COMMISSION EXECUTIVE PROVISOIRE
Les triumvirs débutèrent par envoyer des proconsuls dans toute la France , et ce fut parmi les représentants du peuple que ces proconsuls furent choisis. Jouissant des traitements réservés aux membres du corps législatif qu'on se proposait de détruire , agents salariés de la puissance executive provisoire, leur mission avait le triple objet de pallier les attentats du 19 brumaire, de préparer le peuple au régime qu'on lui destinait, de désigner au nouveau gouvernement, et les sujets sur lesquels il pouvait compter , et les hommes dont il devait redouter le civisme. Cette mesure, renouvelée du comité de salut public, renouvela la terreur qu'elle avait inspirée , et par cela même elle convenait parfaitement à Bonaparte , qui voulait jeter l'épouvante dans les cœurs qu'il ne pouvait séduire ni corrompre. Toute la France fut livrée à une réaction générale , lorsque dans tous les journaux
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on annonçait que le 18 brumaire ne serait suivi d'aucune réaction.
Plus d'actes oppressifs !... plus de listes de proscription ! s'était écrié Lucien Bonaparte en terminant la séance du 1 9 brumaire ; et à peine les triumvirs sont-ils installés , qu'ils proscrivent, emprisonnent , déportent sans jugement des citoyens de toute espèce , les représentants du peuple qu'ils avaient retranchés du corps législatif, après les avoir poursuivis la baïonnette aux reins jusque dans le sanctuaire des lois!... Supposant la tranquillité intérieure menacée par le séjour en France de ces députés fidèles à leurs serments, dont la présence devait sans doute porter le trouble, mais dans le for intérieur de leurs proscripteurs seulement, ils prennent contre eux et les prétendus jacobins qu'ils jugent à propos de leur associer la plus étrange résolution ! Après avoir emprisonné les proscrits dont ils peuvent se saisir, ils arrêtent que ceux qu'ils n'ont pas sous leur main , pour disposer suivant leur bon plaisir de leurs personnes, seront tenus d'aller eux-mêmes au-devant des chaînes qu'on va leur préparer ; de se rendre les uns à Roc fie fort , les autres à La Rochelle , où
ils trouveront une prison pour les recevoir, et Un vaisseau pour les conduire à la Guiane française.
On aura peine à croire qu'un pareil arrêté ait pu exister; en voici le texte précis :
« Les consuls de la république, en exécution »de l'article 3 de la loi du 19 de ce mois, qui les » charge spécialement de rétablir la tranquillité » intérieure, ont arrêté le 26 brumaire :
» Article 1 er. Les individus ci-après nommés : »Destrem, ex-député, Aréna, ex-député, Mar- »quésy, ex-député, Truc, ex-député, Félix Le-
)) PELLETIER, CHARLES HeSSE, SciPION DU RoiTRE,
»Gagny, Massard, Fournier, Giraud, Fiquet, »Basch, Boyer, ^anhec, Michel, Jorry, Bru- » tus Maignet , Marchand , Garriel , Mamin , »J. Sabathier, Clémence, Marné, Jourdeuil, »Metge, Mourgoing, Corchant, Meignant (de » Marseille), Henriot, Lebois, Soulavie, Du- «breuil, Didier, Lamberté, d'Aubigny, Xavier «Audoin, sortiront du territoire continental de » la république, et seront à cet effet tenus de se » rendre à Rochefort, pour être ensuite conduits »et retenus dans le département de la Guiane i> française.
«Article 2. Les individus ci-après nommés : »Briot, Antojnnelle^ Lachevardiere, Poulain- » Grandpré, Grandmaison, Talot, Qiurot, d'Au-
»BERMENIL, FRISON, DE CLERQ , JOURDAN (de la
«Haute- Vienne), Lesage-Senault, Prudon, Gro-
«CASSAND, DORIMOND, GlJESDON , JULIEN de Toil-
»louse, Sawthonax, Tilli, ex-chargé d'affaires à «Gênes, Stévenott, Gastaing, Bouvier et Del- »bret, seront tenus de se rendre dans la com- »mune de La Rochelle, département de la Cha- » rente-Inférieure, pour y être ensuite conduits et » retenus dans tel lieu de ce département qui sera » indiqué par le ministre de la police générale. »
Des gouvernants qui s'étaient prononcés avec tant d'éclat contre tous les excès révolutionnaires auront-ils du moins, en prenant cet arrêté, passablement révolutionnaire, offert d'avancer les frais du voyage?... L'arrêté, au contraire, dessaisit de l'exercice de tout droit de propriété les malheureux qui devaient aller ainsi en pèlerinage au-devant de la déportation.
« Immédiatement après la publication du pré- »sent, porte l'article 3, les individus compris » dans les deux articles précédents seront dessaisi sis de l'exercice du droit de propriété , et la re- »mise ne leur en sera faite que sur la preuve » authentique de leur arrivée au lieu fixé par le » présent arrêté.
«Article L\. Seront pareillement dessaisis de ce » droit ceux qui quitteront le lieu ou ils se seraient
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» rendus 3 ou celui où ils auraient été conduits en » vertu des dispositions précédentes. »
Dessaisir de l'exercice du droit de propriété, pour forcer les citoyens frappés d'une lettre de cachet à se rendre dans le lieu de leur exil, et à y rester, est un expédient inventé par le gouvernement sorti des décombres du 1 8 brumaire , et bien digne de lui !... Sous le règne patent des lettres de cachet, cette belle invention n'était pas encore connue; on ne se permettait pas du moins d'en faire usage : les triumvirs en auraient appris à M. de Saint-Florentin lui-même.
Cette liste de proscrits, où se trouvaient accolés à des noms odieux les noms de citoyens les plus recommandables, de représentants du peuple aussi distingués par leurs talents que par leur patriotisme, de généraux qui, à la tribune nationale, comme dans les camps, avaient constamment défendu la république, révolta ceux même qui osaient tout espérer de la révolution du 18 brumaire; et l'indignation qu'inspira l'infâme arrêté ne permit pas au triumvirat de le mettre à exécution.
Dès l'instant qu'il fut connu, des radiations partielles en signalèrent l'injustice. De toutes parts des cris s'élevèrent contre l'inscription sur cette liste du vainqueur de Fleurus , firent rou-
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gir ses proscripteurs , et les forcèrent de faire disparaître son nom de la fatale liste.
Le tribunal de cassation tout entier réclama contre la déportation de Xavier Audoin, l'un de ses membres, et le fit mettre en liberté. On n'osa pas refuser à Talleyrand l'adjuclant-général Jorry, qui défendait nos frontières au moment où on le déportait.
Les proscripteurs, voyant l'impression fâcheuse que causait cet acte de fureur, en contradiction manifeste avec toutes leurs promesses, avec leurs déclamations contre des mesures bien moins sévères , commandées par d'impérieuses circonstances au gouvernement qu'ils venaient de renverser, n'osèrent en poursuivre l'exécution; mais, pour ménager leur amour-propre, et n'avoir pas l'air d'avoir pris inconsidérément une résolution aussi violente, ils font provoquer par leur ministre de la justice, Cambacérès, les nouvelles mesures qu'ils jugent à propos de lui substituer.
A la suite de son rapport sur la promulgation du décret du 18 brumaire et de l'acte du 19, le complaisant ministre, après avoir reconnu la nécessité des mesures adoptées par les consuls pour empêcher les individus compris dans l'arrêté au
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26 brumaire de porter le trouble dans la république, déclare qu'il n'est plus besoin, pour y maintenir la tranquillité, que de les soumettre à une stricte surveillance.
En conséquence, « les consuls de la rêpubli- » que , après avoir entendu le ministre de la «justice, tant sur la promulgation du décret du » 1 8 et de la loi du 1 9 brumaire , que sur les «mesures de sûreté déterminées par l'arrêté » du 26 brumaire, arrêtent :
»Que les individus qui, en conformité de »l'art. ier, étaient tenus de sortir du territoire » continental de la république , et ceux qui de- » vaient se rendre dans le département de la Cha~ » rente-Inférieure, sont mis sous la surveillance du «ministre de la police générale... Qu'ils se relire- » ront respectivement dans les communes qui leur «seront désignées par ce ministre; ils y demeu- «reront jusqu'à ce qu'il en soit autrement or- » donné.
«Il leur est, en conséquence, enjoint de se pré- «senterà l'administration municipale, aux époques que le ministre de la police aura soin de «déterminer. »
Cette mesure , pour être moins atroce , n'était pas moins illégale. Les triumvirs n'avaient pas plus le droit d'exiler, de soumettre à une surve.il-
lance indéfinie, que de déporter sans jugement. Et ne croyez pas qu'en faisant ce pas rétrograde, Sieyes et Bonaparte renoncent à leur première résolution ! . . . Ils attendront seulement qu'une circonstance moins intempestive leur fournisse un prétexte moins révoltant pour débarrasser la police générale de la surveillance qui lui était imposée , et dont elle s'acquittait si bien.
Lorsqu'on ne parlait que de déportations faites , de celles qu'on se proposait de faire , le ministre de la police Fouché, qui était un homme moral , comme tout le monde sait, fit un beau jour enlever les filles publiques au Palais- Royal, et dans les autres lieux où elles tenaient leurs assises. Comme cet enlèvement se fit à l'époque où Bonaparte avait donné l'ordre au ministre de l'intérieur d'engager une troupe de comédiens pour l'armée d'Orient, on imagina qu'il pouvait avoir l'attention d'y ajouter une pacotille du Palais-Royal. Le bruit courut que ces malheureuses allaient être déportées en Egypte.
Le Moniteur , qui avait parlé comme d'une mesure ordinaire de la déportation des députés éliminés, s'empressa de démentir celle des filles publiques, comme étant un bruit injurieux à
l'autorité. C'est une accusation de tyrannie dont le consul Bonaparte (particulièrement ) s'est cru très offensé 9 dit le journaliste , indigné qu'on pût supposer le chef du consulat provisoire capable de traiter des filles de mauvaise vie avec aussi peu de ménagement que des députés éliminés ! ! !
« Le magistrat, continue le Moniteur, peut » vouloir mettre obstacle au débordement des «mœurs, mais non violer les lois pour sévir sans » mesure contre des fautes qui blessent les mœurs; »et la république n'a point à craindre que 9 pour » faire cesser ce désordre , qui n'est ni nouveau » ni absolument destructif de la société , les consuls » aillent offenser la liberté publique et menacer la » s ûreté générale. »
Ainsi , lorsque, sous le régime consulaire , les plus honnêtes citoyens doivent trembler, voilà donc du moins les filles publiques rassurées contre la déportation ! ! !
Effectivement, Fouché, qui n'avait d'autre objet que de régulariser et non d'entraver le commerce des filles de mauvaise vie, n'avait fait faire cet enlèvement simultané que pour les obliger à prendre des patentes. Ce ministre , qui avait autant que son maître horreur de l'anarchie, voulut que l'ordre régnât dans le désordre même; 11. 2
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organisa la prostitution, comme il organisa les jeux, comme il organisa l'espionnage.
Avant le 1 8 brumaire , il y avait bien des filles publiques, mais la police n'était pas intéressée à leur galant commerce. Elles ne pouvaient paraître en public qu'avec une certaine précaution; qu'en se couvrant du voile trompeur d'une décence factice qui les décelait, sans blesser la pudeur , sans faire rougir les femmes honnêtes. Les galeries du Palais-Royal leur étaient ouvertes ; mais, dans ce bazar même de la corruption, elles n'auraient osé se faire remarquer par l'étalage scandaleux de leurs charmes. Enfin leur état était précaire; elles n'étaient pas patentées filles soumises ; elles n'avaient pas une médaille à présenter pour rassurer le timide amateur!...
Quoique le directoire eût? au 3o prairial, fermé les maisons de jeux, s'il s'en trouvait encore quelques unes à l'époque du 18 brumaire, le privilège de ruiner ses concitoyens, de mettre le désordre et le désespoir dans les familles, ne formait point une branche des revenus publics; le gouvernement n'était point le complice salarié de tous les crimes qui en sont les suites malheureuses; il n'en retirait pas des millions!...
La police avait ses agents , mais elle ne violait pas l'asile des citoyens , elle n'en remplissait pas leurs maisons; elle prévenait et poursuivait le crime, mais elle ne cherchait pas à augmenter le nombre des criminels, en faisant assiéger la misère, le malheur, le mécontentement et le désespoir par une armée d'agents provocateurs. Si les sources de corruption existaient , ce n'est que lorsque Fouché en a agrandi les canaux qu'il en est sorti des torrents qui ont inondé la république \
1 Chaque phase de la révolution eut ses victimes. La révolution du 18 brumaire ne fut pas celle qui en fit le moins; toutes s'adressèrent à Fouché , et lui demandèrent du pain. Trop corrompu pour ne pas leur faire acheter ses bienfaits, ce fut en les dégradant qu'il fournit à la plupart les moyens de vivre. Il n'accueillit le patriotisme que pour avoir des espions auprès des patriotes; l'aristocratie, que pour mieux connaître les projets des aristocrates ; que pour tromper les uns et les autres par cette double manœuvre. C'est à tbrce d'intrigues et d'impudence qu'il surprit la confiance de tous les gouvernements qui l'employèrent successivement, et qui ont eu également lieu de s'en repentir.
Un tour de force de sa part donna au gouvernement impérial lui-même une grande idée de son adresse.
Bonaparte, qui n'ignorait pas que rien ne fait mieux con-
Bonaparte et Sieyes ne se bornèrent pas à exiler de la capitale ceux qu'ils avaient d'abord condamnés à la déportation : tous les fonctionnaires publics des départements, administrateurs ou magistrats, qui avaient montré quelque énergie pendant ta révolution ; tous ceux qui n'offrirent pas aux proconsuls des garanties suffisantes , et qu'on pouvait soupçonner de quelque attachement au gouvernement qu'on venait de détruire, furent traités en ennemis de celui qu'on se proposait d'établir.
Toute administration qui négligea d'envoyer des adresses de félicitation , qui ne s'empressa pas de rivaliser d'enthousiasme , vrai ou faux , avec les écrivains salariés pour louer le 1 8 bru-
naître l'homme public que les actes secrets de sa vie privée, qui aimait à tout savoir, et ne se scandalisait de rien Bonaparte s'étant un jour plaint àFouché de sa police, de ce que surtout elle ne pouvait franchir le seuil des appartements des hommes qui l'approchaient de plus près, l'audacieux ministre osa lui présenter un rapport qui lui prouva que non seulement il savait pénétrer dans les appartements les plus secrets de ses courtisans, mais que les siens mêmes n'étaient pas à l'abri de l'œil inquisitorial de sa police!...
« C'est bien , lui dit froidement Bonaparte, vous faites » votre métier. »
maire , fut aussitôt remplacée. Il fallait encenser les dieux du jour, ou cesser d'être.
C'est de cette position étrange où se trouvèrent les employés de la république , de la crainte d'être entraînés dans le bouleversement qui les menaçait tous, que sortirent toutes ces basses flatteries, toutes ces acclamations qui ont rempli les journaux à cette époque.