L'émeute de Vienne où il était ambassadeur
Milan, 26 messidor an vi de la république.
C'est aujourd'hui le iU juillet : recevez mon salut républicain. Aujourd'hui nous le célébrons, à la même heure que vous à Paris. Aujourd'hui à cinq heures nous serons aussi au champ de la fédération. Nous dînons ensuite chez le général Brune, qui ce soir vient à un petit bal que nous donnons en mémoire de ce jour immortel. Vous voyez que je ne néglige aucune occasion de prouver à tous les yeux notre bonne intelligence. Mais puisque je dois vous parler toujours avec la franchise la plus absolue, permettez-moi de vous confier quelques bruits qui peuvent n'avoir aucun fondement, et que je ne vous donne qu'en indiquant les sources.
Le général Brune et le général Leclerc sont assez mal ensemble. On prétend que c'est parce que les intérêts pécuniaires de ce dernier ont été peu soignés pendant son absence; par intérêts pécuniaires, j'espère que vous m'entendez. Hier, Leclerc, en causant avec Sémonville- (dont la conduite est très-régulière), lui disait, relativement à l'opération dont le Directoire m'a chargé, que j'éprouverais peu d'assistance de la part de Brune, parce qu'il se tenait chez lui des conciliabules avec des députés du parti le plus exagéré.
Je crois bien que le général Brune ne refusera pourtant pas de seconder les dispositions ordonnées par le gouvernement.
Il paraît aussi qu'on prépare quelques nouveaux sujets ou moyens de révolte en Piémont. Le général m'a témoigné, il y a quelques jours, beaucoup d'humeur contre le roi sarde, qu'il accusait de la plus infâme perfidie. D'un autre côté, d'après ce que m'a dit le ministre des relations extérieures, il semble que le tort appartient aux insurgés piémontais qui, d'après la convention (dont j'ignore encore les articles) pour la citadelle de Turin, ont, par un coup de
désespoir, attaqué les troupes royales et ont été taillés en pièces ou faits prisonniers. Il y avait dans le nombre des Français, qui ont été réclamés par le général Ménard, et des Cisalpins que le ministre voudrait faire réclamer par le général Brune. Au reste le temps démontrera jusqu*à quel point on doit ajouter foi à de pareilles conjectures.
. 27 messidor.
J'en étais là de ma lettre lorsqu'il a fallu me préparer pour la fête du 14 juillet. Je me suis rendu au champ de la fédération, avec le citoyen Faipoult. Les ministres étrangers y étaient invités, ainsi que celui de la république française; celui d'Espagne seul y manquait. Je crois qu'on eût pu se dispenser de faire chanter sous les yeux, à côté précisément, de ces ministres de monarchies, par un grenadier à voix de castrat, ces mots : tout roi n'est qu'un sujet rebelle. Certes, si, lorsque je représentais la république à Naples, on se fût permis contre elle une pareille qualification à la cour, j'aurais témoigné mon indignation de la manière la plus énergique. La république française doit haïr les rois, les proscrire chez elle, mais elle ne doit pas, sous prétexte d'honorer leurs agents, les inviter à entendre des injures. Je ne pense pas que cette réflexion soit aristocratique. Au dîner du général, où ils se trouvaient encore, je suis fâché qu'ils aient été témoins du peu de tenue des convives. Un cabaret des guinguettes de Paris n'est pas aussi bruyant et ne paraît pas plus mauvaise compagnie. Mais ce qui me fâche le plus, c'est la conduite qui a été tenue chez moi, cette nuit; et ceci, quoique sur une matière frivole, tient à un objet extrêmem^ent important.
Le bal d'un ambassadeur n'est pas sans doute un bal public : j'avais envoyé des billets d'invitation, en recommandant de les présenter à la porte. Tous les généraux, tous les chefs de corps, en avaient reçu; j'en avais donné pour l'état-major. Le général Gardanne se présente, il entre, il était suivi d'un très-jeune homme à qui on demande son billet; mon billet est au bout de mon sabre, dit ce jeune homme, et il veut forcer la consigne; le citoyen
Latourette vient, et sur ce propos lai dit qu'il n'entrera pas. Alors grande rumeur : le général Gardanne s'emporte, menace Latourette, maltraite roffîcier de garde; j'arrive, je vois plusieurs officiers généraux ivres de colère autant que de vin, j'ai beaucoup de peine à me faire entendre, je les invite à entrer ; ils refusent et vont furieux faire leurs contes au général en chef. Pour éviter toute difficulté, je recommande de laisser entrer sans billets tous ceux qui ont un grade militaire. Mais c'était un coup monté; on aposte dans l'escalier un homme qui, à tous les officiers qui arrivent, annonce que Ton refuse l'entrée à tous les militaires. Tous se retirent chez le général en chef : si celui-ci, sans écouter des propos que démentait assez la connaissance qu'il a de mon caractère, fût venu avec sa femme, tout s'éclaircissait, tout était fini. Mais non! à une heure, il n'avait point paru, et cependant plusieurs provocations avaient été faites par d'autres jeiines gens, qui déclamaient tout haut qu'on n'invitait pas les militaires et qu'on avait invité des émigrés; le premier jeune homme dont j'ai parlé (c'était le fils de Gardanne) était rentré et recommençait le tumulte; j'avais été obligé de lui faire donner par le commandant de la place l'ordre de sortir et de le consigner moi-même aux sentinelles, voyant qu'il n'obéissait pas. Enfin las de toutes ces machinations, j'envoie à Brune une lettre que David avait ccrite et dans laquelle l'ambassadeur l'invitait à se présenter au bal avec son état-major, seul moyen de déjouer l'intrigue qui cherche à semer la division parmi nous. Brune vient avec plusieurs autres généraux et officiers; mais il ne m'a pas été difficile de voir qu'il y avait peu de franchise dans sa conduite envers moi. Je vous ai raconté le fait; voici maintenant les motifs de tout ce scandale :
Depuis quelques jours on parle ouvertement dans le public de l'opération que je suis chargé de faire dans la Cisalpine. La première indiscrétion est venue de Brune, et d'ailleurs on a ici tout appris de Paris. Tous les prétendus patriotes s'agitent; les Forro, les Salvator, écrivent et annoncent du sinistre. Tous ceux qui craignent que la
réduction ne tombe sur eux clabaudentet vocifèrent; tous ceux qui désiraient faire ici une Convention augmentent les criailleries; d'un autre côté, le général est entouré des plus féroces agents de l'anarchie française, les Dufresse, les Gardanne , les Sachet , un Paris , un Cerachi , sculpteur romain, qui vient ici pour être consul et qui déclame sans cesse contre Taristocratie des Daunou, des Monge, des Faipoult^; un Duhem, dont le général me vantait la bonne conduite et qui répand partout que je suis un assassin des Goujon, des Soubrany, etc. Tous ces hommes sont ligués pour entraver la marche que je dois tenir, tous veulent retenir l'usurpation militaire qu'ils sentent prête à leur échapper; ce qui les irrite le plus, c'est de voir un agent civil chargé d'une commission importante, et de ne pouvoir ni dominer, ni intimider, ni faire reculer cet agent/D'après toutes ces données, d'après tous les discours qui circulent, tous les écrits qui se multiplient, il est évident qu'on cherche à monter un coup ; on a cru avoir trouvé l'occasion hier, et sans la prudence et la fermeté de ma conduite, on dirait aujourd'hui que j'ai insulté les armées, comme si ne pas se laisser manquer par ces satrapes dorés, c'était manquer aux braves qui composent nos troupes. Depuis le simple soldat jusqu'aux capitaines, rien de plus respectable, de plus doux, de plus honnête que les armées françaises; mais parmi les chefs de corps, surtout parmi les habits brodés, on compte ceux à qui on peut rendre le même témoignage. Je vous le répète, mon cher et respectable ami : ou la démarcation précise entre les autorités et l'expulsion des anarchistes comme des émigrés, ou point de bien possible à opérer dans ce pays, quelque habiles que soient les mains à qui le gouvernement voudra confier cet honorable mais pénible fardeau. Si le dépôt de la dignité nationale est trop lourd pour moi, il faut que le Directoire m'ôte sa con-
', Alors commissaires de la république française à Rome. Goujon et Soubrany étaient du nombre des conventionnels jacobins qui payèrent de leur vie leur concours au rétablissement du gouvernement révolutionnaire, lors de riusunection du 1" prairial an m contre la Convention. (0. L. L.)
ûance; mais un ambassadeur sans pouvoir, un représentant humilié, ne feront jamais le bien qu'on veut, qu'on espère, ce bien qui serait très-facile avec plus dé latitude et surtout de considération. Au reste j'ai pour moi l'opinion, l'estime, l'amour même de tous les Cisalpins qui ne sont pas du parti Porro et Duhem, et de tous les Français qui ne sont pas membres des états-majors. Je sais bien que de pareils témoignages, au dire des Duhem et des Porro, sont des brevets d'aristocratie; mais j'aime mieux cette aristocratie-là que le patriotisme des guillotines et des bris de scellés.
Du moins j'ai mis dans cette affaire, comme dans toutes les précédentes, toutes les avances de mon côté; je n'ai pas laissé le plus léger prétexte d'accuser mon respect pour les défenseurs de la patrie, et le général Leclerc lui-même, en me venant voir ce matin, ne peut disconvenir qu'il n'y ait eu de la préméditation.
J'espère que toutes ces sottises n'empêcheront pas le général en chef de seconder les dispositions que nous allons bientôt prendre pour l'exécution de notre plan. Tout serait fini si nou^ n'eussions désiré connaître vos intentions et celles du Directoire exécutif relativement à la réduction des membres du Directoire cisalpin. Nous n'attendrons plus maintenant que cinq à six jours, parce que, si d'ici là nous ne recevons pas de réponse sur ce seul article, nous prendrons votre silence pour une marque d'approbation. Tout nous fait une loi de hâter l'opération, parce qu'on chauffe toutes les batteries pour la contrarier. Mais nous avons d'avance l'assentiment presque général, et nous pouvons vous assurer que rien n'est plus satisfaisant que la perspective que nous offre le tableau des finances de cette république. En payant 52 ou 53 millions de francs, ses impositions seront comparativement à la France comme 5 est à 8, et ce territoire est riche, fécond, inépuisable.
11 faut aussi que je vous annonce que nous choisirons peu de fonctionnaires parmi ceux que nous a indiqués le citoyen Serbelloni. Nous croyons pouvoir composer notre Directoire de trois hommes plus sûrs, plus actifs, plus ami
des Français que ceux qu'il propose. Enfin, nous ne sommes guidés que par la conscience la plus pure, par le plus vif amour du bien, par le zèle le plus dévoué, par l'abandon le plus entier aux intérêts des deux républiques et à la gloire de notre chère patrie.
Trouvé.
P. S. Je vous prie toujours de méditer l'idée de la diminution du pouvoir militaire, surtout dans la ville de Milan, et d'éloigner le siège de l'état-major, si l'on veut conserver un général en chef. Il ne faut pas surtout qu'il puisse être commis impunément un acte arbitraire, après Texécution de notre plan.
Milan, 18 fructidor an vi.
L*opération dont j'étais chargé est consommée; mais peut-être n'a-t-ellepas rempli les vues du Directoire, quant à l'attention qu'il me prescrivait de cacher autant que possible l'influence française. Vous verrez dans la lettre que je lui écris le détail de toutes les causes qui ont empêché le Corps législatif ancien de faire tout lui-même. Déjà les journaux de cette ville ont rendiT compte de ces changements, quelques-uns avec une perfidie dont la source nous est connue. Au reste, quel que soit le jugement que le gouvernement porte de ma conduite, je n'ai agi que pour obéir à ses ordres; il a fallu agir ouvertement ou reculer; or ce dernier parti était indigne de lui autant que funeste à ce pays. L'opinion de la ville de Milan est toute favorable; tout je monde applaudit à des mesures qui font espérer la tranquillité et l'ordre public.
II est fâcheux que les encouragements donnés il y a six semaines aux factieux, aux intrigants, aux prétendus patriotes, aient fait retarder une opération qui alors n'aurait souffert aucune difficulté et se serait exécutée selon les dé-
sirs du Directoire. J'ai éti obligé de prendre tout si:r moi; le général en chef n'a pas cru devoir signer les actes subséquents à la séance tenue à la légation. Me voilà donc chargé seul de la responsabilité tout entière. Les choix sont en général très-bons, la majorité des deux conseils est excellente; tous les membres que je vois fréquemment sont très-satisfaits et me témoignent la reconnaissance dont ils sont pénétrés pour ce nouveau bienfait de la république française. Je vous prie instamment d'engager le Directoire exécutif à bien méditer de nouveau la question de la convocation des assemblées primaires ; car vous concevez combien les exclus, qui sont furieux, iraient ourdir d'intrigues pour faire rejeter. des changements qui blessent leur intérêt et leur amour-propre.
Je vous écris à la hâte, parce que le courrier va partir.
Trouvé.
Milan, 19 fructidor an vi.
Je vous ai écrit hier fort à la hâte, parce que le courrier allait partir et que je devais me rendre a la fête du 18 fructidor. Je ne crois pas inutile de vous adresser quelques observations sur la manière dont ces fêtes sont célébrées, sur celle dont l'a été surtout la fête d'hier. Il semble (^uele projet des ordonnateurs soit constamment d'humilier en toute occasion les agents civils de la république, et quoiqu'on y invite les ministres étrangers, comme l'ambassadeur français se trouve nécessairement avec eux dans cette occasion, tous se trouvent compris dans la même mdécence. Hier, par -exemple, celui d'Espagne était le seul ministre d'une cour qui fût venu; mais il a dû être tellement indisposé contre le désordre, que, fa i^ué d'être confondu dans la foule, accablé de chaleur et de poussière, sans cesse environné de chevaux, il s'est retiré. J'étais là m 49
comme si on m'y eût invité pour m' avilir. Enfin j'allais aussi prendre mon parti, et déjà le citoyen David s'en allait, lorsqu'on s'est aperçu de notre mauvaise humeur et de sa cause ; alors on a fait quelques dispositions pour nous faire , place. Cette affectation de malhonnêteté et d'insolence était d'autant plus marquée, qu'il est extrêmement facile de . mettre la considération à la place du mépris. Il y a dans > le champ de la Fédération de Milan une espèce de temple ; on pouvait y placer quelques sentinelles, et le réserver pour les membres du Directoire, pour les autorités constituées, et pour ce qu'on appelle le corps diplomatique. C'est ce que fit le général Gauthier à la fête du 10 août, et ce jour-là, malgré les mauvaises dispositions des Dufresse, des Janet, des Gallois et autres brigands de cette espèce, l'ambassadeur de la république était à sa place, comme représentant du gouvernement français. Au reste, il est clair que c'est un plan arrêté pour dégoûter tous les agents civils ; j'ai lutté jusqu'à présent de modération contre rinsolence ; les torts ne sont pas de mOn côté. Croirez-vous que Lahoz, que le général Brune m'avait dit plusieurs fois devoir envoyer à la campagne, Lahoz était à cette fête; il était au dîner chez le général en chef; il y fit porter, par son adjoint, un toast au i8 fructidor cisalpin; cette santé ne fut ap{)laudie que par une ou deux personnes, et je dis tout haut qu'elle avait été aussi mal reçue que le général Lahoz l'avait été à Paris. Dufresse, dont je vous ai fait connaître le toast au 10 août, porta celui-ci : « A la destruction des oppresseurs de toutes les classes ! » — Un autre officier : « A la destruction des tyrans des républiques ! » Voilà comme je suis attaqué à toutes les fêtes de Brune, qui manifeste toute sa mauvaise humeur. Et puis à cette table où étaient plusieurs ministres étranger-s, ceux d'Espagne, de Sardaigne et de Toscane, on chante en choruâ général la destruction des rois, et un amnistié piémontais porte un toast aux braves, morts sous les murs d'Alexandrie le 16 messidor, et aux braves qui restent pour les venger ! Comment veut-on qu'ils viennent à ces réunions ! Pourquoi les y inviter? Pourquoi se plaindre quand on ne les y
voit pas ? Pourquoi ne pas réserver ces imprécations républicaines pour les occasions où les républicains seuls sont réunis? Qutxni à moi, je suis bien risolu de ne plus aller à ces grands repas, qui ne sont que de grandes orgies de V cent cinquante personnes. Je le dirai encore, et je le dirai toujours : ou point d'ambassadeur, ou un ambassadeur respecté. Grâce au ciel, l'opération est faite; j'espère que le gouvernement l'approuvera , quoique montrant son influence. 11 le fallait; tout le monde est content; le peuplé sur qui comptaient les opposants, loin de remuer, applaudit. Je suis sur que ma modération, mon énergie et mon calme m'auront acquis quelque estime, et que j'aurai procuré quelque bien à ce pays. Si nous avons la guerre, les résultats heureux seront moins prompts; si nous avons la paix, il ne faut que des bornes, un frein au despotisme militaire, et tout ira au gré du gouvernement français et du peuple cisalpin. Je prêche la fermeté aux nouveaux Direc-
(teurs; ils sont disposés à en montrer. Il n'entre. dans tout cela aucune vue qui me soit personnelle; je n'ai pas demandé réparation d'un seul des outrages dont j'ai été accablé depuis deux mois; je crois que l'indulgence est un bon moyen de ramener beaucoup d'esprits; cependant il me semble scandaleux que Lahoz reste général des troupes cisalpines ; si ma conduite est approuvée, là sienne ne doit pas l'être; il m'a dénoncé comme un conspirateur, rassemblant chez moi des scélérats; il a été chassé de Paris; peut-il être employé à Milan? C'est d'ailleurs un fripon re-
» -connu, et un unitaire que je crois de très-mauvaise foi. Enfin si la réforme est, comme le prétendait Lahoz, l'œuvre de scélérats innovateurs, il s'ensuit que ceux qui l'ont acceptée,'ceux qui la font exécuter, sont complices de ce for- ^ fait; or, ils ne peuvent employer un homme qui leur est si H contraire. Je compte leur exposer toutes ces raisons. S'ils B reculent, ils tomberont bientôt dans l'avilissement où leurs H prédécesseurs étaient plongés.
H Rien de plus tranquille que toute cette, républfçue. ^k Déjà plusieurs des opposants les plus chauds cherchent à ^^ revenir; déjà des députés qui naguère clemaudaient à la
tribune que je fusse dénoncé à Paris comme un conspirateur et que ceux qui viendraient chez moi fussent traduits à la commission de haute police comme traîtres à la patrie, m'écrivent qu'on les avait abusés, m'envoient les motions tout écrites qu'on les avait forcés de prononcer, et, comme pour faire leur paix, profitent d'une conversation que j'ai eue avec le général Miollis sur Mantoue pour m' adresser le plan de la Virgiliana. 11 est extraordinaire qu'une opération qui a changé toute la face de ce gouvernement ait produit si peu de commotion, si peu de bruit. 11 n'a fallu que quelques soldats pour occuper les salles et quelques patrouilles dans les rues, et tout a été fini.
Cette commission de haute police, dont je vous parlais tout à l'heure était un véritable tribunal révolutionnaire; on l'avait institué contre les alarmistes; or vous jugez à quel arbitraire il donnait lieu. Heureusement il a expiré quelque temps avant la réforme ; le grand conseil voulait le proroger, celui des anciens s'y est opposé : maintenant il n'en sera plus question.
Tous les jours une commission de finances des conseils s'assemble chez moi avec le citoyen Faypoult. Ils apportent des lumières et de la bonne volonté. Il y a tout lieu d'espérer que le plan qui était préparé, sauf les dispositions locales, sera bientôt achevé. Nous nous occuperons ensuite de l'instruction publique, des codes civil et criminel, etc. Il faut leur donner, sur chaque partie de législation, un ensemble complet, et le gouvernement français aura été certainement le bienfaiteur de ce pays.
Je ne dois pas oublier de vous dire le toast que j'ai porté chez le citoyen Brune : « Au 18 fructidor! puisse l'union qui, depuis cette glorieuse époque, règne entre le Corps législatif et le Directoire de France servir de modèle aux républiques nos amies ! »
Trouvé.
P. S. Je rouvre ma lettre pour vous dire encore un mot sur le despotisme militaire. Le Directoire cisalpin a donné l'ordre au bureau central d'arrêter un Lucquois,
nommé Coltenna, porteur de Timmense cocarde, ralliement des factieux, et l'un des plus acharnés déclamateurs de ce parti. Aujourd'hui le général Brune a écrit au bureau central pour savoir qui a donné cet ordre. Le Directoire a eu la faiblesse de discuter pendant une heure pour répondre que c'était lui.
Salvadori, auteur du Thermomètre italien, Tun des plus féroces révolutionnaires de ce pays, agent de Robespierre, assassin de septembre, juge au tribunal révolutionnaire de Paris, a reçu du général Brune une carte d'employé près l'armée ; il mange habituellement avec Brune, et c'est chez lui que se rassemblent les membres orateurs du cercle constitutionnel.
Voici la lettre que le général Brune m'écrivit, lorsque je lui demandai la clôture des cercles, qui avait été convenue à Paris :
7 fructidor.
« Citoyen ambassadeur,
(( Vous me dites par votre lettre d'hier que les clubs ont offensé le gouvernement français et que dans des repas prétendus patriotes on a bu à la mort de l'ambassadeur français et du citoyen Faypoult; vous me demandez de suspendre les journaux appelés le Thermomètre et le Courrier de l'armée cV Italie.
« Je désire, citoyen ambassadeur, que vous précisiez les faits ; car, comme militaire, ne pouvant, sur tous ces objets, qu'agir ici arbitrairement, il m'est indispensable de pouvoir en tout temps me prouver à moi et aux autres que i'ai agi avec honneur et pour le profit de la liberté.
{( Salut républicain.
« Siqné : Brune. »
Je ne m'amusai pas à lui préciser beaucoup de faits ; la veille de ce jour, Fantoni avait annoncé au cercle que la générale pourrait bien être battue, et que les citoyens ne devaient point en être effrayés. Fantoni, dit-on, a aussi
une carte d'employé , et le Directoire prétend qu'il est étranger à la Cisalpine.
Je n'ajouterai plus de réflexions, car elles sont aussi fatigantes pour le gouvernement que désagréables pour moi.
Trouvé.
Milan, 2G fructidor an vi.
On vient de me dénoncer à l'instant même quelques propos dont je crois nécessaire de vous donner connaissance. Vous savez qu'en général j'ai toujours ajouté peu de confiance à des propos de conspirations. Je crois encore qu'en cette occasion il y a fort peu de chose à craindre de la part de ceux qui les tiennent. Cependant comme ce sont des têtes extrêmement dangereuses à cause de leur exaltation, surtout à cause de la mauvaise foi de leur conduite et de l'hypocrisie de leurs principes, il est bon d'être averti, pour déjouer des horreurs dont ces hommes sont très-capables.
Voici donc ce qui m'a été dit : 11 se trame à Paris une conspiration contre trois membres du Directoire; le but est de les assassiner; on doit se cacher dans l'appartement d'un des cinq. On assure que quelques députés sont du complot. L'homme qui a tenu ce propos est un Piémontais nommé Picot; il accompagnait Lahoz à Paris, et il s'est vanté ici d'avoir monté la tête à plusieurs personnes. On ajoute que pour colorer cette trame d'une apparence de justice, on doit produire les preuves d'intelligence et de correspondance avec les ennemis de la république. Je sais bien que de pareils proj.ets tiennent du délire; mais ceux qui les forment sont des furieux, des scélérats qui, par désespoir de n'avoir pas réussi, ou par désir d'un succès dans leurs atroces entreprises, n'ont aucun scrupule sur les
moyens de vengeance ou d'ambition. C'est à des idées semblables que j'attribuerai la conspiration dont on a fait si grand bruit à Turin et ici, laquelle devait, dit-on, s'exéî eu ter dans cette première ville à l'occasion de la fête du 8 septembre. Son objet n'était pas moins que d'égorger tous les Français. Le général Brune m'en parla presque dès son retour de Paris, et je lui dis que je regardais comme peu dangereux un complot prévu quinze jours à l'avance. Je ne croirai jamais qu'un gouvernement aussi faible que celui du Piémont prépare le massacre des Français, lorsque les Français ont garnison dans la citadelle de sa capitale et de toutes ses autres places, lorsque les Français ont quatrevingt mille hommes en Italie. Une pareille démence est trop absurde. Certes, si des complots de ce genre ont existé, je serais beaucoup plus porté à les attribuer à la poignée de fous, mêlés de fripons, qui ont voulu révolutionner le Piémont , contre les intentions du gouvernement français qu'ils exècrent, qu'ils maudissent hautement. Leur noirceur est telle que, si du massacre de quelques-uns de nos républicains et même de notre ambassadeur, pouvait résulter la révolution de leur pays, ils n'hésiteraient pas à le faire commettre et à en accuser la cour de Turin, qui sans doute nous déteste, mais nous craint trop pour oser de tels excès.
Parlons maintenant de la Cisalpine : la satisfaction générale continue, les deux conseils marchent déjà bien, le Directoire témoigne de bonnes intentions. Il faut quelquefois l'encourager; le militaire tend toujours à l'avilir ; il est absolument nécessaire que le gouvernement s'occupe de mettre un frein à l'arrogance et aux usurpations qui lui ont été si souvent dénoncées. Sans cela ce Directoire tombera dans l'avihssement comme l'autre. 11 s'y trouve d'ailleurs un membre que j'en voulais exclure et que les instances du général Brune ont fait conserver : c'est Alessandri. Cet homme est toujours lié avec les ennemis de la réforme, c'est-à-dire avec les ennemis du gouvernement dont il est membre. Il témoigne son humeur en toute occasion; il est appuyé de Brune, qui prétend toujours être l'arbitre su-
prême de la Cisalpine. Qu'est-ce donc qu'un Directoire qui se voit contrarié jusque dans des mesures de police par un général d'armée dont tous les soins devraient se renfermer dans l'exercice de ses immenses fonctions militaires ? Qu'est-ce donc qu'un ambassadeur qui se trouve sans cesse l'objet des rapports de l'espionnage de ce général? Et le fait est certain, puisque c'est le général lui-même qui m'a fait voir ces rapports. A N api es, auprès de la cour la plus malveillante pour nous, mes pas n'étaient point observés avec plus d'indécence ; on ne suivait pas avec plus d'activité, on ne tracassait pas avec plus d'acharnement le petit nombre de personnes qui me venaient voir. Qu'est-ce qu'un état-major où, pour rendre raison des mauvais procédés qu'on a pour des citoyens, on les accuse de voir mauvaise société, d'aller chez l'ambassadeur? Quant à moi, je ne réponds à tout cela que par le calme le plus impassible. Je fais mon devoir ; j'ai commencé le bien de ce pays ; je souhaite que ce bien ne soit pas paralysé par la funeste influence de gens qui découragent cette république et déshonorent la nôtre.
27 fructidor.
Je vous adresse plusieurs pièces qui prouveront combien on cherche encore à suivre le système d'avilissement et d'usurpation. Vous verrez, dans l'affaire de ce Valletti, Piémontais au service autrichien, la contradiction qui se trouve entre l'approbation donnée par le général Brune à la mesure du Directoire et l'improbation manifestée le lendemain par le général Suchet. Je numérote toutes ces pièces depuis 1 jusqu'à 7. Celle que je vous envoie sous le n° 8 vous paraîtra assez étrange, et par les reproches vagues qu'elle contient, et par l'humeur qu'elle décèle, et par les menaces qu'çlle laisse entrevoir*.
Je suis allj ce malin au Directoire avec le citoyen Fay-
1. On trouvera sous la cote E celles de ces pièces que l'auteur avait jointes aux correspondances autographes destinées à faire suite au texte de ses Mémoires. (0. L. L.)
poult. Nous avons trouvé déjà ses membres effrayés, alarmés ; i'-ai pris sur moi de leur rendre le courage, de les rappeler à leur dignité, de leur conseiller de répondre au général avec ce ton de calme et d'énergie tout à la fois qui convient à un gouvernement.
Je ne sais si la plainte de Brune a pour cause le logement du citoyen Mangourit, qui se rend à Naples comme secrétaire de légation; voici le fait : Mangourit arrive hier, demande un logement, je ne sais pourquoi. Le commandant de la place lui assigne celui que vient de quitter le général Leclerc ; le bureau central objecte que la maison est déjà louée par les propriétaires à la compagnie Bodin. Hullin répond que si le logement n'est pas libre, il va faire mettre le bureau central en prison, et qu'il se f... du Directoire. Il est bon d'observer que le citoyen David, secrétaire d'ambassade à Milan, est resté ici deux mois à l'auberge; que ma femme y est restée un mois, sans que personne leur demandât à l'un ni à l'autre s'ils avaient besoin de quelque chose. Je suis arrivé : j'ai été obligé de chercher une maison et d'en payer le loyer, car le Corps législatif en a bien accordé une, mais elle est encore à trouver.
Le général Bonaparte avait défendu qu'on donnât aux militaires des logements gratuits. Eh bien, depuis que le général Leclerc à supprimé cette défense, les militaires, pour se faire loger, chassent les propriétaires eux-mêmes. Je puis citer plusieurs faits de cette espèce. Tous ces chauds amis de la liberté ne le sont guère de l'égalité. Un appartement de quelques pièces ne leur suffit pas; il leur faut des palais avec tous les meubles, tout le linge, tous les effets qu'il leur prend fantaisie d'exiger. Voilà comme on se fait des ennemis d'hommes qui, si l'on voulait seulement ne point vexer, ne point humilier, auraient pour nous autant d'attachement qu'on en peut désirer de la part d'étrangers. Si le Directoire ne prend pas bientôt des mesures pour mettre un frein au despotisme militaire, il valait mieux ne point opérer de réforme, il valait mieux surtout régir ce pays comme province conquise. — Quoi qu'il
en soit, j'opposerai jusqu'au bout mon courage et la paix de ma conscience aux calomnies et aux intrigues* amoncelées sur moi.
Trouvé.
Milan, 2« jour complémentaire an vi.
J'ai reçu hier, avec la lettre du Directoire exécutif, vpt.-e excellente et chère lettre du 26 fructidor. Agréez l'expression de ma plus vive reconnaissance pour les conseils que vous voulez bien me donner. Je vous assure que je les prends toujours pour guide de ma conduite, et que mon seul regret est que vos occupations ne vous permettent pas de me diriger plus souvent. L'opération étant faite, et me livrant à des recherches sur l'instruction publique, afin de travailler avec des membres des deux conseils à un plan d'organisation pour la Cisalpine, il y avait quelques jours que je n'avais vu le général Brune. D'ailleurs on a semé entre lui et moi tant de causes d'éloignement, que j'aimais autant me dispenser de mes visites que d'avoir à supporter, ou de la froideur de sa part, ou des outrages de la part des siens. Hier cependant, comme il devait partir le soir pour Mantoue et quelques autres places, j'allai le voir pour lui parler des intentions, de la volonté du Directoire exécutif. 11 était prêt à se mettre en voiture, nous remîmes cet entretien à son retour, au l*"" vendémiaire. Je lui offris pour le seconder toute mon intervention et tout mon zèle. Je lui dis que j'espérais que nous agirions toujours en frères, en amis, pour le service de la république. Je l'embrassai en lui souhaitant un bon voyage, et nous nous quittâmes avec ^toutes les marques d'une satisfaction réciproque.
Je ne veux pas revenir sur les causes qui nous ont empêchés de dissimuler rinfluence française ; mais je vous répéterai en courant que, sans les encouragements et les espérances donnés aux prétendus constitutionnels, tout se
serait fait sans difficulté, sans intervention. Je ne doute plus que l'ouvrage ne soit accepté dans les assemblées primaires; Topinion générale est tout en sa faveur. Cependant on pourra tirer encore parti, pour calomnier le gouvernement français, de la convocation de ces assemblées dans un moment où l'influence militiiirc sera obligée de se montrer, au lieu que si l'on eût pu attendre quelque temps, nous aurions fait avec la persuasion ce que les ennemis du Directoire oseront peut-être raccuser encore d'avoir arraché par la force.
Quant aux regrets que vous me témoignez de ce que le système de finances n'a pas été publié dès le premier instant, c'est encore une suite du malhaur des circonstances. Du moment qu'on a taxé de trahison l'appel fait aux lumières de quelques citoyens de ce pays, il n'a plus été possible de cons ilter personne, et cependant le citoyen Faypoul avai besoin de renseignements positifs qu'il ne peut obtenir que sur les lieux. Tout était contre nous alors, conseils législat fs, Directoire, ministres; tout ce qui aurait été pou nous était effrayé, consterné; il a donc fallu attendre que la volonté du gouvernement fût bien manifestée et ne laissât plus aucun prétexte à l'opposition ni à ses protecteurs. Le temps ne nous permettait pas de retarder davantage l'exécution. Au surplus, le citoyen Faypoult ne perd pas une minute, el dans peu de jours il aura fini, de concert avec une commission des conseils, un ensemble complet sur les finances.
Nous encourageons toujours le Directoire, et il a besoin d'être encouragé. En général, je crois avoir la confiance de la majorité de ses msmbres. Si la paix se fait, nul doute que la république cisalpine n'arrive bien vite au plus haut degré de prospérité.
D'après les récits des journaux, d'après ce que j'ai pu recueillir de quelques conversations avec le ministre d'Espagne, il pourrait S3 faire qu'à la suite des déplacements et des intrigues dont celte cour a été le théâtre, M. Azara y fût appjlé au département des affaires étrangères,' ou comme premier ministre. Dans ce cas, s'il m'était permis
de vous donner mon opinion personnelle, je vous ferais connaître un désir qui prend sa source dans l'intérêt de mon pays. Cet intérêt consiste pour lui à avoir à Paris, pour ministre, un homme attaché à son gouvernement, mais connaissant bien les besoins de ce gouvernement, ainsi que ses intérêts. Or, parmi tous les hommes que l'Espagne pourrait envoyer auprès du Directoire, il lui serait difficile de choisir un agent plus honnête, plus ami des Français, plus droit dans sa conduite que le ministre actuel près la Cisalpine. Personne plus que lui n'est opposé à toute espèce, je ne dirai pas de rupture, mais de refroidissement avec la France. Non pas qu'il désire une révolution dans son pays; il en est au contraire bien éloigné , mais il la regarde comme inévitable par la guerre. Du reste, il a dans ses manières et dans son train toute la simplicité d'un ministre républicain ; point de faste , point de morgue, point de prétentions. J'ignore si la démarche que je fais pourrait lui convenir, parce que je sais qu'il désire et qu'on lui a promis l'ambassade de Gonstantinople. Je sais seulement qu'il aime beaucoup la France, et que peut-être ce qui l'empêcherait de prétendre à la mission de Paris, c'est son âge : il n'a que trente-cinq ans. Mais d'un autre côté l'apparence d'un désir de la part du Directoire, un mot dit à M. Azara, s'il partait, pourraient lui faire obtenir cette place. Je dois vous ajouter que son intérieur domestique est exemplaire. Il est bon mari, père excellent, et de plus il a adopté un jeune enfant qu'il élève et traite avec la même tendresse que sa fille. Pardonnez si je vous ai entretenu si longuement sur un pareil sujet; j'ai cru remplir un devoir en vous donnant des renseigne aiéats qui pourraient devenir utiles.
TaouvÉ.
Milan, 5 vendémiaire an vu.
Comme je vous ai jusqu'ici rendu compte des impressions qu'avaient produites sur moi les fê.tes nationales que j'ai vu célébrer dans cette armée, je dois vous parler aussi de la sensation que la dernière m'a faite. Le général Brune avait ordonné des préparatifs plus brillants que pour les précédentes; la fête du 1^'' vendémiaire a donc été plus magnifique, et surtout exécutée avec plus d'ordre, de décence et de gaieté. Au dîner du général, il n'y a point eu de ces santés équivoques, évidemment dirigées vers la personnalité. Il est vrai qu'il avait, pendant le repas, envoyé un de ses officiers dire à tous les autres de ne se permettre aucune attaque de ce genre. La journée entière s'est passée à merveille. J'oubliais de vous dire qu'il y a eu des courses à pied et à cheval; mais on peut, sans être difficile, ne regarder ce commencement que comme un essai, auquel le temps et l'habitude de fêtes publiques pourront donner plus de perfection.
J'ai vu le général Brune relativement à la convocation des assemblées primaires ; il m'a paru fort embarrassé ; car, pour concilier l'exécution avec le secret, ce n'est pas chose aisée. 11 n'avait encore avant-hier aucune idée fixe sur cet objet.
Il vient de publier un ordre du jour sur lequel je dois vous faire part de mon opinion, avec tout le respect que je dois aux intentions et à la volonté du Directoire, desquelles il m'a dit que cet ordre émane. Je le joins à ma lettre *. Quoi! l'on traitera comme espions, comme embaucheurs, des citoyens français qui, munis d'un passe-port en règle, voudront user de la liberté qu'a, ou doit avoir, tout homme honnête et tranquille de voyager soit pour son instruction, soit pour ses affaires, soit même pour ses plaisirs? Ensuite, si l'on fait des exceptions, quel rôle doit jouer-l'agent civil en tout ceci, puisque les réclamations doivent être adressées