‹ MémoiresChapitre 8 sur 65 · SUR LE RETOUR DU CARDINAL MAZARIN · texte numérisé non relu

SUR LE RETOUR DU CARDINAL MAZARIN

Stances.

Soyez bien revenu, monsieur le Cardinal,

Vous à qui tant de gens souhaitent tant de mal.

Vous arrivez ici malgré toute la Fronde,

1. Note de Brienne : « Par le Père dom Charles de Saint- Paul Vialart, feuillant, et depuis évêque d'Avranches, et Silhon, de l'Académie françoise. »

2. Brienne a consacré à l'examen de ce gros volume tout un manuscrit, conservé actuellement à la Bibliothèque de l'Arsenal, et dont il sera question plus tard.

Aussi vous falloit-il de bonne heure accourir ; D'autant plus volontiers que la plupart du monde Ne se disposoit pas à vous aller quérir.

Les sages toutefois présumoient qu'à la fin On pourroit vous tracer un glorieux chemin, Oui pour votre retour seroit semé de roses, Mais il eut trop fallu de temps à l'aplanir. Au lieu de vous attendre à de si belles choses ; Vous n'avez pas mal fait de vous en revenir.

Pendant ce long exil le Ciel vous a permis D'éprouver quantité de fidèles amis, Qui vous sont attachés avec un zèle extrême. Quelques autres encor vous servent à souhait, Mais vous n'avez pas trop de tout ce qui vous aime Pour vous mettre à couvert de tout ce qui vous hait.

Assez et trop longtemps vous avez enduré Que de mille façons votre nom déchiré Des maux que nous sentons fût cru l'indigne cause ; Et c'étoit à la fin commettre un attentat D'être les bras croisés à ne faire autre chose Que servir de prétexte aux malheurs de l'État.

Enfin vous revenez et ce peuple s'en plaint. Mais sait-il ce qu'il veut ? mais sait-il ce qu'il craint ? Lui qui croit aisément [tout] ce qu'on lui persuade. C'est sans raison qu'il aime et sans raison qu'il hait . Le médecin ordonne en dépit du malade : Vous secourez la France en dépit qu'elle en ait.

Il est beau d'accourir en cette extrémité Au secours d'un pays qui vous a maltraité, Puisqu'il vous a chassé sans cause légitime ; Et d'un cœur de Romain venir sans s'alarmer Tout prêt à se lancer au milieu de l'abîme, S'il ne se pouvoit pas autrement refermer.

Je vous exalterois en termes plus puissants,

Mais désaccoutumé que vous êtes d'encens

Des vers plus élevés vous sembleroient étranges.

nE M. LE COMTE DE BRIENNE. 73

Et quoique votre nom retlevienne assez fort Pour pouvoir soutenir les premières louanges, Je ne veux pas ici vous en combler d'abord.

Il faut se modérer dans ce commencement, Le bien qu'on dit de vous le dire doucement, Et pour les faux crayons que le Temps les efface. Mais quand vous aurez su l'intrigue dénouer Les choses reprenant une nouvelle face Le3 Muses reprendront le soin de vous louer.

Benseradk.

Ces Stances ont un style marotique qui plaira à tous les gens de bon goût, et je tiens cette pièce-là le chef-d'œuvre de ce poète de cour qui ne fait pas toujours des vers sans défaut. Mais pour le coup il faut avouer qu'il s'est si fort surpassé lui-même que je n'y reconnois plus le Benserade des ballets, ce qui fait voir qu'il ne tient qu'à lui de bien faire quand il lui plaît. Pour le sonnet qui suit, il suffit de dire qu'il est de la main d'un favori des Muses pour pouvoir assurer qu'il est excellent. S'il n'étoit tel à mon jugement, il n'auroit pas eu place en ce volume, où je serois bien fâché de mettre des vers de rebut. .

Sonnet.

Que nos héros chrétiens, nos glorieux Alcides, Aillent bien loin chercher les belliqueux hasards Et cachent à nos yeux les armes homicides. Qui servoient d'instrument à la fureur de Mars.

La Fortune a fini ses mouvements rapides ; Le Ciel jette sur nous de propices regards ; Les tranquilles vertus nous serviront de guides Et remettront l'honneur de l'empire des arts.

Ces barbares soldats et de France et d'Espagne Cesseront d'inonder la fertile campagne D'un horrible torrent de bataillons épais.

O Jules, dont l'esprit vient de calmer la Terre, On triomphoit jadis pour avoir fait la guerre Et tu dois triompher pour avoir fait la paix.

L'abbé de Cassagnes, de l'Académie françoise.

Si ce livre n'étoit déjà de beaucoup trop long, et si je ne craignois de me rendre ennuyeux, j'ajouterois ici un certain capitule ^ de l'abbé Butti de Rimante [qui] mériteroit bien la peine d'être lu. Mais comme il est un peu diffus, à la manière des Italiens, je me contenterai de l'indiquer aux lecteurs curieux de voir cette épitre charmante qui est à la page 23 du recueil de Ménage et commence ainsi :

Chi vi scaccia signor? Destino Ingiusto. Chi vi piange al partir ? Régie pupille. In che peccaste ? In far el Re piu augusto

et le reste qui seroit trop long à copier.

Retournons maintenant à la suite de l'histoire de la régence d'Anne d'Autriche, que nous avons interrompue par cet épisode bon ou méchant, qu'un de mes amis, qui a infiniment de l'esprit, appelle agréablement une parenthèse de six-vingts pages. J'eusse bien souhaité de pouvoir être plus court ; mais je n'ai pu faire autrement, et ce que ce troisième livre a de trop, je le réparerai en raccourcissant d'autant le livre suivant, qui sera le dernier, comme je l'espère, de cette première partie,

1. De l'italien capitolo, pièce de poésie en style badin ou satyrique, composée de tercets. — Sur labbé Carlo Butti, voy. les Mémoires de Charles Perrault, éd. P. Bonnefon, p. 62 et 78.

Page 1