Il en est assez longuement question ci-dessous fp
terme prineip.!! de notre long voyage du Nord, nous fûmes ravis quand on nous dit (après que nous eûmes traversé une petite rivière qui se décharge dans le grand fleuve l mea '. qui donne son nom à la ville et à toute la province et va se précipiter dans la mer Glaciale, à quelques lieues au delà de la capitale de ce canton, où nous étions arrivés le jour précédent assez tard), nous fûmes, dis-je, ravis de nous voir enfin dans le pays qui avoit excité notre curiosité et qui toutefois ne nous parut en rien différent de la Medelpadie et de l'Angermanie. Nous rencontrâmes peu après l'habitation des Lapons, et voici ce que j'en ai [dit] dans mon Itinéraire, et ce qui a donné sujet au sieur Schetfer - de faire un gros livre contre moi, comme si je n'a vois jamais été en Lapon ie ^ ; mais, respect à mes lecteurs, il en a menti par la gorge, et je vais bientôt lui faire voir,
1. Uraea-Elf, fleuve de la Suède septentrionale. CequeBrienne en dit ici est assez exact.
2. Jean Scheft'er, né à Strasbourg en 1621, vint en Suède à l'âge de trente ans, et, accueilli avec faveur par la reine Christine, y devint professeur à l'académie d Upsal et bibliothécaire à la place de Freinshemius. Il mourut le 26 mars 1679. Voy. ie Dictionnaire de Moréri, 1759, t. IX, 2* partie, p. 247.
3. Joannis Sc/iefferi, Argentoratensis, Lapponia, id est regionis Lapponorinn et gentis nova et verissima descriptio. In qua multn de origine, superstitione, sacris, magicis, victu, cvltu, negotiis Lapponum, item animalium, mctallorumque indole, quae in terris eorum proveniunt, /lactenus incognita produntur et eiconibus adjectis cuin cura illustrantur (Francfort, Christian Wolff, 1673, in-4°). Cet ouvrage, où Brienne est contredit deux ou trois fois (notamment p. 26), fut traduit en français par le P. Lubin, augustin, et la traduction vit le jour en 1678 (Paris, veuve Olivier de Yarennes, 1678, in-4°).
comme on dit, son bec jaune, et au Père Lubin aussi, son traducteur. Gens natura defonnis^ etc.
Les Lapons sont petits et laids, et ce défaut est commun à tous ces peuples ^ Les hommes et les femmes n'ont guère plus de trois pieds de haut, et tous les hommes surtout la tête fort grosse. Les femmes, avec leurs habits de peaux de rennes, sont assez gentilles, et M. Blondel, qui est grand ribaud, avoit grande envie de badiner avec celle qui eonduisoit le traîneau dans lequel il retourna à Umea ; mais la Lapone se moqua de lui et prit le tout en railleries, ou, si l'on veut, en bonne part ; car les Lapones sont aussi aises que les autres femmes qu'on leur en conte, et il ne tint qu'à La Routière de repasser celle qui m'avoit mené, qui étoit fort jolie et paroissoit de très bonne composition. Ces peuples n'ont point de demeure fixe ; mais ils dressent leurs tentes et leurs pavillons, qui ne sont que quatre ou cinq méchantes perches liées négligemment par le bout d'en haut et vont en s'écartant par le bas, fichées en terre et couvertes par des liens d'écorces de bouleau dont tout le Nord est plein, assez mal attachées et qui pendent de haut en bas sur les perches et tiennent les unes aux autres par un bout de corde de la même écorce tortillée. Ces peuples, dis-je, dressent leurs cabanes tantôt aux bords des lacs ou des rivières, tantôt aux lisières des bois, comme ils avoient fait aux lieux où nous les rencontrâmes, ici pour chasser, là pour pêcher, et leurs
1. Regnard n'a pas manqué, lui aussi, de faire la description du Lapon [Œin're.s, 1731, t. I, p. 128). II a noté quelques traits qui avaient frappé Brienno et d'autres qui lui ont échappé.
chasses el leurs pèches ne hiissent rien dans les lieux où ils ont séjourné. Mais la nature, quand ils en sont partis, a soin de repeupler ces forêts et ces rivières, ces lacs et ces mers. Je viens de dire comment sont faites leurs tentes. Il suffit d'ajouter ici, pour en donner une idée conforme à la vérité, que le feu se fait au milieu à plate terre, autour duquel femmes et hommes sont assis, sur leur cul, comme des singes, auxquels certes ils ne ressemblent pas trop mal. La fumée leur rend les yeux fort larmoyants et fort chassieux ; mais ils n'y prennent pas garde de si près. Ils mangent la chair des bêtes qu'ils tuent toute crue et sans la faire cuire, sinon à l'air, de même que le poisson, qui n'est pas tant mauvais qu'on pense de cette sorte, pourvu qu'on l'ait salé auparavant que de l'exposer à l'air et au vent du Nord, qui en peu de jours le rend dur comme du bois. Ils n'ont pour toute boisson que l'eau de la neige fondue ; ce n'est pas qu'ils ne boivent volontiers de l'eau-de-vie quand on leur en donne. Le plus grand régal qu'on leur puisse faire est une pipe et un bout de tabac. Nous leur en donnâmes un rouleau tout entier, pour leur peine de nous avoir ramenés de leur canton à la ville d'Umea, comme nous dirons bientôt.
Les hommes n'ont point d'autres habits que les peaux de leurs rennes, le poil en dehors. Ces rennes sont des animaux à quatre pieds, assez semblables à nos daims et qui sont plus vites que les cerfs ^ . Ils
1. Voy. Regnard, Œuvres, 1731, t. I, p. 150, qui décrit les rennes avec abondance et pittoresque. Benne était alors du genre féminin.
ne leur ressemblent point du tout, ni par la couleur de leur poil, qui est plus grisâtre, ni par les jambes, qu'ils ont bien plus grosses, ni par la pince du pied, qu'ils ont bien plus large (et je doute même qu'elle soit fendue, ou, si elle l'est, elle est toute pareille au pied du bœuf) ; mais ils leur ressemblent un peu par les cornes, avec cette différence pourtant que les rennes ont deux rangs de cornes, l'un par derrière qu'ils coucbent comme les cerfs font leur bois siu* le dos, et l'autre sur le front, qui se retrousse un peu par le devant. Là figure que le sieur Silvestre ', qui m'a montré à dessiner, en a faite, et qui est dans mon journal, n'est pas bien, et c'est peut-être ce qui a trompé M. Scheffer. Mais c'est peu de choses, et ceux qui ne seront pas contents de cette description n'ont qu'à voir l'animal dont je parle très bien représenté dans la traduction de l'histoire fabuleuse de cet auteur, que le Père Lubin -, Augustin, a traduite en françois ; si le reste étoit aussi bien que les figures je n'aurois rien à dire contre. J'ajouterai seulement un mot ici que je n'avois pas mis dans ma relation latine : à savoir que les andouillers des rennes ne sont pas pointus comme ceux des cerfs, mais arrondis parle bout comme ceux des daims, et joints ainsi que les leurs en forme de main au bout
1. Israël Silvestre, graveur et dessinateur, né à Nancy, le !"> août 1621, mort au Louvre, le 11 octobre 1691. La planche qu'il a donnée k ï Itinéraire de Brienne ne se trouve que dans la seconde édition de cet ouvrage, à la page 43.
2. Augustin Lubin, né à Paris le 28 janvier 1G24, mort dans la même ville le 7 mars 1695. Il a composé et publié plusieurs ouvrages de géographie sacré ou profane.
de leurs cornes, tant à celles de devant qu'à celles de derrière. D'ailleurs, la figure de Silvestre est très bien pour le traîneau de Lappe et pour l'habit du Lapon qui est sur le devant de la planche, et le paysage ne peut être mieux ni plus vrai. Outre les peaux de rennes dont les hommes se servent à nu pour vêtement, les femmes se font de leurs mains très adroites une espèce de chemise, ou pour mieux dire de haire, non de toile, à la vérité, mais d'un réseau fort artistement entrelacé, en forme de filet à pêcher, avec des nœuds à tous les losanges ; et ce réseau est tissu des nerfs de leurs rennes, qu'elles séparent en filaments et filent ensuite. L'on attèle la renne de la manière que je vais dire au petit traîneau qui est fait d'écorce d'arbre de bouleau ou autre qui m'est inconnu, et dont la figure ressemble à un petit bateau et n'a pas plus de trois pieds et demidelong *. lln'ya que pour tenir deux personnes accroupies sur leur cul, car qui voudroit se coucher de son long dans une telle macbine ne le pourroit. On passe entre les jambes de la renne une longue courroie de cuir, qui par un bout est liée au devant de la proue du petit bateau, non roulant, mais glissant à plate terre sur sa quille, et qui par l'autre est passée à l'en tour du col de l'animal : cela ne l'embarrasse nullement, sa longe qui est platte s'appliquant contre son ventre quand il court et n'ayant que la longueur qu'il faut pour ne pouvoir s'embarrasser dans ses jambes, ou pour mieux dire ses
1. Regnard dil que les Lapons nomment les traîneaux Palaha [Ibid., p. 156).
jambes s'empêtrer dans sa longe. Ces rennes sont d'un très grand usage à ces sauvages, et les fournissent abondamment de tout. Ils s'habillent, comme j'ai dit, de leurs peaux et s'en font des bottines et des gants fort chauds. Ce sont des moufles qui n'ont que le pouce seulement et un fourreau pour les quatre autres doigts. Ils se nourrissent de leur lait et on fait d'excellents fromages dont j'ai mangé. Elles les traînent et portent leur bagage où il leur plaît. Quand elles sont vieilles, et ne peuvent plus servir, ils les tuent et ils les mangent. La chair en est aussi bonne que celle des cerfs et des chevreuils. Enfin de leurs os ils font des couteaux, des arcs et des flèches pour tuer leurs semblables. Voilà précisément ce que j'ai dit dans mon Itinéraire et ce qui a donné occasion au gros livre de Jean Scheffer, auquel je répondrai aussitôt que nous serons arrivés à Dantzig, jugeant à propos de n'interrompre point le fil de notre narration. Je me hâte donc d'achever ce VIP livre pour lui donner son reste, et nous verrons comment lui ou son traducteur y répondront. Cela grossira prodigieusement ce volume, et je n'ai pas cru le devoir insérer dans ce livre de crainte de le rendre monstrueux, mais d'y joindre seulement ma réponse comme par forme de supplément. Ainsi j'abrégerai ce livre VII autant qu'il me sera possible, parce qu'y joignant ma lettre au Père Lubin il sera presque aussi gros que les deux premiers de cette seconde partie, c'est-à-dire que le V*et le VP de mes Mémoires.
Quand nous eûmes sufïisamment parcouru l'habitation des Lapons d'Umea-Lapmarck, que nous les
eûmes questionnes par nos tiucliemenls sur les choses que nous voulions savoir d'eux, et dont je parle amplement dans ma réponse au sieur Scliefl'er, enfin quand nous eûmes tout vu ce qu'il y avoit à voir, jusqu à obliger une mère à donner à téter devant nous à deux petits gaillards qu'elle avoit eus d'une ventrée ^ ce qu'elle fit de fort bonne grâce, leur présentant à chacun à la fois un de ses tétons, gros et pleins de lait au possible et que les deux I^aponaux ne purent vider, nous reprîmes le chemin de la ville et demandâmes au maître de la case s'il vouloit bien nous y conduire sur ses traîneaux et avec ses rennes, pour du tabac que nous lui promîmes. A quoi il s'accorda volontiers et dit à ses fdles d'apprêter les harnois et d'aller prendre les rennes, quiétoientlààl'entouràpaîtrerherbe, qu'elles tirent de dessous la neige avec leurs dents, après avoir longtemps gratté du pied, et ne laissoient pas de fort bien manger. Elles les eurent prises et attelées en un moment aux traîneaux, quatre en tout, dans l'un desquels je me mis avec la plus jolie Lapone, M. Blondel avec l'autre. La Routière, dans le troisième seul, croyoit qu'il le mèneroit bien ; mais la renne qui n'entendoit pas le françois et alloit aussi peu à dia ! qu'à hue ! haut, se retourna tout à coup et l'eut tué de son pied de devant si on ne fut venu
1. Brienne n'a pas cru devoir reproduire ici la remarque assez crédule qu'il fit, prétend-il, devant la reine Anne d'Autriche, sur la fécondité exceptionnelle des Lapones (voy. t. I, p. 341). Regnard prétend, au contraire, que les Lapons ont peu d'enfants et qu'on n'en trouve presque jamais six dans une même famille.
promptement à son secours, tandis qu'avec son fouet il écartoil la bête le mieux qu'il pouvoit, ce qui ne l'empêcha pas d'être blessé à la jambe et à la cuisse, quoique non dangereusement. Et dans le quatrième, La Souche et Dumont se placèrent comme ils purent et la renne qui les traînoit, plus docile que sa compagne, suivit fort bien dès qu'elle nous vit partis, sans qu'ils lui donnassent un coup de fouet durant tout le chemin qui étoit bien de la valeur de trois bonnes lieues de France, que nous fîmes en moins d'une heure. Je n'ai jamais été si vite : on eût dit que le diable nous emportoit, et cependant quand nous arrivâmes à Umea, nos rennes ne suoient pas et n'étoient point essoufflées. Anteiintque ventos. Elles vont certes plus vite que le vent et un vaisseau à toute voile auroit peine à les suivre, au moins sur la terre. Elles sont si sûres du pied qu'elles ne bronchent jamais, et c'est un plaisir de voir une Lapone descendre du haut d'un rocher escarpé, couvert de neigea la vérité, dans son petit bateau qu'elle soutient d'une main avec une longue perche de peur qu'il ne se renverse, et n'entraîne la renne et tout l'équipage en bas : ce qui n'arrive point tant ces femmes sont adroites et les gentils animaux faits à ce badinage. La bête cependant court à toutes jambes, la tête en bas, comme elle feroit en un lieu uni. Nous en eûmes le plaisir, mais nous n'en voulûmes pas faire l'expérience nousmêmes. Nous donnâmes aux deux femmes ou filles et à l'homme qui nous avoient conduits un rouleau de tabac, quatre pipes et un flacon de brandevin, dans un pot de terre. Tout cela nous revenoit à
4 livres 10 sols environ. Jamais je ne vis des gens si aises. Nous les fîmes chanter et danser, ce qu'elles font fort joliment, à leur façon sauvage ; mais ce qui me plut le plus, ce fut de les voir lutter avec beaucoup de souplesse de corps. Enfin la plus petite renversa la plus grosse et lui donna un bon soufflet sur la joue pour sa peine de s'être laissé vaincre, et l'autre n'en fit que rire.
iSous étant ainsi séparés des Lapones, très satisfait d'elles, hormisM. Blondel, qui étoit fâché d'avoir été refusé par une sauvagesse, nous côtoyâmes assez longtemps, allant toujours de l'Ouest à l'Est, le cap im peu au Nord, la mer Baltique, autrement dit Oestzée, pour passer quand nous trouverions un endroit propre dans les îles qui sont entre Umea et la Finlande, ou Finningie, ou Finnonie, pour traverser de là la mer glacée sur nos traîneaux ^ Mais la glace étoit si haute sur les bords qu'on l'eût prise de loin pour des pointes de rochers ; enfin nous
1. Je ne sais si la façon de passer le golfe de Bothnie que Brienne va décrire, et qu'il dit avoir employée, est bien usitée et commode. Elle n est pas invraisemblable, car la partie de la mer »(u'il prétend avoir traversée ainsi est la moins large, et, entre Umea et Wasa, l'archipel d'Ost Ovarken, et ses mille écueils, rétrécit singulièrement le golfe, que la glace recouvre l'hiver. Les géographes prévoient même que les îlots finiront par combler le passage. (Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. V, p. 829.) L'entrée du golfe de Bothnie, qui est cependant plus large et plus agitée en courants, à hauteur des îles d Aland, est presque toujours recouverte, l'hiver, d'une épaisse couche de glace, et c'est ainsi, qu'en 1809, des cavaliers cosaques purent y passer pour venir surprendre la ville suédoise de Grisseldam.