‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 27 sur 81 · SIXIÈME CHEF · texte numérisé non relu

SIXIÈME CHEF

Ils ont méconnu la souveraineté du peuple français,

i° En répandant dans tous les départements de la république des agents, commissaires aux élections, pour forcer par des menaces, des promesses, par tous les genres de séduction, les citoyens à donner leurs suffrages à ceux qui étaient désignés par ces envoyés; 2® en négligeant ou en refusant de punir, et les agents qui avaient fait arrêter des électeurs, des présidents d'assemblées primaires, et ceux qui leur étaient dénoncés comme ayant voulu, par leurs manœuvres, anéantir la liberté des suffrages du peuple.

(Encore du vague, des assertions sans preuves.

Conçoit-on Texistence d'un ordre social dans un pays où, pour rendre criminelle de lèse-nation une des premières autorités, il suffirait, à n'importe qui, de se prétendre chargé par elle de faire telle ou telle chose ? Où sont les arrêtés qui ont ordonné l'envoi des agents dont on parle, et les diplômes qui les chargent d'employer les menaces, les promesses et tous les moyens de séduction pour forcer les suffrages des citoyens? Où sont ces prétendus agents qui ont fait arrêter des électeurs, des présidents d'assemblées primaires ? Le Directoire exécutif ne peut conférer le droit d'arrestation; c'est la constitution qui le délègue, et si ces arrestations ont été faites par les autorités légales, quel moyen a-t-il d'en anéantir l'effet? Si elles ont au contraire été faites par des hommes sans caractère, c'était aux autorités locales à les faire arrêter elles-mêmes. Le reproche de n'avoir pas. puni ceux qui auraient voulu, par leurs manœuvres, anéantir la liberté des suffrages n'est pas mieux fondé. Le Directoire exécutif n'est pas présent dans chaque lieu où se tiennent des assemblées primaires. 11 ne peut savoir qu'imparfaitement ce qui s'y passe ; car c'est dans ces occasions surtout que l'esprit de parti dénature tellement les faits et les présente d'une manière si obscure ou si contradictoire qu'il est impossible de découvrir la vérité. Chacun a l'attention de dresser des procès-verbaux

PIÈCKS JUSTIFICATIVES. 161

en règle, ou des mémoires tellement spécieux qu'on ne peut jamais être assuré de prendre le parti que .commande la justice. Mais qu'est-ce qu'avoir voula, par leurs manœuvres, anéantir la liberté des suffrages? Avec des expressions aussi vagues, on pourrait condamner tout homme qui passe devant la porte d'une assemblée primaire, ou s'entretient avec les citoyens qui la composent. Ah ! si nous avions pu porter un œil attentif sur les brigues et les séductions de tout génie, combien nous aurions dévoilé de manœuvres d'une espèce différente de celles dont nous accusent ces hommes si zélés en apparence pour la libertin des suffrages !

C'est en vain qu'on voudrait nous bercer d'idées métaphysiques : c'est un fait qui n'est ignoré de personne, que dans les assemblées primaires et électorales, tous, en général, manœuvrent, soit en chef, soit en suivant l'impulsion d'un chef, soit pour faire réussir un choix de parti ou de localité, soit pour faire prévaloir un homme droit et éclairé contre un intrigant ou un fripon. Le Directoire exécutif peut-il démêler tant de fils? 11 le peut et il le doit d'autant moins que c'est au Corps législatif seul qu'appartient le jugement définitif de tous les actes des assemblées primaires et électorales. Que s'il s'est trouvé quelqu'un de nos commissaires qui se soit permis à cet égard des démarches indiscrètes, ainsi que l'a fait celui de la Sarthe, nous fera t-on un crime d'avoir pris en considération ce qu'il pouvait y avoir d'atténuant dans les circonstances locales et dans l'évidence de ses bonnes intentions? N'avons-nous pas dû nous demander si, dans un pays entièrement chouanné, on pouvait regarder comme coupables les mesures de ce fonctionnaire estimable pour prévenir les manœuvres dis factieux de toute espèce, lorsque ces mesures n'étaient réellement que déplacées? Devions-nous donner aux contrerévolutionnaires de ce département la satisfaction de voir sacrifier un des hommes qui s'opposaient à leurs complots avec le plus d'activité, de courage, de dévouement, et souvent même de succès?

Le Directoire exécutif n'a employé, dans les élections, m. M

162 iMÈMOIRES DE LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX.

d'influence, que celle qu'il pouvait légitimement et légalement employer; tous les reproches qu'on lui fait sont aussi dénués de preuves que de vérité. Mais ici se présente une réflexion, qui met dans tout son jour la partialité de nos dénonciateurs. Le parti qui nous accuse avec tant de chaleur d'avoir influencé les élections et d'avoir toléré les manœuvres qui tendaient à gêner les suffrages des citoyens n'a-t-il point fait courir d'émissaires? n'a-t-il point opéré desréunrons et tenu des conciliabules? n'a-t-il point adressé de circulaires, donné de dîners soi-disant fraternels, et, enfin, employé des manœuvres, soit pour épouvanter, soit pour séduire les citoyens, et se rendre maître des suffrages contre le vœu public? Encore une fois, les factions, dans la passion qui les aveugle, prononcent à chaque instant leur propre condamnation!)

Page 1