‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 47 sur 81 · III · texte numérisé non relu

III

322 MÉMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPEÀUX.

Milan, 30 vendémiaire an vu de la république.

Au citoyen Leclerc (de Maine-et-Loire).

Que direz-vous, mon cher cousin , quand je vous apprendrai que ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai reçu votre lettre du 11, que j'aurais dû recevoir il y a dix jours? C'est pourtant l'exacte vérité, et ce n'est pas la première fois que j'ai à me plaindre d'une pareille violation. Si cette lettre m'était parvenue comme cela devrait être, j'aurais évité au général Brune l'audace qui vient de le compromettre d'une manière si épouvantable, au citoyen Fouché l'humiliation d'en être le témoin impassible, à la république cisalpine le malheur qui doit en résulter pour elle si la république française le souffre, et à notre Directoire l'embarras d'une position qui le couvre d'opprobre aux yeux de l'Europe, en approuvant, ou qui lui donne l'air d'une éternelle versatilité , en désapprouvant tout et remettant les choses sur le pied où elles étaient. Je me serais opposé aux attentats qui ont été commis. Il n'y»a plus ni Directoire, ni conseils législatifs, ni constitution; les cercles sont rouverts, la licence est rendue à la presse, on a déjà voté par urgence ; les nouveaux représentants ne se regardent que comme provisoires; tout mène à une Convention nationale, tout conduit ce pays à la plus horrible anarchie, tout le plonge déjà dans la consternation , et c'est un général qui a fait tout cela , qui l'a fait seul ; le nouvel ambassadeur s'est présenté aujourd'hui devant deux conspirateurs et trois intrus.

Mon cher cousin, je pleure de rage et de douleur quand je songe à la manière infâme dont on a trompé le Directoire de France ! Non ,. je n'avais point d'ennemis dans la Cisalpine, à moins qu'on ne donne ce nom à une trentaine de misérables, couverts du mépris universel. Je jouissais de la confiance et de l'amour de tout le monde, le bien com-

mençait à devenir sensible, les autorités commençaient à marcher d'après les lois, les conseils n'avaient plus que des discussions sages ; le Directoire, c'est-à-dire les trois membres arrachés par la violence à leurs fonctions, montraient pour les besoins de l'armée, pour les intérêts de la France tout l'empressement, tout le dévouement que notre gouvernement lui-même aurait pu , je ne dis pas désirer, mais prescrire. Ils consultaient avec amitié, tantôt les citoyens Amelot et Faipoult, tantôt moi-même, souvent ils nous consultaient tous trois. 11 y a parmi ces hommes un républicain : c'est Sopransi; celui-là, je m'honore de l'avoir constamment soutenu contre l'intrigue ; il se couvre de gloire, il mérite d'être libre, il n'a point voulu donner sa démission, il ne veut point quitter l'enceinte directoriale, il se regarde toujours comme directeur. Ah ! si j'eusse été encore en fonctions, je vous le jure, l'armée entière m'aurait passé sur le corps plutôt que de laisser commettre ces horreurs. Oui, on a trompé le Directoire, on lui a surpris des ordres, des pouvoirs ; il fallait nous en croire, Faipoult et moi : la république cisalpine serait indépendante et chérirait le gouvernement français.

Mon cher cousin, je ne puis faire à notre Directoire l'injure de douter de son indignation; mais je crains qu'il ne prenne des demi-mesures; eh bien, je vous prie de dire à notre ami * que le Directoire français ne peut racheter l'abominable opération de Brune qu'en la rejetant toute entière sur lui, en cassant tout ce qu'il a fait, en ordonnant le rétablissement de tout ce qu'il a détruit, en défendant, par un acte solennel, à tous ses agents civils et militaires d'entraver la marche législative et administrative de cette république. Vous dirai-je plus, mon cher cousin? il faut, pour ramener l'espérance, le calme, la confiance dans tous les cœurs, mettre ici, à côté d'un général honnête et modéré, un agent civil dont la réputation ne soit pas d'avance un épouvantail pour tout le monde. Or le citoyen Fouché, dont je ne connaissais pas la personne, a été précédé ici par

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