III
que f ai quelque inquiétude. Il m'arrive quelquefois aussi de devenir par découragement paresseux d'écrire.
Trouvé.
N° Al. Milan, 19 vendémiaire an vu de la république.
Je viens d'être témoin d'une scène qui vous fera juger de l'esprit et des mauières du nouveau commandant de la place, le général Pouget, et qui vous donnera une idée de la verge avec laquelle il paraît décidé à régenter le peuple cisalpin.
Il y a ici une mauvaise troupe de comédiens français; elle jouait ce soir Georges Dandin et Janot. On avait exécuté entre les actes tous les airs patriotiques, Ça ira, la Carmagnole, Allons, enfants de la 'pairie. Entre les deux pièces, on a demandé l'ouverture de Lodoïska; les musiciens la commencent, quelques officiers qui étaient au parterre crient : « Des airs patriotiques! ça ira! » le tout en jurant assez énergiquement. On joue ça ira et successivement tous les autres. Alors les musiciens, croyant apparemment pouvoir en revenir à l'ouverture de Lodoïska, la recommencent; de nouveaux murmures s'élèvent, le directeur du théâtre arrive tout tremblant vers les musiciens, leur dit des injures, leur reproche de vouloir le faire mettre en prison; il était si effrayé qu'il pouvait à peine articuler; les musiciens aussi effrayés que lui reprennent encore ça ira, et sont bientôt interrompus par un incident assez étrange : le commandant de la place, que je voyais depuis quelques instants se promener avec agitation dans sa loge (celle de l'archiduc) paraît tout à coup dans l'orchestre^ suivi de quatre 'soldats, la baïonnette au bout du fusil, et voici son discours qu'ont entendu, aussi bien que ma femme et moi, les citoyens Sopransi, membre du Directoire, David,
et trois autres Français : « Sacré mille dieu, f.... ! des airs
patriotiques, f ! le premier b qui joue des airs
contre-révolutionnaires, je le fais fusiller sur-le-champ; allons, f.... ! des airs patriotiques! » Ce discours es^ accompagné d'un coup violent qu'il donne sur la tête d'un des musiciens; il se retire, emmenant avec lui le chef de la musique.
C'est donc chez un peuple libre, chez un peuple affranchi par ijpus que nous donnons de pareils exemples de liberté! c*est sous les yeux d'un gouvernement que le Directoire français a voulu faire succéder à un gouvernement trop faible qu'un commandant de place prodigue ainsi la menace et l'avilissement! C'est au moment où ce gouvernement, tremblant lui-même de la responsabilité qu'il encourt, met douze millions de secours extraordinaire à la disposition de l'armée, qu'on traite ainsi ses concitoyens, qu'on lui enlève la police de ses spectacles, qu'on fait la même chose pour les maisons de jeux, qui n'en continuent pas moins à donner à jouer, parce qu'on sait comme on adoucit Cerbère! Pourquoi donc y a-t-il un Directoire cisalpin? Pourquoi ce Directoire est-il reconnu, traité comme ami, comme allié par la république française? Pourquoi ce Directoire a-t-ii des ministres de l'intérieur et de la police ? La liberté, l'amitié, l'alliance ne sont-elles donc qu'un jeu, qu'une plate et ridicule comédie? Est-ce ainsi que nous nous ferons aimer des étrangers? Est-ce ainsi que nous leur ferons respecter le nom français? Quoi! nous ne voulons point chez nous du régime de Robespierre ; nous changeons la constitution de la Cisalpine pour l'empêcher de tomber sous ce régime, et pourtant, un mois après, nous établissons ici les mêmes vexations et nous proférons les mêmes grossièretés qui se commirent, qui se proférèrent en 17931 Non, le Directoire français est trop juste, trop loyal, trop conséquent pour le souffrir! non, il ne le souffrira pas, ou bien il deviendrait coupable des horreurs que de pareilles persécutions prolongées attireraient sur les Français! Je vous dois la vérité, je vous la dirai toujours tout entière. Eh! que m'importe une place pénible auprès de ma conscience et de mon devoir! On dit que cet air de Lodoïska est
devenu un ralliement pour les aristocrates; je l'ignore; je'' l'ai entendu jouer encore le 1" vendémiaire chez le général Brune. Mais en supposant qu'on veuille en faire une sotte équivoque, n'y a-t-il donc pas d'autres manières de le défendre ? Et depuis quand fusille-t-on des citoyens , des hommes libres pour un morceau de musique ? On parle de ^ liberté, d'égalité, de républicanisme, lorsqu'on opprime, lorsqu'on vexe tout le monde pour des puérilités, lorsqu'on met en réquisition pour son usage pfàrliculier les maisons, le linge, l'argenterie des particuliers! Ils se diront bientôt sans-culottes avec leurs ceinturons en cordons rouges et bleus, avec leurs habits brodés en bosse et en paillette, avec leurs chevaux superbes, leurs suites nombreuses, leurs gardes prétoriennes qu'ils prodiguent jusqu'à leur femme! Comme si des femmes devaient jouer un rôle, devaient paraître avec des gardes, devaient recevoir des honneurs de la part même des princes! Oh ! quelle pitié! quel scandale! quelles mœurs! Et voilà les patriotes! Et c'est nous, c'est nous qui sommes des aristocrates, des ennemis de la république et de la liberté! Ah! sans doute nous n'adorons, nous ne servons ni la même liberté, ni la même république, ou nous les adorons, ou nous les servons avec un culte, avec un cœur bien différents!
Peut-être mes réflexions vous paraîtront-elles un peu vives, surtout par rapport à l'événement qui les a fait naître; mais elles tiennent à tant d'autres causes, elles étaient depuis si longtemps entassées dans ma tête et pesaient tellement sur mon âme, que j'ai saisi, pour vous les communiquer, une occasion d'ailleurs assez remarquable. Vous en ferez l'usage que votre sagesse vous prescrira; j'espère au moins que vous ne reconnaîtrez dans cet épanchement de ma franchise que Tindignation d'un homme honnête et l'amertume d'un ami sincère de la liberté.
Trouvé.
P. S. On assure que le général Pouget est une créature de GoUot-d'Herbois et de Billaud-Varennes. On dit aussi qu'il était membre des élections cassées par la loi du 22 flo-
réal. Au reste, la coniuite du général Del mas à Mantoue n'est ni moins arbitraire, ni moins tyrannique, ni moins humiliante.
Milan, 28 vendémiaire an vu.
Encore un changement dans la Cisalpine! Et celui-là n'est point dans le sens de la réforme, de sorte que voilà l'influence française qui se montre de nouveau, non plus pour empêcher des déchirements dans cette malheureuse république, mais pour les hâter et la plonger dans la dissolution. Le général Brune a ce matin même destitué la moitié ou environ des conseils et trois directeurs, c'est-à-dire tous les hommes qui montraient le plus d'attachement à la France et le plus d'empressement pour les mesures nécessaires aux besoins de l'armée. 11 vient de les remplacer par les coryphées de l'anarchie, par les antagonistes de la réforme, par les plus furieux unitaires. Il suffit de vous annoncer qne Porro, l'infâme Porro, est ministre de la police; que ses compagnons sont tous rentrés dans les deux conseils. Adelasio, nommé au Directoire par l'ancien Corps législatif; Sopransi, le meilleur ami de son pays et des Français; Luosi, homme de bien et de talent, sont chassés du gouvernement où le Directoire français les avait ou conservés, ou appelés. Je sais qu'on a accusé le premier d'une correspondance autrichienne; mais je regarde cette accusation, jusqu'ici sans preuve, comme une calomnie atroce : quant aux deux autres, on ne peut leur reprocher que leur patriotisme, leur probité et leurs lumières. Ce sont ces trois hommes qui, malgré Alessandri, malgré Lamberti que Brune a cons3rvés, ont mis à la disposition de l'armée douze millions sur la demande des citoyens Amelot et Faypoult.
Le citoyen Fouché n'a point été prévenu de tous ces
changements. Il dînait encore hier chez Âdelasio, il leur promettait à tous de ne rien innover: le voilà donc qui, pour son début, éprouve le mépris-et se trouve réduit à la plus abjecte nullité. Brune n'a pas fait cette opération pendant que j'étais accrédité, parce qu'il a bien prévu que je m'y opposerais au péril de ma tête, et il m'a rendu justice.
Mais les conseils législatifs, mais les trois membres du Directoire cisalpin, ne pouvaient-ils pas méconnaître l'autorité de Brune, l'autorité même du gouvernement français? Et s'ils l'eussent fait, quelles funestes conséquences, quels malheurs épouvantables n'eussent pas été la suite de cette énergie? Le général les aurait-il emprisonnés, massacrés? Le Directoire français n'aurait-il pas fait pour la Cisalpine ce qu'il a fait pour l'Helvétie? La consternation est répandue dans toute la ville, les barrières ont été fermées, les conseils ont été cernés. Si Porro est ministre de la police, Savoldi, président de l'ancien Directoire, est ministre de l'intérieur : avec le Directoire nouveau et les membres introduits dans les conseils, la constitution sera bientôt, ou rejetée par les assemblées primaires que l'intrigue saura bien influencer, ou ensevelie dans l'oubli et le mépris; déjà l'on prépare des visites domiciliaires, déjà plusieurs familles se disposent à fuir , déjà le terrorisme , horrible enfant de l'anarchie, plane sur cette cité, sur cette république qui pouvait être si heureuse ; déjà ces artisans de troubles et de crimes disposent en espérance de la Convention nationale qui fut toujours le but de leurs désirs et de leurs projets. Et le Directoire le souffrirait ! Il s'en laisserait wiiposer par des clameurs achetées de l'or de l'Angleterre et de l'Autriche, qui ne demandent pas mieux que défaire égorger les Français en Italie. Et c'est cette manœuvre que servent si bien les Porro, les Salvador, les Savoldi, les Sabatti, les Reina, les Lahoz et toute l'infernale bande qui obsède, qui circonvient, qui aveugle le général Brune, et l'entraîne à des mesures évidemment funestes, sinistres, mortelles pour les Français.
D'ailleurs n'est-ce pas une honte, ainsi que le plus grand des dangers pour le gouvernement, de rétrograder, de détruire son ouvrage quand il est à peine achevé? Si le des-
potisme militaire en Italie l'emporte cette fois sur l'autorité civile, sur l'autorité du pays, n'est-il pas à craindre que ce despotisme ne pénètre jusqu'en France? La versatilité détruit-elle l'impression qu'a faite l'influence française il y a deux mois? Si jamais la victoire conduisait nos troupes dans un pays monarchique, peut-on penser qu'il se fierait à nous pour avoir une constitution libre? II faut de la moralité dans les actions, il faut des principes fixes, il faut une marche ferme et surtout jamais rétrograde. Sans cela point d'estime, point de confiance, point de succès durable. Sans cela les Français sont exposés à être massacrés au premier échec de nos armées, s'il pouvait en arriver.
Je sens bien à quels périls je m'expose personnellement : mais que m'importe ! J'aurai fait mon devoir, j'aurai dit la vérité, j'aurai commencé quelque bien, qu'une intrigue abominable, qu'une malveillance atroce font disparaître. J'ignore si toutes les lettres que je vous ai adressées vous sont parvenues; mais je vous ai écrit souvent et avec beaucoup de force.
Je suis bien aise de vous apprendre que Brune en destituant les trois Directeurs a rendu le ministère des finances à Adelasio, celui de la justice à Luosi, qui ont eu la lâcheté de les accepter. Il offrait à Sopransi les relations extérieures ou l'intérieur ; Sopransi ne veut se régler que d'après les conseils du citoyen Fouché.
J'écris au Directoire exécutif et je lui dis toute la vérité. Puisse le concert que nous élevons, les citoyens Amelot, Faypoult et moi, éclairer enfin le gouvernement sur les agents qui le servent comme sur ceux qui le déshonorent î
Salut, respect et dévouement filial.
TROuvii.
Milan, 28 vendémiaire an vu.
L' ex-ambassadeur de la république française près la république cisalpine , au Directoire exécutif de la république française.
Citoyens directeurs,
Je vais me rendre au poste où votre confiance me destine; mais avant de partir je vous dois la vérité, et c'est ainsi que je veux consommer ma pénible et douloureuse mission.
Le citoyen Fouché est arrivé depuis huit jours; il a vu le général Brune, il a vu le Directoire cisalpin ; il a annoncé que rien ne serait innové dans l'ordre de choses actuel; et cependant, aujourd'hui même, presque la moitié des conseils législatifs et trois directeurs sont destitués, par qui? Par le général en chef seul, sans en prévenir ni l'ambassadeur qui s'installe, ni son prédécesseur qui se retire. Et quels sont les membres destitués? Le citoyen Adelasio, nommé par le Corps législatif, les citoyens Sopransi et Luosi approuvés à Paris par vous-mêmes 1 Quel est leur crime? Le voici : ils marchaient vers l'ordre, vers une bonne administration; ils écoutaient avec confiance les conseils qui leur étaient donnés en faveur de la France; sur la demande du citoyen Amelot, ils mettaient à la disposition de l'armée une somme de 12 millions, à titre de secours extraordinaire. Quel est le mérite des deux directeurs qui sont conservés? L'un rassemblait chez lui les fauteurs de l'anarchie, et dénonçait à Brune tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait au Directoire : c'est Alessandri; l'autre, sans talents comme sans énergie, flattait tour à tour l'autorité de laquelle il croyait que son sort pouvait dépendre; il m'a écrit les plus grandes protestations, et mon premier tort est de l'avoir cru bien intentionné pour sa patrie ; celui-là c'est Lamberti. Je puis dire la même chose
du citoyen Brunetli, ministre de la police, devenu directeur. Des deux autres, l'un, Smancini m'est inconnu, et Tautre, Sabatti était dans le conseil des jeunes le plus vigoureux antagoniste de la réforme.
Mais ce qui prouve surtout le but secret de cette révolution, c'est la nomination du nouveau ministre de la police. Tout Milan frémit au nom de Porro ; toute la république va être dans la consternation. Porro est un homme sans moralité, c'est le plus furieux des démagogues, le plus forcené des unitaires, et, dans le fond du cœur, le plus mortel ennemi des Français. Citoyens directeurs, on a dû vous surprendre l'ordre dont on s'autorise, dit-on, pour opérer ces changements; car dix jours avant, vous m'écriviez pour approuver ma conduite.
On se plaint de ce que, dans l'exécution de vos ordres, l'influence française a été trop évidente, et c'est pour y remédier que Ton fait aujourd'hui des opérations qui la montrent encore d'une manière plus frappante. Qu'est-ce donc que l'indépendance du peuple cisalpin? Qu'est-ce donc que le respect pour sa liberté, si la force militaire brise arbitrairement et le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif?
Citoyens directeurs, je vous en conjure, au nom de la liberté, au nom de la république, daignez réfléchir sur les suites d'une pareille versatilité? Voyez ce qu'il doit résulter d'un changement qui porte aux premières places les ennemis de la constitution qui vous a été lue à Paris et que vous avez voulu qui fût donnée au peuple. S'ils convoquent les assemblées primaires, nul doute que l'intrigue ne la fasse rejeter, ou, s'ils ne s'occupent que du soin de la paralyser par l'inexécution et de la faire tomber dans le mépris, pressentez ce que vont oser des hommes connus pour vouloir une Convention nationale. Déjà depuis quelques jours des familles entières, prévoyant l'orage, veulent abandonner leur pays, et si aujourd'hui les portes de la ville n'eussent pas été fermées, soyez assurés qu'une foule de citoyens auraient pris la fuite. Non, citoyens directeurs, n'abandonnez pas cette terre malheureuse à toutes les horreurs du régime militaire, ou de la plus féroce anarchie.
C'est pour l'intérêt de ma' patrie que je vous tiens ce langage peut-être audacieux , mais républicain. Gomment croira-t-on désormais à la loyauté française, si vous détruisez ainsi vous-mêmes votre propre ouvrage? Quelle confiance aura-t-on dans vos promesses? Quel crédit obtiendront vos agents, s'il ne tient qu'au caprice d'un général de les plonger dans l'avilissement et la nullité?
Savez -vous quels sont les hommes qui vous accusent d'avoir fait une réforme si salutaire, si indispensable? Les dupes, ou les inlruments de l'Autriche et de l'Angleterre, Oui, les anarchistes de ce pays ne peuvent être que les ennemis de la France et de la liberté; ce n'est qu'à prix d'or qu'ils acquièrent à Paris quelques partisans, et cet or leur est fourni, ou des trésors de Londres, ou au détriment de noire armée.
Citoyens directeurs, vous avez une grande puissance : vos généraux en déploient tout l'appareil; eh bien, si les législateurs cisalpins, si les trois directeurs destitués, ne reconnaissant plus dans l'influence qui les frappe la même intention bienfaisante pour eux, eussent dit : « Nous existons par l'intervention de la république française; en nous créant pour le bonheur de ce peuple, elle nous a- promis de ne plus arrêter le cours de nos lois, de ne plus nous aider que de ses conseils et de son expérience; nous ne nous soumettrons point à la force qui nous opprime; elle peut nous écraser, mais elle nous écrasera à notre poste; nous mourrons, plutôt que de livrer notre patrie aux mains sanguinaires qui s'apprêtent à la déchirer. Le gouvernement français, en apprenant notre énergie, verra que nous étions dignes de ses bienfaits, et il ramènera parmi nous les jours du calme, de l'ordre et de la prospérité; » si les Cisalpins avaient eu ce courage, vous les auriez estimés, chéris, protégés. Citoyens directeurs, peut-être l'Europe va parler à leur place; peutêtre les amis de la liberté nous reprocheront trop de confiance en des hommes qui cherchent à vous faire perdre ritalie.
Je viens d'acquitter ma conscience ; puisse cet élan de franchise attirer sur mon pays toute la gloire que je lui
souhaite et sur cette république tout le bonheur dont elle commençait à se rendre digne.
Salut et respect.
Trouvé.
Milan, 30 vendémiaire an vu de la république.
Le citoyen Faipoult part cette nuit pour Paris; il rendra compte au Directoire de tout ce qui a suivi la première violation commise par le général Brime. Par un courrier que nous avons expédié dans la nuit d' avant-hier, les citoyens Amelot, Faipoult et moi, nous l'avons déjà instruit de ce qui venait de se passer. Il est bon de vous ajouter quelques détails importants. Voici d'abord le style de la lettre du général aux législateurs qu'il a destitués : « Je vous instruis, citoyen, qu'il n'y a plus lieu à votre nomination à la place de membre de conseil de. , En conséquence, dès ce moment vous cesserez toute fonction législative. Salut républicain. » Les lettres adressées aux trois directeurs les appelaient chez Brune pour un objet qui les intéressait personnellement.
Les membres conservés et les nouveaux élus ont été aussi convoqués chez le général. Il leur a dit que le temps était venu de rendre la Cisalpine libre et indépendante ; qu'il avait la satisfaction de trouver autour de lui une assemblée de patriotes; qu'il n'était ni un Lycurgue ni un Solon, mais un militaire; qu'il ne connaissait point la diplomatie, mais qu'il voyait pourtant une constitution qui lui paraissait bonne; que d'ailleurs il était persuadé qu'avec de bonnes lois" et de mauvais législateurs le peuple n'est point heureux, tandis qu'au contraire il le sera avec de bons législateurs et de mauvaises lois; que son mandat ne l'autorisait point à permettre d'autre changement à la constitution que dans l'article qui fixe neuf années avant la révision et qu'ils
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peuvent réduire à trois. Il les a invités à convoquer les assemblées primaires pour qu'elles acceptent solennellement h constitution, parce qu'ils ne seront libres qu'avec une constitution acceptée par le peuple; qu'il se chargeait de la faire accepter dans les communes; qu'il avait déjà donné des ordres à cet effet à tous les commandants de place ; qu'enfin il avait composé un Directoire de patriotes; qu'ils marchassent d'accord et que la république serait heureuse.
Quelques-uns de ceux qu'il avait nommés ont refusé d'accepter, parce qu'on leur imposait l'obligation de maintenir la constitution. Les autres n'ont pas été si scrupuleux; cependaat il y a si peu d'empressement à se rendre aux conseils, que celui des jeunes, qui est de quatre-vingts membres, n'a pas encore été composé de quarante votants. Ils se regardent seulement comme des représentants provisoires. Voici quelles ont été leurs premières opérations :
Loi d'urgence pour rouvrir les cercles; et cependant j'ai encore entre les mains la note écrite par vous , au Directoire même, en présence du général Brune. Le cercle a été rouvert hier soir; il y avait douze ou quinze personnes; on s'est contenté de se féliciter de ce qu'un Directoire de patriotes avait remplacé un Directoire de chouans et d'aristocrates ; et puis des cris de « Vive Brune ! vive Alessandri ! »
Loi d'urgence pour rendre aux journaux toute la licence de la presse; et cependant je vois dans la même note : « Faire taire les journalistes, » auxquels d'ailleurs on avait si peu imposé silence qu'ils criaient encore très-souvent contre la réforme.
Vous voyez le respect que l'on témoigne pour les lois rendues avec la constitution; vous voyez encore le respect qu'on a pour la constitution même qui défend les résolutions d'urgence, à moins qu'elles ne soient provoquées par le Directoire. Qu'importe! Lamberti, nouveau président, a déclaré que, dans ce moment, il n'y avait point de constitution.
Voulez-vous maintenant une preuve des bonnes dispositions, du bon esprit de ces législateurs? Le citoyen Faipoult a travaillé, avec une patience et une persévérance vraiment
rares, à un plan complet de finances. Depuis six semaines, tous les jours, les membres de la commission des conseils s'assemblaient à la légation, et discutaient avec ce brave et respectable citoyen les moyens d'assurer des ressources au j gouvernement. Que d'objections, que de doutes, que d*ob- ' stades n'avaient pas été aplanis, levés , résolus pendant i ces six semaines! 11 était convenu que le plan allait être adopté après cinq ou six jours de discussion publique. Èh bien, les grands patriotes, trouvant que ce projet ne pouvait venir que de Vienne, ont arrêté qu'il serait discuté dans toutes les règles, et que chaque titre ferait l'objet d'une loi séparée. Voilà donc une discussion qui va s'éterniser , et puis qu'espérer d'hommes qui, avant la première réforme, avaient constamment montré la plus violente opposition pour tout ce qui rappelait l'idée d'un impôt? Comme si un gouvernement pouvait subsister sans que tous ses citoyens contribuent à ses dépenses? Mais il est plus aisé de faire sa fortune particulière en ordonnant des réquisitions contre les riches. On a encore l'avantage de se populaiiser en paraissant prendre les intérêts des pauvres.
Quant au prétendu Directoire, on peut augurer d'avance l'esprit qui doit le diriger. Je vous ai déjà peint, dans ma lettre d'avant-hier, Alessandri et Lamberti; Brunetti était ministre de la police ; c'est lui qui fit au Directoire un rapport si avantageux des bons effets que la réforme produisait dans toute la république. Je vous en ai envoyé une copie authentique, il y a environ un mois, et je vous prie de vouloir bien la rappeler au Directoire ^
Smancini est un citoyen de Crémone que Brune a rencontré dans sa tournée , et qu'il a forcé d'accepter la place de directeur. C'est un homme qu'on dit absolument nul.
Sabatti jouit, comme particulier, d'une assez bonne réputation; mais c'est lui qui, dans le grand conseil, proposa de faire un message au Directoire pour lui demander une [ roclamation tendant à soulever tout le penj^le ciiialpiu contre la réforme et les réformateurs. C'est, du reste, un