‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 29 sur 81 · HUITIÈME CHEF · texte numérisé non relu

HUITIÈME CHEF

Ils ont essayé de dissoudre la représentation nationale.

En proposant à des chefs militaires d'exécuter l'arrestation de nombre de membres du Corps législatif, en consultant ces chefs sur la possibilité ou la difficulté de cette opération.

(Législateurs, s'il vous restait quelques doutes sur le caractère de ceux qui nous poursuivent, et sur leurs véritables motifs, ce chef suffirait pour vous éclairer. N'est-ce pas faire une insulte à votre raison, et vous traiter comme des instrumens passifs de la vengeance et de l'ambition

de quelques hommes de parti ou de quelques factions perfides, que de vous proposer de mettre en jugement quatre membres du Directoire exécutif sur un fait semblable, et qu'on veut que vous croyiez sur la parole des dénonciateurs? Avec une telle doctrine, il n'est pas de Directoire qui ne pût être tous les jours arraché à ses fonctions pour être mis en jugement, pas un membre du Corps législatif que le même sort ne menaçât, et vous ne devez pas douter qu'une bonne partie de ceux qui demandent nos têtes ait pour objet de faire tomber les vôtres, aûn d'amener le renversement de la république.

Nous avons proposé à des chefs militaires, etc. Qui sont ces chefs, auxquels nous avons fait des propositions et que nous avons consultés sur la possibilité de l'exécution? A quelle époque et dans quel lieu? Où sont leurs dépositions écrites? Qui a fait ces propositions? Est-ce le Directoire exécutif tout entier? Est-ce deux, trois ou seulement un de ses membres? Quant à moi, je déclare formellement que je n'ai ni fait ni entendu faire, à quelque militaire que ce soit, la proposition dont on parle, que je n'en ai aucune connaissance, et que je n'ai jamais eu l'intention de la faire. Quiconque avancera le contraire est un imposteur.)

NEDVIÈME CHEF.

Ils ont dissipé les fonds publics, et laissé exercer les vols et les dilapidations^

1° En Reprenant aucun moyen pour prévenir, empêcher ou punir les dilapidations, les vols, les excès, les concussions, le despotisme et les vexations de tout genre qui accablaient les peuples à qui nous voulions porter la liberté; et de s'être bornés à rendre des arrêtés qui attestent la connaissance qu'ils avaient de ces crimes, et la nullité des mesures qu'ils prenaient pour les faire cesser. 2" En faisant mettre en jugement le général Ghampionnet, parce qu'il s'opposait aux actes arbitraires et aux déprédations d'un de leurs commissaires, par lesquels cet agent soulevait contre l'armée et la république une nation disposée à recevoir et reconnaître le prix de la liberté que nous lui offrions. C'est ainsi qu'ils

ont appelé la mort sur une armée de héros français, contre lesquels les peuples désespérés assouvissaient leur vengeance comme une représaille de la tyrannie, de la concussion des agents des Directeurs.

(Oui, nous savions qu'il se commettait des concussions et des vexations, malheureusement trop nombreuses, chez les peuples auxquels nous voulions porter la liberté. C'est un fait que ceux qui dirigent cette accusation auraient bien voulu pouvoir cacher, mais la notoriété publique est devenue telle qu'il ne leur est resté qu'une ressource pour se sauver de l'infamie, celle de faire assassiner, en les faisant juger sans preuves, ou, pour mieux dire, contre toutes les preuves et sur leur simple assertion, comme coupables de ces excès, ceux qui ont découvert leurs dilapidations et voulu en arrêter le cours. Ce qu'il y a ici de bien extraordinaire, c'est que, tout en disant que nous n'avons pris aucune mesure pour mettre fin à ces désordres, on avoue que nous avons pris des arrêtés pour y parvenir. Il est vrai qu'on ajoute qu'ils attestent la nullité de nos mesures, et, pour sauver l'absurdité de cette assertion, l'on se tait sur les ordres donnés par le Directoire exécutif pour faire rechercher et juger, par un conseil de guerre, tous ceux qui ont pu prendre part aux concussions exercées dans l'État de Naples. Quoi qu'il en soit, il résulte au moins de l'aveu qu'on n'a pu se dispenser de faire, que nous ne sommes pas restés inactifs, et que tout au plus on pourrait nous accuser d'ignorance dans le choix de nos moyens. Mais il est aisé de démontrer que même ce dernier reproche serait de la plus grande injustice.

J'ignore si, lorsque des armées occupent des pays éloignés, non-seulement du siège du gouvernement , mais même du territoire de la nation à laquelle elles appartiennent, on trouvera le secret de découvrir, par les moyens ordinaires, tous les vols, toutes les dilapidations, les vexations et les excès qui peuvent s'y commettre, d'en bien connaître tous les auteurs et d'assurer leur punition ; j'ignore, dis-je, si ce secret se trouvera; mais il n'est pas

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un homme vrai qui n'avoue qu'il n'a pas encore été trouvé. Les guerres lointaines, dans tous les siècles et dans tous les pays, produisent le funeste effet de soustraire à la vigilance des magistrats et à l'action rapide et immédiate des lois tous ceux qui exercent une fonction ou un emploi quelconque dans le pays conquis, que cette fonction soit administrative, militaire ou financière. Malheureusement le seul mot de conquête équivaut chez beaucoup de gens à celui de licence, et c'est véritablement le cas de dire que le mot a une puissance bien pernicieuse. 11 résulte de cette idée, et surtout de l'éloignement de la découverte du délit, de son incertitude et de celle de sa punition, que chacun se livre sans réserve à la cupidité et à l'amour de la domination. Ce n'est que quand les excès ont déjà été portés à un certain point, que le gouvernement, qui n'avait pu que les soupçonner, acquiert la certitude de leur existence, parce que les voleurs et les oppresseurs ne se décèlent pas, et que les opprimés n'osent se plaindre, ou ne le peuvent par défaut de communications. Et lorsqu' enfin le gouvernement s'est assuré de l'existence des vols et des vexations, ceux qui y ont pris part se gardent bien de les nier, cela serait trop grossier; mais ils crient tous ensemble avec bien plus de force encore que les malheureux opprimés, afin d'éviter le soupçon. Chaque classe en dénonce bien une autre, ainsi que chaque genre d'emploi; mais lorsque vous demandez qu'on précise les faits, vous n'obtenez rien, et cela doit être; car une découverte conduirait à une découverte nouvelle; et les fripons, quoique divisés en apparence, se tiennent dans le fait très-serrés entre eux, pour empêcher qu'on ne dévoile leurs brigandages, et pour en conserver les honteux produits. Le gouvernement reste donc en vain torturé par l'inexprimable tourment de savoir que l'on pille et qu'on opprime des peuples qu'il serait de la plus haute importance de ménager, et cela sans pouvoir presque jamais acquérir la preuve des délits, et en faire punir les auteurs. Voilà ce qui est arrivé dans tous les siècles, sous toutes les formes de gouvernement, et ce qui nous est arrivé à nous-mêmes. Cependant nous n'avons p:is cru devoir nous livrer à une

stéiiîe indignation. Nous n*avons pas craint d'exposer notre responsabilité, et de passer sur les formes, pour parvenir enfin à réprimer tant d'abus. Nous n'avons vu d'autro mojen d'arrêter le désordre dans des pays éloignés, au milieu du tumulte des armes, dans la confusion des autorités militaires, administratives, etc., que d'investir le général en chef, qui peut juger sainement les hommes et les choses, et qui seul a en main les moyens de force, d'une sorte de dictature, pour faire arrêter, juger militairement, ou chasser sans pitié tous ceux qui auraient pillé ou vexé, le pays où il commandait. Tel a été l'objet de plusieurs lettres et de plusieurs arrêtés, notamment de ceux qu'on ose ici nous reprocher. A ces mesures, nous crûmes en devoir ajouter une autre : ce fut de nommer des commissaires civils, chargés du recouvrement des contributions et de toutes les recettes que la république française pouvait avoir à faire dans les pays occupés par les armées. Les arrêtés pris sur cet objet étaient conçus de manière qu'en régularisant l'administration de cette branche importante de revenus, ils ne mettaient aucune entrave aux projets du î^énéral. Le commissaire civil était tenu de lui compter toutes les sommes qu'il demandait pour les besoins de l'armée ou pour ses opérations, sans qu'on pût lui rien objecter que l'épuisement réel de la caisse. Quoi qu'il en soit de cette institution qui éprouva de grandes difficultés, et qui, par des motifs que je n'ai pas besoin de développer, est une des principales causes de la persécution que nous éprouvons, le Directoire exécutif étant enfin parvenu à la découverte de quelques faits positifs, ordonna qu'on établît un conseil de guerre pour juger tous ceux qui s'étaient rendus coupables de dilapidations dans les pays occupés par l'armée de Rome. Alors les véritables auteurs des brigandages ne se sont plus contentés de divaguer les uns contre les autres; alors ils ont formé un concert unanime pour accuser et pour perdre les agents qui les avaient démasqués, et le Directoire exécutif qui, par l'énergie de ses mesures, allait parvenir à mettre en évidence les voleurs et les oppresseurs, quels qu'ils pussent être. Voilà quels

ont été, dans toute cette affaire, notre conduite et nos motifs, et voilà ce qui nous arrive.

La conséquence la plus certaine qu'on puisse tirer d'un pareil résultat, c'est qu'aujourd'hui, comme dans tout autre temps, vainement on a pour soi la justice, la loi, et même un grand pouvoir. On n'attaque pas impunément ceux qui, chargés de la dépouille des nations, ont de l'or à opposer à tous les faits qu'on leur reproche, à tous les arguments dont on les presse.

Je passe au fait qui concerne le général Championnet. 3'ignore si depuis que je suis sorti du Directoire exécutif on a fait quelque dénonciation contre Faypoult (car c'est de lui qu'il s'agit ici), relativement à des dilapidations ou des concussions commises par lui. Ce que j'affirme avec vérité c'est qu'à l'époque dont il s'agit, il n'en était pas parvenu une seule. Ce n'est même que dans la dernière ou l'avantdernière décade que j'ai entendu répéter vaguement, sans citation de faits et sans allégation particulière quelconque, que Faypoult, Trouvé, Rivaud et Amelot avaient à eux seuls dévoré toute l'Italie. Quoiqu'il en soit, lorsque le général Championnet a été mis en jugement par les ordres du Directoire exécutif, non -seulement aucune dénonciation, même vague, n'avait été portée contre Faypoult, mais encore des témoignages infiniment respectables attestaient sa probité et ses services. Ce n'est donc pas parce que Championnet s'opposait aux actes arbitraires et aux déprédations de ce commissaire qu'il a été mis en jugement ; c'est parce que, de sa propre autorité, et dans un cas prévu par le Code pénal, il avait annulé les actes de l'autorité supérieure, et s'était constitué en état de révolte avec elle. Quand il y aurait eu des dénonciations fondées contre Faypoult au moment où le général l'a chassé d'Italie, sa conduite n'en eût pas été moins blâmable. L'acte du Directoire exécutif n'en serait pas moins conforme à la loi, et on ne pourrait légalement et légitimement prêter à son arrêté d'autre motif que celui qu'il exprime : en un mot, si le Directoire exécutif peut être attaqué et poursuivi pour cet objet, il faut renoncer à l'empire des lois, à l'égalité des droits, à la li-

berté enfin, et se décider à vivre sous un gouvernement tout aussi aristocratique, bien plus anarchique et bien plus oppressif encore que ne l'était celui de l'ancienne Pologne ^ Je n'ai pas besoin de m'étendre davantage pour prouver que nos dénonciateurs obéissent à une impulsion liberticide dont je suppose q^u'ils ignorent le but; car je ne veux pas récriminer, quoique la qualité de quelques-uns d'entre eux m'en donnât le droit.

Non, citoyens législateurs, ce ne sont point nos fautes qui nous attirent l'agression dirigée contre nous; mais nos services (certes, si l'on se rappelle l'état où était la république lors de notre installation, et ce qui s'est passé depuis , on ne pourra pas nier que nous en ayons rendu quelques-uns). Ce ne sont pas nos revers, mais nos succès. Ce ne sont pas les dilapidations et les vexations que nous n'avons point empêchées ou punies , mais celles que nous avons connues et que nous avons voulu réprimer avec vigueur. Ce n'est pas la faveur accordée à quelques partis, mais l'intention formelle que nous avons montrée d'écarter indistinctement des emplois dont nous pouvions disposer tous les hommes qui ne seraient pas exclusivement attachés à leurs devoirs et amis désintéressés de la république. C'est enfin la part que nous avons prise au 18 fructidor. Ici la haine que cette journée inspire n'a pas même pu se déguiser; on la reconnaît jusque dans cette qualification odieuse

i. On n'imaginera pas sans doute que j'applaudis ici au partage de la Pologne. L'anéantissement de son existence politique n'a affligé personne plus que moi. Je suis loin aussi de vouloir jeter la moindre défaveur sur cet esprit de liberté et d'indépendance républicaine, qui dans cette intéressante et malheureuse contrée animait chacun de ceux qui étaient membres du corps politique. Je n'entends faire allusion dans ce passage qu'aux vices de la constitution polonaise, constitution qui réduisait, de droit, la plus grande partie de la nation en servitude, et plaçait l'autre, de fait, sous l'empire de la violence et non sous celui des lois, au lieu de lui assurer l'expression et l'exécution réelles de sa volonté; constitution enfin qui, en proclamant sans cesse la liberté, en étouffait presque toujours la voix au sein du tumulte des armes, et ne la présentait que sous l'image de la confusion et de l'anarchie féodale. (Note de l'auteur.)

qui nous fut prodiguée alors, et qui est positivement la même dont on se sert aujourd'liui pour nous proscrire, toute ridicule qu'elle est, puisque ces terribles triumvirs n'étaient que deux dans les premiers jours de messidor, et que tout à coup, sans aucun intermédiaire, ils se sont trouvés quatre. Mais on sentait que c'est une puissance souvent irrésistible en révolution que celle des mots. Les idées de triumvirat et d'arrêt de mort sont inséparables; il n'en a pas fallu davantage pour accréditer cette épouvantable dénomination. C'est ainsi qu'après le 31 mai, lorsque les noms de girondin ou de fédéraliste étaient prononcés contre un' membre de la Convention nationale, il devenait, par cela même, un monstre digne du dernier supplice, et n'obtenait pour toute réponse à sa justification que ces mots terribles : // se défendra au tribunal révolutionnaire. Temps affreux, vous ne reviendrez plus ! Le Corps législatif ne souffrira pas qu'on commence par nous le rétablissement d'un règne aussi honteux et aussi funeste. Vainement on continuera de faire entendre les clameurs que l'esprit de faction et de vengeance élève toujours contre les hommes déchus tout à coup d'un grand pouvoir : comment, en effet, représentants du peuple, qualifier autrement cette foule d'adresses dont on vous inonde chaque jour, pour vous demander nos têtes?

Eh quoi ! vous ferais-je l'injure de me croire obligé de répondre à l'argument qu'on affecte de tirer de leur nombre et de leur accord? Non, non, vous le savez assez : dans les troubles politiques, une acclamation ne prouve ni un fait, ni la véritable opinion publique. Tant d'hommes justement célèbres, dont les amis de la république et ceux des lumières pleurent aujourd'hui la perte, furent-ils voués à la mort par le peuple français, parce qu'une intrigue abominable éleva de toutes parts contre eux ces cris de proscription ? Que de gens séduits ou épouvantés contribuèrent alors à les perdre, qui se reprochent secrètement aujourd'hui la part qu'ils prirent à leur ruine et feraient plus d'un sacrifice pour les rappeler à la vie et se délivrer de leurs regrets et de leurs remords ! Cet effet ordinaire de la

PIÈGES JUSTIFICATIVES \n

fureur de parti ne se remarque pas seulement dans notre révolution ; chaque page de l'histoire offre de semblables exemples et personne n'ignore qu'ils se renouvelleront chaque fois qu'une faction y croira trouver des moyens de vengeance ou de succès. Si quelqu'un pouvait douter que ces actes d'une exagération aussi ridicule qu'atroce ne sont que le fruit de l'intrigue et le produit de quelque conciliabule, l'identité des faits, des demandes, du style, des phrases et des mots en offrirait une preuve irrésistible. Comment est-il possible en effet que dans tous les coins de la république, même les plus reculés et les plus obscurs, on ait eu tout à coup la preuve de prétendus crimes dont on ne se doutait pas même dix jours auparavant, et surtout qu'on se soit entendu partout pour se répéter, pour ainsi dire, mot à mot? La même voix, je le redis encore, les a dictées, ces adresses, et cette voix a été répondue par l'amour de la vengeance chez quelques-uns, et par la terreur chez presque tous.

Enfin, elle est terminée la plus pénible tâche dont ma carrière politique m'ait encore fait une nécessité, et j'ai la satisfaction de l'avoir remplie d'une manière victorieuse et de m'être constamment renfermé dans les bornes que mes devoirs d'homme public et ma délicatesse m'ont engagé à me prescrire à moi-même. Aussi longtemps que ma conscience me le permettra, j'omettrai des considérations et des détails qui pourraient engendrer de nouveaux débats et accroître le danger de la république; mais s'il venait un moment où la perfidie croirait avoir dans la plus injuste condamnation la certitude de triompher, à coup sûr et à jamais, de l'innocence et de la vérité, je le déclare, ce danger de la patrie serait à mes yeux le plus imminent de tous et j'achèverais leur défense.

En butte depuis mon entrée dans les affaires aux haines de tous les partis, coupable d'irréligion selon les uns et de fanatisme selon les autres ; terroriste aux yeux des amis du prétendant et royaliste selon les héritiers de Babeuf ; encourant tour à tour la proscription de Robespierre et les menaces des sicaires d'un autre parti, l'habitude du dan-

ger m'a donné celle de l'abnégation de moi-même. Si je me décide à dire un mot de moi en terminant cet écrit, c'est que j'ai la noble confiance de croire que ma cause est aussi celle de la liberté. Quel que soit le sort qui m'attend, il est de mon devoir d'ôter aux ennemis du système républicain un prétexte de publier, et à ses amis de penser que tous ceux qui ont occupé de grandes places dans la république n'ont été que des fripons et des traîtres, qui avaient usurpé le masque et la réputation d'hommes de bien.

La source de tous les crimes des hommes publics est dans l'ambition ou dans la cupidité : jamais je ne fus possédé ni même atteint par une de ces passions. Entré contre mon gré dans les affaires publiques dès l'origine de la révolution, reporté malgré moi dans la représentation nationale, -chargé comme par violence d'un emploi éminent, diamétralement contraire à mes goûts et à mes habitudes, je n'ai obéi que par dévouement soit au vœu de mes concitoyens et à celui du Corps législatif, soit au sort qui m'a maintenu durant plus de trois années dans un poste dont m'éloignaient mes continuels désirs. Tant que j'ai été membre du Directoire, je n'ai permis l'accès auprès de moi ni aux intrigants, ni aux prôneurs, ni à cette foule d'êtres actifs et insinuants qui donnent à un homme public la consistance d'un chef de parti. Je rentre dans la vie privée tel que j'en étais sorti, avec les mêmes amis et bientôt enveloppé dans la même obscurité. Si ce sont là les signes auxquels on reconnaît un ambitieux, en quoi consiste donc la modération ?

Le désir des richesses n'a pas eu plus de prise sur moi. Quoique j'aie joui pendant trois ans et demi d'un traitement considérable, je sors de place sans argent, ayant fait deux acquisitions médiocres dans le canton que j'habite, et dont une est plus onéreuse que profitable. Le reste a été consommé dans l'intérieur de mon ménage, où, sans sortir de la modestie républicaine, et en conservant la vie intérieure et purement domestique à laquelle j'étais accoutumé, j'ai cru devoir tenir un état conforme à la place que j'occupais.

Je n'ai donc point volé ; car où serait le produit de mes vols? Ceux qui m'ont pratiqué ne me connaissent point de goût dispendieux et savent que je suis incapable de ces dépenses secrètes et honteuses qui n'absorbent que trop souvent les revenus qui devraient servir au bien-être commun de la fam:lle.

Je ne suis pas non plus un assassin. On n'assassire que par intérêt ou par esprit dé vengeance , et ceux de qui j'aurais eu à me plaindre, ceux qui m'avaient persécuté et frappé de la manière la plus sanglante savent combien peu je suis vindicatif.

Enfin, je ne puis être soupçonné de trahison. Quel fruit en retirerais-je, si je ne suis ni ambitieux ni cupid3 ? On n'abandonne pas sans de puissants motifs la voie de l'honneur et de la probité pour se précipiter dans le dernier degré de l'avilissement et du crime : or, ne sait-on pas que je suis vis-à-vis des coalisés dans une position telle, qu'en me supposant le plus lâche des hommes je n'aurais aucune composition à en espérer ? M'est-il échappé d'ailleurs des preuves de démence capables de faire penser que je croirais à leur promesse? Non, non, ces prétendus arrangements n'aveuglent que les ambitieux, et grâce au ciel je ne le suis pas. Non, non, ni mon intérêt ni, mieux que cela, mon caractère, ne me permettront jamais de trahir ma patrie. Le genre même de prétention qu'on m'a bien gratuitement attribué serait encore un argument en ma faveur : comment m'accuser tout à la fois de m'être fait le chef d'une secte essentiellement différente du culte catholique et de livrer l'Italie aux puissances qui veulent y relever le trône du catholicisme ?

Enfin, parlerai-je de ma conduite et de mes opinions connues en ce qui concerne la Hollande, la Suisse et l'Italie? Invoquerai-je le témoignage des ministres de ces républiques et celui de tous ceux avec qui les affaires de ces contrées m'ont mis en rapport? diront-ils que je leur ai tenu un langage qui sentît la dissimulation, et m'accuseront-ils de tiédeur quand il s'est agi d'établir chez eux la liberté et le bonheur? Ahl la calomnie peut me perdre,

mais elle ne m'avilira pas ! Absous ou proscrit, je conserverai l'estime des hommes éclairés et probes. Eussé-je même le malheur de la perdre, je serais consolé de l'injustice des méchants et de l'erreur des hommes de bien, puisqu' après m'être jugé avec la dernière sévérité, je me trouverai toujours en paix avec moi-même.)

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