‹ MémoiresChapitre 47 sur 65 · Les deux romans fameux de M"^ de Scudéry · texte numérisé non relu

Les deux romans fameux de M"^ de Scudéry

2. On a prétendu que Descartes et Chanut, par leurs entretiens philosophiques, avaient incité Christine à embrasser le catholicisme (Arckenholtz, Mémoires^ t. I, p. 226, 464 et 511).

reine. Le Tibre a pour elle d'aiilres eharmes que les lacs de la Weslrogolhie. Voilà ce que j'en dis dans mon journal. A quoi j'ajouterai quelques particularités, que je ne crus pas alors devoir publier, seulement parce que j'élois personne publique.

.lavois conçu une liante idée d elle avant que de la voir ; mais cette bonne opinion s'évanouit au moment que je l'eus vue. Ce fut à Compiègne, où elle vint habillée moitié en homme et moitié en femme : ce qui fit dire à Benserade fort à propos, devant le Cardinal, avec qui j'étois, au cercle chez la Reine de France (car il est bon de ne les pas confondre) :

Desinit in virinn niulier formosa supernè * .

Ce vers d Horace si bien retourné fit rire la compagnie, où l'on s'entretenoit, comme c'est l'ordre, de la reine Christine. Anne d'Autriche, mère du Roi, la plus modeste princesse du monde, se plaignoit des paroles dissolues et plus que cavalières que cette fille disoit -. Elle n'eût pas cru bien parler françois, si elle n'eût juré cent fois le nom de Dieu, dans une période : ce qui, disoit-elle, n'étoit que pe/' omanie/ito. Mais cela encore auroit pu recevoir

1. C'est une adaptation amusante du fameux vers (v. 4j de V Art poétique d'Horace :

Desinat in piscem mulier formosa supernè,

2. Malgré sa discrétion, M"""^ de Motteville reconnaît que Christine n avait rien d'une femme, « pas même la modestie nécessaire ». [Mémoires, éd. Riaux, t. IV, p. 75). M"* de Montpensier s'étonne, elle aussi, de sespropos et « des postures » qu'elle lui vit prendre [Mémoires, éd. Chéruel, t. II, p. 460).

quelque excuse, sur ce qu'elle ne savoit pas les coutumes de la cour de France, d'où les blasphèmes sont si sévèrement bannis, si, pour faire la bonne vivante, elle n'eut une fois elle-même [dit] à notre bonne Reine, qu'elle se seroit mariée, si elle avoit trouvé du plaisir à cela ; elle lâcha le gros mot : « à f , madame. » La Reine mère rougit jusqu'au bout des yeux, et Créquy \ ou quelque autre malin corps lui dit fort prestement : « Votre Majesté en a donc tàté ? — Cela, dit-elle, est autre chose; tout ce que je vouspuisdire, c'est que, si j'y trouvois du ragoût, je m'en donnerois sans scrupule à cœur joie. » Ev ahundantia cordis os loquitiir. J'étois présent à ce beau dialogue. La comtesse de Fleix ' levoit les épaules, et moi je riois de toute ma force. Ce fait est vrai à la lettre. En voici un autre, qui n'est pas tout à fait si fort, mais ne laissera pas d'avoir pour ceux qui l'ignorent la grâce de la nouveauté.

Les Pères Jésuites de Compiègne, qui ne sont pas tout à fait si habiles en fait de tragédies que les Pétaus et les Jourdans, s'avisèrent de faire représenter devant Leurs Majestés une pièce fort pitoyable ^. La

1. François de Créquy, maréchal de France (1624-4 février 1687).

2. Marie-Claire de Baufremont, marquise de Sennecey, première dame d'honnenr d'Anne d'Autriche et femme de Jean- Baptiste-Gaston de Foix, comte de Fleix.

3. M'^^ de Motteville (t. IV, p. 72) et M"'' de Monlpensier (t. II, p. 478) font également mention de la tragédie que les jésuites de Compiègne firent jouer devant Christine, et qui lui déplut si fort.

reiiu' Christine interrompit cent fois les acteurs, et le rhétorit'ien jésuite étant venu pour recevoir d'elle quelque remerciement de la peine qu'il avoit prise, elle lui dit : « Par Dieu, mon Père, votre pièce ne valoit. La sotte pièce ! l'impertinente pièce ! Je n'en ai de ma vie ouï de si méchante. Où diable, avezvous pris tant de coionneries ? Dove a trovato tante coïonnerie ? » Le pauvre régent n'eut mot à dire, et (ut si bien déferré que je doute qu'il ait eu depuis la démangeaison de composer des poèmes dramatiques.

Mais ce qui passe toute imagination, est l'entreprise exécutée si barbarement dans le palais de Fontainebleau ^ Son premier écuyer assassiné à coups d'épéeensa présence est une chose qui jamais n'étoit arrivée en France. Aussi le cardinal Mazarini, qui étoit aussi saoul, pour le moins, que la Reine mère et toute la cour de cette folle (car c'étoit le nom qu'on lui donnoit publiquement et sans façon), sut si bien profiter de cette fatale rencontre qu'il la fit retourner sur ses pas en Italie et nous défit d'elle fort habilement de cette sorte : de manière qu'elle n'a plus osé depuis revenir en France. Nous en aurions, sans cette aventure tragique, sans doute eu l'endosse '^ La mort de son galant nous en défit fort

1. Le 10 novembre 1657, dans la galerie des Cerfs, à Fontainebleau, Christine lit assassiner, avec une froide cruauté, son favori, Giovanni, marquis Monaldeschi. Cet Italien avait remplacé 1 espagnol Pimentel dans les bonnes grâces de la reine, mais on ignore les causes exactes qui lui valurent cette fin.

2. « Endosse^ le faix et toute la peine de quelque chose : vous en aurez r endosse. » [Dict. de V Académie, 1694).

à propos, et personne que je sache ne fut marri de ne la voir plus. Voilà, en peu de mots, l'histoire véritable de cette grande reine. Il ne me reste plus, pour avoir tout dit, que de faire en deux coups de plume le portrait fidèle de sa petite personne. Elle est donc au dessous de la taille médiocre, je voulois dire de la plus petite ; non qu'elle soit naine, mais peu s'en faut. Elle a le nez gx^and et aquilin, le visage assez beau, les yeux vifs, la bouche belle, mais la taille fort contrefaite ; c'est-à-dire qu'elle est bossue, au moins a-t-elle une épaule si grosse, que si, pour cacher cette difformité naturelle, elle n'avoit le soin de se camper toujours sur un pied, ce qui fait que son autre épaule se levant par cette contrainte devient égale à l'autre. Celui qui l'a mieux peinte à mon gré est Bourdon ^ peintre célèbre de Montpellier, où il a donné à l'église cathédrale un très beau tableau de sa façon. Elle se tient fort bien à cheval et le presse d'une manière tout à fait déterminée -. Elle

1. Sébastien Bourdon, né à Montpellier, le 2 février 1616, mort à Paris, le 8 mai 1671. Bourdon peignit, paraît-il, trois fois Christine, pendant le séjour qu'il lit en Suède, d'octobre 1652 à septembre 1653 : une fois en buste, toile qui a été gravée à diverses reprises, notamment par Nanteuil, mais dont on ignore le sort de l'original ; une seconde fois en Pallas, portrait gravé par Moncornet et dont on a perdu également la trace de l'original ; une troisième fois, sur une toile qui fut olférte au roi d'Espagne Philippe et qu'on conserve chez le duc de Pastrana (Charles Ponsonailhe, Sébastien Bourdon. 1883, in-8°, p. 120 et suiv.).

2. Le duc de Guise, dont Brienne parle ailleurs très favorablement (t. I, p. 38) et à qui il attribue une relation, aujourd'hui perdue, semble-t-ii, de la réception de Christine en France, a laissé un portrait de la reine qu'on trouve en manuscrit à la

parle et écrit bien en toutes langues, c'est-à-dire en toutes celles qu'elle sait et qu'elle parle aussi bien que la sienne. Elle est fort médisante et libre en ses paroles, plus qu'une fille de sa qualité ne devroit l'être. Ninon ', sa bonne amie, n'y fit jamais avec. Pour toutes heures, à l'église, elle portoit son Pétrone, qu'elle savoit tout par cœur, et un jour, dans la chapelle de Hambourg, elle le laissa sur son prie- Dieu, et un François qui étoit là le lui déroba, et c'est de lui que j'ai su ce bon conte. Il se nommoit, si j'ai bonne mémoire, Maisonfort ^, qui ne disoit vrai que lorsqu'il ne parloit ; mais, pour le coup, il m'en donna tant d'assurances que je l'en crus sur sa parole.

Reprenons maintenant le fil de notre narration, et gagnons au plus tôt la Laponie.

D'Upsal nous vînmes en un jour à Sala ^, où sont les mines d'argent qui rapportent peu de profit à la couronne de Suède. Il y a là trois ouvertures en forme de puits fort profonds, d'où l'on tire, par le

Bibliothèque de l'Arsenal (n° 6626, f° 18) et imprimé dans les Mémoires de M™^ de Motteville (t. IV, p. 59).

1. Ninon de Lenclos que Christine voulut voir en quittant Compiègne. « Ce fut, dit M"* de Motteville [Mémoires, t. IV, p. 74), à elle seule, de toutes les femmes qu'elle vit en France, à qui elle donna quelques marques d'estime ».

2. Serait-ce à Claude de La Châtre, baron de La Maisonfort, que Brienne ferait allusion ? Tallemant des Réaux en parle comme d'un ivrogne (Historiettes, éd. Paulin Paris, t. III, p. 427).

3. V^ille de la province ou lân de Vestmanland (Suède centrale). Proche de la ville se trouve la montagne de Salberg, qui renferme des mines de plomb argentifère et de cuivre.

moyen de diverses pompes fort artifieieusement conduites, l'eau qui incommode les travailleurs. C'est un moulin à eau qui fait mouvoir les pistons de ces pompes, et cela par une longue machine de bois, qui, du moulin qui est assez éloigné, va s'attacher au bout des pistons ; et ces pompes rendent beaucoup d'eau, et cette mine très peu d'argent. De là nous fûmes le lendemain dîner à Cupperberg, lieu où sont les mines de cuivre dont la Suède lire un très grand profit ^ Nous y couchâmes et passâmes encore tout le matin du jour suivant afin de voir à notre aise ces riches mines. Elles sont au pied du mont qui donne son nom à cette bourgade, depuis peu érigée en ville, et à qui le Roi et les États ont joint de très beaux privilèges. Berg en allemand aussi bien qu'en suédois veut dire montagne, et cupper signifie du cuivre ; ainsi c'est comme qui diroit cuivre-mont. Toute la masse du mont qu'ont creusé depuis une longue suite d'années ceux qui y travaillent ne contient pas plus d'une stade germanique, qui dit environ une lieue et demie de France, y compris ce qui est creusé sous terre et qu'on ne peut voir, car toute la montagne n'a pas plus d'une petite demi-lieue de France de circuit. On a eu soin de laisser d'espace en espace de grosses colonnes ou pihers carrés, coupés dans le cuivre, qui, un jour, quand la mine ne produira plus rien, seront abattus et rapporteront à la Suède beaucoup de mil-

1. Regnard [Œuvres^ 1731, t. I, p. 61) fait lui aussi une abondante description de ces mines, qu'il nomme fautivement Cuperberyt et aussi de celles de Salberg [Salesberyt, p. 66).

liers d'éeus ; mais, à présent, qui les ôteroil rendroit la mine inutile, parce que les terres de dessus s'afFaissant la combleroient entièrement. Je voulus V descendre pour contenter ma curiosité, après qu'on m'eut assuré qu'il n'y avoil pas grand danger ; car, à moins que quelque morceau de la roche de cuivre ne se détache et ne tombe sur vous, il n'y a rien à craindre du reste, et on y marche aussi sûrement que dans les rues d'une grande ville'. Là, travaillent continuellement cinq ou six mille ouvriers, m'a-t-on dit, tant à la mine qu'aux forges, qu'aux fourneaux et qu'aux moulins, où les lames de cuivre, après que la masse informe qui vient de la mine est fondue, se façonnent, à grands coups de marteaux que des moulins à eau remuent sans le secours que d'un petit garçon de quinze ans, qui fait, en un jour, avec l'eau, ce que cent hommes des plus robustes ne pourroient faire en un mois.

Il v a trois étages l'un sur l'autre : le premier jusqu'auquel je me contentai de descendre est le plus exhaussé, les deux autres vont toujours en diminuant. Vous croiriez entrer dans un enfer, ou, pour parler plus correctement, dans les forges d'Etna. Là, cent cyclopes, partagés par petits pelotons de sept

1. Brienne portait, en effet, quelque intérêt à la question des mines suédoises et on trouve un recueil manuscrit, relié à ses armes, sur ce sujet dans les collections du British Muséum (n° 3122, coll. Sloane : 1° De statu et forma Regni Suecoritm constitutio ; 2^ Histoire des mines de Suède ; 3° Récit véritable de ce qui s'est passé dans le voyage que la R^eine de Suède a fait, en l'année 1642, dans la province où sont les mines d'argent et de cuivre).

OU huit hommes, séparent par le moyen du feu le cuivre de la montagne. Ils font une place d'environ vingt pieds de circuit, qu'ils balayent bien, et ensuite allument un grand feu dessus ; et quand ils jugent que la terre est assez échauffée, ils balayent de nouveau tout le feu avec des balais de fer, puis jettent de l'eau sur cette place, ainsi préparée, et le cuivre aussitôt se sépare du roc ; puis, avec de fortes pinces de fer, ils achèvent de le rompre, et, l'ayant mis en morceaux, d'autres s'en chargent sur des civières, ou bards très pesants et qu'il faut douze [hommes] au moins pour porter lorsqu'ils sont chargés de cuivre. De l'emporter ainsi jusques au haut de la montagne ce ne seroit jamais fait ; mais des engins remédient à cette difficulté, et une grande machine, dont l'axe est fort gros, et qui tourne par le moyen d'une grande roue où plusieurs hommes grimpent, porte le tout en haut, d'où sur des charrettes on le conduit aux fourneaux préparatoires, puis aux forges et de là enfin aux moulins. La Routière et La Souche furent plus hardis que moi et descendirent avec beaucoup de fatigue jusqu'au plus bas étage, et nous dirent, étant remontés fort las, qu'ils n'avoient rien vu de plus que nous. Douze mille hommes au moins (c'est bien plus que je ne disois) sont employés à ces ouvrages pénibles, et en Suède on condamne aux mines les malfaiteurs comme on les condamne en France aux galères. De là nous fûmes aux forges, où nous vîmes grand nombre d'ouvriers, et ensuite au moulin ; et quand nous eûmes vu tout ce qu'il y avoit à voir, nous montâmes dans nos traîneaux, et continuant notre route par les provinces de Gestri-

cie et d'Helsingie^ nous nous reposâmes un demijour à Ifudikswall -, petite ville de cette dernière province. Delà, le jour d'après, nous arrivâmes par un fort mauvais temps à Sundswall ^, en Medelpadie, que le grand fleuve >îiurund * sépare de rJIelsingie. Il est fort large, c'est tout ce que je puis dire, ne l'ayant traversé que sur la glace. De là, ayant passé une autre rivière nommée Indal ^, qui vient des montagnes de Norvège, nous entrâmes dans la province d'Ângermanie, où à grand'peine trouvâmesnous à coucher. Ensuite, il nous fallut monter avec beaucoup de difficultés par des rochers fort escarpés et où nos chevaux a voient beaucoup de peine à se tenir, tout au haut du fameux Mont Scula, dont les gens du pays content tant de fables ^. Ils disent qu'il [est] infesté d'esprits aériens et de sorciers, qui font leurs maléfices et leurs prestiges dans les antres et les cavernes de ce mont. Enfin, nous nous arrêtâmes à Umea -, capitale de la Bothnie occidentale et qui

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