‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 40 sur 81 · M. Manfredini · texte numérisé non relu

M. Manfredini

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 25î>

aux membres du Corps le'gislatif et du Directoire de converser avec les ministres ou agents extérieurs, d'intervenir à leurs fêtes et d'accepter leurs invitations. Rien ne me semble plus absurde, plus inutile, plus impolitique, plus injurieux qu'un pareil article; c'est de l'aristocratie vénitienne toute pure. Plusieurs de ces fonctionnaires ont pensé comme moi que du moins il ne pourrait concerner l'ambassadeur de la république mère ; car, leur ai-je dit, si vous me considérez comme étranger dans ce moment, il n'y a pas de raison pour que vous ne me regardiez bientôt comme ennemi. Il serait d'ailleurs assez singulier que le représentant du gouvernement français fût ici vu du même œil que ceux de Naples ou de Vienne.

Mais voici ce qui m' arrive : J'ai pensé que les fonctions civiles m'étant confiées près la république cisalpine, par une conséquence de cette maxime, cédant arma togœ, c'était au général Brune à faire envers moi la première démarche; car je ne crois pas que l'intention du Directoire soit d'avoir un ambassadeur dans la dépendance d'un général. Il est temps que la puissance militaire cesse d'être ici autre chose que le rempart de cette république naissante. Il est temps de relever, de ranimer l'esprit public, l'esprit de la liberté comprimée, éteint pour ainsi dire par les vexations, par les humiliations. Ces idées ont besoin d'être plus développées-, j'y reviendrai si je ne reçois pas la visite du général Brune avant ma présentation.

Trouvé.

Milan, 23 prairial an vi de la république.

Je venais d'être présenté au Directoire cisalpin, lorsque j'ai reçu, avec les instructions du gouvernement, votre bonne et affectueuse lettre du 1/j de ce mois. Je suis bien enchanté d'avoir prévenu la sagesse de vos conseils dans

ma conduite envers le général Brune. Nous sommes unis maintenant de la manière la plus franche et la plus ferme, parce que nous le sommes par amour de notre pays, par principes, par sentiment : c'est un très-brave homme.

Mais autant je suis reconnaissant de la confiance dont m'honore le Directoire exécutif, autant j'envisage avec une sorte d'effroi toute l'étendue des devoirs qu'elle m'impos^. ; non que je redoute ni le fardeau ni la responsabilité; je ne crains que de manquer des qualités qu'exige une pareille mission. Quoi qu'il en soit, je fais à ma pairie le sacrifice entier de mes faibles moyens, je lui consacre mon zèle, mes travaux, toutes mes pensées; j'immole même mon amour-propre, car si le fardeau m'écrase, j'encourrai encore le blâme pour avoir mal fait. Sûr des citoyens David et Latourette, autant que de moi-même, c'est avec eux que j'entreprends cette tâche. Nous sommes tous trois pénétrés -de son importance et dévorés de l'amour du bien public. Je vous remercie avec toute l'effusion de moa cœur des détails dans lesquels vous êtes entré avec moi : vous ne sauriez croire combien ces entretiens paternels sont utiles pour me guider dans la véritable route. Le parti que prend le Directoire exécutif est le seul raisonnable, c'est le seul qui puisse sauver ce pays-ci. En parlant avec le ministre de la Cisalpine, j'avais déjà eu l'occasion de lui démontrer plusieurs fois combien il est impossible que cet état de choses se maintienne sans en venir à une diminution de dépenses. Tous le sentent bien, miis la conâtitutiony... voilà l'obstacle qu'il fallait lever. Je n'entrerai point dans d'autres détails, parce que je veux profiter du courrier qu'expidie le citoyen Brune.

J'ai vu aujourd'hui le citoyen Sotin , ambassadeur à Gênes. Il se loue assez de cette république. Le citoyen Marivaux est aussi à Milan : d'après tous ses récits , quelle horrible cour que celle de Turin! c'est encore pis que Naples.

J'ajouterai, en courant, que jamais solennité ne fut plus belle, plus régulière, plus imposante que celle de ma présentation, décadi dernier. Nous offrîmes , le général Brune

et moi, le spectacle de l'union la plus touchante, dans le Directoire, chez le ministre des affaires exléricurcs , et le soir chez moi, où il vint voir ma femme. Les ministres étrangers, trompés dans leurs faux calculs, dans leurs cruelles espérances , crevèrent de rage et de jalousie. C'est un plaisir que de voir leurs mines allongées, leurs manières composées, leur sourire affecté. Que de belles dépêches devenues des mensonges!

Trouvé.

Milan, 2 thermidor an vi de la république française.

Je dépêche un courrier extraordinaire au Directoire exécutif pour lui annoncer la résistance que je trouve ici de la pai t des Français et de la part des Cisalpins pour l'exécution des changements qu'il m'a chargé d'opérer dans ce pays. Rien n'eût été plus facile avec un bon accord et un parfait ensemble; tout est devenu difficile par la jalousie du pouvoir, et vous savez quelle espèce d'hommes est possédée de cette maladie.

Je vous prie de prendre lecture de la lettre et des pièces que j'adresse au Directoire; je ne me donne pas le temps de vous ajouter en ce moment d'autres réflexions, parce que la circonstance est pressante. Au reste, le citoyen David, secrétaire d'ambassade, qui doit partir lui-même, entrera avec vous dans de plus grands détails. Cependant, si le Directoire avait quelque mesure à prendre sur-le-champ, il serait à désirer que le départ de David ne retardât point sa décision; ainsi je vous prie de ne regarder cette confidence que comme faite pour vous seul.

Je ne sais si mon courrier sera précédé par celui du général en chef, ou par le général Lahoz, que le Directoire cisalpin députe à Paris pour faire des représentations. Le citoyen Lahoz est un des hommes qui ont annoncé le plus m. 17

d'opposition aux mesures dictées par le gouvernement français.

Il dira au Directoire beaucoup de mal de ceux que j'ai consultés; quelque chose qu'il dise, je vous jure sur ma tête que, parmi les sept ou huit personnes qui sont venues chez moi, les deux peut-être qui m'ont fait les observations les plus judicieuses et les plus amies du peuple et de la liberté sont les citoyens Aldini et Becalossi. Le citoyen Faypoult leur rend la même justice.

Au surplus, de deux choses l'une : ou le Directoire exécutif, persistant dans ses intentions, me donnera les moyens de les remplir; ou , renonçant à ses projets, il me jugera inutile à Milan, et alors il me procurera le bonh3ur de vous revoir avec tous mes amis; j'ai donc tout à gagner, d'un côté comme homme public, -de l'autre comme simple

citoyen.

Trouvé.

Milan, 3 thermidor an vi de la république.

Il est impossible de douter qu'il n'y ait eu ici une intrigue pour faire échouer la mission que m'a donnée le Directoire exécutif. Depuis le départ du courrier que je vous ai expédié hier soir, j'ai reçu de nouveaux éclaircissements qui ne sont point équivoques. N'y eût-il que la lettre qui m'a été écrite par un des directeurs et qui vous sera portée par le citoyen David, il serait évident que les ordres du gouvernement ont été plus qu'inexécutés. David vous en fera voir encore deux autres qui démontrent à quel point la résistance avait été organisée, j'oserai dire encouragée. C'est un bruit presque général que les deux présidents des conseils avaient reçu de Brune l'assurance que je ne pourrais rien faire, parce qu'il ne me prêterait aucun appui. C'est une vérité certaine que ses adjoints ou aides de camp, enfin des officiers de son élat-major, ont assisté tous ces jours-ci aux

séances du Cercle constitutionnel, de ce cercle où, la constitution à la main, des hommes emportés ont juré de la maintenir inviolable, eux qui la violent à tout instant par les mesures les plus absurdes et en même temps les plus atroces. Je ne sais si les motifs qu'allègue le général en chef p:)urse refusera toute espèce d'exécution sont fondés et sincères. Cela peut être; il peut craindre que , la guerre se rallumant, les mauvaises têtes, les anarchistes éloignés des places ne cherchassent alors à exciter du trouble. Mais quand on prévoit un mal et qu'on a la force en main pour le prévenir, il me semble que de pareilles craintes sont un peu exagérées. Deux jours avant la demande que je lui ai faite , il avait dit au citoyen Faypoult qu'il était prêt à tout exécuter, que je n'aurais qu'à le requérir ; et maintenant, sans contreordre de la part du Directoire, il ne veut pas concourir à des changements que tout le monde désire, il se prétend

► insulté par ma réquisition : (^une lettre officielle ! me prend-il pour une puissance? me prend-il pour le Grand Mogol?)) Comme si un agent de la république pouvait correspondre autrement que par des lettres officielles! Rien de plus décousu que ses idées, de plus déraisonnant que sa tête ; dans la même conversation avec David, tantôt comme Français, comme citoyen ,J1 se refuse à toute part dans cette opéralion; il aimerait mieux donner sa démission que d'y concourir; tantôt, il l'exécutera, si le Directoire l'ordonne; il irait, dit-il, bombarder le mont Genis, si le Directoire le

■ voulait. Tantôt il sait toutes les insultes commises contre l'ambassadeur soit dans le comité secret du grand conseil, soit dans le cercle constitutionnel, et il annonce qu'il y mettra ordre; tantôt il ignore tout cela, et il craint qu'on De m'ait exagéré les choses dans des rapports et des dénonciations.

J'ai cherché tous les moyens possibles pour marcher ^ d'intelligence avec le général en chef. Pour me concerter

■ avec lui de toutes les manières, j'allais très-souvent chez ^ft lui, j'y envoyais David ; le citoyen Faypoult y allait aussi, mais ^B jamais il n'est possible de raisonner un quart d'heure de

vironne et l'obsède; ce sont eux qui le flattent, qui l'aigrissent, qui le tourmentent, parce qu'il n'a point de caractère. Parmi ceux qui ont sa confiance à un plus haut degré sont Paris, petit homme d'une exagération épouvantable, exécrable, etCerachi, sculpteur romain, fameux patriote qui a demandé aux commissaires du Directoire un million d'indemnité et regrette le pape, parce que les Français sont à Rome. Voi'à les hommes qui, avec les Porro, les Salvatori, les Lahoz et plusieurs frénétiques des conseils, tiennent des conciliabules et organisent un système d'horreurs pour la Cisalpine. C'est de l'or qu'ils veulent, et s'il' faut l'avoir par le sang, ils sont prêts à verser le sang pour rassasier cette soif de l'or.

Ëh! voilà donc les grands obstacles qui s'opposent à Taccomplissement des volontés du gouvernement français! Si l'on n'eût pas machiné toutes ces résistances, le plan tout entier aurait été adopté par les conseils eux-mêmes. Déjà deux membres du Directoire en sentaient, en avouaient la nécessité. Une crainte de guerre empêche des réformes nécessaires pour la guerre même : certes, si j'eusse dit au général : «Voilà toutes les mesures législatives préparées, faites vous-même les choix pour les places, » oh ! alors, il n'y aurait pas eu la moindre opposition, parce que toutes ses créatures se seraient trouvées satisfaites et que le changement aurait été à l'avantage des prétendus patriotes. Enfin c'est au Directoire à peser tout cela dans sa sagesse : mais il est certain que s'il faut renoncer à ce projet, l'influence française est bien affaiblie, pour ne pas dire perdue.

Nous avons renoncé à l'idée de ne faire que trois directeurs; nous conservons le nombre de cinq et nous portons celui des députés à cent vingt. D'après les observations des hommes du pays, nous laissons la faculté de porter les administrateurs des départements à cinq et de les réduire à trois. Nous avons, contre notre gré, adopté quelques modifications à l'ordre judiciaire, mais on nous a presque démontré leur nécessité par rapport au peuple et aux localités. Le citoyen David porte au Directoire la constitution que nous avons préparée ; le Directoire la jugera, la changera, la rcc-

^Ptifiera; mais il m^ semble qu'il faut maintenant, s'il persiste, prendre d'autres moyens d'exécution. Le citoyen Daunou pensait que, puisque la résistance est si marquée, il faudrait que le Directoire, sans déguiser son intervention, signât cette constitution et, comme il a fait à Rome, chargeât le général en chef de la publier, de la proclamer. Rien de plus aisé si le général eût voulu ajourner les consails au 10 août. Ce jour-là (et il en vaut bien un autre) la constitution était proclamée, acceptée dans une espèce de fédération; en attendant, les divers départements auraient adressé des pétitions pour demander tels et tels changements; tout s'opérait sans secousse et d'après la volonté du peuple. Tel était l'avis du citoyen Daunou : maintenant le

JDiiectoirepeut seul trouver d'autres moyenset en ordonner l'accomplissement.

Je ne dois pas oublier de vous dire que tous ceux qui viennent chez moi sont traités de conspirateurs, d'aristocrates, de chouans, même d'émigrés. Or, vous saurez que le général les regardait comme ses amis, qu'iîs passaient les journées très-souvent avec lui. Depuis que quelques-uns lui ont dit la vérité sur son entourage, il les a pris en haine et il prétend qu'ils veulent troubler la tranquillité publique. Je pu's vous assurer que je vois familièrement peu de monde ; je fais bon accueil à tous, mais je ne reçois personne dont les opinions soient suspectes. Au reste, il est tout simple que ma société passe pour aristocrate aux yeux de gens qui sont encore, en idée, aux temps de 1793 et qui regrettent ces temps-là. Cependant je mets le plus grand soin à ne jamais élever de discussion à cet égard. Ainsi je ne puis attribuer toute cette mauvaise humeur qu*à la jalousie.

Je vous ouvre toujours mon âme tout entière, mais vous sentez bien que cette lettre n'est pas moins confidentielle que les autres.

Trouvé.

P. S. J'apprends encore un fait dont je puis garantir la vérité : le général en chef, sur ma demande, avait invité

les présidents des deux conseils à se rendre chez lui, pour que je pusse arrêter les excès où les entraînait l'audace des membres. Ils y vinrent, je leur peignis avec force toute l'indignation qu'éprouverait le Directoire français en les voyant traiter de conspirateur l'ambassadeur de la république. Quand je fus sorti d'avec eux, Brune leur dit de tenir ferme et qu'il serait leur défenseur. A ce sujet, il avait dit à David que je leur avais parlé avec tant de véhémence, devant lui, qu'il avait été obligé de les consoler. Voilà de singulières consolations.

Le citoyen Sopransi, celui de tous les Milanais qui a donné le plus de preuves d'un véritable attachement à la France et aux Français, vient, pour le crime de s'être rendu chez moi, d'être destitué par le Directoire cisalpin de la place de ministre près la république helvétique*.

1. Sopransi, avocat et poëte milanais très-renommé, avait pris avec beaucoup d'ardeur et en môme temps beaucoup de sagesse le parti de la Révolution française. On verra plus loin la conduite qu'il tint comme membre du Directoire cisalpin. On lit dans la Biographie universelle que, réfugié en France après nos désastres de l'an vu, il s'y occupait à présenter ses vues au Directoire sur la restauration de la liberté de son pays, lorsque la consulte de Lyon, réunie par le premier consul après le 18 brumaire, donna un nouveau gouvernement' à la république italienne. Il n'y eut aucune influence, parce que Bonaparte ne Vestimait pas, à cause de l'exagération de ses opinions républicaines. Il permit cependant, « ajoute-t-on, » qu'on le nommât prrfet d'un des nouveaux départements de la Lombardie. Ce serait dans cette position qu'il mourut quelques années plus tard. — Suivant d'autres renseignements, ce serait au tribunal de cassation que Sopransi aurait siégé pendant tout le reste de l'occupation française de 1800 à 1814; il n'en serait sorti qu'en 1816, à la suppression de ce tribunal, et aurait vécu encore un certain temps après sa rentrée dans la vie privée.

Outre son importance comme homme public, Sopransi jouissait en Italie de la réputation d'un des meilleurs poètes latins de l'Europe moderne. — L'insuffisance et mêm.e la contradiction de ce qu'on a pu réunir sur son compte s'explique jusqu'à un certain point par les quarantequatre années d'assoupissement et de silence politique que le joug autrichien avait imposées à l'Italie de 1815 à 1859. (0. L. L.)

Milan, 4 thermidor an vi de la république.

Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai reçu votre lettre du 27 messidor; elle a dû être apportée par un courrier et cependant elle a éprouvé deux jours de retard. J'en doute d'autant moins qu'il y a ici une police d'espionnage peut-être un peu trop active; d'ailleurs, dans l'état où en sont les choses, on aura mis quelque intérêt à la garder.

Je suis bien fâché que le Directoire exécutif ne m'ait pas fait connaître plus tôt ses intentions pour suspendre toute exécution; si j'en eusse été instruit quatre ou cinq jours auparavant, nous aurions trouvé moyen d'éviter l'attaque indécente que trop de publicité nous a attirée; et la publicité ne vient pas de nous.

Le général Brune est parti ce matin à quatre heures pour Paris, en laissant croire qu'il va faire une tournée à Mantoue; mais son voyage est déjà connu de tout le monde.

Je ne reviendrai pas sur les raisons que j'ai développées dans mes lettres à vous et au Directoire : je n'ai plus qu'à attendre sa décision. Mais le général doit dire encore que ce qui l'a blessé dans ma conduite, c'est de ne m' être pas concerté avec lui pour le travail. Voici là-dessus quelques explications : J'ai reçu les instructions du Directoire le 20 prairial, jour de ma présentation. Le lendemain, à huit heures du matin, je me rends chez le général Brune, et je lui demande s'il connaît ces instructions; il me répond que non, je lui en donne lecture. (Il me semble qu'il en avait reçu copie par le même courrier.) Pendant tout le temps qu'a duré le travail , j'allais le voir très-souvent. Est arrivé le citoyen Faypoult, qui de son côté y allait souvent aussi. Il lui a communiqué toutes nos idées quant aux changements. Enfin, avant d'en faire part aux hommes dont nous avons appelé les lumières, le citoyen Faypoult, tandis que je les entretenais de choses indifférentes, est allé de-

mander au général s'il seconderait l'exécution. Il a répondu très-affirmativement que je po ivais le requérir, et qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour faire réussir l'entreprise. Remarquez qu'auparavant ils avaient relu ensemble cette copie de mes instructions. Nous lisons pendant trois séances la constitution avec les changements ; le quatrième jour l'orage éclate; je vais chez le général pour concerter les moyens de le conjurer; je portais la liste des choix pour les lui communiquer; il prétend que ce n'est pas le moment d'exécuter; il mande chez lui les présidents des deux conseils, je m'y rends aussi, je leur parle avec beaucoup de véhémence, il est vrai, mais toujours avec mesure; et lui, quand je suis sorti, les console, c'est-à-dire les encourage à l'audace. J'ai marqué le reste au Directoire. Je crois bien que ce ne seront pas les raisons du général Brune qui le décideront à prendre un parti, puisque ce parti était pris d'avance ; mais les apparences et l'effet seront toujours les mêmes. Si l'opération, qu'on attendait avec transport, ne se fait pas, s'il revient avec la même autorité augmentée encore par ce triomphe, si l'ambassadeur doit rester dans la même position, alors il faut qu'il s'attende à tous les outrages, à toutes les humiliations que le militaire voudra lui faire supporter. Alors il faut se résoudre à perdre ici toute influence, parce que l'influence dominante sera celle des furieux, et que ces furieux sont les plus chauds ennemis de la France, quoi qu'ils en disent. Le Directoire cisalpin prend déjà le ton de l'insolence et cela est tout simple; déjà le cercle constitutionnel prétend que la Guyane m'attend \ et moi, sans craindre la Guyane, je dis que les sociétés de ce genre seront toujours les ennemies du gouvernement; qu'elles ne sont bonnes que pour détruire, mais que lorsqu'il s'agit de conserver il faut les détruire à leur tour. Je dis que l'usurpation menace de plus en plus la république, la liberté, et que, quoiqu'on accuse l'ambassadeur de se livrer aux plaisirs et à la dissipation,

1. C'est sans doute une allusion aux déportés du 18 fructidor. (0. L. L.)

il ne fait pas en un mois pour toute sa maison la dépense ^qu'on fait en trois jours à Tétat-major, seulement pour l'article des plaisirs.

J'en ai peut-être trop dit, mais j'ai parlé d'après mon cœur, d'après ma conscience. Si l'on vous dit que celui que vous traitez avec la bonté d'un père est un mauvais citoyen, a une conduite non pas coupable, mais équivoque, que son ménage n'est pas cité en exemple pour l'union et le bonheur, que son entourage n'est pas composé d'hommes de bien, d'amis de la république, d'amis de la morale et de la probité, répondez, je vous prie à quiconque vous tiendrait ce langage, quel que soit son grade, quelle que soit la considération dont il jouit, répondez-lui : Vous êtes un calomniateur ; et je ne vous offrirai pas ma tête pour garant de mon discours, ce serait trop peu, mais je me condamne dès ce moment au plus grand supplice, celui de perdre votre estime et votre amitié.

TaouvÉ.

Milan, 1 1 thermidor an vi de la république.

Un courrier part, et j'en profite pour vous prier, quelle qu'ait été ou quelle que doive être la décision du Directoire exécutif, de faire attention à ce que vous aura dit David, sur l'opposition annoncée par le général Brune, dès il y a un mois. Il n'est pas étonnant, après cela, que la fermentation de quelques mauvaises têtes ait été poussée si loin. Il n'est pas étonnant qu'encore aujourd'hui les orateurs des cercles constUationnels fassent les déclarations les plus exagérées, les plus insensées, et ne parlent que de mort contre tous les conspirateurs. En exceptant trente ou quarante esprits emportés, ou intéressés, ou hypocrites, la réforme est désirée de tout le monde, même du corps législatif; mais comme on les a trop jetés en avant, ils ne savent plus

comment retourner sur leurs pas. Le Directoire cisalpin caresse tous ceux qu'il voulait détruire il y a quinze jours; c'est lui qui excite les déclamations et qui soudoie les placards.

On profitera beaucoup, je le sais, de l'admission que j'ai faite à notre petit comité des citoyens Aldini et Becalossi; mais il est singulier que l'accusation en parte de Brune, car c'est lui qui écrivit au ministre de la justice pour faire ajourner des procédures qui devaient appeler Becalossi à Brescia, pour y plaider. C'est peut-être aussi la suite de son système de dissimulation avec nous, comme si je n'avais pas en tout cela suivi les instructions, les ordres du gouvernement, comme si j'étais capable de mettre là ma volonté pour quelque chose, et comme si lui-même eût dû mettre ses opinions à la place du vœu du Directoire français et du peuple cisalpin ! Je puis vous protester encore que c'est parmi les hommes qu'on accuse que nous avons trouvé le plus de lumières, le plus de bonne foi, le plus de véritable amour de leur pays. Si j'étais seul à porter ce jugement, je pourrais craindre de me tromper par trop de confiance; mais le citoyen Faypoult est un homme sage, et le citoyen Faypoult pense comme moi. Enfin, il est très-certain qu'avec de la vérité, de la loyauté de la part du général, tout serait fait à la satisfaction de tout le monde. Si le Directoire exécutif doit reculer devant une petite poignée de misérables intrigants, si l'avantage de ce pays est ajourné, peut-être perdu pour longtemps, c'est sur le général et non sur nous que doit en peser la responsabilité.

Le général Gauthier, qui commande en l'absence du général Ërune, jouit de la plus excellente réputation, surtout pour la probité et le désintéressement. C'est un homme d'une modestie rare, d'une affabilité parfaite, d'une aimable gaieté, quoique déjà avancé en âge. Nous nous sommes vus tous les jours, et tous les jours nous sortons plus contents l'un de l'autre. 11 vient me consulter même sur ce qui concerne l'armée, et cette déférence, que je suis loin de désirer, est au moins la marque d'un bon accord. Si la guerre n'a pas lieu, et que le Directoire ne veuille

conserver ici qu'un général de division, le citoyen Gauthier est peut-être l'homme le plus convenable, parce que, sans être un homme de génie, il jouit de l'estime générale au plus haut degré. Peut-être le Directoire a-t-il déjà pris un parti? Dût-il peser sur moi, je suis bien sûr au moins de n'avoir pas trahi sa confiance, et d'obtenir toujours celle des hommes de bien de ce pays, sans excepter la plupart des officiers de l'armée française, je pourrais dire la presque totalité.

Trouvé.

Milan, 24 thermidor an vi de la république française.

Je vois avec sensibilité, parles lettres de David, l'amitié que vous avez toujours pour moi et la confiance que le Directoire continue de m' accorder. Je suis pourtant un peu fâché que l'affaire du gouvernement ait changé de nature pour devenir tout simplement le procès de deux individus qui devaient absolument disparaître devant les grands intérêts de 'la patrie et de la liberté : car il paraîtrait qu'on a occupé beaucoup le Directoire de misérables petites querelle'^, lorsqu'on ne devait que lui soumettre un travail qu'il a lui-même ordonné, et appeler son jugement sur la force ou la faiblesse des raisons qui en ont empêché l'application. 11 est facile, au reste, de s'apercevoir que, dans celte circonstance, le gouvernement a voulu montrer une très-grande générosité, et n'a donné quelques moments à ces discussions de personnes que pour ménager l' amourpropre d'un général. Je vous dois, de mon côté, quelques explications sur les individus que vous avez nommés dans votre conversation avec David. Je commence par me féliciter que ma lettre à mon cousin Leclerc^ ait éloigné pour toujours l'idée de sacrifier à cette réconciliation un jeune

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