‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 41 sur 81 · Député do Maine-et-Loire au conseil des Cinq-Cents · texte numérisé non relu

Député do Maine-et-Loire au conseil des Cinq-Cents

homme auquel on ne peut rjproclier que son honnêteté et son énergie, le jour où des militaires vinrent «insulter dans sa maison l'ambassadeur de la république. Pour rien au monde, je n'aurais fait un sacrifice aussi déshonorant, et que je juge aussi inutile à la chose publique. Quant aux autres individus, je vous déclare, avec toute la franchise dont je suis capable, que je n'accorde aucune espèce de confiance à S.... Je partage votre opinion à son égard, sans lui croire autant de moyens qu'on lui en suppose. Je ne doute point qu'il n'ait fait des bavardages, mais, en général, je ne crois presque jamais ce qu'il dit. Il n'a jamais rien su de moi sur les projets du gouvernement, et ce qu'il en a su, il le tenait du général Leclerc à qui le général Brune l'avait communiqué. S'il est venu plusieurs fois chez moi, c'a été souvent pour me parler de ses réclamations Sur la Valteline, et je vous proteste que je le verrai avec plaisir quitter ce pays. Son affaire n'est pas encore terminée avec le Directo're cisalpin.

Quant à B..., il n'existe entre nous ni liaison ni fréquentation habituelle. Si c'est un émigré, il est malheureux que Bonaparte l'ait placé. Il est encore plus malheureux qu'on ne puisse et qu'on ne doive pas lui accorder de confiance; c'est un homme d'un mérite rare, quant aux facultés intellectuelles et aux connaissances. 11 faut dire la même chose du troisième, H... ; c'est une des têtes les mieux organisées que Ton puisse rencontrer; mais, encore un coup, toute ma confiance est renfermée dans les personnes de la légation. Quiconque se vanterait de l'avoir au dehors en imposerait, quiconque dirait que je l'accorde dirait une calomnie.

Je vais maintenant vous parler de la fête du 10 août, que nous avons célébrée hier. Après les cérémonies militaires, il y a eu grand dîner chez le général Gauthier, et bal donné par la citoyenne Brune. J'ai eu à son égard toute la galanterie française, et nous nous sommes donné tous les témoignages d'une bonne intelligence réciproque. Elle a fait aussi d^s honnêtetés à ma femme, qui de son côté n'a pas été en reste avec elle. Tout se serait bien passé sans deux ou trois brigands qui se trouvaient à cette fête. Le premier,

est le général Dufraisse. Voici le toast qu'il a porté : « Au général Brune, à son retour parmi nous ! puisse la confiance que le Directoire exécutif lui accorde rendre l'espoir aux patriotes et faire rentrer dans le néant les intrigants et les ennemis de la liberté! « — Puis il a dit à un officier, près de lui : u J'ai parlé clair. » — Les deux autres sont l'adjudant général Janet et son adjoint Gallois, qui non-seulement cherchent à m'insulter, mais voudraient faire naître l'occasion de manquer à ma femme. Et cependant, rien de plus modeste, de plus poli, que notre manière à tous les deux. Il suffit de voir CCS trois hommes pour les regarder comme les plus vils scélérats. J'espère qu'il vous sera facile d'obtenir du Directoire qu'ils soient placés ailleurs, car je répéterai toujours: « Ou un ambassadeur respecté, ou point d'ambassadeur. »

J'espère aussi que le général Brune n'aura aucune influence dans les nominations, parce qu'avec les ophiions qu'il a manifestées ici, avec les principes de tous ceux qui l'entourent, les choix seraient détestables , et cette crainte n'est point exagérée.

Le citoyen Serbelloni en propose qui ne sont guère meilleurs, et qui mécontenteraient tous les républicains. Pour Aldiniet Becalossi,nous ne voulons leur donner aucune espèce de place; il eût été bon pourtant de les replacer dans les conseils. Je ne sais pourquoi Serbelloni a des préventions contre Sopransi et contre Biiago. Celui-ci, comme ministre des affaires extérieures, m'a toujours montré du zèle, de l'empressement, même de la loyauté. Je ne lui ai rien dit de nos desseins à son égard. Sopransi est le plus véritable ami des Français et l'homme qu'il nous importe le plus d'avoir au Directoire, afin d'en connaître toutes les décisions et toutes les délibérations. J'attends, au reste, le retour de David pour connaître les intentions et la volonté du Directoire exécutif.

Trouvé.

P. S. Je reviens encore sur l'article des choix, et je me crois obligé de vous dire que si le général Brune a la faculté officielle d'y concourir, je serai forcé de renoncer à

toute espèce d'intervention ; car je craindrais autant la vénalité, non de sa part, mais de la part de ceux qui l'environnent, que les mauvais principes ou les passions qui pourraient diriger ces nominations. Au surplus, je suis trèsdisposé à me concerter amicalement avec lui, pourvu qu'il n'ait pas dans cette circonstance une influence de droit.

Milan, 17 messidor an vi de la république.

J'ai reçu, par le général Leclerc, votre lettre du 2k prairial; elle m'a trouvé occupé assidûment des grands objets que le Directoire exécutif a bien voulu confier à mon zèle. Vos réflexions et vos conseils me sont de la plus grande utilité dans mon travail; c'est une boussole qui me dirige, je ne regrette que de ne l'avoir pas plus souvent pour guiJe.

J'avais, conjointement avec les citoyens David et Latourette, achevé les changements à l'acte constitutionnel, lorsque le citoyen Faypoultest arrivé; nous avons profité de ses observations pour y faire quelques corrections, et je crois maintenant que la manière dont elles sont conçues ne pourra déplaire* au gouvernement français.

Quoique ses instructions me prescrivissent d'adopter la constitution romaine, nous avons pensé, vu la rareté des hommes de mérite en ce pays et par conséquent la difificulté des choix, qu'il fallait réduire les membres du Directoire de cinq à trois, parce que le gouvernement en aura plus de force; parce que, dans une délibération, la majorité de deux contre un est bien plus considérable que celle de trois contre deux; parce que la minorité de deux doit opposer plus de résistance, en ce que deux hommes s'appuient mutuellement et qu'il peut en résulter une lutte plus longue; parce que le Corps législatif, les autorités constituées, les citoyens ne se rattacheront guère au parti d'un contre deux, et qu'ils craindront toujours les dangers que cet

homme ferait courir à la patrie, sMl l'emportait sur ses collègues. Nous avons d'ailleurs considéré que pour la Cisalpine un gouvernement aussi nombreux que celui de la France ne serait pas dans les proportions avec un Corps législatif que nous composons de quatre-vingt-dix membres, c'esl-à-dire soixante dans un conseil et trente dans l'autre.

Cette innovation est la seule que nous nous soyons permise. Nous en aurions peut-être proposé davantage, si nous eussions pu soumettre le tout au jugement du Directoire. C'était là notre première idée; mais en relisant attentivement les instructions qu'il me donne, j'ai vu qu'il me recommande surtout la célérité. J'ai compris d'ailleurs qu'un gouvernement ne donne pas à un de ses agents une telle latitude de pouvoirs pour que cet agent aille à tout instant consulter le gouvernement et lui montrer de la timidité, de la pusillanimité, au lieu de courage et d'énergie. Je sais encore qu'il ne faut pas craindre de prendre soi-même une résolution, lorsqu'elle amène le bonheur d'un peuple et la gloire de son pays. Ces réflexions m'ont décidé à ne point détourner l'attention du Directoire des grandes méditations auxquelles l'état actuel et futur de l'Europe doit le livrer.

Il s'est aussi présenté une circonstance déterminante. Une lutte s'est élevée entre le Corps législatif et le Directoire cisalpin. Le premier a prétendu que le tirage au sort d'un des cinq directeurs devait se faire dans l'un des conseils.Le Directoire s'est plaint à moi, a invoqué ma médiation; je lui ai répondu comme devait le faire le représentant du gouvernement français, c'est-à-dire en proposant pour modèle la conduite de ce dernier. Trois fois le conseil a persisté; enfin j'ai parlé ferme, il a fait un premier pas, j'ai conseillé tous les autres, et j'espère que les membres les plus patriotes finiront par se réunir à moi.

Avant même que cette lutte se manifestât, nous avions pensé aux moyens de prévenir ou d'arrêter les déchirements, en faisant Tessai de l'idée de Sieyès sur le jury constitutionnaire. Nous l'aurions basé d'une manière plus simple. Nous appelions à cette magistrature les vieillards qui auraient donné à la patrie des enfants, le plus de

preuves de dévouement, qui auraient obtenu le plus de marques de l'estime publique pendant le cours de leur carrière. David, qui avait le plus médité cette idée, devait la rédiger pour être soumise au Directoire. Nous concevons toute la difficulté de ce système. Nous n'y reviendrons qu'autant que vous nous y autoriseriez, parce qu'en établissant nos changements contitutionnels nous sommes d'avis de réserver trois mois, soit pour avoir l'approbation du Directoire, soit pour faire de nouvelles corrections à notre ouvrage.

Nous voulons donc profiter de cette occasion pour opérer cette amélioration si désirée et si nécessaire. Cependant il pourrait se faire qu'il fût difficile de réussir par la persuasion. En effet, le grand conseil est actuellement composé de cent vingt membres, il ne le sera plus que de soixante. Nous tâcherons dans le nouveau d'introduire quelques-uns des hommes à fortune, qui ont donné des preuves d'attachement à la révolution de leur pays; c'est le seul moyen de rattacher peu à peu une grande partie des hommes tranquilles et les propriétaires. C'est donc avec la minorité qu'il faut tout faire. Gomment pourrait-on cacher l'influence de la république française? On sera bien heureux si l'on est exempt d'employer la force.

Admettons cette nécessité : le gouvernement le voudrat-il?

S'il le veut , cette force pourra- t-elle bien seconder les opérations de l'ambassadeur, si, au moment où elle se feront, les limites n'ont pas été bien tracées entre le pouvoir politique et l'autorité militaire?

Le général en chef.ne devra-t-il pas être à la réquisition de l'ambassadeur pour l'exécution de tout ce plan?

Pourrait-il encore faire des arrêtés, même des lois? Devra t-il, s'il prend des arrêtés, s'abstenir de les communiquer, comme il arrive tous les jours? Lui serait-il permis d'effectuer la menace qu'il faisait dernièrement parmi nous de mettre au château de Milan les conseils et le Directoire cisalpin?

En supposant qu'il n*ait aucun de ces pouvoirs, aurait-il

le droit de s'adresser directement au Directoire cisalpin, ou ne devra-t-il pas plutôt ne correspondre avec lui que par le canal de l'ambassadeur?

Si le général en chef fait des demandes ou impoliliques ou injustes, l'ambassadeur, en le supposant chargé seul de la communication, se bornera-t-il à les présenter purement et simplement? Ou pourra-t-il faire quelques observations au général, avant de s'en charger?

Il faudra aussi considérer si un général, accoutumé, en vertu de ce commandement suprême, à gouverner pour ainsi dire despotiquement, pourra se renfermer dans les limites qu'on voudrait lui prescrire, ou s'il ne faudrait pas nommer seulement un général de division, puisque la paix continentale n'est pas rompue.

Notez qu'en tout ceci je ne fais point d'application personnelle au citoyen Brune; depuis notre premier rapprochement, nous vivons dans l'intelligence la plus parfaite comme individus. Je l'aime, je l'estime; mais il commande, il prend des arrêtés, et s'il me les communique, ce n'est que comme nouvelle. Je ne vois ni Brune, ni Trouvé; c'est rintérêt de la patrie qui seul me dicte ces questions. Je dis plus : de leur solution dépend tout le succès de l'opèretion préparée. Un mot du Directoire, mais un mot précis, et tout est facile. Si, au contraire, en renversant la constitution actuelle, nous ne délivrons pas la Cisalpine du gouvernement des états-majors, il est impossible de faire le bien; on fomente la haine, on aigrit les esprits, on les désespère en leur manquant de parole encore plus qu'en les foulant, et il faut se résoudre à traiter ce pays toujours comme province conquise. Je sais bien qu'il faut une armée en Italie, mais on peut sauver les formes, au moins après le changement opéré, et se servir de l'ambassadeur, puisqu'on a voulu en nommer un.

Je poursuis mes questions.

Les commandants de place français continueront-ils à faire la police civile, concurremment ou plutôt sans accord avec les autorités constituées?

Bonaparte ne leur donnait pas tant de pouvoir, et il n'en m. 18

tenait que dans les places frontières et à Milan, à cause de la forteresse. Voici les inconvénients : le commandant donne des cartes de sûreté; la police civile ne peut plus atteindre ceux qu'elle suspecte, s'ils sont protégés du commandant ou de ses adjudants. Or on sait quels moyens s'emploient pour cela. Par exemple, on a enfermé dans la citadelle lord Bristol, vieillard anglais plus que sexagénaire, qui se trouve en Italie depuis plus de vingt ans. Je n'entre point dans l'examen des délits qu'on lui reproche; j'ignore ou je sais vaguement les motifs de sa détention, mais j'apprends de tous côtés, et par des témoignages presque irrécusables, que sa liberté lui est offerte moyennant une grosse somme d'argent. J'ai même été consulté par son homme d'affaires, et j'ai déclaré que Bristol serait mis en liberté pour rien, s'il n'est point coupable, ou que, s'il l'est, on n'obtiendrait sa liberté par aucune corruption. Il serait bien malheureux que le Directoire se crût lié par d'anciens services, obligé à des égards, même à une impunité scandaleuse, en faveur de pareils hommes.

Tolérera-t-on le despotisme insolent, les vexations humiliantes qu'exerce à xMantoue le général Delmas? Le gouvernement verrait-il avec indifférence un de ses militaires traiter des citoyens avec plus de dureté, avec plus de hauteur que n'ont été traités des sujets? Souffrira-t-il qu'un président de la municipalité, dans l'exercice de ses fonctions, au milieu de ses collègues, soit impunément arrêté, traîné en prison, et regardera -t-il comme une satisfaction suffisante son élargissement au bout de vingt-quatre heures? J'ai reçu une foule de pièces contre Delmas ; le général Brune a été informé; je lui ai fait des représentations; il a dû écrire au général divisionnaire de ne plus prodiguer l'oppression et le mépris, pis encore que l'oppression.

Le gouvernement veut mettre un terme aux dilapidations des foui'nisseurs, au dénûment des services. Pour y arriver, il faudra, je crois, qu'ilchange de système. Déjà le citoyen Faipoult a écrit au Directoire que la compagnie Bodin se vante publiquement d'avoir porté la corruption jusque dans la première magistrature de notre république.

Je n'entrerai pas pour le moment dans ces détails, ils ne sont pas de mon sujet. Mais, si l'armée n'a pas péri de faim, c'est parce qu'on supplée à ses besoins par des réquisitions. Ces réquisitions sont contraires au traité d'alliance; dans son état actuel, la Cisalpine ne peut suffire à ses dépenses et au payement des 1,500,000 francs par mois. Avec les changements proposés, ce n'est plus la même chose ; mais qui fournira la nourriture et la solde de l'excédant des vingl-cinq mille hommes? Sera-ce le gouvernement français ou la Cisalpine? Celle-ci le pourrait-elle? Si la France se contente des 1,500,000 francs par mois, les fournisseurs feront-ils leur service? Les réquisitions n'auront-elles plus lieu, en cas de payement exact de la part du gouvernement cisalpin? Si elles continuent, peut-on espérer de faire aimer la liberté, de faire respecter les Français dans les divers départements? De toutes parts, les réclamations arrivent, et tous les jours le Directoire cisalpin me les renvoie. Que puis-je faire?

11 y a dans les administrations de l'armée beaucoup d'employés soupçonnés d'émigration. Le Directoire n'a pas encore décidé la question de savoir s'ils sont hors de la juridiction de l'ambassadeur. Jusqu'à présent, ils ne la reconnaissent point. Mais si leurs papiers ne sont pas examinés à la légation, comment découvrir les véritables émigrés? Comment empêcher le mal qu'ils font à la chose publique?

Enfin, comment concilier l'article de la constitution qui prive des droits de citoyen pour l'acceptation de fonctions en pays étranger, avec la faculté que des ministres ou agents de la Cisalpine conservent d'être Français, d'en porter l'uniforme? Je sais d'un autre côté combien il importe de nommer quelques Français pour faire marcher la machine, à cause de l'extrême ignorance des hommes du pays, surtout à cause de leur paresse et de leur insouciance.

Jugez de la nécessité de réduire les places! nous sommes embarrassés même pour trouver trois directeurs. Il est bon que vous sachiez qu'un des grands arguments qu'on emploie le plus souvent dans les conversations, même dans

quelques écrits, c'est un passage de Machiavel qui affirme que jamais les Lombards ne peuvent être républicains. Cet argument, ce sont de prétendus républicains très-prononcés, très-exaltés, qui le répètent, et qui s'en autorisent pour vexer, pour humilier, c'est-à-dire pour rendre ces peuples d'autant plus ennemis de la république et de la Hberté. Il en est même qui vont plus loin : pour prouver que ces peuples ne peuvent aimer le nouvel ordre de choses, ils retracent avec complaisance tous les avantages dont ils jouissaient sous la domination autrichienne, et par une conséquence assez favorable au despotisme, ils conseillent l'établissement et le maintien du régime militaire.

Comme conquête, rien de mieux; comme pays affranchi par nous, il faut adopter des formes plus douces, sans cesser de veiller à la sûreté de cette république. Sous le rapfport de la politique, il faut aussi considérer les relations avec les autres puissances et surtout avec la maison d'Autriche. Or l'empereur, pour ne pas admettre comme ambassadeur l'envoyé de la Cisalpine, arguë toujours de l'inexécution du traité de Campo-Formio ; il demande où est cette indépendance qu'il a reconnue. Il n'y a pas jusqu'au ministre du roi de Naples qui longtemps hésita à présenter ses lettres de créance au Directoire cisalpin, pour cette même raison.

Pour me résumer, je pense qu'il faut : un Directoire composé d'hommes énergiques, probes et éclairés , surtout amis des Français ;

Des conseils législatifs formés de membres patriotes, d'hommes attachés au maintien de l'ordre public par leur propre intérêt ;

Des ministres habiles et actifs, autant que possible ; un général, dont le pouvoir ait toute la latitude nécessaire dans sa partie, mais qui ne puisse agir immédiatement dans le politique et le civil ; qui n'ait ni ambition ni despotisme, ni habitude de gouverner; qui nomme des commandants de place intègres et dont l'avidité ne devienne pas le fléau des villes où ils sont postés.

Brune dit sans cesse qu'il s'ennuie de n'avoir rien à faire; les trophées de Bonaparte le tourmentent, il veut

de la gloire, il désire aller en Egypte, il ajoute que Bonaparte lai a écrit guMl l'attendait. Est-il de bonne foi? J'aime à le croire. Brune est un brave homme. S'il eût été dès le commencement renfermé dans les limites de l'autorité militaire, personne mieux que lui ne conviendrait à cette place ; car il n'est ni dur ni insolent.

Au reste, il est peut-être dans l'intention du Directoire de conserver ici le général Brune ; toutes mes réflexions ne sont que confidentielles. Les opérations multipliées qu'il faut préparer m'empêchent de les mettre au net. Je vous envoie donc ce brouillon informe, où vous ne trouverez peut-être ni ordre ni liaison, mais où vous verrez au moins l'épanchement d'un ami de son pays, qui veut faire son devoir et faire connaître la vérité. 11 y a dans ces détails beaucoup d'articles qu'il ne conviendrait pas sans doute de placer dans une dépêche officielle ; c'est pour cela que je les adresse à votre amitié paternelle. Je vous prie, si vous croyez utile de me faire quelques réponses à mes questions, de me renvoyer le tout écrit sur les marges que j'ai laissées, et de me le renvoyer par un courrier extraordinaire, surtout si vous avez quelques reproches à faire à nos idées.

J'ai d'ailleurs la satisfaction de m'être totalement rencontré avec le citoyen Faipoult qui m'a communiqué sa lettre au Directoire exécutif. Je lui ai lu celle que je vous adresse ; ces deux correspondances seront la preuve l'une de l'autre, ainsi que la lettre particulière qu'il vous écrit. Sans prendre la fatigue de me répondre longuement, quelque bien que me fassent vos conseils, veuillez au moins m' accorder les réponses que je vous demande.

Trouvé.

P. S. J'ajoute encore de nouvelles plaintes à celles qui sont contenues dans ma lettre. Je reçois à l'instant du ministre dos affaires extérieures plusieurs pièces constatant la violence que vient de se permettre le citoyen Lacombe, commandant la place de Crémone. Par la faute des fournisseurs de la compagnie Bodin, ce commandant a prétexté l'urgent besoin de l'armée pour demander deux mille bois-

seaux d'avoine, c'est-à-dire une quantité vingt fois au delà des besoins du jour, qui ne montent, d'après les procèsverbaux, qu'à cent. Sur le refus fait par la municipalité, le commandant l'a fait mettre en arrestation, et au bout de quelques heures, il a déclaré que les fournisseurs venaient d'arriver, que la réquisition cessait, et que les municipaux étaient libres. Le Directoire cisalpin a demandé justice au général en chef, et je crois devoir vous informer de pareilles vexation?, qui se renouvellent tous les jours*.

Et l'on prétend faire chérir la liberté, la république, le nom français en se conduisant avec une pareille violence ! Non, jamais. Si les hommes de ce pays m'étaient pas aussi tranquilles, aussi indolents qu'ils le sont, nous devrions nous attendre à des vêpres siciliennes ! Mais, au contraire, d'après toutes les conversations que j'ai avec les personnages les plus instruits, je vois qu'ils sont tous préparés à recevoir toutes les améliorations que la France voudra leur donner. Ils ignorent les changements qu'on doit faire, mais ils en sentent le besoin, ils conviennent de leur nécessité, ils les désirent, ils les demandent. Je vois qu'avec de fausses dénominations, on a cherché à éloigner des hommes de mérite que l'on ne peut remplacer. Par exemple, lors de la discussion sur le traité d'alliance, on a expulsé des deux conseils précisément les membres qui s'étaient toujours distingués le plus par leur patriotisme, par leurs lumières, et dont tout le crime était d'avoir prévu que le fardeau des dépenses était au-dessus des forces de cette république. Je pense donc qu'il ne déplaira pas au Directoire exécutif que, lors de la grande opération, nous rappelions quelques-uns de ces hommes aux fonctions publiques, afin de ne pas priver l'État du petit nombre de ses meilleurs citoyens.

Avant de lire cette lettre, vous aurez su ce qui vient de se passer à Rome, au sujet de ce Matera, Napolitain, chef

4. Le général en chef vient de destituer le commandant Lacombe et le commissaire des guerres, et les a fait conduire dans la citadelle de Milan. (Note mise en marge par l'auteur de la lettre.)

de la légion romaine. Il est aussi incroyable que scandaleux qu'un général se permette, contre l'avis, contre les représentations des commissaires du Directoire exécutif, de nommer /une commission militaire pour examiner un acte d'un gouvernement ; que cette commission pousse Taudace jusqu'à casser cet acte, et à énoncer des maximes subversives de tout ordre social. Peut-on tolérer une pareille conduite? Brune a dit au citoyen Faipoult qu'il la désapprouvait formellement. Que cette doctrine soit impunément proférée , il n'y a plus de liberté, plus de lois, plus de gouvernement; il faut se résoudre à vivre sous la puissance, je ne dirai pas des baïonnettes, mais des épaulettes et des habits brodés. On dirait que l'habitude des coups de main a ôté à tous ces despotes militaires la faculté de raisonner ; rien, en effet, de moins raisonnant que leur tête.

Voici le général de brigade Chambarlhac, qui commande à Mantoue sous le général Delmas et qui vient de donner à ferme à son profit la pêche des environs de la forteresse de Mantoue à un nommé Zerbini, pour le loyer de six écus de Milan par jour, payables à la fin de chaque semaine. Ce fait, je pense, n'a pas besoin de réflexions. Laissera-t-on recréer pour les (5fficiers les droits seigneuriaux?

L'article 6 du traité d'alliance porte que la république cisalpine fournira les bâtiments nécessaires au casernement et logement des troupes, tant en santé qu'en maladie, au moyen de quoi le gouvernement français sera chargé de la solde, de l'équipement, de l'habillement et de l'entretien des dites troupes. D'après cet article le Directoire cisalpin prétend n'être point tenu de fournir les effets de casernement et de logement, et qu'ils sont à la charge des fournisseurs français. Les généraux, au contraire, veulent que le tout soit donné par la Cisalpine. Or, malgré les plaintes et les réclamations de ce gouvernement, je ne puis casser les volontés des généraux. C'est donc à la France de s'expliquer. La Cisalpine propose de fournir ces effets, à condition de faire évaluer par le payeur général, dans le payement mensuel des 1,500,000 francs, tout ce qui aura été fourni depuis le 1" floréal, et tout ce qu'on fournira par la

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suite. Alors tous ces effets seraient propriétés françaises.

Tant que le Directoire exécutif ne se sera pas prononcé sur tous ces articles, comment puis-je répondre au gouverment cisalpin?

Autre prétention. Le général Leclerc m'a dit qu'en vertu du traité, les généraux, que Bonaparte a obligés de payer leur logement, vont déclarer à la Cisalpine qu'ils font partie des troupes et demander des logements gratuits. Effectueront-ils cette demande i?. Le Directoire cisalpin oserat-il la refuser? Le gouvernement français voudra-t-il l'approuver? En attendant, quelle contenance fera le pauvre ambassadeur entre les demandeurs et les défendeurs?

Je crois devoir encore à la franchise à laquelle vous m'encouragez, de vous parler d'un fait qu'on a ici exalté outre mesure, je veux dire la prise de possession de la citadelle de Turin. On prétend que Bonaparte, malgré tous ses succès, n'a jamais pu obtenir celui-là; celui-là qui, ajoutet-on, nous rend maîtres de l'Italie, assure nos derrières, etc., comme si BonaparLe n'était pas maître de l'Italie en occupant Alexandrie, Tortone et Goni; comme si nos derrières avaient tant de besoin d'être assurés lorsqu'il n'y a point de guerre en ce moment, et lorsqu'il suffit à la France de remuer le doigt pour faire crouler toute la monarchie de Piémont. Je sais bien qu'on veut la guerre; un aide de camp du général a dit qu'il espérait que cette prise ferait avant un mois tirer le canon sur l'Adige. Déjà ces messieurs, qui crient que tous les généraux des autres armées sont des lâches et des aristocrates, qui, tout couverts d'or, de camées, de diamants, affectent de préconiser le soldat (nouveau genre d'hypocrisie inventé pour se populariser), déjà ces messieurs se frottent les mains de la joie qu'ils éprouvent d'avance à l'idée des richesses qu'ils trouveront en Piémont et à Naples. Déjà le frère du général de brigade Suchet, ce frère, homme sans probité, sans moralité, connu et détesté à Lucques et à Rome pour ses pilleries, a dans sa poche une commission d'agent des finances

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