Ordre de laRéunion. — 36. Sénat. — 37. Conseil
d'état. 38. Régime des sénatus-consultes.
CONSULAT PROVÏSOIRI-:.
On a Vu ce qu'a fait dans quelques mois le directoire exécutif, renouvelé au 3o prairial an 7 , ce gouvernement si décrié par les hommes du 18 brumaire, si dénué de moyens, si contrarié par le traître qu'il recelait dans son sein ; l'état où était la république , l'état où il l'a laissée au moment où il a été renversé.
Voyons maintenant ce que fera le gouvernement de Bonaparte, si vanté , si puissant, si riche en moyens de toute espèce, si bien secondé par tant d'habiles coopérateurs ; quel sera le résultat des grands exploits de Napoléon , et ce que la France gagnera en passant sous sa domination absolue.
Avant tout, Bonaparte va nous apprendre ce que Sieyes a gagné! Rien de plus piquant que le début de la première séance des triumvirs.
« Sieyes , nous dit le narrateur de Sainte-Hé- »lène, est fort intéressé. Dès la première réunion »des trois consuls en séance, et dès qu'ils furent » seuls, Sieyes fut mystérieusement regarder aux » portes du palais si personne ne pouvait enten- »dre; puis, revenant à Napoléon, il lui dit avec
» complaisance et à demi-voix , en lui montrant » une espèce de commode : Voyez-vous ce beau » meuble ! vous ne vous doutez peut-être pas de sa » valeur? Napoléon crut qu'il lui faisait considé- » rer un meuble de la couronne, et peut-être qui «aurait servi à Louis XVI. Ce n'est pas du tout » cela , lui dit Sieyes voyant sa méprise ; je vais »vous mettre au fait. Il renferme huit cent mille » francs!... Et ses yeux s'ouvraient tout grands. » Dans notre magistrature directoriale , nous avions » réfléchi qu'un directeur sortant de place pouvait y>fort bien rentrer dans sa famille sans posséder »un denier, ce qui n'était pas convenable : nous » avions donc imaginé cette petite caisse, de laquelle » nous tirions une somme pour chaque membre sor- »tant... En cet instant plus de directoire; nous » voilà donc possesseurs du reste : qu'en ferons- » nous ?. . .
» Napoléon , qui avait prêté une grande atten- » tion , et commençait enfin à comprendre , lui ré- » pondit : Si je le sais, la somme ira au trésor puy>blic; mais si je l'ignore, et je ne le sais point » encore 9 vous pouvez vous la partager vous et »Ducos3 qui êtes tous deux anciens directeurs. » Seulement dépêchez-vous , car demain il serait » peut-être trop tard. Les collègues ne se le firent » pas dire deux fois , observait l'empereur. Sieyes
» se chargea hâtivement de l'opération , et fit le «partage, comme dans la fable, en lion. Il fit » nombre de parts ; il en prit une comme plus » ancien directeur , une autre comme ayant dû » rester en charge plus long-temps que son col- » lègue, une autre parcequ'il avait donné l'idée » de cet heureux changement , etc. , etc. : bref , » dit l'empereur, il s'adjugea six cent mille francs, » et n'en envoya que deux cent mille au pauvre » Ducos , qui , revenu des premières émotions , «voulait absolument reviser ce compte et lui » chercher querelle T.
» Tous les deux revenaient à chaque instant à » ce sujet à leur jeune collègue, pour qu'il les »mît d'accord; mais celui-ci répondait toujours : » Arrangez-vous entre vous : soyez surtout tran- » quilles; car, si le bruit en remontait j usqu à moi, » il vous faudrait abandonner le tout. »
On annonce que Sieyes va répondre à Bonaparte ; et que répondra-t-il ? S'il nie , il sait qui peut le confondre !... S'il avoue , il s'accuse d'une soustraction frauduleuse , de s'être emparé d'une
1 Ducos m'a assuré qu'il n'avait reçu que cent mille francs : l'erreur de Bonaparte n'est pas une de celles au redressement desquelles Sieyes soit intéressé. S'il eroit devoir en signaler d'autres, qu'il n'oublie pas que je suis là pour relever celles qui lui échapperaient à lui-même.
caisse qui n'appartenait à aucun membre du di rectoire , ou qui appartenait à tous. En ne songeant point aux ex-directeurs absents, dans cet ignoble partage , on leur rendit justice.
La caisse du directoire suffira-t-elle aux désirs intéressés de Sieyes , pourra-t-elle étancher sa soif de l'or? Non... L'acolyte de Bonaparte aspire à une plus haute fortune , et c'est par les moyens qu'il va employer qu'on pourra se faire une juste idée de toutes les ressources de son génie.
« Que vous êtes heureux! dit-il un jour au » héros du 18 brumaire; tout l'honneur de cette » fameuse journée vous sera rapporté !... Je vois «déjà les statues que la nation vous élèvera!... «tandis que mes concitoyens seront peut-être » assez injustes pour me faire un crime de la part » que j'y ai prise, si un acte éclatant de la reconi) naissance nationale ne prévient leur jugement.
» Rien n'est si facile que de vous donner cette » satisfaction , dit Bonaparte ; les commissions » consulaires vont se réunir pour proclamer que «vous avez bien mérité de la patrie!... » Sieyes fait la grimace et ne dit mot. « Cette déclaration »ne vous suffit pas? continue Bonaparte; dites »donc franchement ce que vous voulez. »Sie\es,
un peu embarrassé, répond en hésitant : « Croyez- »vous 9 citoyen consul, qu'un domaine quelconque, » monument de la munificence nationale s ne sérail »pas plus digne d'être offert à celui qui a coopéré »àvos grands desseins , et qui a V honneur d'être » votre collègue? — Oh ! je comprends... J'en eau » serai avec Ducos. »
Ducos , qui m'a rapporté cette anecdote , m'assura que Bonaparte, en lui faisant part de cet entretien , n'avait pu lui dissimuler de quel oeil i I voyait cette démarche. « Vous êtes plus facile à » contenter, mon pauvre Ducos, lui dit-il; il faut » gorger ce prêtre de biens pour en avoir raison.» En conséquence, pour avoir raison de Sieyes, les deux consuls, Bonaparte et Roger-Ducos, proposent, le 3o frimaire an 8 , à la commission du conseil des cinq-cents, de décerner au citoyen Sieyes 3 à titre de récompense nationale , la propriété de l'un des domaines qui sont à la disposition de l'état; et, sur un rapport fait dans la même séance par Arnould de la Seine, le domaine national de Crosne 3 département de Seine-et-Oise , ou tout autre équivalent, est décerné en toute propriété 3 pleine et entière 3 au citoyen Sieyes, à litre de récompense nationale l.
' Voyez la proposition et le décret, Pièces justificatives,
Le domaine de Crosne n'était pas un bien dont la nation pût disposer ; Sieyes ne l'ignorait pas ; mais , entre ses mains , son équivalent était une mine que personne mieux que lui ne pouvait exploiter. Le domaine de Crosne, de la valeur duquel le propriétaire actuel ne se doute certainement pas, s'est vu remplacé par le superbe hôtel de l'Infantado , et la riche ferme de la Faisanderie à Versailles , qui seule vaut le don érigé en récompense nationale. En échange de ces belles propriétés , Sieyes a successivement été libéralement, magnifiquement indemnisé par le gouvernement qu'il avait si bien servi; et, d'équivalent en équivalent 9 il est devenu un millionnaire qui , il y a peu de temps , cherchait à placer une somme considérable sur nos meilleures maisons de banque *>
Mais laissons Sieyes dans l'embarras de ses richesses , et suivons les opérations du consulat , substitué provisoirement au gouvernement directorial. La France fut bientôt en état de pré-
1 Dans la position où se trouve Sieyes, célibataire, entouré de Français déportés sans ressource, comment peut-il s'occuper de placement de fonds? C'est en spéculant sur un plus noble intérêt, en recouvrant du vernis de la bienfaisance son immense fortune, qu'il devrait chercher à se la faire pardonner.
voir tout ce qu'elle avait lieu d'attendre du beau mandat dont Lucien Bonaparte avait d'avance présagé avec tant d'enthousiasme les grands résultats.