‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 33 sur 81 · DE TROUVÉ, DE SAVIOLI, D'AUDOIN ET DE MANGOURIT · texte numérisé non relu

DE TROUVÉ, DE SAVIOLI, D'AUDOIN ET DE MANGOURIT

Détails sur la conduite de la cour de Naples à l'égard de la république française. — Abus du régime militaire en Italie, et particulièrement dans la Cisalpine. — Actes arbitraires, violences et dilapidations des généraux. — Manœuvres des fournisseurs et en particulier de la compagnie Bodin.

Correspondance de Tromé, d'abord secrétaire de légation, puis chargé d'affaires à Naples , et ensiiite ambassadeur à Milan, avec le directeur Larevellière-Lépeaux.

Montebello, près Milan, le 4 prairial an V de la lépublique.

C'est du séjour de la gloire que je vous écris, cher et respectable père*. Je suis à la campagne, avec ma petite famille, auprès du général Bonaparte, qui m'a fait une in-

1. Trouvé, né en 1768, n'avait pas encore trente ans en 1797. Protégé de Larcvellière, et de quinze ans plus jeune que lui, il lui donnait souvent ce titre de père, que des mœurs simples et graves unies à des manières affectueuses lui avaient mérité de la part de plusieurs autres imis de la famille. (O. L. L.)

vilalion trop flatteuse et trop agréable pour y résister, quelque envie que j'aie de me rendre promptement à mon poste. En embrassant en lui la gloire française et républicaine, je me sentais aussi pénétré d'attendrissement que d'admiration. Il habite une vaste maison qui appartient à M. Crivelli ; la vue est immense et se repose sur la chaîne des Alpes dont on aperçoit encore les neiges, tandis qu'on éprouve une chaleur déjà très-brûlante. L'extérieur du général en chef est extrêmement imposant. Quoique affable et gai, tous ses officiers ne l'abordent qu'avec respect, parce qu'il est sévère et ne permet point la familiarité. Il a près de lui son épouse, sa sœur, un jeune frère, et semble un père de famille que tout le monde révère. Il n'a pourtant pas encore vingt-huit ans, si l'on en croit son épouse qui doit le savoir. J'avais, d'après votre témoignage, une hauteidée de sa politique. J'ai reconnu, par sa conversation, combien il est véritablement homme d'état. J'ai particulièrement beaucoup à me louer de son accueil obligeant. Le général Clarke est aussi dans cette maison ; Berlhier y vient dîner presque tous les jours ; ce sont tous trois de grands travailleurs ; l'union la plus intime paraît régner entre tous ces défenseurs de la république; mais Bonaparte s'élève au-dessus d'eux par le génie, par les conceptions grandes et fortes. Il vient d'arriver ici le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples à Vienne. Il est beau pour ce jeune Fabricius de voir ce nouveau Cinéas venir le rechercher jusque dans le lieu où il goûte quelque repos, et abaisser l'orgueil des cours devant la simplicité sublime d'un héros républicain. Bonaparte se délasse souvent en racontant des historiettes qu'il choisit de préférence dans l'histoire et dans le genre sombre. 11 nous a beaucoup parlé de vous, et si vous avez pour lui une grande estime, je puis vous assurer qu'il a pour vous une grande vénération. Il ne se passe point de jour qu'il ne lui vienne des envoyés des puissances, avec lesquels on peut aisément remarquer qu'il soutient parfaitement la dignité de la nation que ses exploits ont tant illustrée. Enfin je cherche dans les annales des peuples tant anciens que modernes des modèles à lui comparer pour les

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talents militaires, politiques, administratifs, et je ne vois pas d'homme qui, même en les réunissant tous au même degré que lui, ait jamais fait autant de grandes choses en si peu de temps ; car on m'a fait observer que dans l'espace d'un an, jour pour jour, il a commencé sa carrière d'Italie et forcé l'empereur à demander la paix. Il lit beaucoup de journaux, il m'en a cité un grand nombre, il en connaît l'esprit et les principes, il en nomme les auteurs, et vous devinez bien dans quels termes il s'explique sur leur compte. 11 m'a dit avoir surpris une correspondance de M. Quirini, ministre de Venise à Paris, dans laquelle ce dernier se vantait à son gouvernement d'avoir corrompu le Censeur des journaux et d'autres.

En passant à Turin, où les instances du citoyen Jacob et l'indisposition de ma femme m'ont fait rester deux jours, j'ai reçu de plusieurs membres du corps diplomatique l'accueil le plus distingué. Je ne puis oublier les égards et les procédés obligeants qu'ont eus pour ma femme et pour moi M. Ulloa, ministre d'Espagne, et M. Quirini, chargé d'affaires de Venise. Ce dernier est parent de celui de Paris, mais comme il a perdu ses droits de noble Vénitien par une mésalliance de son père, il voit avec plaisir un changement dans un gouvernement qui ne lui offrait, dans sa carrière, aucune place plus élevée que celle qu'il occupe à Turin. C'est d'ailleurs un littérateur; il a fait des tragédies. Le citoyen Jacob m'a présenté à M. de la Prioca, ministre de l'intérieur et de l'extérieur, qui m'a reçu avec beaucoup de politesse.

Jusqu'à Milan, je n'ai rien vu de bien étonnant en Italie; je ne la trouve ni plus riche ni plus agréable que nos campagnes. Les plaines du Piémont me paraissent plus riantes que celles de la Lombardie, qui, à son tour, semble l'emporter par la fertilité de son sol. Cette fertilité est assez annoncée par la végétation vigoureuse qui couvre les terres. Mais ce qui (/jstingue particulièrement ce pays, c'est la beauté des pe Jtes villes, des bourgs et des villages. Les rues y sont grandes et bien pavées, les maisons bâties avec beaucoup de soin et de propreté ; aussi toutes ces ha-

bitalions ont-elles un air d'aisance que n'ont pas même la plupart de nos villes importantes.

Le nom français est respecté du moins dans ces contrées; j'y ai vu grand nombre de vrais amis de la liberté, qui m'ont fait aussi un accueil fort obligeant. Arnaud, le poëte tragique, que j'ai retrouvé ici, m'a dit qu'à Turin, en passant dans une rue, il avait entendu un marchand de bonne apparence qui le reconnaissait pour un Français, chanter d'abord à voix basse, puis assez fort: La ixpublique vous appelle. Dans les rues de Milan, au spectacle, on joue l'air Ça ira, lliymne des Marseillais. Je me croyais transporté aux jours de l'enthousiasme des Français de France. Faut-il donc aller en pays étranger pour s'honorer de sa patrie? Leclerc^ me dit que c'est encore bien autre chose en AUemagae.

Salut, respect et dévouement inaltérable.

Trouvé.

Parme, le 10 prairial an v.

Le sort a donc trompé vos désirs! Les patriotes en félicitent la république; et vos amis, en la félicitant aussi, vous plaignent d'être encore exilé dans le pouvoir et les grandeurs -. Votre amour pour votre pays peut seul vous offrir une consolation dans cet exil par l'exercice de toutes les vertus qui vous sont si familières. Pardonnez, j'ai peutêtre trop suivi le mouvement de mon cœur; vous ajouterez à vos bontés pour moi celle d'excuser cette petite digression.

Obligés de recourir au général Bonaparte pour achever notre voyage, nous avons été retenus à Milan plus long-

1. Le général, devenu depuis beau-frère de Bonaparte. (0. L. L.)

2. Allusion au tirage au sort qui venait d'avoir lieu pour la sortie d'un directeur. (0. L. L,)

temps que nous ne le voulions par la difficulté de toucher l'argent qu'il nous a accordé. Nous n'avons pu nous mettre en route qu'hier, et nous sommes arrivés à Parme à dix heures du soir, après avoir voyagé depuis quatre heures du matin, c'est-à-dire que nous avons fait treize postes de ce pays en dix-huit heures, toujours courant la poste, par une chaleur extrêmement incommode, par une poussière plus incommode encore. Le citoyen Bonaparte\ que j'avais vu à Montebello, chez le général son frère, m'avait engagé à des cendre chez lui. J'y ai trouvé le secrétaire, le citoyen Permon, qui nous a très-bien reçus, et qui, aujourd'hui, m'a fait voir la bibliothèque, qui est belle, l'académie de peinture où il y a quelques bons morceaux et plusieurs statues antiques trouvées à Velléia, le dôme ou cathédrale où il y a une coupole peinte par le Corrége, et dont le temps un peu obscur nous a empêchés de voir toute la beauté ; l'imprimerie du fameux BodonL, qui paraît un bon homme et nous a montré des éditions auxquelles rien n'est à comparer. Je me suis aussi présenté avec lui chez M. Ventura, ministre du duc de Parme, qui m'a reçu avec beaucoup de politesse. La ville de Parme est triste comme toutes les villes que nous avons traversées, quoiqu'elles soient toutes supérieurement bâties. Le pays est beau , mais nous n'avons rien vu qui vaille notre chère France; tous les voyageurs que je rencontre sont absolument du même avis.

En arrivant hier soir à Parme, nous avons été obligés d'attendre un moment le citoyen Permon qui était au spectacle. Pendant ce temps un petit Parmesan, qui parle quelques mots de français, cause avec nous, nous rend ou a l'air de nous rendre quelques petits services,comme unhommedo la maison. Le citoyen Permon arrive, nous montons dans l'appartement du résident, le jeune homme nous y suit ; nous entrons dans une chambre à coucher, le jeune homme nous y poursuit; nous nous expliquons comme deux Français qui ont bientôt fait bonne connaissance; le citoyen Permon me donne quelques détails sur les personnages locaux ; au bout d'une

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