‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 25 sur 81 · QUATRIEME CHEF · texte numérisé non relu

QUATRIEME CHEF

Us ont coînpromis la sûreté extérieure,

^° En attirant sur la république un ennemi de plus, la Porte ottomane, et la forçant de se réunir à la coalition du Nord.

(Voyez pages 118 et suivantes.)

20 En ne prenant, pendant la paix avec l'empereur et la trêve avec l'empire, aucune mesure pour maintenir les armées sur un pied respectable, remplir les cadres, fournir la cavalerie et l'artillerie de chevaux, garnir les places fortes de vivres, de munitions et d'armes.

(Si dans les premiers mois d'une paix aussi généreuse que celle qui a été donnée à l'empereur, et qui lui présentait de si grands avantages, le Directoire, disposé de son côté à remplir toutes les clauses du traité, avait un peu trop compté sur la même sincérité de la part du vaincu; si, dans cette confiance, et fatigué du reproche, dont on l'accablait de toutes parts, de vouloir perpétuer la guerre afin

d'augmenter sa puissance, il avait ralenti les préparatifs hostiles ; enfin, si la pénurie du Trésor public et le défaut constant d'un système complet de finances venaient encore excuser ce ralentissement, serait-il juste de le présenter aujourd'hui sous les couleurs d'une trahison?

Qu'on se reporte au surplus à l'époque dont je parle, et qu'on réfléchisse un moment à la position du Directoire exécutif.

Des conditions de paix moins avantageuses, peut-être, que la république n'aurait dû l'espérer; mais qu'il eût été impossible de refuser, par des raisons inutiles à déduire et par la lassitude de la nation, toute victorieuse qu'elle était; l'espoir de respirer à l'ombre de cette paix apparente, et les témoignages anticipés du mécontentement qu'occasionnerait la reprise des hostilités ; les précautions perfides de nos ennemis, dont les recrutements, les approvisionnements et les préparatifs de tout genre ont commencé avec un secret inouï; une coalition, dont les clauses se cimentaient dans le mystère, qui n'a éclaté que longtemps après, et dont l'existence est une monstruosité, hors de toute vraisemblance pour les meilleurs esprits; l'attention de l'Europe tournée sur une expédition à laquelle les Français virent sans peine employer une grande partie de nos ressources, parce qu'ils en espéraient une vengeance complète contre l'Angleterre, qu'ils regardaient alors comme notre dernier et seul ennemi ; telles furent les circonstances qu'on nous accuse de n'avoir pas mises à profit pour maintenir les armées sur un pied respectable.

S'il y avait quelque fondement dans le reproche de notre prétendue imprévoyance, il faut avouer que ce tableau serait bien propre à l'atténuer ; mais voyons si l'on peut même nous accuser d'une sorte de langueur. Que pouvionsnous? Qu'avons-nous fait?

Toutes nos ressources étaient dans les lois sur la réquisition et contre les déserteurs : les mesures que nous avons prises à leur égard sont constatées par des arrêtés sans nombre et qui répondent à tout. Cela ne suffisait pas sans doute pour remplir les cadres et repousser les myriades de

soldats que le Nord a tout à coup vomis contre la république, comme par une sorte d'enchantement : mais je le demande à tous les Français ; j'en appelle à la conscience de tous les législateurs : si, dans les premiers mois de la paix avec l'empereur et de la trêve avec l'empire, nous eussions provoqué des levées extraordinaires, comment notre demande eûtelle été accueillie? C'est une vérité hors de toute atteinte, que jusqu'au moment du danger toute proposition de ce genre eût été présentée comme un moyen de favoriser nos vues ambitieuses, ou un prétexte pour couvrir nos dilapida" tions. Cependant, à la moindre apparence du péril, nous n'avons pas balancé à demander au Corps législatif une loi qui mît la conscription en vigueur; et, certes, si cette loi avait eu une prompte et entière exécution, nous aurions évité bien des revers : mais les moyens que nous avions à notre disposition n'ont pu vaincre la résistance que l'esprit contre-révolutionnaire leur a opposée de toutes parts. Quand le fanatisme est plus fort que la loi, quand, pour empêcher la désertion, il faut, pour ainsi dire, un homme auprès de chaque recrue, on ne doit pas s'étonner que les cadres se remplissent difficilement. Pénétrés de douleur de voir échouer en partie une mesure que nous avions crue salutaire, nous avons employé l'unique remède qui fût en notre puissance. Nous nous sommes empressés de recourir au Corps législatif, et par notre message du... nous avons demandé des mesures nouvelles, avec lesquelles nous avions la confiance de corriger la mauvaise fortune de la république.

Voilà pour ce qui concerne les cadres de nos armées : voyons maintenant ce qui a rapport aux remontes, aux chevaux d'artillerie, et aux approvisionnements des places.

Qu'il me soit permis d'observer qu'ici, comme dans beaucoup d'endroits, nos dénonciateurs suivent une marche bien étonnante. Produisent-ils des pièces contre nous, ou prétendent-ils qu'il ne peut y en avoir? Dans le dernier cas, comment pourrait-on nous juger? Et si véritablement il existe des rapports du ministre de la guerre, des états de situation et des ordres donnés par le Directoire exécutif, pourquoi n'en font-ils pas la base de leur dénonciation ?

Sans cette marche régulière, on ne porte que des attaques dans lesquelles le jury ne peut pas plus se décider que Taccusé n'a la possibilité de se défendre. Où les remontes et les chevaux d'artillerie ont-ils manqué? Presque partout, dites-vous. Cela est bien vague; mais, outre que c'est à vous à constater le fait, êtes-vousbien sûrs que nous sommes les coupables? car la faute pourrait en être à d'autres; et comment vous en éclaircir si les faits ne sont pas précisés? Est-ce bien une accusation que vous dirigez contre nous, ou un interrogatoire qu'il faut que nous subissions ? Dénonciateurs malhabiles! qu'auriez-vous à dire si nous bornions là notre défense? Mais apprenez qu'il existe dans les archives du Directoire exécutif des actes qui prouvent que nous n'avons négligé ni les remontes, ni les chevaux d'artillerie, ni les approvisionnements. Ces titres là méritent, je crois, plus de croyance que les articles de gazette ou les déclamalions vagues sur lesquelles vous vous fondez. Si nos ordres et les conventions des ministres avec les fournisseurs n'ont pas toujours eu leur pleine exécution, il suffît pour couvrir notre responsabilité que nous ayons usé de tous les moyens qui étaient en notre pouvoir pour leur accomplissement. Mais il fallait une puissance plus qu'humaine pour renverser les obstacles qui naissaient chaque jour et des hommes et des choses. Toujours serrés entre ce continuel reproche du Corps législatif : Vous n'employez que des fournisseurs et des agents qui dilapident la fortune publique, et cet argument bien plus pressant des fournisseurs : Vous nous payez mal; il faut bien que nous nous fassions des conditions avantageuses ; nous avons fait tout' ce qu'une pareille situation permettait de faire, et il en est constamment résulté pour nous la conviction que la source du mal était dans le défaut de fonds. Dût-on encore essayer d'altérer avec des calculs hypothétiques et des déclamations un fait si positif, il sera toujours constant que, depuis trois ans et demi, il n'est pas entré, à beaucoup près, dans le Trésor public de quoi remplir les crédits ouverts par les lois aux différents ministères. Qu'on s'agite tant qu'on voudra autour de cette vérité, elle répond à tout. Qu'on ne dise pas, au reste, que

je défends les dilapidations ; j'indique seulement une de leurs principales sources, et je fais voir qu'elles ont quelquefois été la cause ou de marchés usuraires dans les cas trop pressants, ou de l'inexécution des traités dans les cas moins extraordinaires; je prouve que, placés souvent dans l'alternative de voir manquer le service ou de faire de mauvaises affaires, et privés de la force qu'a celui qui peut payer les hommes avec qui il a traité, il n'est pas étonnant que nous ayons eu de la peine à arrêter ce débordement d'immoralité.

Ajoutons à cela les faux états ou les faux rapports qui ont pu être couverts par la complicité de quelques agents supérieurs, ou plutôt laissons à nos lecteurs à imaginer les mille et un moyens par lesquels, aujourd'hui comme autrefois, et ici comme chez l'étranger, les fripons ont toujours trompé les gouvernements. Il suffît que nous ayons pris toutes les précautions qui dépendaient de nous. Nous avons porté la défiance jusqu'à envoyer des émissaires intelligents et confidentiels pour s'assurer que les fournitures existaient et étaient de bonne qualité, non-seulement dans les places dont l'approvisionnement était à notre charge, mais encore dans celles de l'Italie, qui devaient être approvisionnées par les gouvernements du pays. Pouvait-on attendre davantage du zèle le plus pur et le plus actif?)

3° En laissant vendre les canons, fusils, projectiles, fournitures, soit dans les places fortes, soit dans les magasins de l'armée.

{Vse vicHs! paraît être la maxime de nos oppresseurs. Il faut bien qu'ils nous en fassent l'application et qu'ils la regardent comme une conviction suffisante, puisqu'ils ne se donnent jamais la peine d'appuyer de preuves leurs dénonciations les plus capitales. Nous sommes renversés, cela prouve tout. Les faits les plus graves n'ont besoin que d'un air de vraisemblance ; ou plutôt de simples déclamations et des calomnies atroces tiennent lieu de démonstration. Les délits sont avérés avant même qu'on les articule. On a lu dans telle adresse que des effets de campement ont été

PIÈCES JUSTIFICATIVES. ISâ

donnés à vil prix ; dans une autre, que ce sont des fusils et des canons; il suffit : des chouans seuls peuvent demander d'autres éclaircissements, surtout si la chose est répétée par ceux qui s'arrogent le droit de dicter les arrêts de l'opinion. Elle est évidente, et les anciens directeurs la doivent payer de leur tête. Telle est, par le fait, la manière de raisonner de nos adversaires.

Mais, encore une fois, est-ce sur la dénonciation admise par le Corps législatif, ou sur les journaux et les pamphlets qui paraissent et disparaissent chaque jour, qu'une procédure doit être suivie?

Nous avons laissé vendre! Le Directoire exécutif ne peut, ni avoir la garde immédiate des divers magasins de la république, ni inspecter par lui-même tous les effets qu'ils renferment, ni enfin s'assurer de leur quantité et de leur qualité autrement que par le ministre de la guerre, et en faisant constater l'état des choses par des états et des procès-verbaux revêtus de toutes les formalités requises. Au surplus quand il est avéré que des objets sont hors de service, voudrait-on que le Directoire s'opposât à leur vente? N'est-il pas au contraire d'une bonne économie de s'en débarrasser, tant pour éviter les frais d'emmagasinement, que pour augmenter d'autant les ressources du Trésor public? Si de telles ventes ont été faites, il suffit qu'elles l'aient été avec toutes les formes usitées, pour que nous ne dussions pas nous y opposer. Si, ce qui n'est que trop possible, il en a été fait d'autres avec fraude et à notre insu, soit par le ministre delà guerre, comme on l'en accuse, soit par beaucoup d'autres que l'on n'accuse de rien, ce n'est point encore notre crime. Le Directoire n'est pas responsable des friponneries des agents employés par les ministres, et les signes d'après lesquels on peut s'assurer de la probité des hommes n'ont pas encore été découverts.

J'entends qu'on nous objecte presque de toutes parts que nous devions faire punir les dilapidateurs. Parmi ce nombreux concert de voix, dont sans doute plusieurs s'élèvent pour le salut de la patrie, n'en distingué-je pas quelques-unes qui ne poussent des clameurs si hautes que pour

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étouffer les cris d'une conscience qui n'est pas intacte, ou pour se féliciter de nous avoir mis dans l'impuissance de démontrer juridiquement une immoralité dont nous aurions la conviction intime? Hélas! c'est une affreuse vérité, que plus d'une fois je me suis senti dévorer par la douleur de ne pouvoir ni douter qu'il se commît d'énormes vols, ni recueillir les preuves capables de les faire réprimer. On trouve tant qu'on veut de faux dénonciateurs contre les hommes vertueux, surtout lorsqu'ils sont abattus; il, ne s'en présente point contre les brigands enrichis par des concussions et forts de leurs richesses, ou même contre leurs agents secondaires. De bons citoyens viennent, il est vrai, vous mettre sur la voie par des avertissements secrets; mais quand il s'agit d'arracher le masque, de mettre au grand jour tant de turpitudes, de donner, en un mot, des preuves suffisantes pour motiver au moins des poursuites, on ne rencontre plus personne.

Je l'ai déjà dit: dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les guerres, les États ont été la proie des voleurs. 11 est vrai que, parmi nous, une réunion de circonstances extraordinaires a singulièrement favorisé los excès du brigandage. De grands mouvements avaient jeté partout un désordre qui s'est prolongé longtemps encore après que les nouveaux ressorts de l'administration ont été tendus. Il faut du temps pour que ces ressorts soient perfectionnés, simplifiés et mis dans une parfaite correspondance entre eux. Ce n'est pas lorsque les partis, les passions et les intérêts sont encore en opposition que la lumière arrive jusqu'aux magistrats. Dans les divers témoignages qui leur sont donnés sur les personnes, chacun les peignant avec les couleurs du parti qu'il a embrassé, il en résulte que les mêmes individus sont présentés sous des traits si dissemblables, soit par rapport aux talents, soit par rapport au patriotisme et à la probité, qu'il devient impossible de démêler la vérité. En un mot, si l'on se persuade que dans la position où nous nous sommes trouvés, il était facile de prévoir les abus, qu'on interroge ceux qui nous ont succédé. Je compte sur leur sincérité autant que sur leur intérêt à être vrais.)

^^ 4° En proposant au Corps législatif de déclarer la guerre au roi do Hongrie et de Bohème, lorsque les armées françaises étaient ou désorganisées ou disséminées sur une étendue immense, et réduites à un nombre inûniment inférieur aux forces que tous les rapports des généraux annonçaient marcher contre nous; en trompant le Corps législatif par des états mensongers de nos forces militaires, et laissant cent mille hommes et au delà dans l'intérieur de la république.

(Le grief contenu dans le quatrième article n'est pas même spécieux. La proposition du Directoire n'est pas plus un crime que son acceptation, et, en dernière analyse, prétendre que nous n'aurions pas dû la faire, c'est exprimer clairement qu'il fallait souffrir paisiblernent que, malgré nos réclamations et contre la teneur des traités, l'archiduc d'Autriche rassemblât sur son territoire l'armée russe qui s'avançait contre nous. Cette déclaration de guerre n'était, après tout, qu'une formalité. L'infraction aux traités et le refus constant de répondre à nos justes réclamations étaient d€s actes tellement hostiles que, loin de nous accuser de précipitation, l'opinion publique et bon nombre de membres du Corps législatif nous taxaient de lenteur. Si, par les causes que j'ai déduites précédemment, nos forces étaient inférieures, était-ce une raison pour subir sans défense le joug d'un étranger perfide? Les soldats républicains n'avaient-ils jamais repoussé des armées formidables par leur masse? Nos forces étaient inférieures; c'était donc un motif pour prévenir l'ennemi avant qu'il eût rassemblé les siennes encore disséminées. Si c'est un crime d'avoir compté sur de nouveaux succès, nous avons pour complices tous les Français et presque toute l'Europe; mais le brillant début de l'armée de Rome et de celle d'Helvétie justifiait assez nos espérances. Qui sait si nos revers subséquents ne tiennent pas à des causes étrangères à notre prétendue faiblesse et qu'il ne nous est pas encore donné d'apercevoir? C'est une calomnie de dire que nous avons trompé le Corps législatif, tant sur le nombre de nos ennemis que sur l'état . de nos forces militaires. Nous n'avons jamais dissimulé notre infériorité; tous nos messages l'attestent, et les tableaux

que nous avons transmis sont ceux que nous avions reçus : s'ils sont fautifs, ce n'est pas de nous -que vient l'erreur. Il est certain, du reste, que les armées françaises n'étaient point dans l'état de désorganisation où elles sont tombées depuis. D'ailleurs, la mise en activité de la conscription promettait des renforts prochains et efficaces, et l'armée de l'intérieur offrait encore une ressource très-rassurante; ainsi l'on ne peut dire que ce soit avec des intentions traîtresses que nous avons proposé de déclarer la guerre au roi de Hongrie et de Bohême.

Si l'on a parlé de la dissémination de nos forces, ce n'est pas sans doute pour en faire un chef d'accusation. Il faut bien placer des hommes partout où l'on a des frontières à défendre, et la nature des événements avait étendu notre ligne depuis Dusseldorff jusqu'à Naples. D'ailleurs, si le Directoire exécutif pouvait être mis en jugement pour de semblables cas, il en résulterait que ce ne serait pas même le Corps législatif, mais un tribunal qui, en définitive, jugerait de l'utilité du placement et de la marche des troupes, et, en un mot, de toutes les opérations militaires; ce qui serait aussi contraire à la raison qu'à la lettre de la constitution, qui a voulu que ces objets fussent exclusivement délégués au pouvoir exécutif.

Tous les raisonnements qui précèdent s'appliquent au raproche d'avoir laissé un certain nombre d'hommes dans l'intérieur. Cependant nous avons eu des motifs que je vais donner, quoique je pusse m'en dispenser; ils prouveront de plus en plus la pureté de nos intentions.

Sans parler de la nécessité de conserver des forces pour faire rejoindre les réquisitionnaires et les déserteurs, la guerre de la Vendée menaçait de se renouveler, la chouannerie se réveillait avec plus de force que jamais, la révolte de la Belgique n'était pas encore apaisée, et ces divers rebelles pouvaient faire leur jonction le long des côtes , tandis que de son côté l'ennemi extérieur pouvait tenter des débarquements. Il y avait bien là de quoi faire hésiter sur la diminution des forces répandues dans ces contrées, et déjà les événements n'ont que trop justifié cette hésitation.

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Quant aux trois ou quatre mille hommes qu'on aurait pu tirer de Paris, ils étaient trop indispensables dans cette commune où siègent toutes les autorités et qui renferme, au milieu d'une immense population, tous les germes de troubles, pour qu'on ne nous eût pas fait un crime de les en avoir écartés. Est-ce cette poignée d'hommes, étendue sur notre ligne de défense, qui eût changé la nature des événements?

Sous tous les rapports le quatrième chef d'accusation tombe de lui-même. Passons au cinquième.)

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