CREATION DE LA NOBLESSE
Bonaparte empereur ne pouvait plus être entouré de simples citoyens. A la nouvelle majesté il fallait une noblesse nouvelle ; mais, lorsque l'ancienne avait été abolie sous l'assemblée constituante, lorsqu'un si heureux enthousiasme
pour l'égalité s'était si énergiquement prononcé dans la fameuse nuit du 4 août , convenait-il de faire revivre des distinctions si . solennellement proscrites?...
Cambacérès nous apprend qu'avant de remplir cette prétendue lacune de son organisation politique, Bonaparte hésita .long*temps. «Vous le » savez, messieurs , dit-il au sénat , le succès des » établissements auxquels se. lie le sort des états » dépend d'un concours de circonstances que la » prudence du législateur doit saisir.
»I1 trouve des motifs d'encoiu*âgement ou » d'hésitation dans le génie, dans les progrès, vdans l'importance relative du peuple auquel » s'appliquent ses conceptions.
9 Les lois, les institutions ont, comme les «plantes, un sol, une saison, qui leur permettent B de jeter de plus profondes racines. »
Le sol français paraissant suffisamment préparé pour recevoir l'implantation nobiliaire , et des temps féconds en prodiges offrant la saison la plus favorable pour l'enraciner profondément , la grande métamorphose s'opère enfin ; tous les républicains du 1 8 brumaire , le même jour et à la même heure , sont anoblis.
L'archi-chancelier va au sénat le 1 1 mars 1808, la séance s'ouvre.
igô MÉMOIRES
Sénateurs, dit-il, apprenez que vous n'êtes plus de simples plébéiens ! ! ! Les statuts que je vous apporte vous défèrent à tous le titre de comte m
La munificence impériale n'a pas dé bornes:
ministres, conseillers d'état, président du corps législatif, archevêques, sont gratifiés des mêmes titres , et ces titres sont transmissibles à la descendance, droite et légitime, naturelle ou adoptive , de celui qui en est revêtu , et réversible aux neveux des prélats qui n'ont point d'enfants. Vous pouvez , sénateurs , instituer en faveur de vos fils aînés ou puînés un majorât auquel sera attaché le titre de baron.
Et ce ne sont pas les seuls barons dont la France aura le droit de s'enorgueillir : le président et procureur-général de la cour de cassa- ' tion, le président et procureur-général de la cour des comptes, les présidents et procureurs-généraux des cours d'appel , les évêques , les maires des trente-sept bonnes villes qui ont le droit d'assister au couronnement , les présidents des collèges électoraux, les simples électeurs même qui auront rempli leurs fonctions à la satisfaction du prince , et une foule d'autres nommés in petto ,
mais qu'il n'est pas encore à propos de faire connaître, vont devenir autant d'hommes qualifiés, remplir la France d'une foule innombrable de barons de l'empire.
La Légion-d'Honneur, que, peur cause, on n'a d'abord présentée que comme une décoration personnelle, subit aussi sa métamorphose : les membres de la Légion-d'Honneur porteront le titre de chevalier, qui pourra devenir transmissible et héréditaire.
' Enfin , sénateurs , moi-même , tel que vous me voyez, je ne suis plus le citoyen Cambacérès : ainsi que tous les grands dignitaires de l'empire, je suis un prince ^ uûe altesse séré-' nissime; et ma sérénissime personne va, comme tous les autr^ss titulaires des grandes dignités de l'empire , être investie d'un des grands duchés mis précédemment en réserve par les actes du 3o mars et le sénatus-consuite du 14 avril 1806. Le fils d'un prince ne pouvant être, dans la hiérarchie nobiliaire, dans un rang au-dessous d'un duc, tous nos enfants seront revêtus de ce titre.
Que tous ces changements , conséqitences nécessaires de ceux introduits dans le gouvernement de la France, n'effarouchent point les zélateurs de l'égalité !
« Le nouvel ordre de choses n'élève point de » barrière entre les citoyens.
» Les nuances régulières qu'il établit œ por- » tent point atteinte aux droits qui rendent tous »les Français égaux en présence de la loi : elles » confirment au contraire ces mêmes droits ^puis- » qu'elles servent la n«>rale; puisqu'elles guident » l'opinion, qui s'égare souvent, au. déÊiutdes » démarcations, fondées sur des. motifs honora- 9 blés.
» La carrière reste toujours ouvert© aux vertus »et aux talents utiles; les avantages quelle ac- »corde au mérite éprouvé ne nuiront poi^t au rtmériie encore inconum; ils seront au cojEKfcrsôre )» autant de sujets d'espéjçance vers lesquels se » dirigera une juste et louable émulation. »
Le sénat, reconnaissant comme il devait l'être des avantages accordés au mérita éprouvé , sans nuire au mérite inconnu ( ce qui , à dcmble titre , donnait à plusieurs de ses membres des droits aux nouvelles institutions), s'empressa é/^ présenter à sa majesté impériale le tribut de sa respectueuse reconnaissance^ et ne craignit pas de lui dire, dans l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, que « le passé , le présent et l'avenir se ratta- » chaient à sa puissance , de même que dans les » grandes conceptions du grand poète de l'an-
»tiquité, le premier anneau de la chaîne des «destinées était dans la main du plus puissant » des dieux. »
L'estimable traducteur d'Homère et du Tasse, rarchi-trésorier Lebrun , que Bonaparte appelait son paysan du Danube ^ persuadé que la véritable illustration d'un citoyen est celle qu'il doit à ses talents et à ses vertus , était loin de partager cet enthousiasme ^ et le témoigna hautement à la sortie de la séance du 1 1 mars 1 808. t On ne » fait pas , dit-il avec humeur , des nobles comme i>on sème des champignons; c'est sur d'éclatants » services rendus à son prince et à l'état que se B fonde \à vraie noblesse , et sur la succession de » ces mêmes services qu'elle se perpétue ' ! ! ! »
Quoique Napoléon, par l'article i5 de son
statut impérial, eut défendu à ses sujets de
^ s'arroger des titres et qualifications qui ne leur
seraient pas conférés , la création d'une noblesse
\ '«Aq detneurant, disait Napoléon,^ j'avais choisi en
Cambacérhs et Lebrun deux hommes de mérite... mai» d'ube nuance tout-à-fait opposée. L'un, V avocat des abusy des préjuges, des anciennes institutions, du retour des hqnheurs, des distinctions, etc., etc.; Vautre jjroid, sévère, insensible, combattant tous ces objets , y cédant sans illusion, et tombant naturellement dans l'idéologie,.. [Me"-' morial de Saintè-HeUne , tome 4? paçes 4o3 et 4^4 •)
nouvelle ressuscita l'ancîenne , qui reparut plus titrée que jamais. D'abord les anciens nobles qui s'étaient précipités dans ses antichambres se firent autoriser à reprendre leurs qualités, et, pour se distinguer des nouveaux nobles, s'appelèrent entre eux des comtes refaits. Bientôt l'ancienne caste n'attendit pas de nouveaux titres pour se qualifier : elle ne se borna pas même à ceux que la naissance lui avait transmis. Avant la révolution, la majeure partie des hommes de cette caste se contentaient du titre modeste d'écuyer : en sortant de dessous le voile de la nuit du 4 août, les anciens nobles éprouvèrent aussi leur métamorphose; se prévalant de la perte de leurs titres , phisieurs se jetèrent sur ceux que Bonaparte avait délaissés aux nobles qui figurent dans les comédies de Molière. Toutes nos campagnes se sont trouvées peuplées de marquis , et aucun écuyer n'a reparu.
La république des lettres a elle-même ressenti le contre-coup de cette superfétation nobiliaire. Sous l'ancien régime , les académiciens déposaient leurs titres en entrant dans le sanctuaire des lettres, et chaque membre s'appelait par son nom : aux séances publiques de l'académie fi'ançaise , on entend , non sans surprise , aujourd'hui, des académiciens, oubliant l'égalité qui
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doit régner dans la république des lettres (la seule qui nous reste), on les entend, dis-je, se qualifier réciproquement. Ce n'est plus le poète, l'homme de lettres, le savant, qui va vous faire un rapport, une lecture ; c'est M. le baron, c'est M. le comte, M. le marquis que vous allez entendre , et je ne puis vous répondre que vous y gagniez beaucoup.
Lorsque l'histoire nous apprend tous les efforts que nos rois ont été obligés de faire pour combattre les entreprises des grands , combien ils ont çu de peine à se mettre hors de la tutelle chevaleresque, il est impossible dç croire que Bonaparte ait été vraiment persuadé qu'il ne puisse y avoir de monarchie sans noblesse ; que de cette institution gothique dépende la splendeur du trône, dont, au contraire, les communes ^ ont toujours été le plus ferme soutien. Ce n'Cst point en obstruant ses avenues pkr des groupes de courtisans qualifiés , mais en l'entourant des talents , de la bienfaisance , de philosophes éclairés , d'hommes vraiment dévoués à la gloire et au bonheur de leur pays , pour tout dire en un mot , d'amis de la liberté , qu'un trône peut devenir resplendissant du plus brillant éclat.
Disons-le hardiment , ce n'était point la splendeur du trône qui fut le vrai motif de l'anoblis-
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sèment de la France bonapartisée. Bonaparte ne voyait qu'avec une sorte d'envie les hommes qui , dans ks lettres , dans les sciences , dans les arts, dans la carrière militaire même, s'étaient fah un grand nom indépendant de sa puissance, une illustration qu'ils iie tenaient pas de lui. Ne pouvant l'effacer, il chercha le moyen de l'éclipser, en plaçant au-dessus d'elle une illustration de convention , qu'il leur fit partager avec ceux qui avaient besoin d'être nobles pour être quelque chose '.
En amalgamant la médiocrité avec les talents et le génie j en recouvrant ce tout hétérogène de la même enveloppe , de titres fastueux qui confondaient le mérite avec la feveur et lindignité , il crut avoir atteint son bcrt , avoir, en nivelant tout ce qu'il y avait de plus disparafe , établi la seule égalité dont le despote était jaloux de faire jouir les Francis ; il se flatta qu'ayant ainsi masqué des noms européens par de nobles sobriquets, le sien seul deviendrait l'admiration de toute l'Europe.
' J'entends annoncer dans un salon le comte de Péiuse : quelle est ma surprise ! je reconnais AÏonge. Eh quoi ! vous aussi, mon ami, vous avez échangé votre beau nom avec un vain titre I ! Que vàulez-vous 7 me répond le plus modeste des savants, il l'a voulais il l'a voulu ! ! !
Mais les lettres, les sciences, les arts et la gloire sauront faire la distraction des noms qui leur appartiennent , de ceux qui n'ont des droits qu'aux distinctions dont Napoléon a couvert la nullité et récompensé la basse adulation.
Jeunes Français qui marchez à grands pas dans la carrière qu'ont illustrée Voltaire, Racine, Cof- " neiUe , Molière, et tant d'autres grands hommes que vous prenez pour modèles ; orateurs distingués qui consacrez vos taleMs à la défrise de vos cancitoyens-, qui honorez la profession la plus noble ; et voibs , savants , hommes d'état , guerriers, qui connaissez le chemin de la gtoire et ne vwis eh êtes jamais écartés, honneur et espoir de la France , continuez d'en être le plus bel ornement , abandonnez à la médiocrité la recherche des vains titres dont elle seule a besoin , méritez qu'avec orgueil Ta patrie vous salue- de vos propres noms ! ! !
Dita y lorsqu'il eut fait Bonaparte , se repûsa , a dit un de ses séides.
Après avoir produit tant de merveilles, fait sortir de son cerveau tâïit de' barons , tant dfe comtes, tant de ducs, tant de princes, tant d'excellences , tant? d'altesses , notre nouveau Jupiter, au lieu de se reposer, reprend son f onnerre , continue d'épouvanter l'Europe, et revient met-
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tre la dernière main à son ouvrage, en anoblissant le manoir des nobles qu'il a engendrés , en consacrant les titres fastueux qui devaient le distinguer des demeures bourgeoises !
AlfOBLISSEMENT DU MAIfOIR DES HOMMES TITRES.
Par décret du 3 mars 1810, les maisons d'habitation d'im prince, dun duc, d'un comte, d'un baron, doivent porter le titre du grand personnage qui les habite.
Hôtel du prince de. . . , hôtel du duc de. . . , hôtel du comte de. . . , hôtel du baron de. . . ! ! ^
Les grands seigneurs de l'ancien régiine faisaient seulement placer leurs noms sur la surface extérieure de leur hôtel : hôtel Choiseul. .. , hôtel Montmorency..., hôtel Richelieu,.., hôtel La Rochefoucauld ! . . .
Bonaparte ne crut pas que les grands de sa façon dussent en agir ainsi. Pour éviter qu'on ne prît pour quelques hôtels garnis l'habitation des hommes nouvellement revêtus de leurs nobles sobriquets, il jugea sagement qu'il fallait expressément désigner que c'était celle d'un prince..., d'un duc..., etc.
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Un autre motif nécessitait ces sortes d'inscriptions; en faisant des princes, des ducs, des comtes, des barons, Bonaparte n'avait pu encore recomposer en France des principautés , des duchés, des comtés, des baronies, tels (fu'ils existaient sous le régime féodal : fécqnd en expédients, il trouva le moyen d'y suppléer en créant des seigneuries urbaines, en formant, avec des majorats, des principautés, des duchés, des comtés, des baronies, dont le siège fut attaché à l'habitation des hommes nouvellement qualifiés. Des hôtels titrés remplacèrent ainsi les terres titrées de l'ancien régime.
Pour avoir toujours sous sa main et dans sa ^ dépendance tous ces seigneurs de nouvelle fabrique, et en former une fourmilière de courtisans , Bonaparte voulut que le siège de leurs seigneuries, que le manoir des princes et des ducs jfut nécessairement situé dans l'enceinte de sa bonne ville de Paris , et celui des comtes et des barons, soit dans la même ville, soît dans une des villes chef-lieu de département et d'arrondissement. Mais, comme il n'aimait à rapprocher de sa personne que les grands propriétaires, sachant que ceux qui n'ont rien sont le tourment de ceux qui disposent de tout, il n'appela, parmi les seigneurs du second ordre, à Paris que les comtes
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et les barons dont le revenu de leur majorât s'élevait à 100,000 fr.
Je ne me serai3 pas appesanti aussi long-temps sur ces pauvretés d'un gouvernement machiavélique , introduites à la honte d'une nation qui , depuis vingt ans , versait le sang de ses braves pour la liberté et l'égalité, si elles n'avaient été un acheminement à la création d'une féodalité qui, quoique d'un autre genre, n'était pas moins dégradante que l'ancienne , si les établissements d'une aristocratie déplorable h*en avaient déjà jeté les bases.
La création des majorais était le coup le plus funeste que pouvait recevoir l'égalité : non seulement elle rétablit le partage inégal entre les enfants d'un même père, mais les majorats ne pouvant se former qu'en faveur des enfants mâles , privent les enfants auxquels la société offre le moins d'avantages des ressources qu'ils doivent naturellement trouver dans le patrimoine de ceux qui leur ont doniïé le jour.
Ce qui rend cette espèce d'exhérédation partielle plus difficile encore à supporter, c'est que, ne dépendant pas de la loi , mais d'un acte libre de la volonté paternelle, ceux qu'elfe frappe ont à souffrir l'effet d'une prédilection qui , en réduisant leur fortime, les blesse dans leurs
sentiments les plus chers; ce qui n'est pas fait pour entretenir l'union si précieuse dans les familles.
Et ce n'est pas le seuLinconvénient que présente cette institution aristocratique, l^es biens composant les majorats étant inaliénables, ne pouvant conséquemment être ni vendus ni même hypothéqués, elle tend à établir, dans la société, une classe de banqueroutiers privilégiés que la justice ne peut tolérer.
Après avoir poursuivi l'égalité jusque dans le sein des familles , en établissant des majorats , après l'avoir frappée dans toutes ses bases, Bonaparte respectera-t-il du moins la liberté individuelle? Lorsque, dans toute la France, le jury est suspendu , et que les tribunaux spéciaux le remplacent , les détentions arbitraires sont-elles du moins proscrites ?. . . Ne reverra-t-on plus ces afireuses prisons d'état , où de malheureux citoyens, arrêtés sur le simple ordre d'un ministre, ne peuvent être ni mis en liberté, ni mis en jugement.