‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 37 sur 68 · W^ 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

W^ 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HÉLÈNE

La secte anti-philosophique a bien dans tous les temps déclaré la guerre à nos plus célèbres écrivains , à Voltaire surtout; mais qui jamais eut imaginé ren~ contrer Napoléon dans les rangs de nos modernes caricatures des Nonnottes et des Frérons.

On savait bien qu'il était jaloux de toutes les grandes réputations, mais lorsque, sur son rocher, il avait la sienne à défendre, on devait croire quil eût au moins respecté celles que le temps avait consacrées au respect des nations.

L'homme célèbre sur lequel le captif de Sainte-Hélène s'acharne davantage est précisément celui contre lequel le fanatisme et tous ceux qu'alarment les progrès de la raison humaine se sont dans tous les temps déchaînés. Voltaire, dont Napoléon faisait fort peu de cas , était , dit-il , plein de boursouflure , de clinquant toujours faux; ne connaissait ni les hommes ni les choses t ni la vérité ni la grandeur des passions. Il est étonnant com,bien il supporte peu la lecture, quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût; alors il perd immédiatement mille pour cent, etc., etc. , etc.

<c Dans Brutus, Voltaire n avait pas entendu le vrai » sentiment. Les Romains étaient guidés par Ç amour y» de la patrie y commue nous le som>m,espar C honneur, » Or Voltaire ne peignait pas le vrai sublime dé » Brutus, sacrifiant ses enfants, malgré ses angoisses » paternelles, au salut de la patrie. Il en avait fait un » monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation » présente, à son nom, à sa célébrité. Tout le nœud » de la pièce, continue-t-il, était conclu à l'avenant. » TuUie était une forcenée qui mettait le marché à la » main pour son lit, et non une femme tendre dont »> la séduction et l'influence dangereuse pouvaient en- » traîner au crime. »

Napoléon, toujoiurs ppiursuivant Voltaire, parcourant Mahomet , Sémiramis et autres, en fait ressortir le vice , et conclut , comme de coutume » que Voltaire

n'a connu ni L£S HOMAfES NI LES QR ANDES PASSIONS.

Alais c'est particulièrement sur Mahomet que s'attache sa plus vive critique dans le caractère et dans les moyens» « Voltaire avait ici manqué à l'histoire et » au cœur humain 5 il prostituait Jfe grand caractère de » Mahomet parles intrigues les plus basses; il faisait « agir le grand homme qui avait changé la face du » monde comme le plus vil scélérat , digne au plus du M gib^t. Il ne travestissait pas moins inconvenablement 1) fo grand caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'un » coupe-jjirret de mélodrame et vrai maq »

C'est ainsi que, ne pouvant pas plus supporter Tacite que Voltaire, et par les mêmes motifs, Bonaparte,

dans les premiers jours de son consulat fit , une sortie virulente contre ce modèle des historiens. Le monstre dont le nom même flétrirait la tyrannie, Néron, dit-il en présence de plusieurs Français qui en tirèrent un sinistre augure, Néron a été calomnié par Tacite l

La lecture de la Nouvelle Héloïse, qui réveillait d* heureux souvenirs et créait de tristes regrets dans Came sensible de Las Cases ^ n excitait que les sourires de l'empereur. Jean- Jacques avait chargé son sujet , disait-il; il avait peint la frénésie. U amour devait être un plaisir, et non pas un tourment.

Las Cases affirmant quil n'y avait rien dans Jean- Jacques qu'un homme n'ait pu sentir, et que le tourment même dont parlait l'empereur était un bonheur , Je vois que vous avez donné dans le romanesque ^ lui dit lliomme cle bronze'; cela vous a-t-il rendu plus heureux?

Napoléon, nous dit Las Cases, analysant un autre jour cette même Nouvelle Héloïse^ la sabra cette fois tout-à-fait, en s'étonnant que Voltaire et Jean-Jacques eussent gouverné la France à leur gré. Ils seraient bien moins heureux aujourd'hui, dit Napoléon : si FoUaire surtout avait régné sur ses contemporains , s^U avait été le héros du temps, c'est que tous alors n'étaientque des nains. (Toine iv, pages 1 19 et 120. )

Tous les jugements de Bonaparte sur les ouvrages du dix-huitième siècle attestent sa haine contre les grands principes qui l'ont fait surnommer le siècle de

ia philosophie et de la raison; ce n*est pas au style et

à la contexttune des ouvrages qu'il s'en prend pour

les condamner, mais aux faits qui leur servent de

bases.

« Mélaniôj dit-il, toutÀ-fait dans Tesprit du temps, » est bâtie sur des calomnies à la mode et des fausse- » tés absurdes. Quand La Harpe écrivait cette pièce , » un père n'avait certainement pas le pouvoir de for- » cer sa fille d'être religieuse , et La Harpe avait tel- » lement manqué son but vis-à-vis de moi , que tout >» mon intérêt était pour le père et ma mauvaise hu- « meur contre la fille. » (Tome v , page 1 06.)

C'est surtout dans la censure du Père de famille qu'éclate l'esprit qui préside à ses jugements. Cette pièce nous semblait pitoyable, nous dit Las Cases; tout y est faux et ridicule , faisait observer l'empereur ; ce qui l'amusait le plus, cest quelle fut de Diderot , ce coryphée des philosophes et de l'Encyclopédie. (Tome v, page 11 5.)

Bonaparte ne montre pas plus de justesse dans la discussion des ouvrages contre. lesquels même aucun préjugé n'arme son opinion. Ses réflexions, après avoir fait réciter au petit Tristan (jeune fils de Montholon) la fable du loup et de l'agneau, étonnent. Pour' exciter l'indignation contre l'abus de la force , le fabuliste ne pouvait mieux y réussir qu'en faisant dévorer un jeune et timide agneau par une bête féroce, qu'aucune raison, qu'aucune soumission ne peut désarmer. Cette fable pèche^ nous dit Bonaparte^ dans

son principe et $a morale, llest^faux^ ajoute-t-il se • rieusement, que la raison du plus fort soit la meilleure. Suivant les principes de la saine morale, qu'il est édifiant d'entendre professer à un ancien conquérant , la raison la meilleure serait celle fondée sur la justice : cela n'est pas douteux; mais c'est du code adopté, non par une nation civilisée, mais chez des loups, dont nous parle le bon La ï'ontaine; du pouvoir absolu réuni à la force, qu'il n'a pas l'intention de nous faire chérir par la catastrophe qui termine son ingénieux apologue.

Dans ce cas, le loup , continue Bonaparte, eût donc dû s'étrangler en croquant C agneau... Fort bien; mais par expérience le captif de Sainte-Hélène savait que certains loups en puissance; se prévalant de la loi du plus fort, ont croqué provinces, royaumes, sans s'étrangler , eussent croqué le monde entier si on.les eût laissés faire !

Dans les jugements de tous les autres ouvrages dont fait mention le Mémorial, romans, comédies, mélodrames, tragédies, Bonaparte est toujours le même; professe les mêmes principes antipathiques contre toutes les idées grandes et libérales , contre la philosophie et les philosophes , ce qui nous explique son effroyable haine contre tout ce qu'il appelait idéologues et idéologie. Mais aucune de ses observations n'est plus révoltante que celle qu'il se permet sur le chef-d'œuvre de Molière.

Dans un sanhédrin composé des hommes les plus II. 24

fanatiques on n aurait pas trouvé un censeur qui eût osé dire qu'arracher à l'hypocrisie son masque , c'était attaquer la religion ; que mettre en garde contre les dangereuses séductions du fanatisme , c'était blesser les mœurs.

Voici comme s'exprime Bonaparte, celui qui modestement se proclame Y étoile des peuples civilisés ':

« Certainement l'enseinble du Tartufe est de main »de maître; c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme » inimitable. Toutefois cette pièce porte un tel ca- «ractère, que je né suis nullement étonné que son «apparition ait été l'objet de fortes négociations » à Versailles , et de beaucoup d'hésitation sous » Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner de quel- »que chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer. Elle pré- » sente, à mon avis , la dévotion sous des couleurs » odieuses. Une certaine scène o(£re une situation si M décisive , si complètement indééente, que, pour mon » propre compte, je n'hésite pas à dire cpie si la pièce >' eut été faite de mon temps je TtHen aurais pas per- » mis Id représentation. »

Bonaparte est aussi irréfléchi quand il loue que tranchant lorsqu'il blâme. S'il nous parle des grands talents de Talma , c'est pour nous apprendre qu'il les a perfectionnés: lui aussi s'est fait professeur en déclamation! Sans lui également les chefs-d'œuvre du théâtre français n'eussent pas été appréciés : Ma-

> Tom. vu, p. 548.

hômets Brutus, faisaient oublier Phèdre et Athalie, C'est lui qui nous a appris à estimer Racine et à mépriser Voltaire. E]ifin , il n'a manqué à la gloire de l'immortel auteur du Cid que d'avoir été décore par lui du titre qu'HoMERE a reçu de la puissance des siècles. Si Corneille eût existé sous mon règne, dit-il,

j'en, aurais PAIT UN PRINCE !

Si nos illustres morts pouvaient se faire entendre , .

Corneille répondrait au despote arrogant :

«Tu ne peux m'élever ni me faire descendre.

» Aux favoris de cour , s'il faut pour être grand ,

» S'il fallait à toi-même une métamorphose ,

• Sans être prince, moi !.». ib suis bibn qdblqdb chosb. »

Les noms qui appartiennent à l'histoire ^ ceux même qu'elle a déjà transmis à la postérité, ne sont pas plus épargnés que les ouvrages de nos écrivains les plus célèbres. ,

En parcourant le Dictionnaire des sièges et batailles, Catinat, pour sait malheur ^ s'est trouvé sous sa main. Il Ta rabaissé infiniment à nos yeux , nous dit Las Cases ; il l'avait trouvé fort au*dessous de sa réputation. «Sorti du tiers-état, observait-U , et du corps des » avocats , avec des vertus douces , des mœurs , de la » probité, affichant la pratique de l'égalité, établi à » Saint-Gratien , aux portes de Paris , il était devenu »rafiFection des gens de lettres de la capitale, des phi- » losophes du jour , qui l'avaient beaucoup trop exalté. »

VoUà d'excellentes raisons pour rabaisser infini-^ ment un grand homme!

Bonaparte fait grâce à Turenne et à Condé ; mais ces deux généraux n'étaient pas sortis du tiers-état , ni du coiçs des avocats.

La légèreté avec laquelle Bonaparte juge tous les hommes de la révolution est inconcevable. Le mal*heureux et savant Bailly , un des plus beaux caractères delà révolution, n'était qu'un vrai niais politique.

« La Fayette était encore Un autre niais : il n'était » nullement taillé pour le haut rôle qu'il avait voulu » jouer. Sa bonhomie politique devait le rendre con- » stamment dupe des hommes et des choses. »

Le seul et haut rôle qu'ait voulu jouer La Fayette est celui d'intrépide défenseur de la liberté des peuples, et personne ne l'a rempli avec plus de constance, de désintéressement et de magnanimité que lui. Après avoir traversé les mers pour afiranchir de la tyrannie anglaise les états américains qui s'étaient unis pour la combattre, et avoir triomplié avec Washington, La Fayette se dérobe à la reconnaissance des Américains, et vient défendre la liberté de son pays. Aussi ennemi delà tyrannie révolutionnaire que de la tyrannie impériale, sous quelque régime que la France^ se trouve, La Faiyette est toujours le défenseur des droits et des principes qui, dans un gouvernement constitutionnel, peuvent seuls assurer aux peuples <;omme au chef qui les gouverne la tranquillité et le bonheur. Serait- il donc vrai que sa bonhomie politique dût, comme l'a prétendu Bonaparte , le rendre constamment dupe des homm^ et des choses?

DE GQHÏER. 373

S'il «chappe quelque éloge à Bonaparte, c'est à regret. Entacher les noms les plus illustres semble être le «principal but qu'il se propose.

Kléber , à qui il ne peut refuser le plus grand talent, rC était quun homme du mmnent et nullement national, aussi prêt à servir l'étranger que son pays.

MoREAu était peu de chose dans la première ligne des généraux.

Dans la marine, Bonaparte n^ aurait pas trouvé un seul homms.

Gantheaume n'était qu'un matelot nul et sans, m>oyens. Il en a montré beaucoup trop , hélas! en nous, ramenant le déserteur de l'Egypte à travers les. flottes anglaises !

Cafarelli avait été perdu.

Les lettres secrètes de Truguet, qui n'étaient pas secrètes pour Bonaparte , par le moyen que tout le monde sait , lui avaient appris que Truguet était un jacobin.

Degrés, avec beaucoup d^ esprit , ne créait rien, exécutait mesquinem,ent , marchait et ne voulait pas courir. • • Cependant les plaines liquides étaient assez vastes. Mais si, pour courir à terre, il faut des jambes, sur la mer il faut des bras ; et , dans sa réponse à Bernadotte, du 8 août 1811, Bonaparte disait expressément : « J'ai beaucoup de vaisseaux^ j en ai point de marins. » Beau résultat du double service âHwne seule faje^!

< Nous aussi avons revêtu d'un uniforme des ^pmmes qui ont

Bonaparte n'épargne pas même les premiers fondateurs de sa gloire, Passe-t-il en revue les généraux de l'armée d'Italie ^ forcé de convenir des grands et vrm^ts services qu!en général ils ont tous rendus , il revient sur leur caractère, et j en citant des anecdotes qui les concernent et dont M. Las Gases veut bien nous faire grâce, il parle de l'avidité de Cun, de la forfanterie d*un autre, des sottises d'un troisième, des déprédations deplusieurs, etc., etc. (Tom. vu, pag. a8o.) Déjà, dans un autre entretien , il avait personnellement cité ceux dont il voulait flétrir la gloire et qui ne sont plus; des noms cbers à la patrie , qui tous rappellent de grandes victoires , et l'un tout ce que la fureur contre-révolutionnaire put faire éprouver de. plus affreux à un martyr de la liberté.

Bonaparte voudrait qu'on ne vît que des déprédateurs dans nos premiers, nos plus constants défenseurs, dans ceux qui n'eurent jamais d'autre ambition que celle de maintenir la France libre.

rendu et continueront à rendre de grands services à nos armées , mais ce fut pour les fixer plus avantageusement et plus honorablement au poste où ils se trouvaient déjà placés , non pour retirer un double service d'une seule paye.

L'artillerie légère avait pour eonducteurs de malheureux chartiers,. exposés à tous les dangers des artilleurs qu'ils conduisaient à la victoire , sans l'espoir de participer à la gloire et aux récompenses des vainqueurs. Ils étaient les pariae de l'armée. Ce n'est que depuis le 5o prairial» et sur la demande du directoire, que, revêtus d'un uniforme , les hommes attachés au train d'artillerie ont pris rang dans l'armée , ont joui des honneurs et avantages attachés à la noble profession de soldat.

Ombres, chères à tous les bons Français, ne craignez point qu'ils écartent les lauriers qui couvrent votre tombe, pour aller, le Mémorial à la main, insuïter à vos cendres ! Quoi qu'en dise votre accusateur, votre gloire, parvenue à la postérité, s'y maintiendra pure. Elle n'a pas , conune la sienne , été entachée par l'usurpation et la tyrannie ' !

Comment Bonaparte traite-t41 l'armée elle-même ? N'ayant jamais su faire une retraite, il s'en prend au caractère du soldat français :

« Les Français, dit-il , sont Us plus braves quon ^* connaisse; dans quelque position quon les essaie yyils se battent, mais ils ne savent pas se retirer dey*vant un ennemi victorieux. S^ils ont le moindre » écheCs ils vous glissent dans la main.,. » Dans la. main!... Ont-ils glissé de la main des Moreau, des Macdonald?...

Mais rien n'annonce mieux le peu de cas qu'il faisait

* Dans le trop petit nombre de généraux à l'abri des outrages de Bonaparte , parmi ceux auxquels il est forcé de rendre une éclatante justice, quatre, dans le Mémorial, sont particulièrement distingués. Les généraux qui semblent devoir s'élever, lbsdbstinAbs de l'bmpirb , dit>il en terminant sa revue critique, étaient GiaÀBD, Glausbl, Foy, Lamarqde ; c'étaient mes nouveaux maréchaux. Tome 11, page ao.

Mention flatteuse , sans doute ; mais ce qui doit flatter plus encore ces illustres guerriers , c'est la confiance nationale dont ils sont investis, Tempressement de leurs concitoyens à leur en donner de nouvellek preuves. Si la promotion in petto , à laquelle leurs services et leurs talents militaires leur permettent d*aspirer, ne s*est pas réalisée, ils en ont été jugés dignes : et la palme du civisme fut toujours le premier objet de leur ambition.

de ses lieutenants et de tous les braves aux talents et au courage descjuels il a du toutes ses victoires, que le principe qu'il pose à l'occasion de la guerre d'Espagne: « Lô générais dit-il, n'est pas seulement la tête, y>c'&st U tout d'une armée; » et pour donner plus de développement à cette assertion, dont la conséquence est de réunir sur une seule personne la gloire de tous, il ajoute : « Ce n'est point l'armée ronoiaine qui a sou- »mis la Gaule, mais César; ce n'est pas l'armée car- »thaginoise qui faisait trembler la république aux » portes de Rome, mais ânnibal; ce n'est pas l'armée » macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre; ï) ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre «sur le Weser et sur V^ï^*^) ™3iîs Turennev^ ce n'est »pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la «Prusse contre les trois plus grandes puissances de «l'Europe, mais Frédéric-le-Grand. »

Kléber va répondre à cette orgueilleuse et insoutenable prétention.

A l'instant où une couronne de laurier lui est présetitée , après une victoire mémorable , « jLe* cauronTies » ne sont pas dues aux généraux , s'écrie un représen- » tant du peuple, elles sont dues aux soldats, qui seuls » gagnent les batailles. « Kléber, tenant la couronne à la main , répond : « Ce ne sont pas les généraux répu- «blicains, qui presque tous ont commencé, comme «moi, par être grenadiers, qui peuvent ignorer que ce « sont les soldats qui gagnent les batailles ; mais ce ne » sont pas non plus les soldats de la république, parmi

>» lesquels il y en a tant qui peuvent aspirer et arriver au » commandement, qui ignorent que des milliers d« »bras ne gagnent les victoires que lorsqu'ils sontdiri- » gés par une seule tête. J'ai pris la couronne pour là » suspendre aux drapeaux de C armée. Ce sont les ary> méeSs c'est-à-dire les généraux et les soldats, qui font » triompher la république '. »

Disons donc avec Kléber : Ce n'est point César seul, mais l'armée romaine, commandée par César, qui a soumis la Gaule; ce n'est point Annibal seul, mais l'armée carthaginoise , commandée par Annibal , qui faisait trembler la république aux portes de Rome ; ce n'est point Alexandre seul, mais Tarmée macédonienne, commandée par Alexandre , qui a été sur l'Indus ; ce n*est point Turenne seul, mais l'armée française, commandée par Turenne , qui a porté la guerre sur le Weser et sur l'Inn ; ce n'est point le grand Frédéric seul ^ mais l'armée prussienne, commandée par le grand Frédéric , qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l'Europe; ce n'est point, enfin, Bcffaparte seul, mais ce sont les armées françaises, commandées par Bonaparte , qui ont fait les belles campagnes d'Italie ; ce sont les armées fran- , çaises, commandées par l'enfant chéri de la victoire, qui ont fait tête à toutes les puissances de TEurope!... Le général est la tête et non le tout de l'armée, et c'est

* Extrait d'une note à la suite de l'éloge fanèbre de Kléber par Carat. Choix de rapports, opinions, etc., tom.' xvii, pag. 240. Recueil précieux yqu'on ne peut trop consulter.

aux drapeaux des années que doivent être suspendus tes insignes du triomphe. Oui, ce sont nos soldats, nos généraux, nos armées, qui, sous plus d'un chef habile, ont remporté tant et de si grandes victoires , et c'est à Bonaparte seul qu'il faut s'en prendre si nous n'en, avons retiré que des fruits amers.

Peut-on s'étonner des prétentions de Bonaparte général ? ne pouvait-il pas aussi bien dire, Je suis le fout (Cune armée, l'armée cest moi, comme il s'est personnifié dans la France, comme il a dit, Vétat, cest moi? Et sur son rocher de Sainte-Hélène, la nation française n'a pas été mieux traitée que ne l'ont été les généraux sous ses ordres.

« Tous les Français , dit le Corse , sont frondeurs , «turbulents, mais non conspirateurs, encore moins » conjurés. Leur légèreté est tellement de nature, leurs » variations si subites, qu'on ne pourrait dire qu'elles «les déshonorent ; ee sont de vraies girouettes au gré ^^des vents; chez eux, c^est sans calcul, et voilà leur » meilleure excuse. (Quelle excuse !) 6u reste, qu'il soit »bien entendu que nous ne parlons ici^ue de la » niasse, de celle qui compose l* opinion (de l'élite de la » nation conséquemment , qui seule compose l'opinion ) ; M car les exemples individuels, au contraire, ont four- » mille dans nos derniers temps, et trouvent certaines ' » classes d'une abjection dégoûtante. »

Français , voilà le portrait dont vous gratifie celui qui prétend vous avoir le premier proclamé la grande nation, et qui aujourd'hui substitue aux qualités émi-

nentes qui vous ont valu ce titre celles qui devraient vous le faire peï'dre. Après vous avoir enlevé tout ce que l'homme â de plus cher au monde, la liberté, avoir rivé vos fers par d odieuses institutions, il vient vous insulter à la face de l'Europe entière, vous présenter à toutes les nations comme un peuple frivole^ irréfléchi, incapable de calcul, sans stabilité aucune, variable au gré de tous les vents comme une girouette , en un mot un peuple sans caractère national , et chez lequel certaines classes d'une abjection dégoûtante feraient seules exceptiofi.

Bonaparte ne croit pas encore eti avoir dit assez. Oubliant qu'il est enfant de la révolution, qu'il lui doit toute son élévation ^ il a l'indiscrétion de parler avec mépris de la classe élevée par elleîl!

« La classe élevée par la révolution, dit notre par- » venu, n'a pas répondu à ses nouvelles destinées; elle »n'a montré que corruption et versatilité , elle n'a dé- » ployé dans les dernières crises ni talents, ni vertus. «Elle a perdu l'honneur du peuple qui de tous les «peuples de l'Europe avait le plus de sentiment na- » tional. »

Eh! qui a empêché la claâse élevée par la révolution de répondre à ses nouvelles destinées?... Si elle n'a montré que corruption , qui l'a corrompue ? Est-ce à Bonaparte de Itii reprocher qu'elle n'a déployé dans les dernières crises ni talents, ni caractère, ni vertus? Quels sont les talents. dont il n'a pas abusé,? quel caractère n'a-t-il pas froissé ? quelle vertu a-t-il 11. a4.*

58o MÉMOIRES

respectée ? Est-ce à la classe élevée par la révolution, n'est-ce pas plutôt à la troupe servile façonnée au joug de l'usurpateur , à cette eUuse d*une abjection dégoûtante s que peut s'adresser le reproche d!motT perdu, S honneur du peuple ? Quel autre que Bonaparte a en* levé au peuple français ce sentiment national qui le distinguait si éminemment de tous les autres peuples de l'Europe ?...

OBSERVATION

SVR LA. 8DITK AU Ml^HOBIAL DE SAIlfTE-HÉLènR.

Il paraît une suite au Mémorial de Sainte*Hélène ^ avec: le portrait du comte de Las Cases. Sans une anecdote, quU ne faut pas lire, nous avertit l'auteur, et qu'il ne fallait pas écrire, lui répondront ceux qui l'auront lue , je ne me permettrais pas une seule observation sur un ouvrage anonyme , que le public appréciera. M. de Las Cases, que l'auteur, en terminant son résumé, suppose si profondément initié dans la science des calculs, est seul intéressé à y répondre '«.

> « Une circonstance qui paraît toujours extraordinaire , et d'au- •tant plus que l'auteur du Mémorial semble se plaire à la rendre iua explicable, dit l'anonyme, c'est sa présence à Sainte-Hélène, et »80n dévouement à Napoléon, le dis qu'il se plaît à la rendre inezsplicable, et voici comment : toutes les fois qu'il rappelle ce qui se

• passai ta la cour de Napoléon dans le temps qu'il en faisait partie «comme chambellan, il avoue ou que Napoléon ne lui adressait

• point la parole , on qu'il avait de lui l'idée la plus défavorable :

» Nottt U croyions cuirassé au milieu de nous ( dit -il tome IV, page

DE GOHIER. 38i

Les pétitions, quel qu'en fut Tobjet, ont toujours été reçues aux audiences du directoire avec toute la décence, toute l'honnêteté qu'avaient lieu d'attendre les Français qui s'y présentaient. Cependant l'ano-nyme s'est permis d'y introduire une scène de halles , pour donner, nou£ dit-il, un échantillon des mœurs et du ton de ce temps , qui pourtant devait être le

D i58), soumis aux pressentiments, au fatalisme, sujet à des accès dé rtrage ou d'épilepsie, ayant étranglé Pichegru, fait couper le cou à un 9 petit capitaine anglais ; et quant à moi, je confesse de bonne foi n'avoir » eu d'idée certaine de son caractère qu'à Sainte' Hélène.

» C'étaient, comme on voit, continue Tanonyme, autant de rai- » sons qui devaient empêchçr M. Las Cases de le suivre. Aussi Na- » poléon lui fit entendre un jour qu*il était venu comme ,flgent ou es- »pion ; pensée odieuse, révoltante, qui ne devait être ni exprimée » d'une part, ni rapportée de l'autre.

» En résumé, M. de Las Cases ne nous dit ppint le motif qui l'a » déterminé , et nous laisse à nos conjectures. Nous pardonnera-t-il »d'en faire une^ que nous ne nous permettons qus parcequ'il a » prouvé dans le Mémorial que non seulement il n'avait aucun inté- > rêt à se dévouer à Napoléon , mais qu'il devait plutôt craindre d'ap- »procher de lui que le désirer. Il avait de l'ambition , il l'avoue lui- » même , et chacun en a. Frappé du retour miraculeux de l'île d'Elbe^ ne crut-il pas , n'eutil pas droit de croire que le nouvel exil de Naît poléon , quel que fût le lieu de cet exil, ne serait pas le terme de sa «destinée? Ens'associant à son sort, ne vit-il pas la fortune et la s gloire? toutes les deux, si Napoléon révenait; la. dernière seule- » ment pour son dévouement héroïque , si le sort de son héros était » irrévocablement destiné. »

M. de Las Cases répoudra sans doute à ces conjectures , passablement malignes, et qui pourraient faire sourire plus d'un lecteur tout aussi malin que l'anonyme.

38a MÉMOIRES

« Madame Rou se présente un jour à l'audience

» du directeur Moulins , avec une pétition dans laquelle » elle demandait la mise en surveillance d'un de ses «amis inscrit sur la liste des émigrés. L'objet de sa » demande était mis en marge. Le directeur le lit ; à »ce mot émigré, il s'écrie, m.... I propos grossier, qui » fut suivi d'une réponse plus grossière , plus insolente » encore... »

Je ne salirai point ma plume de la suite d'un colloque qui ne pourrait avoir été tenu qu'entre deux habitués de la place IVIaubert. En se rendant l'écho d'une scène poissarde où une damt; de sa connaissance l'emporte en insolence et en effronterie sur l'homme en place qu'il suppose le plus grossier, l'anonyme n'a pas réfléchi qu'il ne donne pas une idée bien merveilleuse des femmes qui fréquentent sa maison , des entretiens familiers qui s'y tiennent. Ce n'est qu'entre gens de mêmes mœurs , de même ton , que les plus éhontées commères viennent se vanter ainsi de leurs insolentes reparties.

Cette anecdote n'est évidemment inventée que par un ennemi bien maladroit du directeur Moulins. C^est pour faire connaître , dit-il, l'éducation qu* avait reçut ce brave citoyen , et sa politesse dans ses audiences publiques. Mais le trait est-il propre à nous donner une meilleure idée de la délicatesse de l'atticisme de l'écrivain qui le rapporte ? L'historien annonce-t-il plus de décence dans ses écrits , que ne faisait preuve de politesse à ses audiences publiques, suivant lui, le

avec tous les écrits qu'il a publiés dans le cours de la révolution.

Le trait que le continuateur du Mémorial cite de Moulins prouve bien que ce directeur lui était inconnu. Au rest€î, inconnu est le mot de ces messieurs , de ceux même qui se couvrent du manteau de l'anonyme , et ne veulent pas qu'on les connaiJsse.

Le prétendu continuateur du président Hénaut, qui, pour se mettre plus à l'aise dans les jugements qulil porte sur les hommes de la révolution, ne se nomme pas, et que tout le monde connaît, me traite bien aussi d'homme inconnu; et je n ai garde de m'enofifenser: cela prouve seulement que je n'ai jamais eu aucun rapport avec cet écrivain , que je ne me suis jamais rencontré avec lui; et ceux qui nous connaîtront parfaitement l'un et l'autre pourront peut-être bien penser qu'autant vaut être un plébéien inconnu comme moi , qu'un noble très connu comme lui.

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