MINISTRE DE S. M. LE ROI DE SARDAIGNE
SUIVIE d'une lettre du baron d'awerveck a m...
GODVERKEUR DE TURIN
(Extrait de VAmi des Lois, du 14 nivôse an vu.)
On y trouvera la preuve que le Directoire exécutif s'obstinait à vouloir la paix, et que pour cela même les cabinets de l'Europe ne la voulaient pas, qu'ils poussaient les factieux de la France et des nouvelles républiques à toute sorte d'exagérations, pour empêcher ces nouveaux gouvernements de se consolider, malgré tous les efforts du gouvernement français pour atteindre ce but. On verra comment ils agissaient principalement dans la Cisalpine, et que la conduite de Brune et de tous ses courtisans, de tous S3S acolytes, remplissait parfaitement l'objet des coalisés. On jugera à quel point sont fondés ces reproches faits au gouvernement français d'alors de ne vouloir pas la paix, de désorganiser la Cisalpine, d'y violer la souveraineté des peuples pour les livrer à leurs anciens maître:, etc.
{Note préliminaire de Vauteur des Mémoires.)
Le prince PignalelU au comte Prioca, ministre de Sa Majesté le roi de Sardaigne.
Naples, '2 octobre 1798.
La Providence est fatiguée de favoriser le crime, et la cause des rois ne sera plus flétrie par les rigueurs de la bizarre fortune. La bataille d'Aboukir doit être le signal du réveil énergique de l'Europe, et la nation anglaise jouit d'une gloire à laquelle auraient pu aspirer certaines puissances, si l'intérêt particulier n'avait pas prévalu sur l'intérêt général du continent. Nous pouvons dire que sir George Nelson^ a dissipé ce charme, qui semblait avoir subjugué tous les peuples; il semble que même, en vous écrivant, j'entends ce murmure léger qui circule sur tous les points de l'Europe, pour apprendre à chacun qu'avec de la prudence et du courage il peut contribuer à la ruine de ce gouvernement régicide, le fléau des rois et l'oppresseur des peuples.
Je vous répéterai, monsieur le comte, ce que sir G. Nelson a dit lui-même au roi mon maître, lorsque Sa Majesté daigna descendre à bord de l'amiral anglais : « Sire , un gouvernement révolutionnaire est un torrent grossi pour ainsi dire de tous les crimes de l'audace ; mais lorsqu'il trouve une digue dans son débordement, ses eaux stagnantes se dessèchent dans les immenses prairies qu'il a couvertes par ses inondations, et retiré bientôt dans son ancien lit, il n'est plus qu'un faible ruisseau comme il était avant. » Oui, monsieur le comte, vous pouvez être convaincu que la nation française a fini son rôle chevaleresque, que la chute éclatante de sa puissance maritime doit nécessairement entraîner sa décadence continentale. L'Anglais nous donne un exemple auquel doivent se rallier tous les gouvernements; il vient de frapper les pieds d'argile de ce colosse, et le colosse est ébranlé.
1. Le prénom que les biographies donnent à Nelson est Horace, et non George. (0. L. L.)
Vous pouvez assurer Sa Majesté sarde que les nouvelles les plus heureuses viennent de nous arriver de Berlin. Je ne vous apprendrai pas cependant que cette cour accède à la coalition; l'influence française y domine toujours, et l'incertitude du cabinet de Berlin paraît se communiquer à celui de Vienne; mais de grands événements décideront peut-être ces deux puissances, et ces événements décisifs s'élaborent, en quelque sorte, dans le vaste génie du prince Repnin. Je n'ai pas besoin de vous observer que derrière Repnin nous devons apercevoir le puissant empire des Russies, la Porte ottomane et toutes les forces de la Grande-Bretagne. L'ambassadeur russe mande à M. le chevalier Acton qu'il ne peut rien sur l'esprit de Frédéric, qu'il renonce même au projet d'arracher la cour de Vienne à son système d'une timide temporisation, mais que si Naplcs se déclare, et si, dans le Piémont, vous continuez à creuser, dans le silence d'une prudente circonspection, le tombeau des Français, alors il répond d'une grande révolution dans le système de l'Europe, et qu'une fois la campagne commencée, elle ne se terminera pas sans amener des changements auxquels on est loin de s'attendre.
A la réception de ces dépêches, il s'est tenu un conseil secret dans le cabinet aux livres de la reine. Le chevalier Acton a développé avec celte dialectique éloquente que ses ennemis privés admirent même en lui, toutes les chances qui semblaient assurer le succès de la coalition; il a fait valoir la triple alliance du Nord comme nous protégeant par une masse de forces qui peut nous faire hasarder l'offensive avec la plus entière sécurité. Brûlons une seule amorce, a-t-il souvent répété, le congrès de Rastadt est aussitôt dissous, les armées impériales d'Italie et d'Allemagne s'ébranlent ; si la Prusse reste neutre, au moins fera-t-elle chèrement payer à la France sa neutralité. C'est sur la position militaire des républicains dans la Lombardie, l'État ecclésiastique et le Piémont, que le ministre se confie avec la plus entière assurance pour le succès décisif de cette campagne.
Je crois remplir les intentions du roi mon maître en
vous assurant, monsieur le comte, que la délivrance de l'Italie tient, en ce moment, à l'intérêt que Sa Majesté sarde voudra prendre pour la cause de ses amis communs. Notre contrée peut devenir encore le tombeau de la nation française, si les Piémontais courageux, au milieu des fers pesants dont le peuple régicide les accable, conspirent dans le silence de la servitude la mort de leurs tyrans.
Nous savons ici que des membres du conseil du roi votre maître, circonspects jusqu'à la timidité, reculent d'horreur à la seule idée de parjures et d'assassinats, comme si le traité d'alliance qui lie Sa Majesté sarde au gouvernement français pouvait être un litre politique que l'on doive respecter. La force oppressive du vainqueur ne l'a-t-elle pas dicté? Ne l'avez-vous pas accepté pour plier sous la dure nécessité des plus malheureuses circonstances? Mais de tels traités sont des injures dont on se venge en les violant à la première occasion favorable qui se présente. Comment, en présence d'un roi prisonnier dans sa capitale, environné de baïonnettes ennemies, peut-on appeler assassinat le massacre partiel de vos tyrans! La faiblesse n'a donc pas de ressources légitimes contre la force oppressive ? Parce que Tennemi entrelace vos chaînes des anneaux d'une paix flétrissante, est-ce un crime que de l'en écraser? D'après l'axiome des républicains, le baiser fraternel qu'un tyran veut bien recevoir de nous doit être un coup mortel qu'on dirige contre son sein ; et pour parler à la française, Brutus poignarda César qui l'embrassait en l'appelant son fils.
Oui, monsieur le comte, Sa Majesté sarde, sans armées, sans places fortes, se trouvant même environnée de bataillons républicains, peut encore aspirer à la gloire de sauver l'Italie.
Les troupes françaises sont éparses dans le Piémont sous la foi des traités; il faut exalter le patriotisme piémontais jusqu'au sentiment du plus effervescent enthousiasme, et que chaque habitant aspire ainsi à l'honneur d'étendre à ses pieds un des ennemis de son pays. Ces massacres partiels seront plus décisifs pour le Piémont III 43
qu'iinebataillerangée,et jamais la juste postérité ne flétrira du nom d'assassinats ces actes énergiques de tout un peuple qui marche, sur les cadavres de ses oppresseurs , à la conquête de sa liberté. J'espère, monsieur le comte, que vous ferez valoir ces considérations puissantes dans le conseil de Sa Majesté sarde, et qu'elles ne trouveront pas d'opposition dans une cour si cruellement victimée par les républicains, et que les puissances coalisées prennent sous leur protection spéciale.
Croyez, monsieur le comte, que je suis avec les sentiments de, etc.
Extrait d'une lettre da même au même,
(Cette lettre est jointe à la précédente.)
Naples, le 4 octobre 1V98.
J'avais fini ma lettre, lorsque l'arrivée de Berlin de M. le baron d'Awerveck, agent secret de Sa Majesté britannique, m'a fait retarder le départ de mon courrier, pour vous mander des détails du plus grand intérêt.
M. le baron d'Awervek, le diplomate le plus actif du continent, qui semble se multiplier partout où il peut servir les intérêts de cette cause qui devrait réunir tous les princes de l'Europe contre la France, après avoir été à Carlsruhe, comme vous l'avez su, pour entrer en pourpar- 1er avec M. le comte de Metternich, est parli pour Berlin, combiner avec le prince Repnin les ressorts qui doivent rattacher à la coalition toutes les puissances intéressées. 11 arrive en ce moment, et l'entretien que je viens d'avoir :^. avec lui me fait insister auprès de vous sur la grande importance des observations que j'ai pris la liberté de vous soumettre.
Le baron doit écrire à M. N*** (cet émigré niçard, gouverneur de Turin, dont j'ai oublié le nom) en l'invitant à vous
communiquer sa lettre. Vous verrez, monsieur le comte, que la fortune cessera de nous être rebelle, si nous avons le courage de la violenter. Le génie du prince Repnin, secondant les vastes conceptions du cabinet de Saint-James, se dispose à convertir en lugubres cyprès les lauriers dont les républicains ont couvert l'Ilalie : nos braves Napolitain?,' commandés par le général Mack , sonneront les premiers le tocsin de mort contre l'ennemi commun , et du sommet du Capitole nous annoncerons à l'Italie, nous annoncerons à l'Europe que l'heure du réveil est sonnée : alors, infortunés Piémontais, agitez les chaînes que vous êtes contraints de porter, pour en frapper vos oppresseurs.
La Ligurieet la Cisalpine, qui paraissent en ce moment des remparts politiques érigés pour la défense de la France et l'asservissement de l'Italie, vont devenir un volcan qui dévorera leurs protecteurs ; les furies démagogiques sont déjà lancées -dans le sein de ces républiques éphémères ; les esprits y sont exaspérés; la force militaire est devenue le soutien de la turbulence factieuse; son état politique, chaque jour, y prend une forme nouvelle, et le général français vient, de son autorité privée, y détruire l'ouvrage de son gouvernement^ annulant ses choix, replaçant ceux qu'il avait destitués. Vous devez savoir, monsieur le comte, combien une telle confusion nous est utile, et combien il nous importe de saisir cet heureux à-propos en offrant des vengeurs à tous ces mécontents, que tant d'actes arbitraires ont du multiplier.
Je prends donc la liberté de recommander à votre attention particulière la lettre que vous communiquera M. N (l'émigré niçard, dont j'ai oublié le nom).
Je suis avec la plus haute considération, etc.
Le baron d'Awerveck * à M gouverneur de Turin.
Naples, le G octobre 1798.
Je suis arrivé depuis deux jours de Berlin ; M. le prince Pignatelli a dû mander dernièrement au comte Prioca l'heureux résultat des négociations. Malgré l'opiniâtre neutralité de la Prusse, et les tâtonnements timides du cabinet de Vienne, le prince Repnin saura soutenir, par des alliés puissants, tous les princes qui voudront délivrer l'Europe de l'influence française, et le gouvernement britannique, unissant ses efforts à ceux de la Russie, aura la gloire de pacifier le continent, puisque certaines puissances, s'isolant par des traités particuliers, paraissent voir avec une apathique insouciance l'asservissement du reste de l'Europe. On reprochera peut-être un jour à l'Angleterre son alliance avec l'ancien ennemi des princes chrétiens, et l'intervention qu'elle donne à la Russie dans les affaires du continent ; mais les circonstances eî^traordinaires qui l'environnent nécessitent un développement hardi dans son système politique.
La France est devenue un colosse qui pèse ^ur un côté de la balance : il faut donc créer un contre-poids encore plus puissant qui Tentraîne. 11 faut avouer, monsieur, qu'aucune puissance ne joua jamais un plus beau rôle que celui dont vient de s'emparer en ce moment la Grande- Bretagne : sa gloire nécessairement doit rejaillir sur tous les États qui voudront , non partager ses périls, mais s'associer à ses triomphes. Le Piémont, surtout, doit s'intéresser à sa cause, puisqu'elle lui garantit de lui faire reprendre sa place parmi les puissances continentales, si, alliant la prudente circonspection au courage le plus déterminé, il oppose aux légions françaises qui l'inondent ces attaques
1. Ce baron d'Awerveck, ami familier de Pitt, est le directeur secret de l'espionnage britannique sur le continent. CNote du rédacteur de ÏAmi des lois.)
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partielles auxquelles le peuple, même le plus docile, se trouve excité par le sentiment de l'orgueil national, lorsqu'on a su l'exalter jusqu'au fanatisme.
Sir Sidney, l'ambassadeur de la cour de Londres à Berlin, vient de concerter avec le prince Repnin le coup le plus hardi que la diplomatie moderne pouvait concevoir dans les circonstances actuelles, pour faire violence en quelque sorte à l'indécision de l'Autriche. On fera commencer les hostilités par la cour de Naples : le traité d'alliance offensive et défensive, conclu entre ces deux puissances, autorisera Sa Majesté sicilienne à requérir le contingent autrichien; alors toute l'Europe s'ébranle sur les rives du Bosphore comme sur celles du Danube, sur les bords du Niéfer comme sur ceux du Rhin, pour se précipiter en masse sur le peuple usurpateur; et c'est alors que la Tamise se mêle avec un juste orgueil aux flots de l'Océan , pour porter à toutes les rives européennes le laurier triomphal entrelacé du pacifique olivier.
Peut-être qu'au moment où vous recevrez ma lettre, les hostilités seront commencées, et l'étendard napolitain, conduit à la victoire par le célèbre Mack, flottera sur le sommet du Capitole.
Nous voulons la guerre avec d'autant plus de sécurité, que l'ennemi s'obstine à vouloir la paix : il la mendie même comme la plus insigne faveur. Le Directo're, oubliant son ancienne fierté, semble briser son front d'airain sur les degrés de tous les trônes de l'Europe, pour nous faire illusion sur son agrandissement gigantesque, et sur la faiblesse de ses ressorts domestiques. Il veut ainsi nous donner le ' change sur son impuissance réelle, afin que nous ne voyions dans elle qu'une excessive modération. Mais ce gouvernement ne nous trompera pas sur l'essence qui le constitue; nous savons que l'effervescence révolutionnaire qui semble avoir fait jusqu'ici le principe de sa force est épuisée par ces longs efforts qu'il dirige, depuis si longtemps, contre le repos de l'Europe. Il ne regarde plus la Cisalpine comme un rempart de première ligne qu'il peut opposer à des agressions étrangères ; mais ce pays de nouvelle conquête
l'inquiète par l'effervescence factieuse dont nous alimentons la guerre, et par laquelle nous neutralisons cette espèce de régularité politique qu'il essaye en vain d'organiser.
Déjà les feux de la guerre civile embrasent les provinces brabançonnes; les Grisons tiendront en respect l'Helvétie; la Cisalpine se répand en forfanteries républicaines, mais c*est par sa turbulence démagogique que nous la combattrons. Le prince Repnin m'a dit que toutes les instructions qu'il envoyait aux personnages les plus influents de la Lombardie et qui veulent arracher leur pays au joug de la France tendaient à tuer le républicanisme par ses propres folies, afin d'opposer à l'influence du Directoire les principes mêmes de liberté dont il se constitue l'apôtre universel. Aussi vous n'avez pas dû voir avec étonnement les changements que nous avons provoqués de la fougue hautaine du général français qui commande à Milan; certains dissentiments entre l'ambassadeur Trouvé et lui ne nous avaient pas échappé.
L'agent diplomatique voulait modifier les institutions politiques de la nouvelle république, d'après cet esprit de conciliation dont le Directoire français semble s'être fait un système pour consolider son autorité au milieu même de la tourmente des factions. Le général, par le sentiment d'une rivalité jalouse, s'est environné de tous les éléments révolutionnaires qui se trouvent froissés dans la nouvelle organisation. Les cercles jacobites étaient fermés; son palais est alors devenu le point de ralliement des démagogues les plus exaltés; enfin il a fait intervenir son autorité militaire pour protéger les principes violés , rétablir dans leur intégrité les droits de la souveraineté nationale. Il a donc tout bouleversé pour inoculer, dans toutes les parties de la république Cisalpine, la perfection démagogique. Les premières magistratures ont été renouvellées, et l'ouvrage de l'ambassadeur non-seulement a été annulé, mais encore déclaré, par des placards, attentatoire aux droits politiques de ce souverain en tutelle.
La Ligurie va se ressentir de toutes ces crises convulsives ; les troupes françaises seront disséminées pour pro-
léger ce tripotage politique, et c'est alors que l'Italie pourra se venger de ses oppresseurs : les braves soldats piéiuonlais trouveront ainsi le chemin frayé pour se réunir sous les étendards de la redoutable coalition. Voilà, monsieur, le plan combinJ yàr le vaste génie du prince Repnin, dont vous voyez aujourd'hui les premiers développements. Vous pouvez assurer votre cour que la Grande-Bretagne ne s'allie avec Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, que pour garantir l'existence politique de chaque prince qui se trouve enveloppé par les tourbillons révolutionnaires qui, jusqu'à présent, ont soumis tant de provinces à la France républicaine.
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