‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 46 sur 81 · Celte pièce se trouve cote E, n · texte numérisé non relu

Celte pièce se trouve cote E, n

homme extrêmement faible et qui alors était poussé par Savoldi.

Il est évident que ces cinq personnages, établis à la place d'un Directoire nommé pour ainsi dire par la république française, confirmé par un acte solennel des conseils législatifs, ne peuvent être regardés que comme des intrus et des usurpateurs. Aussi le citoyen Sopransi, homme véritablement patriote, s'est-il déterminé à refuser de donner sa démission. Il reste à son poste, il attend que la force des baïonnettes l'en arrache, il ne reconnaît plus ni Directoire, ni représentation nationale , et il est impossible , en lui accordant son estime et son admiration pour son courage, de se refuser à la vérité de ses raisons. II les a écrites au général, qui lui a fait répondre, après avoir fait épuiser les moyens de persuasion, qu'il lui ferait connaître ses déterminations par le ministre de la police ou par le commandant de la place. Cependant on n'a pas osé pousser plus loin la violence ; le courage de Sopransi déconcerte toutes les autres opérations de la faction anarchique; il reçoit chez lui les visites des hommes honnêtes ; toute la ville applaudit à son énergie, et le gouvernement français luimême ne pourra s'empêcher de lui rendre justice : il s'est conduit en homme libre.

Le citoyen Fouché devant être présenté aujourd'hui, le ministre des relations extérieures de la Cisalpine m'en informa et me demanda mes intentions pour mon audience de congé. Je désirai qu'elle eût lieu la veille. Ayant appris les nouveaux changements, j'ai envoyé au citoyen Birago mes lettres de recréance pour les présenter lui-même à son* gouvernement et me renvoyer mes lettres de créance. C'est ce qu'il a fait , et je lui ai déclaré aujourd'hui que je ne pouvais me présenter devant cinq hommes que je regardais comme des traîtres et comme des intrus.

Je ne puis concevoir comment le nouvel ambassadeur a pu se décider à les reconnaître avant la décision du gouvernement français, lui qui a témoigné au général Brune tout son mécontentement sur de pareilles innovations, lui qui en a écrit sur le même ton au citoyen Talleyrand, lui

qui nous déclare que ses instructions portent Tordre exprès de maintenir ce qui a été fait par son prédécesseur. Le citoyen David lui a fait toutes les représentations possibles; elles ont été inutiles ; il prétend qu'il n'est pas censé connaître les directeurs, mais bien un directoire. Cependant, il avait visité tous les directeurs, il avait dîné la veille de la violation chez le président Adelasio, il avait annoncé hautement qu'il ne changerait rien, qu'il ne souffrirait aucune innovation. Certes, à sa place, j'aurais tout empêché, ou j'aurais pris la poste pour aller me plaindre au gouvernement français d'une infraction si scandaleuse à ses ordres.

Comment réparer maintenant le mal qui vient d'être commis? Le Directoire n'a pas besoin qu'on lui indique les remèdes, il suflit que la vérité lui parvienne ; le citoyen Faipoult ajoutera de vive voix tout ce que le temps ne nous a pas permis d'écrire; mais je crois qu'à moins d'une mesure bien vigoureuse, le gouvernement ne pourra se laver aux yeux de l'Europe de l'opprobre, de la défiance que ces événements tendent à jeter sur lui. 11 peut encore, en faisant un grand exemple , ramener l'espérance que nous avions fait briller aux regards des Cisalpins. Il peut , par un acte solennel , apprendre aux peuples devenus libres que ses agents ne toucheront plus aux constitutions, ni aux gouvernements de ses alliés.

Quel malheur pour la Cisalpine qu'on soit parvenu à surprendre la bonne foi du Directoire de France! Avant trois mois , cette république aurait présenté le spectacle d'une nation devenue libre et heureuse par les bienfaits d'une puissance étrangère. On commençait déjà à se fier à nous, à croire qu'enfin il y a de la moralité chez les Français; on allait nous bénir, on nous pleure à présent. Oui, il faut que je l'avoue, depuis la nouvelle de mon rappel la'i ville a été dans la consternation; tous les Cisalpins qui sont venus me voir, et il en est venu un grand nombre, me disaient adieu en pleurant. Je pleure aussi du regret de n'avoir pas achevé un ouvrage qui aurait fait le bonheur d'un peuple et ajouté à la gloire de ma patrie. Vous voyez que je vous parle comme à un père. Je dois vous dire de

plus que le citoyen Fouché n'inspire ni confiance ni estime, que sa réputation précédente inspire l'effroi pour l'avenir, que son compagnon de voyage et d'ambassade, le citoyen Lapofte, effraye encore plus que lui par le souvenir des dilapidations énormes commises par la compagnie Flachat dont il était associé; et puis il est impossible de ne pas soupçonner que cette nomination a été autant l'effet d'une intrigue que le résultat des mensonges qu'on envoyait de Milan au Directoire. Oui, on en a constamment imposé au Directoire ; les patriotes , loin d'être opprimés , étaient en place, mais les vrais patriotes , mais les hommes de talent, de lumières et de probité. J'en avais écarté ceux qui, d'après les instructlona du gouvernement français, devaient, comme unitaires, comme brouillons, comme gens immoraux, être condamnés à la nullité , sous peine de plonger cette république dans le gâchis anarchique et révolutionnaire où elle ge trouve aujourd'hui. Si donc le gouvernement français condamne, comme je n'en puis douter, la conduite audacieuse, indécente du général Brune, s'il désapprouve la démarche inconsidérée du nouvel ambassadeur, s'il veut que les choses soient remises sur l'ancien pied-, comme il faut des agents qui connaissent le pays et les hommes et qui jouissent de la confiance générale, je vous prie d'appuyer auprès du Directoire la demande que je vous fais pour le citoyen Faipoult et pour moi. Je puis garantir, sur ma tête, que le résultat de notre mission serait le bonheur de la Cisalpine et la gloire autant que f intérêt de notre patrie. Il faudrait que le Directoire ordonnât le replacement de tous les législateurs que j'avais nommés , et laissât aux deux conseils la nomination des cinq nouveaux directeurs. Il faudrait aussi charger les agents civils, et non les agents militaires, du soin de l'acceptation par le peuple, sans quoi, ou la constitution sera rejetée, ou l'oft accusera notre gouvernement de l'avoir fait accepter par les baïonnettes.

Si, au milieu de ces grands intérêts, il m'était permis de vous parler de ma position domestique, je vous dirais que j'éprouve les plus vives inquiétudes pour entreprendre le voyage de Stuttgard, même de Paris. Voici l'hiver; les mon-

tagnes sont déjà couvertes de neige, les chemins de la Maurienne sont affreux, le mont Cenis est extrêmement dangereux pour une femme enceinte , et ma femme l'est. Quelle est donc cette politique qui m'arrache ainsi d'un pays où je suis aimé de tout le monde, du pauvre comme du riche, de la multitude comme des gens qui ont de l'éducation? C'était en moi que des hommes célèbres avaient mis leurs espérances , et peut-être je ne serai pas en Piémont que Scarpa, Spallanzani,Volta, auront quitté l'université de Pcivie , à cause de la détresse qu'ils éprouvent et des persécutions que leur prépare un ennemi qu'on leur a donné pour collègue. Pesez bien toutes ces raisons, et voyez si les criailleries de quelques députés montagnards et les intrigues de quelques militaires ambitieux doivent l'emporter auprès d'un gouvernement sage et puissant. Il m'aurait été si facile et si doux, avec un général comme Joubert, de prouver que rien ne s'entend mieux, n'agit plus de concert, que l'autorité civile et l'autorité militaire, quand elles sont confiées à des hommes qui ne les exercent que pour 'l'avantage de leur patrie. Je vous le jure : ce n'est point mon intérêt personnel qui me fait sortir des bornes de cette modestie où je voudrais toujours me renfermer ; c'est l'intérêt de mon pays que je ne voudrais pas voir sacrifier; c'est l'intérêt de cette pauvre Cisalpine , dont Faipoult, Amelot et moi, nous aurions fait le bonheur, tâche que ne remplira certainement pas le citoyen Fouché, parce qu'il n'a ni assez de connaissances préliminaires, ni assez la confiance des habitants.

Les pièces que je joins à ma lettre vous feront connaître le caractère de Sopransi, et vous donneront une idée du style du nouvel ambassadeur, qui parle de fêtes à un peuple consterné des derniers événements.

Vous saurez aussi que l'on arrête toutes les lettres, tous les journaux. J'ai reçu aujourd'hui une lettre que mon cousin Loclerc m'écrivait le 11. Elleaété retardée au moins de dix jours.

Trouvé.

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