II
entrâmes par un assez méchant endroit sur la glace, et nous fûmes cahotés plus d'une heure durant. Je ne savois d'abord ce que c'étoit, parce que la nuit nous a voit pris il y avoit plus d'une heure, et ce cahotement-la ne me plaisoit pas trop. J'en parlerai tantôt plus au long, et la chose est très digne de remarque. Nous ne pûmes faire le trajet qu'en deux jours, et ce soir-là, ou pour mieux dire cette nuitlà, nous arrivâmes fort fatigués à une méchante cabane de pêcheurs, qui étoit dans une des iles dont je viens de parler el dont je n'ai point su le nom, ni Samson aussi, qui a fait la carte de mon voyage ^.La neige nous avoit depuis Umea toujours donné dans le nez, à gros flocons, et l'impérial de mon traîneau en pensa être enfoncé et nous accablés. Nous nous repentîmes fort de n'avoir pas attendu dans la ville, où nous étions très bien accommodés, jusqu'au lendemain pour en partir ; mais la faute étoit faite et il la fallut boire. Joignez à cela un vent de Nord qui cingloit d'importance et qui s'augmenta si furieusement, le jour suivant, que nous fûmes contraints de rester dans ce méchant gîte, où nous ne trouvâmes que de la bouillie à manger. 3Iais nos provisions remédièrent à ce petit défaut, et je me trouvai mal d'avoir trop mangé de lait, dans lequel ces bonnes gens font bouillir leur biscuit et le remuent jusqu'à ce qu'il soit tout en bouillie, ce qui n'est point méchant au goût, mais charge beaucoup l'estomac. Nous avions mis du sucre par dessus,
1. Ce ne peut être qu'une des îles de 1 archipel dOst Qvarken.
ce qui rendit ce mets rustique très agréable, qui certainement ne m'auroit point fait de mal si j'en eusse mangé moins.
Enfin, le vent s'élant apaisé, le jour d'après notre arrivée en cette île, environ sur les onze heures du soir, nous nous levâmes, et nous étant pourvus d'un très bon guide qui marchoit devant nous avec la boussole en main, nous partîmes de ce triste lieu le 13 des kalendes de mars, c'est-à-dire le 17 de février, pour ne point faire un mystère d'une chose que tout le monde sait, quoiqu'on ne compte plus les jours des mois par ides ni kalendes. Nous partîmes, dis-je, de cette île sauvage plus de trois heures avant le jour, et arrivâmes au bord de la grande mer, c'est-à-dire du plus grand bras qui nous restoit à traverser ; et nous fûmes contraints en attendant le lever de l'aurore, qui tardoit tant à venir, de nous arrêter à la rive d'un bois, où nous fîmes bon feu, notre guide n'ayant pas voulu passer outre qu'il ne fût jour. Mais ce feu que nous avions allumé au milieu de la neige, quoique d'un côté il nous fit beaucoup de bien, de l'autre pensa nous faire à tous tomber les ongles des pieds, car la neige, venant à se fondre par la chaleur de ce bon feu, nous travailloit nos bottines fourrées, et le vent, quand nous fûmes dans nos traîneaux, nous les gela si bien sur les pieds que nous ne pouvions plus les retirer. Il fallut toutefois le faire et nous frotter au plus tôt les pieds avec de la neige, de peur que, les ayant eus gelés, les ongles ne nous tombassent et qu'il ne s'y fît des ulcères dont on ne guérit jamais. En ce trajet, le plus extraordinaire et le plus rude qu'homme de mon
âge d'alors et de ma qualité, je voulois dire de ma eomplexion assez délicate, ait jamais fait, M. Blondel eut le nez gelé, et le soleil donnant dessus, nous le fit paroître transparent. Ce que notre guide apercevant, il y appliqua le remède ordinaire, c'est-à-dire de la neige, qu'il laissa quelque temps dessus, puis pressa avec ses doigts le nez de mon gouverneur, qui eut sa bonne part aussi bien que moi, jusqu'à ce que le sang y fut revenu ; après quoi, il y mit encore de l'eau de neige, fondue seulement à la chaleur de sa main, et il n'en arriva aucun fâcheux accident à M. Blondel, que la peur qu'il eut de voir tomber son pauvre nez à ses pieds. Je dois dire aussi en cet endroit, puisqu'il m'en souvient, que La Jeunesse, mon seul laquais, car Major, son camarade, fort joli sarcon, étoit mort à Stockholm d'une maladie fort aiguë, avoitune grosse fièvre et une purésie^ presque formée quand nous traversâmes le mer Glaciale, et que son mal le pressant beaucoup, La Souche, mon chirurgien, le saigna, tout en chemin faisant, dans son traîneau, où il l'avoit mis pour en avoir soin. Son mal lui vint de pure paresse : il avoit eu froid et s'étoit fort échauffé à marcher, croyant bien faire, puis arrivant dans le poêle fort chaud de l'île où nous séjournâmes un jour et demi, sans s'essuyer, il s'endormit dans le poêle et se réveilla avec un très grand mal de côté. Il n'avoit point d'esprit du tout et étoit le plus grand dormeux que j'aie jamais vu de ma vie, et si paresseux qu'il se laissa geler les pieds faute de s'être bien couvert dans ce trajet. On déli-