CINQUIÈME CHEF
Ils ont compromis la sûreté intérieure,
1 ° En armant les citoyens les uns contre les autres, en dévouant les républicains à la proscription par la désignation d'anarchistes, soit dans les proclamations, soit dans les circulaires de leurs ministres, avouées d'eux, puisqu'ils ne les ont pas punis, et en provoquant par ces dénominations l'éloignement des républicains de toutes fonctions publiques et leur assassinat.
(Dans aucune circonstance de ma vie Je ne plierai mon langage et mes actions au gré des partis, ni pour obtenir leurs faveurs, ni pour sauver ma tête. Oui, il existe des anarchistes. Je ne m'arrêterai point à définir ce mot ; son acception est .assez déterminée parmi nous. Tant de familles honnêtes et patriotes, dispersées, arrachées par eux au repos et à l'aisance, et traînées dans les prisons ou réduites à la misère ; tant de républicains éclairés, d'hommes vertueux et paisibles envoyés à la mort avec les formes les plus atroces, les plus dérisoires et les plus insultantes; tout n*atteste-t-il pas assez la réalité de l'anarchie, et s'imagine-t-on que le triomphe momentané d'une faction quelconque serait capable de me faire dissimuler ses crimes et son existence? Malheur à nous si nous ne sortons enfin des extrêmes! Avant le 18 fructidor on ne voulait voir de royalistes nulle part; les royalistes seuls se prétendaient républicains, et ne voyaient dans les républi-
cains les plus généreux que des anarchistes : aujourd'hui c'est précisément le contraire : il n'existe plus d'anarchistes; les anarchistes seuls se disent républicains et ne voient dans les républicains les plus fermes que d'effrontés royalistes. Non, jamais, dût ma ruine être consommée, je n'aurai la lâcheté de trahir ainsi ma conscience. Je soutiens que c'est avec raison que le Directoire exécutif a reconnu l'existence d'un parti anarchique; que c'est avec raison qu'il l'a signalé ; que c'est avec raison qu'il a employé les moyens d'influence que la constitution et la loi pouvaient lui donner pour empêcher son triomphe, et qu'en cela il servait la république d'autant plus eflicacement qu'il employait en même temps tous les moyens pour anéantir les efforts des royalistes et pour les empêcher de s'emparer des fonctions publiques. Je soutiens enfin que cette double surveillance était également nécessaire ; car la république n'en sei'a pas moins renversée et la liberté perdue, soit qu'un nouveau trône soit élevé par l'amour du repos, en haine d'un régime aussi fou qu'atroce, soit que ce trône soit reconstruit immédiatement par l'aristocratie en haine de la république. Or, le Directoire exécutif dans toutes ses proclamations n'a-t-il pas désigné les royalistes avec la même énergie que les anarchistes? Depuis quand est-ce armer les citoyens les uns contre les autres, que de signaler toutes les factions qui peuvent mener et à la désorganisation sociale et à la guerre civile?
Nous avions provoqué, dit-on, par ces proclamations l'éloignement des républicains des fonctions publiques, et leur assassinat? Le Directoire exécutif n'a jamais provoqué l'assassinat de personne : mais il a combattu les assassins et cherché, comme il le devait, à détourner leurs coups. Au surplus, je n'avouerai jamais pour républicain quiconque se reconnaîtra dans la peinture que le Directoire exécutif a faite de l'anarchiste ; malheur à celui qui s'est cru offensé : il fait l'aveu de ses crimes, de son penchant ou de sa folie. Ma manière de voir ne peut changer avec les circonstances. Un homme sans mœurs, sans bonne foi, sans loyauté, sans humanité, sans raison, ne peut être à. mes yeux qu'un
homme de parti, et je ne reconnaîtrai jamais de patriote sans désintéressement, sans mœurs, sans probité et sans sagesse.)
2° En destituant à la fois sous une formule banale un nombre infini de fonctionnaires nommés par le peuple, introduisant par ce moyen l'anarchie,' dans un moment où l'action des lois devenait des plus importantes pour l'assiette de nouveaux impôts, le recouvrement des anciens, le départ des Français appelés à la défense de la patrie, et surtout pour la répression du brigandage et des assassinats.
(Ma réponse au second article sera simple. Qiiand les destitutions qu'on nous reproche seraient aussi nombreuses qu'on l'assure, il me suffît que nous ayons eu le droit de les faire , qu'à des exceptions près, ma conscience les approuve, et que j'aie la conviction qu'en général la véritable opinion publique ne peut les attribuer qu'à un patriotisme pur et ferme. 11 est assez étonnant, du reste, qu'on nous en fasse un crime dans un moment où, quoique sous tous les points de vue on ait besoin d'une action aussi prompte et aussi vigoureuse, on applaudit chaque jour à des destitutions provoquées par un petit nombre d'hommes de parti, faites avec des formules tout aussi banales que celles dont on se plaint, et plus nombreuses en une seule décade qu'elles ne le furent durant les trois années qui ont précédé. Tels ont été depuis le commencement de la Révolution l'aveuglement et l'imprévoyance de toutes les factions qui l'ont déshonorée. L'ambition qui les domine et la fureur qui les transporte ne leur ont jamais permis de voir ce qui doit sauter aux yeux des hommes les- plus bornés : que les moyens employés par elles pour perdre les hommes de bien ou les partis qu'elles voulaient renverser étaient des armes puissantes qu'elles fournissaient aux autres factions qui devaient leur succéder et leur rendre avec usure les mêmes persécutions, fondées sur les mêmes prétextes.)