Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay
lire sans ânonner. Le lecteur me pardonnera, s'il lui plaît, ce coup de pinceau que j'ajoute comme une ombre au portrait du Cardinal pour en relever l'éclat.
Quand les premiers compliments de cérémonie furent finis, le Roi me fit signe de parler. Je rapportai ce qui étoit resté en demeure (terme en usage dans les conseils aussi bien que dans le barreau et dont je me sers faute d'autre) depuis la maladie du Cardinal, et quand je n'eus plus rien à dire des affaires étrangères, que Sa Majesté résolut avec une admirable présence d'esprit, en sorte qu'on eût dit qu'elle n'avoit fait autre cbose que cela toute sa vie, je dis que je ne pouvois expédier les provisions du gouvernement de Bretagne au profit de M. Mazarin sans avoir auparavant la démission de la Reine Mère qui devoit être attachée sous le contre-scel. Le Roi répondit qu'il en avoit parlé à la Reine sa mère et que, ne l'ayant pu résoudre à donner ce contentement à la mémoire du Cardinal (qu'il nomma Monsieur le Cardinal et lui fit l'honneur d'ôter son chapeau en prononçant son nom, ce qui fut remarqué de tout le monde, cette pratique des notaires du Châtelet n'étant pas ordinaire à nos rois) du Cardinal, ajouta-t-il, qui lui avoit demandé cette dernière grâce en mourant ^ il suffisoit que je délivrasse au
3 novembre 1690), débuta sous les auspices de son père, qui avait obtenu pour lui la survivance des ministères de la marine et de la maison du roi.
1. En janvier et mars 1646, les Etats de Bretagne avaient, à la suggestion du maréchal de La Meilleraye, fait solliciter Anne d'Autriche de garder pour elle le gouvernement de Bre-
duc Mazarin les provisions du gouvernement d'Alsace, de Brisach et de Philipsbourg, avec celles du Bois-de-Vincennes et de La Fère. Je dis que cela étoil déjà fait, et que M. le Chancelier avoit scellé extraordinaircment toutes ces expéditions dès le jour précédent, et que je les avois signées, à la réserve de celles du Bois-de-Vincennes et de La Fère qui n'étoient pas de mon département, lesquelles MM. de La Vrillière et de Guénegaud pourroient signer, s'il lui plaisoit, tout à l'heure, mon premier commis que j'avois amené de Paris avec moi les ayant dans son sac toutes prêtes avec les autres. Le Roi me dit de les aller quérir, et ces messieurs les contresignèrent en sa présence. Après quoi, il me commanda de faire entrer le duc Mazarin, qui étoit averti et attendoit à la porte du conseil'. Je reçus
tagne, vacant depuis la mort de Richelieu. La reine y fut nommée le 30 mars 1647 et le conserva jusqu'à sa mort, avec le maréchal de La Meilleraye pour lieutenant, ainsi qu'il l'avait été sous son cousin Richelieu (Barthélémy Pocquet, Histoire de Bretagne, t. V, p. 407 et 419.) Si la nomination projetée par le roi, dont Brienne parle longuement, du duc de Mazarin au gouvernement de Bretagne, avait le désavantage de léser les intérêts de la reine, celle de lieutenant-général en titre eut diminué les avantages du maréchal de La Meilleraye, qui possédait cette charge et la remplit jusqu'à sa mort (8 février 1664). C'est alors seulement que le duc de Mazarin exerça la lieutenance, qu'il abandonna en 1669 [Op. cit.., p. 460).
1. Les Mémoriaux du conseil de 1661 ne font aucune allusion à cette affaire, sur laquelle Brienne s'attarde si coraplaisamment, ici et dans un autre passage de ses Mémoires qu'on trouvera ailleurs. Aucun autre auteur de Mémoires que lui n'en parle, si ce n'est l'abbé de Choisy, qui, bien manifestement, s'abrite derrière le témoignage de Brienne, qu'il invoque (éd. Lescure, t. I, p. 74).
cet ordre avec joie, ce duc étant fort de mes amis, et, lui ayant dit que Sa Majesté le demandoit, je lui conseillai de se désister de bonne grâce de sa chimérique prétention sur le gouvernement de Bretagne. Cela l'embarrassa un peu; mais, comme j'ajoutai que la chose n'étoit plus aux termes qu'il pensoit, afin qu'il ne s'y méprît pas, il me promit de suivre mon conseil et le fit en effet en termes si respectueux et si désintéressés que le Roi fut très content de la manière dont il lui parla et lui fit prêter sur-le-champ le serment de fidélité de tous les autres gouvernements et lui accorda la permission de se défaire, s'il le vouloit, de la lieutenance de Roi de Bretagne et du gouvernement du château de Nantes, et cela au profit de la personne qu'il lui nommeroit, qui, venant de sa main, ne pourroit que lui être très agréable. Il ne se contenta pas d'accepter cette permission, ce que je ne croyois pas qu'il dût faire, mais ajouta (sans toutefois me l'avoir communiqué auparavant) que, ne connoissant personne qui fût capable de remplir dignement les lieutenances de Roi de tant de gouvernements importants, surtout de Brisach et de Philipsbourg, dont Sa Majesté lui venoit d'accorder la libre disposition, il la supplioit d'y vouloir pourvoir elle-même. Et de cette manière il se lia si bien les mains que depuis il n'a eu dans ses gouvernements que le nom seul de gouverneur et non l'autorité, dont il se dépouilla si mal à propos, c'est-à-dire en une conjoncture où il ne tenoit qu'à lui de se la conserver pleine et entière, telle que le Cardinal l'avoit eue pendant sa faveur. Le maréchal de La Meilleraye, son père,
n'auroit pas lait celte faute ; mais aussi y a-t-il bien de la différence entre le maréchal de La Meilleraye et le duc Mazarin. Ce qui me fit souvenir sur l'heure du proverbe latin Filii heroum noxae^ et m'approchant de mon père, je le lui dis à l'oreille, et il me répondit : « Vous avez grande raison d'en juger ainsi, tant il est vrai que les fils des héros sont pour l'ordinaire de fort sottes gens. » La tête en effet tourna pour le coup au bon duc Mazarin, qui, ayant fait tant de faux pas en présence du conseil du Roi et du Roi même, qui se connoît mieux que personne en gens, nous laissa à tous une fort petite opinion de sa suflisance.
Voilà ce que j'ai cru devoir ajouter par forme d'épilogue au portrait du Cardinal, afin de n'être pas obligé d'en reparler une seconde fois : les faits historiques qui ont de la connexion sont mieux réunis que séparés, et ce qui est dit est dit. Le cardinal Mazarini auroit eu peine de choisir dans tout le royaume un plus homme de bien pour héritier de ses grandes richesses ; mais, la vertu mise à part, je doute qu'il eut pu faire un plus mauvais choix ^ Et
1. En dépit de ses qualités et de ses bonnes intentions, le duc de Mazarin finit tristement. « Ce pauvre homme depuis ce temps-là, en faisant des bonnes œuvres, a trouvé le moyen de se faire mépriser de tout le monde. A force de vouloir faire justice, il ne l'a faite à personne... Enfin, pour remplir la malédiction que Dieu avoit jetée sur tant de richesses, qu'on peut dire véritablement le sang du peuple, il a trouvé le secret de se ruiner, quoi qu'aient pu faire Colbert, Gaumont et Bellinzani, les trois hommes du monde les moins dissipateurs, qui dans le commencement se faisoient un honneur d'abandonner leurs propres affaires pour avoir soin des siennes. » (Abbé de Choisy, Mémoires^ éd. Lescure, t. I, p. 80 et 81.) //. 5
ce qui est merveilleux et digne d'être remarqué, c'est que le grand maître de Tarlillerie, qui passoit pour le plus riche seigneur de France avant que le cardinal Mazarini l'eut fait son légataire universel, passe maintenant pour le plus pauvre homme qui fut jamais. Je dis pauvre d'esprit et de biens, tant la malédiction du Ciel est inséparable des biens mal acquis.
Enfin, car j'ai tantôt tout dit, le Cardinal qui ne fut pas fort heureux en nièces et en neveux, quoiqu'il en eut tant, le fut encore moins en héritier. Son nom, son grand nom, si grand y a, le nom de Mazarin qu'il a pris tant de peine d'immortaliser, est tombé bien bas, et je doute qu'il se relève jamais de sa chute. Sa gloire eut des termes bien courts, et qui sauroit sans moi que l'illustre duché de Rethel s'appela le duché de Mazarin * ? Ce palais si grand et si beau, ces vastes galeries si remplies de curiosités, urnes, bustes, tableaux, statues antiques, ce palais, dis-je, n'est plus que la carcasse de celui que nos yeux ont vu avec admiration'-. Cette bibliothèque si nombreuse où
1. En décembre 1663,1e comté de Rethel fut érigé en duchépairie, sous le nom de Mazarin, on faveur dArmand-Charles de La Porte, duc de Mazarin.
2. L'hôtel que Mazarin avait acquis du président Tubeuf et qu'il embellit si fort, était situé rue Neuve-des-Petits-Champs et rue Vivienne, à deux pas du Palais-Royal. Son histoire a été amplement retracée, il y a tantôt quatre-vingts ans, par le comte de Laborde [Le Palais Mazarin et les grandes habitations de ville et de campagne au XVII* siècle, 1846, in-8°). On y voit à la suite de quelles circonstances le Palais Mazarin reçut, en 1724, les livres de la Ribliothèque du roi et est devenu, de ce fait, partie intégrante de la Ribliothèque nationale actuelle.
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tant de gens savants s'assembloient est tout aussi bien détruite que celle qui fut vendue à l'encan par arrêt du (Parlement ^ Clés longues écuries qui étoient pleines de tant de chevaux de manège, barbes, castillans, coursiers de Naples, anglois, en un mot de tant de bon coureurs, de tant d'attelages de carrosse, de tant de mulets si richement harnachés, quand le compère^ en avoit le soin, contiennent à peine sept ou huit méchantes haridelles. La belle mule de Don Louis de Haro, après avoir servi de monture aux deux premiers ministres, a porté un médecin crotté ^ sur le pavé de Paris. Et les chars de triomphe du Cardinal, après qu'on en eut vendu le velours et la broderie, ont été métamorphosés en carrosses à cinq sols^. Les couvertures des mulets seules ont
1. Cette seconde bibliothèque, que le cardinal avait réussi, grâce à son bibliothécaire, Gabriel Naudé, à reconstituer complètement, fut léguée par lui au Collège des Quatre Nations et est devenue la Bibliothèque Mazarine. Brienne exagère donc en écrivant qu'elle était aussi bien détruite que la première.