AU CITOYEN TEXIER-OLIVIER
Membre du conseil des Cinq-Cents ' .
Citoyen législateur,
Il vient de me tomber entre les mains une lettre que vous avez adressée à l'un des membres du Directoire exécutif, à l'occasion de destitutions de fonctionnaires publics faites dans Indre-et-Loire, d'où vous êtes député.
Cet écrit m'a paru contenir des plaintes si peu conformes à la raison, des prétentions et des maximes dont les conséquences seraient si funestes à la liberté et au repos public, que j'ai cru devoir y répondre par quelques observations.
Chaque citoyen aie droit, ou, pour mieux dire, le devoir de s'expliquer franchement surtout ce qui lui paraît tendre à renverser les lois fondamentales de son pays, et à le replonger dans les angoisses de l'anarchie ou dans les fers du despotisme.
Je laisserai de côté tout ce que vous dites de bien sur les destitués, tout ce que vous dites de mal sur les remplaçants. Ces citoyens me sont inconnus. Au surplus, les discussions sur les personnes sont presque toujours le fruit de la passion, et très-rarement celui de la raison. Laissons le
1. C'est au directeur Merlin que la lettre de Texier-Olivier était adressée. Je me chargeai de la réponse. Si elle n'est pas souscrite de mon nom, ce n'est pas que j'en fisse un mystère; je n'empruntai un nom en l'air que pour traiter plus facilement et plus francheme-nt la matière. (Note de l'auteur.)
jugement de ces pénibles et dégoûtants débats à ceux que la constitution oblige de s'en occuper. Un législateur dirigé par la sagesse et pénétré de sa véritable dignité s'estimera trop heureux de s'y trouver étranger par la nature de ses fonctions.
Loin de moi, au surplus, l'intention de répandre aucune idée défavorable à votre personne ou à vos intentions. Premièrement, je respecte infiniment le caractère dont vous êtes revêtu. En second lieu, je ne vous connais pas même de vue. Troisièmement enfin, pour raisonner juste, c'est la doctrine ou les faits qu'il faut juger, et non l'autorité qui les avance. Vous ne seriez malheureusement pas, en effet, le seul homme droit, éclairé, qui se serait trompé dans ses raisonnements, ou qui s'en serait laissé imposer sur les faits et sur les personnes. Je viens à mon objet, et je passe votre préambule.
Afin de rendre ma réponse plus facile à suivre, je recopierai votre texte, et je citerai simplement la page sans transition; votre texte sera en caractères italiques et ma réponse en caractères ordinaires.
Citoyen directeur, si fen crois la voix publique, celle d'un grand nombre de mes collègues, on trompe le gouvernement ; chaque jour on lui arrache des actes qui frappent les meilleurs 'citoyens. Je ne puis juger de V étendue des erreurs ail l'on entraîne le Directoire, que par la profondeur de la douleur d'une infinité de collègues estimables, qu'au degré de consternation d'une foule de citoyens recommandables par leurs ve7Hus civiques. Si la position de leurs départements est, la même que celle du département qui m'a député, si les erreurs qui, dans le mien, vous ont porté à déplacer tous les fonctionnaires dont la constitution est l'idole chérie, sont communes à CCS autres portions du territoire de la république, je ne puis que plaindre le Directoire en m' écriant qu'on le trompe cruellement. (Page k-)
Je fais une remarque préliminaire que j'aurai occasion de
répéter presque à chaque paragraphe de votre lettre, c'est
que ce langage, citoyen législateur, est précisément celui
des clichiens avant le 18 fructidor; et cela est tout simple.
Les factions ont toutes un même but : celui de s'emparer du gouvernement et de se partager les emplois et les richesses. Pour y parvenir, elles doivent conséquemment, dans les mêmes circonstances, employer les mêmes moyens et tenir les mêmes discours. Je ne conclus pas de là, cependant, que vous êtes un factieux, mais seulement qu'il y a une faction, et qu^e'garé par elle, vous devenez son écho.
Comment en effet pouvez-vous donner avec tant d'assurance des allégations pour des faits? La voix publique et grand nombre de vos collègues, dont le civisme et la probité ne peuvent être non plus suspectés, disent aussi qu'on avait trompé le gouvernement; mais c'est en lui indiquant pour diverses fonctions publiques des hommes livrés à l'intrigue, très-peu dignes de l'estime publique, et qu'il a trèsbien fait de révoquer. 11 est vrai que, quelque persuadé que je sois de cette vérité, je ne puis vous la donner que comme une allégation: mais votre propre assertion n'est pas autre chose. J'ai la certitude de n'être pas plus trompé que vous, et j'ose dire beaucoup moins.
Le gouvernement, d'ailleurs, placé au centre de toutes les correspondances, n'a-t-il pas aussi bien que vous des moyens d'être éclairé sur les diverses manœuvres qui se pratiquent au détriment de la république, sur les magistrats et sur les simples citoyens qui y prennent une part active ou qui les favorisent par ambition, par pusillanimité ou par inaction ? ISe peut-il pas avoir des lumières particulières, même sur votre département, plus sûres que les tôtres, et des renseignements plus exempts de partialité?
Les circonstances changent les hommes. Tel, sur les opinions et la conduite duquel on avait cru devoir compter, vous manque tout à coup, entraîné par l'ambition, l'égarement ou la crainte. Ces métamorphoses sont journalières en politique. Qui peut vous assurer que les hommes que vous prônez avec tant de complaisance sont toujours restés tels que vous les connaissiez il y a un an, et n'ont donné aucune prise sur eux? Il y a quelques mois, vous ne tarissiez pas non plus sur l'éloge du chef de brigade de la gendarmeri3,
r(?sidant à Tours; cependant aujourd'hui vous croyez être fondé à le traiter fort mal.
Je ne veux point vous engager à rapporter les arrêtés par lesquels vous avez destitué ou révoqué dans le département d'Indre-et-Loire les citoyens les plus sincèrement attachés à la république et à sa forme de gouvernement : l'autorité les a déplacés; elle en avait le droit. Si elle a été induite en erreur, c' est un malheur qu'il faut laisser au temps à réparer; mais il importe au maintien de la république, à la stabilité de la constitution, que les défenseurs de l'une et de l' autre ne soient pas rangés parmi leurs ennemis: le directoire se doit, ce me semble, de chercher à s'éclairer sur les individus, pour ne pas se trouver exposé à frapper comme ennemi de la constitution celui qui est prêt à verser son sang pour elle.
Eh bien, citoyen directeur, vous avez frappé dans le département (^Indre-et-Loire les seuls qui, avant fructidor, osassent s'y dire amis du gouvernement; ceux que le royalisme y avait dévoués aux poignards; ceux que, par vos arrêtés des 3 et 4 fructidor an v, vous aviez appelés à remplacer des administrateurs qui avaient fait ou laissé couler le sang; ceux enfin qui, au milieu de la torpeur générale, et le i2 fructidor, ne redoutèrent pas de se charger, à votre voix, des rênes de l'administration d\in département dont le chef-lieu éfait à la discrétion des contre-révolutionnaires les plus dèhontés, et où la mort pouvait être le prix d'un instant de faiblesse ou de découragement.
Us avaient ramené celte belle contrée à l'amour de la république; ils l'avaient rendue a la paix, a la tranquillité; et pour prix de leur dévouement, de leurs efforts, vous les destituez! que dis-je, vous les destituez! Ce n'est pas leur destitution qui m'afflige, c'est le motif sur lequel vous l'avez fondée. Vous les avez destitués, qui le croirait? comme suspectés de peu d'attachement au gouvernement. (Pages h et 5.)
Tout ceci n'est rien moins que concluant. Notre propre expérience a dû nous démontrer ce que l'histoire nous avait déjà si bien appris : c'est que les hommes d'un parti n'aident les gens de bien à renverser le parti opposé, et 5 ré-
primer ses excès, que pour se mettre à sa place, et non pour opérer le bien public.
On ne peut nier que les royalistes n'aient puissamment aidé les vrais patriotes à pulvériser le trône sanglant de l'anarchie; mais était-ce pour constituer la république? C'était pour relever le trône des rois, et se ressaisir de leur ancienne aristocratie; et cependant les républicains n'ont pas cru devoir leur livrer la patrie pour prix de leurs services. Les tyrans révolutionnaires ont sans doute aussi prêté leurs secours avant le 18 fructidor; mais était-ce pour affermir la constitution? Pas davantage : c'était pour se ressaisir de leur sanglant pouvoir. Les républicains doivent donc s'opposer à leurs projets avec l'énergie qu'ils ont déployée contre les royalistes, et continuer de maintenir la puissance nationale contre toute domination partielle. Les hommes de parti, lorsqu'on les appelle aux emplois publics, font toujours les plus belles protestations. Si c'est un royaliste, vous croiriez, à son langage, qu'il est parfaitement converti, et qu'il est devenu le meilleur républicain du monde. Si c'est un anarchiste, vous jugeriez de même que toutes ses passions sont calmées, et qu'il ne songera plus qu'à faire oublier ses extravagances ou ses crimes par une conduite énergique, à la vérité, mais également sage et mesurée. Cependant les uns ou les autres ne se croient pas plutôt en majorité dans les fonctions publiques, que leur insolence et leur esprit dominateur ne connaissent plus de bornes ; ils essayent tout pour renverser le gouvernement existant. Ceux-là mêmes qui lui doivent leurs places se font un honneur de se montrer au rang des plus furieux, dans l'espoir de rendre leur part meilleure dans un bouleversement qu'ils regardent comme très-prochain.
Telle est, citoyen, la marche de toutes les factions. Ce fut celle des royalistes avant le 18 fructidor, c'est celle des anarchistes depuis cette époque, et il me paraît insensé ou criminel de s'acharner, dans cette circonstance, contre un gouvernement dont le système est de faire abnégation de tous les partis, qui ne tend qu'à les empêcher de se partager la puissance nationale, et qui, ce premier devoir rempli,
cherche à conserver sa propre existence par des voies légitimes, ce qui est aussi un de ses devoirs.
J'ai déjà prévenu que je laisserais de côté tout ce qui concerne les personnes; je passe aux pages 10 et fl.
Si le mal dont je me plains n'était que local, je me dirais ' fen connaîtrai bientôt la source et je la tarirai ; mais il est général; mais je ne sais combien de départements en ont ressenti les atteintes ; mais presque partout, en déplaçant le civisme et les talents, Vintrigue a fait prendre place à la malveillance et à la médiocrité.
Je me demande comment, avec tant de moyens de n'être pas trompé sur les individus, le Directoire peut cependant l'être d'une manière aussi cruelle? Je me demande comment tant de destitutions, de remplacements ont pu être opérés sans qu'on ait consulté les députations des départements où ils ont eu lieu? Je me demande qui, mieux que les députés de ces départements, pouvait donner au Directoire les renseignements qui lui manquaient? Qui pouvait lui donner une idée plus précise des personnes, de la moralité des citoyens qu'on se proposait de destituer ou d'appeler en remplacement? Je me demande qui avait un plus grand intérêt dans ces mutations? Je me demande enfin qui, des mandataires du peuple, ou des individus dont le Directoire a pris les renseignements, pouvait être supposé plus dégagé de ces haines particulières, de ces passions locales, de ces jalousies intérieures quiporten à trouver un ennemi public, là où le plus souvent on ne rencontre qu'un concurrent à écarter ?
• A chacune de ces demandes, je me trouve forcé de me répondre avec une véritable douleur, que de même qu'on est parvenu à égarer le Directoire sur le compte des citoyens les plus recommandablcs des départements, on a aussi réussi à lui inspirer les plus funestes préventions contre un grand nombre de représentants du peuple, contre beaucoup de ceux surtout que prmrial an vi vit entrer au Corps législatif.
On les lui a représentés comme les ennemis déclarés de son autorité, toujours prêts à saper la prérogative du pouvoir executif ou à méditer son renversement. L'énergie lui a été signalée CQmme exagération ; l'indépendance d'opinion comm^
résultat des conventions cVune faction; la répugnance envers tel ou tel genre de contributions, comme dessein 'prémédité de n'en voter aucune; la censure envers les actes du gouvernement, comme disposition hostile.
Au premier paragraphe j'ai déjà répondu dans mes précédentes observations. Toute cette page au surplus est encore, mot pour mot, le langage des clichiens. Aux fonctions législatives, ils prétendaient ajouter les fonctions administratives; leurs plaintes éternelles et leurs profondes douleurs provenaient toujours de ce que le Directoire exécutif ne plaçait pas et ne déplaçait pas au gré des députations (quand tous les membres étaient, ou dévoués au royalisme, ou influencés par les députés royalistes), ou bien au gré de la partie purement royaliste, lorsqu'il se trouvait parmi les membres de la députation des hommes qui osaient se montrer en opposition avec le parti dominant. A les entendre, tout était perdu, le règne de la terreur était partout rétabli, le Directoire exécutif voulait exterminer le Corps législatif, pour rester seul et régner despoliquement; c'était le vrai comité de Robespierre ; il tendait évidemment à couvrir la France de ruines et d'échafauds. Ils dénonçaient à la tribune ses actes arbitraires; ils remplissaient les cercles et les lieux publics de leurs clameurs ; ils écrivaient, soit séparément, soit en corps de députation, pour annoncer que tout cela était infiniment contraire à leur avis, et qu'ils regardaient tous ces actes comme très-blàmables et très-désastreux.
Citoyen législateur, à la place du mot terreur, mettez celui de contre-révolution, et vous verrez que vous tenez mot à mot le même langage que les clichiens.
Avez-vous bien réfléchi, au surplus, à la possibilité de ce que vous proposez? Quand vous êtes divisés entre vous sur les hommes et sur les choses, ce qui arrive le plus souvent, qui de vous doit-on croire? et que doit-on faire lorsque, malgré votre unanimité apparente, quelqu'un, qui peut aussi mériter de la confiance, invite verbalement ou par écrit l'un des membres du gouvernement à n'avoir aucun égard à sa signature, attendu qu'on reconnaît la d>
PIÈCKS JUSTIFICATIVES. 71
mande comme contraire à la justice ou au bien public? On y a souscrit uniquement par condescendance pour un ou plusieurs membres influents, ou bien on n'a pas voulu mettre de division dans ladéputation, enfin on ne s'est pas soucié de se susciter des ennemis dans son département, etc.; et, puisque nous en sommes sur les assertions, je puis bien dire que l'on m'a protesté que cela arrivait très-souvent. Je connais assez les hommes pour n'en faire aucun doute.
Ne peut-il pas arriver, au surplus, qu'un des membres du Directoire, malgré l'union la plus intime entre eux, ait dans l'un de vous un degré de confiance qui n'est pas partagé par ses collègues? 11 faut cependant bien alors prendre un parti, au risque de choquer quelqu'un.
Il ne s'agit pas ici de se payer de mots, ni de flatter la vanité d'un corps puissant ou de ceux qui le composent. Un homme sage, pour diriger son opinion ou sa conduite, ne s'attache qu'aux résultats pratiques.
Or, pourquoi donc votre qualité de législateur vous rendrait-elle plus éclairés que les autres citoyens? Est-ce parce que vous êtes les élus du peuple? Mais les administrateurs municipaux et les juges de paix le sont encore plus immédiatement que vous. Au surplus, la délégation qui vous est faite confère, comme toutes les autres, un caractère politique et des fonctions, mais elle ne donne ni vertus, ni lumières à celui qui n'en a pas; d'où l'on peut conclure que, ne pas respecter ce caractère et ne pas se soumettre aux actes faits légalement en vertu de ces fonctions, c'est, à la vérité, agir en mauvais citoyens, en factieux; maison même temps on en doit tirer cette conséquence, qu'ajouter une foi aveugle à tous ceux qui sont revêtus de cette magistra-r ture, ou obéir aux actes illégalement faits par eux ou étrangers à leurs attributions, est une imbécillité et un principe de servitude du plus imminent dauger.
Lh bien, je reste convaincu (ceci ne s'adresse à aucun membre ni à aucune députation en particulier) que, généralement parlant, c'est un mauvais moyen pour être bien éclairé sur les hommes, que de consulter les députations.
A un pouvoir on en veut toujours ajouter un autre. Les passions se multiplient et prennent de l'intensité à mesure que l'on avance sa fortune. Non content du rôle auguste de législateur de la France, on veut se montrer le maître dans son département, et y exercer une influence absolue. Les parents, les amis, les hommes du parti auquel on s'attache, sont ceux pour qui l'on sollicite les emplois. On veut avoir des soutiens et des prôneurs : on écarte l'homme d'une probité sévère qui s'opposerait à ce misérable manège : on exclut celui dont on croit avoir à se plaindre : on éloigne avec non moins d'empressement l'homme d'un mérite réel; placé en vue, il pourrait être envoyé à nos côtés, et donner lieu à des comparaisons peu avantageuses.
Comme, en outre, il est fort difficile de se distinguer dans la carrière des lois, et que cependant la médiocrité est sans bornes dans ses prétentions, on cherche à se donner de la consistance par d'autres voies ; on déclame à la tribune, on tripote dans les bureaux, on dispose arbitrairement dans son département des hommes et des choses, et l'on se croit plus grand que celui qui, doué d'un sens profond, de connaissances acquises par un long travail, et dirigé par des intentions droites, s'applique uniquement à ce qu'il doit, à perfectionner sut tous les points la législation de son pays, et trouve néanmoins que le temps ne suffit pas encore à ses méditations. Je ne finirais pas si je voulais épuiser un pareil sujet.
Ma conclusion est que consulter les députés n'est certes pas toujours le moyen d'être bien informé; et si la prétention très-inconstitutionnelle de quelques-uns d'entre eux à cet égard n'a pas un but peu légitime, au moins est-elle très-indiscrète, car on croira toujours, quoi qu'ils disent, qu'elle est dictée par une ambition mal déguisée sous le manteau du bien public. Plus, en effet, on la considère de près, et plus on en sent l'absurdité.
Dites un peu ce que deviendrait la république, si nonseulement le Directoire, mais chacun de ses membres, mécontent d'un acte du Corps législatif, qu'on aurait fait sans le consulter, s'avisait de censurer cet acte, d'écrire, d'im-
primer, d'afficher que cela est détestable et corrtraire à son avis.
N'est-ce pas la même chose quand un ou plusieurs députés écrivent, impriment, affichent, et souvent d'une ma^ nière très-contradictoire, contre les actes du gouvernement, qui ne les regardent en aucune façon?
On a, dites-vous, inspiré au Directoire des préventions contre beaucoup de membres du Corps législatif, et surtout ceux de Tan vi, qu'on lui a représentés comme les ennemis d'e sa prérogative.
Je crois le directoire composé d'hommes qui ne sont pas assez neufs pour se tromper sur un système, lors même qu'ils se tromperaient sur quelques individus; ils ne distinguent sûrement pas les législateurs parranvi,ou par l'an m; c'est sans doute par le résultat de leur conduite, de leurs opinions ou de leurs votes, qu'ils les jugent, ainsi que le fait tout le public.
Si, depuis le 18 fructidor, il s'est montré des hommes qui se sont efforcés d'influencer le Corps législatif, et ne l'ont fait que trop souvent ; si ces mêmes hommes, incontinent après cette mémorable journée, ont fait les mêmes propositions que faisaient les clichiens, s'ils ont montré les mêmes prétentions, tenu les mêmes discours, énoncé les mêmes opinions, affecté les mêmes plaintes, laissé le trésor public dans la même pénurie, montré le même mépris pour la constitution et les lois en faveur des hommes de leur parti, usé de la même intolérance contre ceux qui refusent de seconder leurs projets ambitieux, insulté avec mépris les patriotes les plus purs, comme des esclaves, lorsqu'ils refusent de leur être soumis; s'ils ont répandu les mêmes fausses confidences sur les projets sinistres du Directoire envers le Corps lé^^islatif, sur ses prétendus complots pour concentrer tous les pouvoirs dans son sein ; dans ce cas, le Directoire a dû croire, ainsi que le public le croit, qu'il existe, comme avant le 18 fructidor, des ambitieux qui veulent renverser le gouvernement actuel, avec cette dilTérence que les clichiens voulaient le livrer à un roi, et que ceux-ci veulent se le partager à eux-mêmes.
Or, je vous défie de nier que tout cela ne se soit pas fait mot pour mot. Il y a plus: depuis le 18 fructidor, deux fois à la tribane ae votre conseil, on a applaudi au système de Glicby, on a déclaré l'intention formelle de le suivre. Il est encore une réflexion qui n'échappe à personne : c'est que toutes ces clameurs contre le Directoire exécutif, de la part de certains membres du Corps législatif et de la part du plus grand nombre des destitués, étaient entendues et. connues de tout le monde avant qu'il y eût aucune destitution faite, et ces mêmes députés étaient encore alors seuls écoutés ; seuls ils plaçaient et déplaçaient à leur gré : d'où résulte la preuve bien incontestable d'un système d'attaque contre le gouvernement, tandis qu'il n'y a de sa part qu'un système de défense, que lui commandent également, et le salut de la république, et sa propre conservation.
Ces faits et ces raisonnements répondent également à ce que vous dites page 11.
Ah ! citoyen directeur, combien vous les avez niai connus, mal appréciés, ces élus de l'an vi / prêts à sacrifier sur l'autel de la patrie tous les mécontentemeîits, et jusqu'à leurs propres humiliations, f oserais me porter garant que le gouvernement n'en a pas un seul pour ennemi.
Que ne pouvez-vous assister en esprit à ces épanchements, à ces communications que les circonstances ont amenés ! c'est là que le Directoire reconnaîtrait si ces hommes dont on se plaît à dénaturer les actions, à calomnier les intentions, sont en effet aussi dangereux, aussi ennemis du gouvernement que la bassesse, la flatterie, ce poison qui pénètre dans le cabinet du directeur comme sur le trône où s'assied le monarque, les lui ont représentés. (Page 11.)
Une expression bien extraordinaire, et qui mérite d'être particulièrement remarquée, est celle-ci : leurs humiliations. Vous laissez échapper ici, citoyen législateur, le secret du parti qui vous trompe. Eh quoi! ces élus de l'an VI sont humiliés de ne pouvoir despoiiser la France à leur gré! Ils sont humiliés de ne pas gouverner, administrer, juger! Ils sont humiliés de ce que tout ne fléchit pas au premier signe de leurs volontés, même individuelles! Ils
sont humiliés enfin de n'être pas les maîtres absolus! Ils sont humiliés de trouver dans les lois des bornes à leur puissance, et de ne pouvoir s'emparer, au moins de fait, de l'exercice plein et entier du pouvoir souverain que la constitution a si sagement divisé! Un pareil lungage n'est pas équivoque aux yeux des amis éclairés de la liberté, et, certes, il n'est pas propre à les rassurer. Si quelques législateurs ont eu des humiliations réelles, eux-mêmes se les ont imposées. Au lieu de se renfermer dans le but de l'institution du corps dont ils sont membres, et dont la constitution et la nature d'un gouvernement ont, pour ainsi dire, voulu faire un oracle qui prononce, mais qui n'agit pas, ils veulent se mêler de tout, excepté de ce qu'ils doivent réellement faire. Mais, comme ils ne sont jamais d'accord entre eux, car on l'est rarement sur les personnes et sur les intérêts particuliers, ils sont forcés de constituer pour arbitres de leurs scandaleux débats des hommes qui n'auraient dû connaître que leurs opinions et leurs votes, et non leurs passions ou leurs intrigues.
Les législateurs sont à leur place comme tous les autres fonctionnaires publics, lorsque la sagesse et la bonne foi dictent leurs actes ; c'est cela seul qui leur acquiert une force solide et durable que rien ne peut vaincre. Celle qu'ils obtiendraient par tout autre moyen leur serait enlevée par un des coups de vent du même orage politique qui la leur aurait donnée.
Ce n'est pas, au surplus, par les épanchements d'une fausse amitié et par des protestations de désintéressement que le public vous jugera; c'est par vos opinions, vos votes, et les résultats qu'ils donneront. Un homme d'État ne sert pas son pays avec de semblables moyens ; il n'est placé ni pour aimer ni pour haïr, mais pour employer tous ses efforts à bien faire ce dont il est chargé ; il marche droit au bien, et laisse de coté toute passion et tout esprit de coterie. Surtout, avant de censurer les opérations des autres autorités, il met toute son attention à placer les siennes à l'abri d'une censure méritée. C'est par la preuve journalière de ses bonnes intentions et par la sagesse de ses opérations
qu'il cherche à se rendre inexpugnable. Mais toutes les confidences, tous les épanchements et toutes les protestations du monde n'empêcheront jamais un homme sensé de voir un mauvais citoyen, ou un homme étrangement égaré, dans celui qui tient les mêmes discours et la même conduite.que les royalistes avant le 18 fructidor. Ils faisaient aussi les plus tendres protestations d'attachement à la constitution et au gouvernement ; ils en étaient les seuls amis.
La république est une succession que l'anarchie n'a été bien aise de voir enlever au royalisme que parce qu'elle a cru pouvoir à son tour l'enlever au légitime héritief , qui est la nation.
Ici vous parlez des flatteurs du Directoire ; n'avez-vous pas aussi les vôtres qui fondent l'espoir de leur fortune sur votre ambition ?
Peu d'hommes se flattent de régner seuls sur toute l'étendue de leur pays, bien qu'un très-grand nombre conçoivent l'espérance de parvenir à une grande fortune et a une domination absolue, quoique partielle. Un moyen assuré de satisfaire ce désir effréné de l'or et du pouvoir, c'est de favoriser tout système qui fera rentrer de fait dans le Corps législatif l'exécution des lois et l'administration, ainsi que cela existait dans la Convention. C'est ce qu'ont tenté plusieurs fois les clichiens avant le 18 fructidor, et ce qu'ont également voulu, depuis cette époque, ceux qui affectent d'être leurs antagonistes, et sont, en effet, leurs fidèles imitateurs, avec cette différence que ces derniers ne forment pas comme les premiers le vœu de voir cette plénitude de pouvoir déposée par le Corps législatif entre les mains d'un roi. Ils veulent qu'il la garde pour lui-même. Ils n'ont pas oublié qu'un corps à tant de têtes ne peut concentrer ni diriger avec régularité l'action d'un pouvoir absolu. Mais tandis qu'il exerce dans son propre sein le despotisme le plus entier, sans plan, sans suite et sans liaison, mille délégués et sous-délégués se font un empire particulier chacun dans son arrondissement, et l'autorité la plus absolue, la plus indépendante et la plus tyrannique pèse sur tous les points de la république et sur tous les
citoyens sans distinction. On n'a pu être le roi de la France entière, on l'est du moins de son village.
Aussi, la division des pouvoirs et leur organisation régulière offrant une barrière assurée contre tous les genres de despotisme, elle n'est pas moins odieuse à la démagogie qu'au royalisme lui-même.
J'ai eu occasion de connaître beaucoup de représentants : l'époque de mon entrée au Corps législatif m'a surtout rapproché des derniers élus : il n'en est aucun que je n'aie vu animé du plus pur attachement à la constitution, du désir le plus sincère de la conserver intacte : il n'en est aucun que je 71 aie vu pénétré d'une égale horreur pour le royalisme et l'anarchie, il n'en est aucun que je n'aie vu témoigner le plus profond respect pour la portion d'autorité que la constitution délègue au Directoire; je dis plus : il n'en est aucun qui, ne couvrant d'un voile les erreurs politiques que de fausses ou véritables craintes ont pu faire commettre, n'ait pris et manifesté la détermination de repousser toute idée rétrograde, de combattre toute proposition qui en ramènerait le souvenir ; mais aussi il n'en est aucun qui ne m'ait paru désirer que le Corps législatif, ce premier gainant de la liberté du peuple, obtint enfin dans la balance des pouvoirs la place que la constitution lui assigne. (Pages 11 et 12.)
Je ne répondrai pas au commencement de ce paragraphe; que répondre à des assertions? Je suis fâché d'avoir à le répéter encore; les clichiens faisaient les mêmes affirmations. Je m'attache à ces mots : « Il n'en est aucun qui, ne « couvrant d'un voile les erreurs, etc. »
Si tout autre qu'un membre du Corps législatif parlait ainsi, je lui dirais qu'un tel langage est d'une pédanterie un peu trop forte. Avant de prendre si officieusement en pitié la faiblesse des autres, et de leur offrir un aussi généreux pardon de leurs erreurs sur des objets qui ne nous regardent pas, commençons par nous mettre nous-mêmes à l'abri de tout reproche. Croyez-vous de bonne foi que la naiion vous saura beaucoup de gré de ce que vous vous mêliez de semblables détails, lorsque sa législation est encore si incomplète, si incohérente et si souvent marquée au
78 MÉMOIRES DE LARE VELLÏÈRE-LÈPEAUX.
coin de la passion ou de l'intérêt privé? La seule bonne manière de censurer les actions d'autrui, c'est de faire mieux que lui. Avant cela, toute critique est odieuse ou ridicule.
Je passe à la fin de ce paragraphe; il m*a paru être le véritable texte de votre lettre et mériter une attention particulière : je veux parler de ces lignes : « Mais aussi il n'en est aucun qui ne m'ait paru, etc. »
Je dois rapprocher ici un passage de votre page 21, qui n'est qu'un développement de ce premier texte; car c'est par les mêmes raisons qu'ils doivent être combattus. Ce passage le voici :
Il est un port assuré contre la tempête dont cette conjuration nous menace, hâtons-nous d'y rentrer ; ce port est la constitution.
Que la constitution devienne désormais le seul abri sous lequel nous nous réfugions. Que chacun des pouvoirs créés par elle se resserre dans les attributions qu'elle délègue à chacun. Que le pouvoir législatif reprenne la place qu'elle lui marqua dans la balance des autorités. Qu'il jouisse dans tous ses éléments de la liberté, de V indépendance qui seules doivent caractériser ses actes et peuvent seules commander le respect et l'obéissance. De sa nature le pouvoir législatif est peu usurpateur, et l'histoire des peuples qui Vont véritablement connu ne nous montre guère que Van v de notre république où il ait fait courir de véritables dangers a la liberté : prémunissons-nous contre le retour de ces dangers, mais en voulant les éviter n'allons pas pousser le vaisseau de VÉlat vers un écueil non moins dangereux. (Page 21 .)
Trois idées principales sont renfermées dans ce passage et dans la fin du précédent que je viens de citer.
1° La principale garantie de la liberté du peuple est dans le Corps législatif.
2» Il doit jouir dans tous ses éléments de la liberté et de l'indépendance qui doivent caractériser ses actes et commander le respect, et il n'en jouit pas.
3° Le pouvoir législatif est peu usurpateur; l'histoire de tous les peuples le prouve, tandis que la liberté, près-
que partout, trouva son tombeau dans le pouvoir exécutif.
Reprenons successivement chacune de ces trois propositions. Sur la première, j'observerai d'abord que le garant de la liberté publique n'est que dans la division des pouvoirs et dans leur indépendance respective. Aussitôt qu'un individu, ou un corps quel qu'il soit, est recojinu pour le garant de cette liberté, il en est le maître.
Qu'est-ce en effet que le despotisme? c'est la réunion de tous les pouvoirs sur une même personne ou dans une même autorité. Si le Corps législatif s'empare de l'exécution des lois et de l'administration, il y a réunion de pouvoirs et par conséquent despotisme, tout aussi bien que si le Directoire exécutif s'emparait de la législation. Or, comme les membres du Corps législatif sont hommes ainsi que ceux qui exercent le pouvoir exécutif, on doit leur supposer les mêmes passions, des vues toutes aussi ambitieuses, et on ne voit pas alors pourquoi ce premier garant de la liberté n'en deviendrait pas également le destructeur ? On répondra sans doute qu'il n'en a pas également les moyens; c'est ce que j'examinerai en répondant à la troisième proposition. Si l'on ajoute qu'il faut bien que chaque autorité ait son contrôle, je demanderai, moi, quel sera celui du Corps législatif? C'est en vain que vous entasseriez autorité sur autorité; il y en aurait toujours une qui resterait sans contrôle, et qui, maîtresse d'anéantir les actes de toutes les autres ou de les leur dicter, serait bien évidemment l'oppresseur du peuple, sous le nom de garant de sa liberté. Le long parlement d'Angleterre avait pris la qualité de protecteur du peuple et défenseur des lois ; on sait comment l'effet répondit à ce titre fastueux. On ne peut donc trop le redire, celte garantie dont vous parlez n'est ni en plus, ni en moins grande partie, dans aucun corps constitué; elle est dans l'ensemble des attributions que la constitution leur a déléguées, et dans leurs circonscriptions. Elle est surtout dans la division et dans l'indépendance réelle des deux pouvoirs qui impriment l'action aux organes du corps politique et qui la dirigent, l'un par la législation, et l'autre en disposant de tous les moyens d'exécution.
80 MÉMOIRES DE tAREVELLIÈRE-LÉPEAUX.
Je passe à la deuxième proposition.
Qui est-ce qui attaque donc votre liberté dans l'exercice de vos fonctions ? êtes-vous insultés, menacés, opprimés ? vos opinions sont-elles gênées? ne prenez-vous pas toutes les mesures que vous voulez, soit conformes, soit contraires aux demandes du Directoire exécutif? Et si quelquefois vos actes ou vos opinions trouvent des censeurs, que faitesvous autre chose vous-même dans cette présente lettre, que de censurer les actes du Directoire exécutif et les opinions de ses membres? 11 n'en fait pas moins, au surplus, ce qu'il veut dans l'ordre de ses fonctions. Ne faites-vous pas tout ce qu'il vous plaît dans l'ordre des vôtres? Individuellement, ne dites-vous pas aussi, et n'écrivez-vous pas tout ce que vous voulez? Chacun de vous prétendrait-il donc être une puissance à lui seul, et commander en maître partout où il se trouve? La constitution et là raison s'y opposent également. Premièrement, la constitution ne veut pas que le Corps législatif ait de représentation, ni collectivement, ni individuellement, hors le lieu de ses séances, parce que représenter tient de son essence à l'exécution. D'ailleurs, ou le Corps législatif, dans ces circonstances, aurait eu le premier rang, et y aurait commandé, ce qui eût été exécuter, et réduire le Directoire exécutif à un rôle passif et subordonné, ou bien le Corps législatif eût été lui-même réduit au même rôle dans le cas inverse, et l'inconvénient n'eût pas été moins grave; car, encore une fois, c'est la séparation et l'indépendance de ces deux premiers pouvoirs qui seule peut garantir la liberté du peuple.
La raison vous dit, d'un autre côté, qu'un ou plusieurs membres d'un corps n'ont point de volonté légale, qu'ils ne peuvent donner d'ordres à personne, pas même relatifs aux fonctions dont ils sont revêtus; le corps seul peut vouloir, et s'il en était autrement, comment voudriez-vous qu'on se tirât de la contradiction et de la confusion des ordres différents? auquel enfin pourrait-on entendre? On doit des égards et du respect à un membre d'une autorité constituée ; on lui en doit d'autant plus, que ses fonctions sont plus émin?ntes; cela est vrai; mais on ne lui doit ja-
PIÈCIÎS JUSTIFICATIVES. 81
mais ni distinctions ni obéissance, qu'elles ne soient prescrites par la loi qui les constitue. Celui qui les exige, usurpe; celui qui les accorde, sert.
Citoyen législateur, le langage que vous tenez ici n'est pas de vous, il est celui d'une faction. Quand un parti ne peut être oppresseur, il ne manque jamais de se dire opprimé. Les emplois publics sont au surplus un domaine dont il se regarde comme propriétaire exclusif, et l'État, selon lui, est toujours perdu et l'injustice à son comble, lorsqu'ils ne sont pas uniquement partagés entre ses fidèles partisans. Ces discours seuls ne suffisent-ils pas pour déceler évidemment le projet conçu par certains individus pour anéantir la constitution par le fait, et fondre tous les pouvoirs dans le Corps législatif? Pour réussir, on flalt; la vanité des uns , on assiège les autres de craintes chimériques, sûr de les despotiser un jour si le projet se réalise. 11 est impossible de trouver un autre sens aux idées contenues dans cette seconde proposition. Je passe à la troisième.
C'est la lecture de l'histoire qui vous l'a, dites-vous, suggérée. Permettez-moi de vous faire observer que, sur ce point particulier, vous vous êtes étrangement trompé quant aux faits et à l'induction que vous en avez tirée. Lorsque le pouvoir exécutif est confié à un seul individu, qui le transmet héréditairement à sa famille comme en Angleterre; lorsqu'il peut légalement annuler les actes du Corps législatif; que, de plus, il a le droit de le dissoudre quand il en est menacé, et que son veto ne suffit pas pour le défendre ; ce que vous dites est vrai, mais ne s'applique qu'à la monarchie, et non à aucune république ancienne ou moderne que ce soit. En effet, lorsque le Corps législatif peut faire tel acte qu'il lui plaît, même celui qui tendrait directement à détruire les autres pouvoirs, et cela sans qu'on ait à lui opposer une résistance légale ; lorsqu'il peut sinon légitimer, au moins légaliser toutes ses mesures; lorsqu'il a pour lui le moyen terrible d'une tribune publique pour attaquer à son gré toutes les autorités et tous les individus, sans que personne puisse y répondre que par des moyens lents et ni. 6
sans éclat ; quand au contraire le pouvoir exécutif, composé de membres qui ne font que passer, qui ne peuvent avoir, comme un chef monarchique, ni les mêmes plans, ni la même manière de voir, ni les mêmes intérêts, etc., n'a pas la faculté de répondre aux attaques dirigées contre lui dans les conseils , ainsi que cela se fait en Angleterre par la voie des ministres ; quand il n'a en un mot aucun moyen légal pour arrêter les entreprises du Corps législatif, et d'autres ressources pour se défendre que la raison d'État, rarement aperçue de la multitude, et la force qui, dans les gouvernements libres, se tourne trèssouvent contre celui qui l'emploie; dans ce cas, dis-je, votre maxime n'a plus aucune application. C'est la maxime toute contraire qui est la vraie. Ajoutez à cela que le Corps législatif ne traite que des questions générales. Il ne blesse aucune passion particulière, et il peut conséquemment se populariser très-facilement aux dépens du pouvoir exécutif. Au contraire, les décisions de celui-ci portant presque toujours sur les personnes, elles lui suscitent de nombreux ennemis. Les emplois qu'il confère contribuent eux-mêmes puissamment à produire cet effet. Comme ce n'est pas toujours le même homme ou la même famille qui les distribue, ceux qui en sont pourvus n'ont pas le même intérêt à ménager ceux dont ils les tiennent. Ici le résultat vient encore à l'appui de cette assertion. Il paraît qu'outre les mécontents que le Directoire exécutif a faits de ceux qui n'ont pas obtenu ce qu'ils demandaient, il a fait beaucoup d'ingrats de ceux qui ont été satisfaits.
Ses plus acharnés détracteurs dans le Corps législatif se trouvent parmi des commissaires centraux, des généraux, des administrateurs, etc., qui lui doivent au moins en grande partie leur élévation au Corps législatif, puisqu'on ne peut douter que la plupart n'ont été élus que parce qu'il les avait placés en vue.
Ainsi donc, il n'est pas vrai que le pouvoir exécutif soit de sa nature plus envahissant que le pouvoir législatif; c'est tout le contraire, et j'ai véritablement pour moi l'histoire et l'expérience.
En effet, on ne voit pas une seule république dans l'antiquité, où le pouvoir exécutif ait anéanti la liberté ; elle n'a éié détruite que par les puissances étrangères ou parles généraux. Dans toutes les républiques modernes, c'est le pouvoir législatif qui était parvenu à anéantir à la fois le pouvoir exécutif et la démocratie, et qui avait établi son despotisme sur leurs ruines. A Venise et à Gênes, le magis:rat chargé du pouvoir exécutif n'était plus qu'un illustre prisonnier; k Lucques et dans les cantons aristocrati'iues de l'Helvétie, le Corps législatif avait également seul absorbé tous les pouvoirs. En Hollande, c'est l'hérédité et surtout le commandement en chef de l'armée de terre et de celle de mer qui avaient rendu le stathouder presque souverain : en Angleterre même, où le pouvoir exécutif est constitué d'une manière très-contraire aux principes des gouvernements libres, ce pouvoir s'est bien emparé de fait de tous les autres pouvoirs, et il a souvent suspendu l'action du Corps législatif; mais il n'a jamais anéanti son institution, lorsque le Corps législatif, au contraire, y est parvenu à anéantir légalement pendant un temps l'institution du pouvoir exécutif. Et fut-ce pour établir la liberté publique et mettre en pratique les principes d'une sage démocratie? non, ce fut pour fonder sa propre aristocratie, qu'au surplus il ne sut pas conserver et qui ne tourna qu'au profit d'un général ambitieux *.
Ce n'est pas sur des maximes vulgaires qu'un sincère ami de la liberté doit régler sa conduite ; ce n'est pas surtout sur l'intérêt de corps et sur son avantage personnel, mais sur l'intérêt national. N'oublions jamais que la nation seule peut avoir des droits et des prétentions ; que ce qui lui importe, c'est d'être libre, tranquille et heureuse, et non que ce soit telle ou telle autorité qui ait plus ou moins de considération, d'argent ou de puissance. Les corps consti-
1. Aux exemples que je viens de rapporter, ajoutez révénement du 30 prairial, qui eut lieu deux ou trois mois après l'époque à laquelle j'écrivais, et celui du 18 brumaire suivant. Ils sont, l'un et l'autre, dos preuves frappantes de ce que j'avance dans les huit ou neuf pages précédentes. [Note de l'auteur.)
tués elles fonctionnaires publics, quels qu'ils soient, n'ont, au contraire, que des devoirs à remplir, et ces devoirs excluent tout esprit de corps et tout intérêt personnel, toute prétention contraire à l'institution , ou inutile au bien public.
Citoyen directeur, malheureusement les hommes revêtus d'un pouvoir suprême ont une tendance irrésistible à s'identifier avec lui. Censurez leurs actes, vous êtes aussitôt un ennemi du pouvoir; ils ne veulent pas voir que c'est Vahus et non l'exercice qui a excité la censure. Combien, depuis notre récolation, n' avons-nous pas vu d'exemples de cette faiblesse inhérente a l'autorité! le nombre de victimes qu'elle a faites devrait avoir appris aux dépositaires du pouvoir a ne juger les autres hommes qu'avec bien de la circonspection.
Il est possible que quelques-uns de vos actes aient excité des murmures ; f en citerais pour ma part contre lesquels je me suis élevé. S'ensuit-il de là que ceux qui les ont blâmés soient les ennemis du gouveriiementf s' ensuit-il qu'ils soient vos ennemis personnels? non, sans doute; il s'ensuit seulement qu'ils n'ont pas cru à l' infaillibilité des gouvernants. Ils peuvent eux-mêmes s'être trompés; car ils ne prétendent pas plus à la perfectibilité qu'ils ne vous l'accordent : et tel est le sort de la natwe humaine que, presque toujours, nous n'avons à nous offrir que l'échange de nos erreurs.
Pourquoi faut-il qu'au lieu de chercher de bonne foi ce qui serait le plus utile, nous nous constituions, pour ainsi dire, en état de guerre? Qu'ils sont coupables à mes yeux, qu'ils doivent l'être aux vôtres, ceux qui, cherchant à allumer les feux de la discorde entre le Directoire et une portion de la représentation nationale, vous ont éloignés de ceux des mandataires du peuple qui avaient pour vouslejjlus d'amitié, d'estime et de reconnaissance !
Ils se disent cependant vos amis: ah! croyez-moi, citoyen directeur, la rlpublique, la constitution, le peuple français, les deux pouvoirs suprêmes, n'ont pas de plus mortels ennemis. Calomniant sans cesse l'une des autorités près de l'autre, ils bâtissent leurs succès sur nos divisions.
La calomnie, voilà l'une des armes les plus puissanles de l'infâme gouvernement anglais. Faire déchirer les rèpublicai}is de leurs propres mains, voilà le but du ministre-roi qui préside aux délibérations homicides des cabinets de la coalition.
Tout ceci peut vous être parfaitement rétorqué. Et certes si Pitt cherche, comme je n'en doute pas, à égarer le Directoire exécutif, il n'a pas manqué d'environner également le Corps législatif de craintes, de flatteries et d'intrigues; et l'espoir de réussir par de semblables moyens auprès d'un corps très-nombreux, et susceptible, par conséquent, d'être facilement enflammé et entraîné hors de mesure, n'a pas dû être moindre que celui de réussir auprès du Directoire exécutif.
Quant au discours que vous prêtez à Pitt à la fin de la page 13 et dans la page 4^, je pourrais y répondre aussi par une composition de ma façon, que je placerais dans sa bouche; mais je m'en abstiens : mon hxpothèse ne prouverait pas plus que la vôtre.
Déjà le monstre qui poursuit vos imaginations a dirigé vos coups sur d'innombrables amis de la république; déjà de perjîdes conseillers vous ont arraché ces proclamations , ces messages qui semblent ne faire du peuple finançais quun composé de royalistes et d'anarchistes ; déjà ils ont arraché à l'inconséquence de l'un de vos ministres cette lettre honteusement fameuse, oii, calomniant tous les choix du souverain, il lui désigne presque tous ses fonctionnaires comme un ramas de brigands; ils ont multiplié ces écrits scandaleux dont les ennemis de la république se sont emparés pour combattre et proscrire tous ceux qui la défendent. Déjà tous ceux des électeurs dont l' incorruptibilité , le patriotisme, le courage, ne laissent aucune espérance à l'intrigue, sont signalés comme^ anarchistes; la calomnie poursuit par anticipation les citoyens qu'ils vont élever aux fonctions publiques; des commissaires du Directoire, des chefs de la force armée, intiment aux uns ce qu'ils appellent le vœu du gouvernement, dans une élection que la constitution les appelle à consommer avec la plus entière liberté; i'.s menacent les autres de l'annula'
lion de leurs choix : ici Us organisant une scission; là ils s'occupent des moyens de la prévenir ; partout enfin les véritables principes sont méconnus, les liens de la sociabilité brisés, nos institutions politiques dénaturées, la souveraineté elle-même mise en problème, et tout cela pour écarter du Corps législatif et des magistratures populaires des républicains qu'il a plu à quelques brouillons, à quelques politiques d'antichambre, d'entacher d'anarchisme.
Ces pages, il est vrai, ne contiennent que de vagues allégations. Cependant on ne peut s'empêcher de remarquer encore qu'en mettant le mot buveur de sang à la place de royaliste, eivice versa, elles reproduisent littéralement tout ce que les clichiens ne cessaient de répéter avant le 18 fructidor. Ils avaient pour les droits du souverain une tendresse et un respect que les vrais républicains savaient très-bien apprécier alors, comme ils le savent très-bien aujourd'hui. Enfin il leur fallait, comme à vous, le sacrifice d'un ministre.
Je ne vous nierai point que la forme de notre gouvernement ne paisse compter cVaulres ennemis que les royalistes. Sans doute il existe, je ne dirai pas une classe, mais un certain nombre d'individus pour qui tout gouvernement est un fardeau, s'ils n'en dirigent pas les rênes; toute loi tyrannique, s'ils ne l'ont pas faite ; toute forme d' administra-' tion vicieuse, si elle ne leur est pas confiée. Sans doute il existe de ces hommes qui, soit atrocité de caractère, soit désir de profiter de l'absence de toutes formes régulatrices, soit enfin engouement stupicle pour ce qu'ils ont cru la liberté, quand ils n'encensaient que la licence, l' égalité, quand on ne rencontrait que celle de la misère et de la proscription, regrettent les jours qui précédèrent thermidor...
Oui, il existe de ces hommes, amis de ce qu'ils appellent la vure démccratie, le bonheur commun, et ne voyant que des royalistes dans tous ceux qui ne partagent pas leurs fureurs démagogiques; mais, de bonne foi, ces hommes sont-ils bien nombreux ? forment-ils ce qu'on peut appeler un parti dans la République? Il en peut exister quelques centaines dans Paris, je veux le croire, comme il existe des centaines d'émi-
^rès, de filoiix, de voleurs, d'assassins, dont la police, avec quelques agents, neutralisera, quand elle le voudra, les tentatives anarchiques; mais en est-il de même dans nos départements? Là, il se trouve quelques hommes d'une exagération de principes, d^une exaltation de caractère, peut-être d'une tendresse pour le bien public à la vérité dangereuses, si les fonctions publiques étaient à leur disposition. Hé! je le demande à tout homme de bonne foi^ tous les partis n'en ontils pas fait une justice rigoureuse? Ont-ils aujourd'hui le moindre degré d'influence? proscrits par les royalistes, mésestimés des républicains dont ils ont déshonoré la cause, prétendent-ils eux-mêmes à ressaisir le sceptre de l'opinion, et ne bornent-ils pas leurs vœux à la protection des lois, et à V obtention d'un morceau de pain?
Interrogez tous ceux qui par la nature de leurs emplois ont été à même d'apprécier les hommes et les choses: tous vous diront que la presque totalité des départements offre la même physionomie. Dans chacun, quelques hommes, en plus ou moins grand nombre, ayant abusé, aux jours malheureux d'un régime abhorré, des fonctions qui leur furent confiées ; le surplus de la population divise en deux grandes factions, dont l'une veut impei^turbablement la république, la constitution, est lasse de révolutions, appelle à grands cris la stabilité, la paix, la tranquillité ; dont l'autre, ennemie déclarée du nouvel ordre de choses, ne se repait que de projets destructeurs, ne désire que troubles, et ne parait quelquefois embrasser la constitution et ses gardiens, que pour leur porter des coups plus assurés.
Voilà le peuple français, tel que je l'ai observé. Est-ce ainsi, citoyen directeur, qu'on vous l'a présenté? Vos proclamations, les lettres de vos ministres attestent le contraire. Si je les en crois, une vaste conspiration est ourdie pour ressusciter le monstre de l'anarchie. Abjurant les haines qui les divisèrent, les chefs des factions royale et anarchique viennent de signer un traité qui ajourne leurs prétentions respectives, et dont la première condition est de travailler en commun au renversement du gouvernement, sous la bannière de la popularité.
88 MÉMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPE AUX.
Voilà, dites-vous, la conspiration, la seule véritablement à craindre, et vous en rendez complices, quif tous les fonctionnaires publics, tous les républicains énergiques, f ai presque dit le peuple français entier.
Où donc en sommes-nous si tous ces républicains que nous sommes accoutumés à estimer depuis dix ans, que nous avons vus dans les fonctions publiques, luttant contre toutes les factions, en sortir le cœur pur et les mains nettes, persécutés en l'an ii comme modérés, en l'an m comme terroristes, écartés aux années iv et v de toutes les magistratures par les royalistes, appelés a les remplir par le Directoire après fructidor, en Van vi objet des choix du peuple dans ses assemblées politiques, sont en effet des conspirateurs? Oîi donc en sommes nous s'ils travaillent, comme vous me l'assurez, comme les destitutions dont vous les frappez me l'attestent, à nous replonger dans les horreurs de l'anarchie? Qui nous garantira du danger de leurs criminelles tentatives ? que ne pourront pas leurs efforts unis à ceux du royalisme, du fanatisme, secondés par l'or de l'Angleterre et les forces de la coalition? Ah î laissez-moi ne rien croire des complots que vous leur prêtez, laissez-moi ne voir le monstre anarchique caressé que par un petit nombre de fous ou de furieux, et puisqu'un de nous se trompe nécessairement, ah ! laissez-moi penser que cest vous.
Voilà bien encore le pur langage de Clichy. Ils convenaient qu'il y avait quelques royalistes, mais en si petit nombre et si peu influents, que c'était, selon eux, chimère que d'y penser. Les anarchistes seuls étaient à craindre ; c'est positivement ce que vous répétez dans un sens inverse. Il ne s'agit pas, citoyen législateur, du nombre de ceux qui sont à la tête d'un système, mais de leur influence. Or, il n'est pas un homme réfléchi à qui vous ferez croire que l'influence des hommes qui veulent tout désorganiser pour régner ne domine pas aujourd'hui.
Lorsqu'un certain nombre d'hommes, coalisés entre eux, sont parvenus à s'emparer des emplois et de l'opinion, personne n'ignore que la volonté générale elle-même devient nulle, et que la masse des citoyens n'est plus qu'un être
PIÈGES JUSTIFICATIVES. b9
purement passif, qui n'a de direction que celle qu'ils lui impriment. Ce qui paraîtra au surplus toujours fort singulier, c'est que vous parliez avec tant d'assurance, et que vous -VOUS prétendiez plus instruit de l'état de la république que ceux que la nature de leurs fonctions place au centre de toutes les correspondances.
Toutes les conspirations qui ont menacé la république ont èiè annoncées par la décadence de Vesprit public, par les excès qui se commirent dans les départements, par le mépris des institutions républicaines, par l'inexécution des lois, par l'impunité des crimes, par la persécution des patriotes. Depuis le 18 fruclidor jusqu'à une époque qu'il m'en coûte de rappeler, aucuns de ces signes avaienl-ith apparu! Les malheureux départements de V Ouest eux-mêmes n'avaient-ils pas commencé de respirer'? V esprit public se vivifia, les excès cessèrent, les institutions républicaines furent respectées, les lois observées, les crimes punis, les républicains honorés. Nulle part le vainqueur n'abusa de la victoire, et pour la première fois la modération reprit un empire général.
Et c'est au milieu de cet intéressant spectacle, .quand la paix extérieure, la tranquillité intérieure souriaient à nos vœux, qu'on est venu vous entretenir de conspiration, vous fatiguer de l'idée de la résurrection du monstre anarchique, vous parler du dessein de vous précipiter du hauU du fauteuil directorial. Et c'est alors qu'on est parvenu à vous représenter comme ennemis de la constitution, comme fauteurs de l'a7iarcliie, comme vos ennemis personnels, ces députés qui ne doivent l'honneur de siéger au sénat français qu'au courage avec lequel les deux premiers pouvoirs ont su garder le dépôt qui leur était confié, c'est alors que non-seulement on a réussi à vous éloigner d'eux, mais encore à vous les faire frapper dans les objets de leur estime, de leur affection. C'est alors qu'on vous a arraché la destitution de tous ceux qui furent portés aux fonctions publiques, en même temps qu'ils furent appelés au Corps législatif. Je me tais, citoyen directeur, sur les conséquences des raisonnements que ce rapprochement a dû faire naître
Je vous le répèle, vos véritables ennemis ne sont pas dans
les conseils législatifs ; ce ne sont pas du moins ceux qu'on vous y désigne comme tels. Ce ne sont pas ces fonctionnaires estimables que vous avez frappés, ce ne sont pas ces républicains que leur destitution a alarmés. Non, ce ne sont pas là vos ennemis; ils savent trop bien tous qu'ils ne peuvent se sauver qu'avec vous. Vos véritables ennemis sont ceux qui les ont calomniés près de vous, et qui peut-être en ce moment vous calomnient près deux, qui se flattent de les perdre par vous et de vous perdre par eux. Voilà les ennemis de la république, voilà ceux de la représentation nationale, voilà les vôtres; voilà la véritable conspiration. Celle-là, je la sens; son but, je l'aperçois ; ses moyens, je les embrasse dans ma pensée; ses complices,* j'en puis au moins fixer le nombre; ses effets, je les vois. Comme toutes celles dont je parlais tout à l'heure, la persécution des républicains , l'impunité des crimes, l'inexécution des lois, le mépris des institutions républicaines, la chute de l'esprit public la précèdent.
Les royalistes répétaient encore la même chose avant le 18 fructidor; ils faisaient le plus charmant tableau de l'état de la république, et de la conduite de tous les fonctionnaires royalistes comme eux. Eux et leurs partisans étaient les seuls amis de la république et du gouvernement; toutes ces assertions et ces protestations sont un langage banal à l'usage de tous les partis, dont un homme sensé ne se paye pas. Ce n'est pas, au surplus, de tel ou tel individu qu'il s'occupe, c'est de la chose publique : ce sont les résultats moraux et politiques qui le dirigent, et non des maximes plus ou moins hasardées, des tableaux plus ou moins infidèles, et des protestations plus ou moins fausses.
Que la constitution devienne désormais le seul abri sous lequel nous nous réfugiions. Que chacun des pouvoirs créés par elle se resserre dans les attributions qu'elle délègue à chacun. Que le pouvoir législatif reprenne la place qu'elle lui marqua dans la balance des autorités. Qu'il jouisse dans tous ses éléments de la liberté, de l'indépendance qui seules doivent caractériser ses actes et peuvent seules commander le respect et l'obéissance. De sa nature le pouvoir législatif est peu usurpateur, et l'histoire des peuples qui l'ont véritablement
connu ne iious montre guère que l'an v de noire république où il ait fait courir de véritables dangers a la liberté. Prémunissons-nous contre le retour de ces dangers; mais en voulant les éviter, n'allons pas pousser le vaisseau de l'État vers un écueil non moins dangereux. (Page 21.)
J'ai répondu d'avance à tout ce paragraphe.
QuQ le pouvoir exécutif repousse toute idée d'agrandissement de sa puissance personnelle ; qu'il jouisse sans altération de toute V étendue de sa prérogative constitutionnelle; la part de faveurs que lui assigna le pacte social est, ce me semble, assez complète pour ne pas exciter sa jalousie. Qu'il gouverne avec fermeté; qu'il saisisse d'une main assurée les rênes de l'administration publique; qu'il renonce à ce balancement, à ce frottement perpétuel qui .use les ressorts de la machine et finit par les briser. Qu'il distingue une bonne fois les républicains dignes de sa confiance, et qu'il la leur accorde. S'ils la trahissent, qu'il en fasse un exemple sévère, mais aussi qu'il ne la leur retire pas légèrement. Qu'il écarte de lui la délation, la flatterie, qu'il comprime la malveillance, qu'il honore le patriotisme, qu'il rassure la faiblesse, qu'il rallie la timidité, qu'il sévisse contre la calomnie, cette peste des républiques. Qu'il sache supporter la censure et ne voie pas un ennemi dans tout frondeur ; qu'il nous fasse enfin oublier que si une fois la liberté a pensé périr par le pouvoir législatif, presque partout elle trouva son tombeau dans le pouvoir exécutif.
Citoyen directeur, la constitution est la sauvegarde de la liberté ; veuillons-la franchement, exécutons ponctuellement ses dispositions; n'en invoquons pas la lettre pour en tuer l'esprit; opposons l'un et l'autre à nos ennemis communs. Qu'elle nous serve de bouclier inexpugnable, et qu'à son ombre nous marchions réunis.
Je vous ai peint dans toute la sincérité de mon âme le mal que j'ai vu, ou du moins que j'ai cru voir; je vous ai indiqué le seul remède que je crois propre à le guérir. Il est dans vos mains, dans celles de vos collègues, hâtez-vous d'en faire un usage salutaire : ne veuillez pas non plus précipiter laguérison, ménagez le tempérament du malade; les excès
lui sont contraires, c'est par eux qu il s' est perdu; que désormais il les évite, et le corps poli lique, rendu à sa santé première, reprendra insensiblement l'éclat et la fraîcheur de son printemps.
Commencez, citoyen législateur, par vous appliquer le conseil dans toute son étendue. Avant tout : Nosce te ipsum.
Il est vraiment plaisant de vous voir conseiller ap Corps législatif de s'élever à son rang, et au Directoire exécutif de rentrer dans ses limites, lorsque ce dernier ne fait, de votre propre aveu, que ce qui est dans ses attributions, tandis que vous vous mêlez de ce qui n'est nullement dans les vôtres.
Puissent mes vœux n'être pas trompés ! puisse l'union entre les deux grands pouvoirs être rendue inaltérable, indissoluble ! puisse la confiance en cimenter les nœuds ! puisse ma faible voix vous convaincre que ces mandataires du peuple calomniés près de vous, traités par vous en ennemis, ne sont ni ceux de la république ni les vôtres ! Puisse le Directoire reconnaître que celui qui lui tient un autre langage n'est qu'un vil adulateur ou un factieux, creusant le tombeau de la représentation nationale et du Directoire executif lui-même !
Citoyen législateur, vous terminez par un souhait digne d'un bon citoyen, digne de vous; je crois qu'il vous est dicté par la franchise. Ainsi que tous les bons citoyens, je forme le même vœu avec la plus parfaite sincérité. Au surplus, le Directoire exécutif se fera sans doute un devoir de ne pas négliger les sages conseils que, dans votre lettre, vous mêlez à des observations et à des maximes d'ailleurs fort étranges; mais on a droit de demander que vous et vos collègues, citoyen législateur, commenciez par en faire la règle de votre conduite ; car la meilleure de toutes les leçons fut toujours celle d'un bon exemple.