‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 31 sur 81 · SUR LA NÉGOC[ATION ENTRE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

SUR LA NÉGOC[ATION ENTRE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS

L'état présent de nos relations politiques avec les États- Unis demande l'attention la plus particulière du Directoire exécutif.

Le Congrès vient de rouvrir ses séances; le discours que le président y a prononcé n'est point de lui ; ce n'est ni son style, ni sa pensée, ni ses vues. Il a eu la main forcée par le conseil extraordinaire qu'il avait convoqué à Philadelphie. Moins passionnés, ou plus prudents que M. Adams, les membres les plus influents de ce conseil ont été alarmés des mécontentements qu'ont excités dans presque toutes les parties de l'Union, et particulièrement dans le sud et l'ouesl, les opérations de la dernière session : les Sédition et Allen Bills, Vlnlercourse act, l'impôt direct sur les terres, Tacte du timbre, la levée d'une armée permanente, le projet avoué d'une guerre aussi impolitique qu'injuste et enfin la crainte d'un traité offensif et défensif avec l'Angleterre, tous ces objets avaient déjà mis en fermentation la saine partie du peuple américain, et cette fermentation s'est accrue encore par le désaveu authentique du gouvernement français des projets hostiles qu'on lui avait supposés.

Il était donc urgent pour l'autorité fédérale, d'un côté de calmer les esprits, et, de l'autre, de mettre un frein à l'impétuosité inconsidérée de M. Adams ; c'est dans ce double objet qu'on lui a fait prendre, par son discours, l'engag^^ment solennel de renouer les négociations avec la France.

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Cette déclaration pacifique, à laquelle le président a résisté assez longtemps, est due aux efforts réunis des généraux Washington et Hamilton, qui voient mieux que lui, et qui peut-être aussi ont leurs projets particuliers.

Ces deux personnages paraissent être les chefs d'un troisième parti qui se forme, et qucTles circonstances peuvent rendre très-puissant, si, comme on cherche à le persuader, il a pour base l'indépendance des États-Unis, dégagée de toute influence et de toutes connections étrangères , et le maintien intégral de la constitution. C'est au temps seul qu'il appartient de dévoiler leurs véritables vues; quoi qu'il en soit, il semblerait qu'ils n'ont pas approuvé les traits de virulence qui ont échappé au président dans ses répliques aux discours de la chambre des représentants et du sénat; car ils ont brusquement quitté l'un et l'autre Philadelphie le jour même; ces' discours, ces réponses et ces répliques sont envoyés au ministre des relations extérieures.

Il résulte du discours du président et de ses répliques aux deux chambres deux points essentiels; l'un est l'assurance formelle de bien recevoir « tout ministre qui pourrait lui être envoyé de France; l'autre, sa détermination de ne pas envoyer de nouveaux agents de paix, sans avoir une certitude préalable qu'ils seront également bien reçus par le gouvernement français. »

L'objet de cette déclaration est évidemment de nous forcer à prendre l'initiative de la négociation, et de se prévaloir au besoin, soit de notre refus, soit de notre inaction.

Hésiter à se saisir de cette initiative, ce serait servir le système fédéral, ce serait détruire tout le bien qu'a produit ici la conduite magnanime du Directoire; M. Adams est engagé : ne lui laissons ni le temps ni le prétexte de revenir sur ses pas.

L'utilité et l'urgence d'entamer la négociation étant reconnues, la première idée qui s'offre, c'est l'envoi ici d'un ministre plénipotentiaire au nom de la république, et le docleur Logan nous a donné cette mesure comme déjà arrêtée; il a été même jusqu'à nommer quatre des candidats qu'on désignait à Paris avant son départ.

Les nouveaux témoignages de confiance dont le Directoire vient de m'honorer m'imposent le devoir de lui offrir •quelques réflexions à ce sujet; en les traçant, j'écarterai toute affection, toute considération particulières, parce que je suis convaincu qu'on doit la pure vérité à ceux qui gouvernent.

Une démarche aussi éclatante que renvoi d'un ambassadeur en Amérique ne peut dans les circonstances que compromettre l'honneur et l'intérêt de la république ; le parti dominant ici y verra moins un gage de paix qu'un triomphe obtenu par M. Adams sur les chefs de la grande nation, et ce parti n'en deviendra que plus insolent et plus intraitable. Cette conséquence n'aura pas besoin d'autre démonstration, pour qui connaît et l'orgueil et le caractère américain.

De plus, ce serait ouvrir un champ vaste et facile à l'intrigue anglaise; déjà maîtresse du terrain, elle porterait des coups assurés à la négociation et au négociateur. Il faut donc changer la scène de l'action.

La nature des pouvoirs et des instructions à donner au négociateur offrirait d'autres inconvénients.

Des pouvoirs limités deviendraient bientôt insuffisants par la hauteur des prétentions du gouvernement fédéral ; déjà M. le secrétaire d'État fait monter à plus de vingt millions de dollars les seuls dommages causés par nos corsaires au commerce des États-Unis.

A peine donc la négociation serait-elle ouverte qu'il faudrait, ou la rompre, ou la suspendre, pour avoir de France une ampliation de pouvoirs ; et dès lors que d'incertitudes, que de lenteurs, que d'intrigues!

Des 2^ouvoirs illimilés pourraient parer à ces inconvénients; mais les circonstances ne sont pas assez impérieuses, assez urgentes, pour nécessiter cette mesure extrême. L'état de nos affaires en Amérique est trop peu connu en France, et ici trop variable, pour que la sagesse du Directoire lui permelte de placer une confiance aussi absolue dans un envoyé, quels que soient ses talents et ses vertus. Je dirai plus : notre intérêt est de temporiser, et de ne faire justement que

ce qu'il faut pour prévenir une connexion trop intime avec l'Angleterre. Le temps est quelquefois un puissant négociateur : osons lui confier nos intérêts dans ce moment. Cette idée demande quelques développements.

Les États-Unis ne sont pas aussi unis de fait que les fédéralistes s'efforcent de le persuader. L'observateur attentif y voit plusieurs germes de division, qui vont toujours croissant, et qui rongent insensiblement le lien fédéral, malgré tous les efforts de l'autorité présidentielle pour le renforcer.

Depuis longtemps deux partis divisent les citoyens; l'un républicain et l'autre fédéral , ou , pour mieux dire, anglais.

Le prem.ier, quoique le plus pauvre, est le plus puissant par le nombre et la force réelle ; son influence à la prochaine législature balancera au moins celle du second; celui-ci, sous les livrées fédérales, et la direction de M. Adams, marche droit à une monarchie limitée, à l'instar de celle d'Angleterre; mais il n'a pour appui qu'une puissance factice, ses richesses et la perversité des chefs du gouvernement. Chez un peuple agriculteur et flegmatique tel que les Américains, cette puissance ne peut être de longue durée; sa chute est marquée au moment où le peuple reviendra des illusions dont on l'a enivré à l'occasion de la France, et c'est peut-être à cette crainte qu'est due la formation du troisième parti dont j'ai déjà parlé; c'est un secours qu'on ménage d'avance au fédéralisme, dont on prévoit le naufrage.

Un danger plus imminent encore menace l'Union américaine et peut lui porter un coup mortel.

L'État de Kentucky vient de déclarer, par l'organe de sa législature et de son exécutif, fqu'il considère comme nuls et inconstitutionnels plusieurs actes passés à la dernière session du Congrès, tels que les Sédition et Alien Bills, et le pouvoir délégué au président de lever des troupes et de l'argent. Il charge ses députés au Congrès de demander le rappel do ces lois désastreuses, et invite les autres États à suivre son exemple. Les résolutions des États de Virginie,

piègl:s justificatives. iso

du Tennessee et de la Caroline du Sud paraissent, d'après les dernières nouvelles, devoir être de la même force; une partie de l'iîltat de Pensylvanie, quoique dans des termes moins violents, a pris un arrêté semblable quant au fond et aux principes, et le docteur Logan, que le président avait voulu faire arrêter comme cpupable de haute trahison pour avoir été porter des paroles de paix en France, vient d'être élu membre de la chambre des représentants pour ce même État, par la ville et comté de Philadelphie, à une très-grande majorité.

Enfin, l'État de New-York, l'un des plus importants de l'Union, n'est pas exempt de fermentation. Les liberty pôles élevés dans les comtés d'Ulsier et de Montgomery, etc., dont j'ai parlé au ministre des relations extérieures dans mon numéro 38, subsistent toujours et même se multiplient : Long island vient d'en voir élever sur ses rivages; un journal de New-York du 3 du courant invite tous les bons citoyens de cette ville à s'assembler pour délibérer sur les Sédition et Alien Bills, et Ton m'assure qu'il sera question à cette assemblée d'objets plus importants encore. Le courage de la liberté paraît renaître dans tous les cœurs.

Cette levée de boucliers place le gouvernement fédéral dans une position très-critique; car les lois qu'on attaque sont plutôt son ouvrage que celui du Congrès.

S'il les défend, son autorité et celle du Congrès seront méconnues dans le ressort des États qui les ont déjà proscrites, et leur coalition les mettra en posture de braver le reste de l'Union. S'il les abandonne, voilà désormais le gouvernement et le Congrès soumis à la censure de chaque État en particulier, qui pourra à son gré déclarer provisoirement que telle ou telle loi de la législature générale lui déplaît et n'est pas obligatoire pour lui; leur résistance, il est vrai, dans ce moment est autorisée par la loi, mais bientôt ne mettront-ils pas leurs passions ou leurs intérêts à sa place? Pour qui connaît la marche du cœur humain cette hypothèse n'est pas hasardée.

Quelque alternative que choisisse le gouvernement sidéral, le résultat ne peut être que fatal au lien déjà trop

faible qui unit les seize républiques d'Amérique; la puissance de cet être purement moral reposait uniquement sur l'opinion. L'impétueux John Adams vient de détruire le prestige et de faire consacrer par le fait l'indépendance individuelle de chaque État : les suites de cette imprudence sont faciles à calculer.

Tel est l'état intérieur de l'Amérique. La crainte d'une invasion, l'orgueil national humilié dans la personne de ses envoyés, avaient porté tous les partis à ajourner leurs différends et à se rallier autour du gouvernement; mais ces impressions s'affaiblissent et chacun retourne à ses premiers drapeaux. Il ne faut pas cependant s'attendre à une secousse ou à une lutte subites; on met ici son adresse à savoir temporiser; c'est là la grande tactique du pays.

Un ministre français, jeté tout à coup au milieu de ce foyer de discorde, serait très à plaindre. Eût-il toute l'austérité de Caton ou la souplesse de Machiavel, il serait difficile qu'il ne devînt bientôt la dupe des uns et l'objet des soupçons et des sarcasmes des autres, de ceux dont il n'aurait pas voulu épouser les passions. Le président ne manquerait pas de se saisir de cette défaveur populaire pour faire manquer la négociation, peut-être même pour persuader au peuple américain que le véritable but de l'ambassade française n'était que d'organiser ici une révolution : le parti qu'il a su tirer de la ridicule correspondance de Pinckney et Marshall prouve assez son savoir-faire en pareille matière.

Les conséquences d'une négociation manquée, quant à l'honneur et à l'intérêt national, n'ont pas besoin d'être développées.

J'ai considéré jusqu'ici la question, abstraction faite des individus sur lesquels pourrait tomber le choix du Directoire. Ici s'offrent de nouveaux dangers pour la négociation. Des quatre candidats nommés par le docteur Logan, il n'en est aucun contre lequel l'opinion publique ne se soit prononcée aussitôt. Je n'entends pas attaquer la moralité de tous; il en est parmi eux que j'estime et que j'aime, mais les opinions qu'ils ont professées en Amérique, les liaisons

ou les discussions qu'ils y ont eues, enfin la conduite politique qu'ils y ont tenue, les ont classés parmi les différents partis qui divisent l'Union, et en voilà assez pour écarter dYnix cette confiance génér.ile si nécessaire à un négociateur, dans des circonstances aussi difiiciles. J'ajouterai même que deux d'entre eux, Laforêt et Hauteval, y ont laissé une réputation d'aristocratie si prononcée, que tout le parti républicain les a signalés comme complices de l'intrigue ourdie à Paris dans la vue secrète de servir le parti du président, d'avilir le Directoire et de faire manquer la négociation, tandis qu'ostensiblement ils s'en montraient les apôtres. Il m'en coûte de mettre au jour cette triste vérité; mais dans le poste où m'a placé la confiance nationale , je dois avoir le courage de la dire , lorsque mon silence pourrait compromettre la chose publique.

Les personnages qui ont figuré ici dans les affaires publiques seraient donc les moins propres à employer; car aux préjugés qu'ils y ont laissés contre eux il faut joindre ceux qu'ils en ont emportés eux-mêmes, préjugés que les changements opérés sur la scène politique depuis leur départ pourraient transformer en une source d'erreurs.

Un homme nouveau serait peut-être préférable sous certains rapports, si l'on n'avait à craindre son défaut de connaissance dos personnes et des localités, qui le livrerait sans défense à des intrigants, toujours alertes, ici comme en France, à se presser autour des gens en place.

La force des circonstances exige donc que le Directoire n'envoie point ici de négociateur, mais qu'il appelle la négociation à Paris.

Pour arriver à ce but d'une manière sure et honorable, éviter des avances trop marquées, et cependant donner aux États-Unis des preuves non équivoques de la sincérité de nos dispositions pacifiques, le seul moyen qui se présente c'est celui que l'Espagne a employé avec succès, il y a huit ans, dans des circonstances à peu près semblables. C'est d'envoyer au consul général sortant et au consul général entrant, qui tous les deux paraissent jouir de la confiance du Directoire, des pouvoirs à l'effet de renouveler

au gouvernement fédéral les offres de reprendre la négocialion, d'en régler avec lui tous les préliminaires, tant en la forme qu'au fond, le tout sans éclat et avec la simple qualité de commissaires ad hoc.

Les points qu'ils pourraient provisoirement régler avec le président seraient :

1" Le rétablissement des relations commerciales et certaines modifications à VAtien Bill, ces deux mesures étant aussi urgentes pour r,os colonies qu'utiles au commerce américain ;

2° La fixation de règles à l'effet de constater la neutralité des bâtiments américains et de leurs cargaisons;

3" Quelques modifications à la loi relative aux marchandises anglaises trouvées à bord des navires américains, sur quoi l'on pourrait prendre à peu près pour règle la proclamation du roi d'Angleterre su l'exportation par les Américains de marchandises provenant des colonies des puissances de l'Europe;

/j° Des mesures pour assurer l'exécution stricte, sur toutes les mers, de l'arrêté du Directoire exécutif sur la répression des abus de la course;

5" Enfin le rétablissement provisoire des consuls ou agents français dans les États-Unis sur le pied de la nation la plus favorisée.

Le surplus des différends serait renvoyé au traité définitif.

A la faveur de ces préliminaires on gagnerait du temps, et c'est là, je le répète, que doit tendre dans ce moment toute notre politique. Nos relations commerciales sous le pavillon américain se rétabliraient; les passions et les haines qu'on a excitées contre nous s'amortiraient; nos deux commissaires pourraient peut-être jusqu'à un certain point influencer le choix de nouveaux envoyés américains; le poids des impôts et des autres charges d'un !• tat en guerre aurait ramené le peuple à des sentiments mieux raisonnés ; enfin les différents partis se seraient ou rapprochés ou désunis davantage, et alors, mettant à profit l'un ou l'autre de ces événements, on serait à même de donner à la négo-

ciation des bases bien plus solides que celles que lui offrirait ici l'état actuel des choses.

Je terminerai cette note en observant qu'elle est le résultat de plusieurs conférences avec le citoyen L'Étombe, que je suis appelé par le Directoire à remplacer anssiiôt que les circonstances le permettront, et qu'il a été convenu entre nous qu'il en écrirait au citoyen directeur Merlin, dont il a l'avantage d*être particulièrement connu , et moi , aux citoyens directeurs Larevellière-Lépeaux et Treilhard, qui veulent bien m'accorder leur estime et leur amitié.

Le citoyen Bournonville en sera le porteur, et d'après les preuves de zèle, d'intelligence et de patriotisme qu'il a données dans ce pays, pendant un séjour de trois ans, en qualité de secrétaire de légation, et celles qu'il donne aujourd'hui en traversant les mers dans une saison aussi orageuse, nous croyons juste et utile, si notre projet est agréé, de le proposer pour secrétaire de la commission ; la connaissance qu'il a du pays et de sa langue le rend plus propre que tout autre à remplir ces fonctions.

J.-A.-3. Ro/iER.

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