lettre de Christine à Chanut. Cette lettre-ci a été imprimée dans les Mémoires concernant Christine (Amsterdam et Leipzig, 1751, in-4'' t.I, p. 396),parArckenholtz, qui cite d'autres endroits où l'on peut également la trouver.

2. Il n'y a que les premières lignes de cette lettre dans le manuscrit de Brienne, qui renvoie, pour le reste, à une copie ci-jointe qui ne s'y trouve plus. On la donne ici d'après un texte conservé dans les papiers de Conrart (Bibliothèque de l'Arsenal, ras. n" 5417, f*^ 143).

Tous les incidents ne m'ont jamais fait changer. J'ai réglé toutes mes actions à ce but et je les ai conduites à la fin sans balancer. A cette heure que je suis prête d'achever mon rôlet, pour me retirer derrière le théâtre, je ne m'inquiète point du Plandite. Je sais que la scène que j'ai représentée n'a point été composée selon les lois communes du théâtre. îl est malaisé que ce qu'il y a de fort, de mâle et de vigoureux puisse plaire à un chacun. Je permets néanmoins à un chacun d'en juger selon son génie. Je ne leur peux pas ôter la liberté, et je ne le voudrois pas même quand il seroit dans mon pouvoir. Je sais qu'il yen a peu qui en jugeront favorablement, et je m'assure que vous êtes de ce nombre. I^e reste des hommes ignorent mes raisons et mon humeur, puisque je ne me suis jamais déclarée à personne qu'à vous et à un autre ami, qui a l'âme assez grande et belle pour en juger de même que vous. Satis est unus, satis est nulliis. Je méprise le reste et je ferois honneur à celui de la troupe que j'estimerois assez ridicule pour m'en divertir. Je ne prendrai jamais la peine de leur faire mon apologie, et dans le grand loisir que je me prépare, je ne serai jamais assez oisive pour me souvenir d'eux. Je l'emploierai à examiner ma vie passée et à corriger mes erreurs, sans me repentir ni m'étonner. Que j'aurai de plaisir d'avoir fait du bien aux hommes, avec joie d'avoir puni sans pitié ceux qui le méritoient ! J'aurai la consolation de n'avoir rendu personne criminelle, qui ne le fut, et d'avoir même épargné ceux qui l'étoient. J'ai préféré la conservation de l'État à toute autre considération. J'ai

tout sacrifié avec tant de joie à ses intérêts, et je n'ai rien à me reprocher dans son administration. J'ai possédé sans faste, je quitte avec facilité ; après tout cela, ne craignez pas pour moi ; je suis en sûreté et mon bien n'est pas au pouvoir de la fortune. Je suis heureuse, quoi qu'il puisse arriver. Siim foelix tanien, o superi, nulUque protestas hoc au ferre deo. Oui, je le suis plus que personne et je le serai toujours. Je n'appréhende point cette providence dont vous me parlez, omnia sunt propitia, lorsqu'elle voudra prendre le soin de régler mes affaires. Je me soumets avec le respect et la résignation que je dois à ses volontés, soit qu'elle me laisse la conduite de moi-même. J'y emploierai ce qu'elle m'a donné de facultés dans l'âme et dans l'entendement pour me rendre heureuse, et je le ferai tant que je serai persuadée que je ne dois rien craindre ni des hommes ni des dieux. J'emploierai ce qui me reste de vie à me familiariser ces pensées, à me fortifier l'âme et à regarder du port les tourments de ceux qui sont agités dans la vie par les orages que l'on y souffre à faute d'avoir appliqué l'esprit à ces pensées. Ne suis-je pas digne d'envie dans l'état où je suis ? J'aurois sans doute trop d'envieux, si mon bonheur étoit connu. Vous m'aimez assez pour ne me l'envier pas, et je le mérite puisque j'ai l'ingénuité de confesser que je tiens une partie de ces sentiments de vous. Je les ai appris dans vos entretiens et j'espère de les cultiver un jour avec vous dans mon loisir. Je m'assure que vous ne pouvez manquer de parole, et que vous ne cesserez pas dans ce changement d'être mon ami, puisque je ne quitte

rien qui soit cligne de votre estime. Je vous conserverai, en quelque état que je sois, mon amitié, et vous verrez qu'aucun changement ne peut survenir qui puisse altérer les sentiments dont je fais gloire. Vous savez tout cela, et vous croyez, sans doute, que la plus grande assurance que je vous puisse donner de moi, est celle de vous dire que je serai toujours la même CHRISTINE. »

Il ne me reste plus qu'à mettre ici son portrait tel qu'il est dans mon Itinéraire latin. Je l'augmenterai dans cette version de quelques réflexions. Foeniina plena sui, etc. Cette femme, remplie de la bonne opinion de soi-même, avide de gloire, et de cette fausse gloire qui admiroit la nouveauté de son action, lasse du présent, repaissant ainsi son esprit d'une vaine félicité à venir, la troupe des flatteurs dont elle étoit environnée la confirma merveilleusement dans son dessein ; elle s'étoit abandonnée un peu trop, sur la fin de son règne, à ces sortes de gens, entre lesquels on compte l'abbé Bourdelot et Cerizantes ', qui l'un et 1 autre passoient en leur temps pour de grands visionnaires. Esclaves vils et lâches, qui par le miel empesté de leurs discours, la confirmoient dans le mépris qu'elle avoit conçu de son sexe, et lui inspiroient des pensées bien au-dessus des forces d'une fille. Comme elle avoit beaucoup lu V Odyssée d'Homère, qu'elle préféroit à V Iliade^ parce qu'elle flattoit davantage l'inclination qu'elle

1. Marc Duncan de Cérisantes, aventurier, né à Saumurvers 1600, mort à Naples en février 1648. Il était allé un moment chercher fortune en Suède et fut même député de cette nation auprès de Mazarin.

avoit de courir, et que d'ailleurs elle avoit la tête pleine des aventures des romans Cyrus et délie ', qu'elle avoit tant lus, et de tant d'autres que leurs auteurs avoient grand soin de lui envoyer, elle s'étoit si fortement déterminée à vovaoer en cavalière errante que son pays lui sembloit trop petit, outre qu'elle ne Fa jamais aimé, pour contenter l'envie qu'elle avoit de voir le monde, pour faire parade devant les étrangers des diverses langues qu'elle parloit, et même en perfection, la grecque, la latine, la suédoise, [la françoise], l'allemande, l'espagnole, l'italienne et l'esclavonne, m'a-t-on dit. En voilà la moitié plus qu'il ne faut pour renverser non la tête d'une fille, mais celle même d'un philosophe. Les Espagnols, qui font mystère de tout, attribuèrent à l'abdication de cette pauvre reine, dont Pimentel étoit en partie cause, de grands desseins, des entreprises dignes de la fille de l'entreprenant Gustave ; mais tout cela n'aboutit à rien, et quoi qu'ils pussent dire, Christine en cédant sa couronne à son cousin, qu'il ne tenoit qu'à elle d'épouser, ne détacha point la Suède de ses anciennes liaisons avec la France, qui étoit ce qu'ils faisoient sonner plus haut. Mais cette princesse, qui fut bientôt lasse de courir, trompa leurs vaines espérances par la résolution subite et imprévue qu'elle prit, sans leur participation, de se faire catholique ^ et de se retirera Rome, où elle est encore, estimée et considérée plus qu'elle ne l'étoit étant

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