Celle des assemblées primaires
présentes, où il ne paraîtra dans les assemblées que quelques hommes dont on aura d'avance dicté ou acheté le suffrage. Enfin il prodij^ue et les raisonnements et les remontrances pour exciter quelque opposition énergique, afin d'empêcher le malheur des Cisalpins et le déshonneur de jla France : vains efforts! L'éloquence de David est perdue, et Tambassadeur se borne à des plaintes stériles, à une humeur sans effet.
Le directeur Sopransi lui a envoyé ce matin une protestation dont je vous adresse copie; il en demandait un reçu; eh bien, le citoyen David a été obligé de le signer comme secrétaire d'ambassade, parce que l'ambassadeur craignait de se compromettre vis-à-vis du général, tout en s'emportant contre lui. Ce brave et digne Sopransi a été, ce matin, arraché de son appartement par la force des armes. Il a fait une seconde protestation dont je vous joins une copie. Son courage , sa vertueuse résistance , la force de ses raisons , tout a fait une impression profonde sur ceux même qui exécutaient l'ordre du général en chef. Le commandant de la gendarmerie , Royer, lui a offert son propre logement : un soldat français, qui l'accompagnait, pleurait et s'écriait: « Quelle violence! quel scandale! pourquoi m'a-t-on choisi « pour cela? au moins sur le champ de bataille on peut agir « avec honneur!... » David est arrivé au moment de toutes ces scènes , il a fait rougir les Cisalpins qui y figuraient aussi comme acteurs, et m'a amené Sopransi, à qui je donne l'hospitalité. C'est un devoir que je suis fier d'accomplir envers ce républicain. Toute la ville de Milan l'admire, tous les partis lui accordent leur estime ; je partage avec lui les vociférations, les malédictions d'une trentaine d'étrangers ou vagabonds dont on stipendie les hurlements, soit pour le cercle, soit par les rues.
Déjà plus de vingt membres des conseils législatifs légitimes ont protesté et adressent leur protestation au Directoire français. Je ne doute pas que leur démarche ne produise l'effet qu'elle doit produire. Si le gouvernement , bien instruit autant qu'il est bien intentionné, se prononce avec une vigueur digne de lui, peut-être cet événement,
qui s'annonçait pour être si calamiteux , tournant à la confusion de ceux qui Tont amené , deviendra pour cette république un monument heureux et honorable, parce qu'il aura éveillé dans les cœurs des sentiments d'indépendance et de liberté, parce qu'il aura prouvé aux citoyens de la Cisalpine que c'est avec de l'énergie, avec une volonté ferme qu'on parvient à maîtriser sa destinée et à résister aux caprices des usurpateurs.
Je vous adresse encore deux imprimés qui vous donneront une idée des sentiments qu'on cherche à exalter dans le cercle constitutionnel. Porro a eu la pénétration de prévoir que ce gâchis politique ne pouvait durer ; il n'a pas accepté le ministère de la police. Les cinq hommes qu'on a voulu appeler au Directoire sont dans le plus grand embarras, et la nouvelle du déplacement de Brune, nouvelle qui paraît aujourd'hui dans tous les journaux, ne contribuera pas à les tirer de peine. Du reste, il doit être luimême dans la situation la plus critique, car son opération arbitraire et liberticide vient de paralyser toutes les excellentes opérations financières des citoyens Faipoult et Amelot : la caisse se trouve dans le dénûment le plus effrayant.
J'ai lu dans un journal du 2/i, je crois le Publiciste, que la solde de cette armée, qui est actuellement de cent mille hommes, était au courant, tandis qu'elle était arriérée de quatre à cinq mois, lorsqu'il n'y avait que trente mille hommes. C'est encore un de ces mensonges qu'on publie dans les journaux de Paris , par le moyen du Courrier d'halïe qui s'imprime ici, aux frais et sous la dictée de l'état-major.
Je ne dois pas oublier une réflexion très-judicieuse que me fait faire un représentant : c'est que le peuple, s'il vo ait librement en celte circonstance même, pourrait bien rejeter la constitution, uniquement par haine pour les individus qu'on vient de mettre en place.
Tr.ouvÉ.
P. S. On m'annonce que les nouveaux directeurs
viennent de nommer pour secrétaire d'ambassade de Paris le citoyen Polfranuschi, fougueux opposant, celui qui, à la séance de la légation , demanda une Convention nationale.
Milan, 4 brumaire an vu de la république.
Je vous ai parlé, dans ma lettre du 2 de ce mois, de la convocation des assemblées primaires. Je vous fais passer un journal où vous verrez deux lois à ce sujet; l'une du l*"" brumaire, l'autre du 2. Par la première, les assemblées étaient convoquées pour le 12 ; par la seconde, on autorise le pouvoir exécutif à rapprocher cette époque, et, en conséquence, c'est aujourd'hui qu'à Milan on donne son suffrage. Il n'est pas besoin de s'étendre en réflexions pour démontrer l'illégalité de toutes ces mesures et la nullité de tous leurs résultats. On se permet de changer un article constitutionnel , pour la révision , parce qu'on a l'intention, non déguisée, de ne pas même attendre les trois ans qu'on substitue aux neuf années. Ensuite , on admet dans les assemblées tout homme âgé de dix-sept ans, qui aura résidé deux ans sur le territoire de la république. A dix-sept ans voter sur une constitution! ainsi voilà tous les polissons, tous les étrangers reçus, au mépris de cette même constitution, à voter dans les assemblées primaires. Et le gouvernement français se croirait lavé, aux yeux de l'Europe, du reproche davoir attenté à l'indépendance du peuple cisalpin ! et les citoyens de la Cisalpine pourraient se regarder comme obligés par un engagement qui n'a eu rien de volontaire ni de réfléchi I
Le citoyen David démontrait ce matin à un ministre de cette république l'absurdité, la nullité de tous ces actes; le ministre était fort embarrassé de ses raisonnements; l'ambassadeur Fouché a répondu : « Qu'importe , pourvu qu'il y ait une acceptation telle quelle? » Quant à moi, je
connais assez le pays et j'aime assez les principes pour n'être pas de cette opinion.
Le citoyen Amelot presse pour avoir des ressources^ ; il paraît qu'ils discutent pourtant le plan de finances. Hier, un nouvel élu proposait d'aller chez les riches et d'enlever tout l'argent qu'on y trouverait. Ce matin, le général Suchet disait au citoyen Amelot qu'il fallait employer la baïonnette pour avoir des fonds. Belle invention pour tarir tous les canaux qui les amenaient, et pour faire exécrer encore davantage le nom français !
Trouvé
P. S. On répand ici, depuis plusieurs jours, avec une joie féroce, le bruit du triomphe des exagérés et de la fuite ou expulsion de quatre directeurs français. Mais personne n'est dupe de ces ruses grossières et abominables.
Milan, 8 brumaire an vu de la république.
Je viens de recevoir votre lettre du 1" de ce mois ; elle a été pour moi une source de consolation. Il est doux d'en-
1. Amelot, fils d'un ministre de Louis XVJ, était issu d'une de c€s familles de robe, plus spécialement vouées à l'administration et aux finances. Avant la révolution, il avait été intendant d'une province et avait publié sur cette contrée un travail statistique important. Employé dans diverses fonctions financières entre 89 et 93, il fut d'abord inquiété, puis destitué, puis enfin arrêté jusqu'au 9 thermidor. Sous le Directoire, envoyé en Italie, il y exerça une action importante, très-favorablement jugée par les autres agents civils du gouvernement. Aussi fut-il compris dans l'accusation collective contre tous ces agents qu'éleva avec la dernière violence le parti des états-majors, des fournisseurs et des démagogues italiens, lorsque la journée du 30 prairial an vu eut donné l'essor à leurs fureurs. Ces accusations tombèrent avec la situation politique qui les avait favorisées, et Amelot disparut de la vie publique vers l'époque du consulat. (0. L. L.)
PltCES JUSTIFICATIVES. 381
tendre dire à l'homme qu'on aime et qu'on estime le plus que l'on conserve toujours toute son estime et sa tendresse. Je ne sais quel effet auront produit les derniers événements qui se sont passés dans la Cisalpine, et l'arrivée du citoyen Faipoult à Paris. Je ne me livre à aucune espérance personnelle, mais je croirais calomnier mon gouvernement dans ma pensée, si je doutais un moment de l'indignation qu'il a dû ressentir en apprenant des changements si scandaleux, si peu nécessaires , ou plutôt si funestes. On reconnaîtra sans doute à présent que, si la réforme n'a pas été faite par les Cisalpins eux-mêmes, c'a été l'effet de l'opposition constante d'un seul homme , des encouragements qu'il a toujours donnés aux intrigants qui n*ont cessé de l'entourer, de l'appui qu'il a prêté à tous leurs complots, à toutes leurs trames ténébreuses. On a voulu faire croire au Directoire exécutif que les patriotes étaient négligés, écartés, opprimés, tandis que les vrais patriotes connus étaient en place et donnaient tous les jours des témoignages non équivoques d'attachement à la France et d'amour pour leur pays. On va dire aussi que le peuple de Milan vient d'accepter la constitution. Eh bien, voici encore la vérité : l'assemblée primaire de iMilan s'est tenue dans la cathédrale ; elle était composée de mille à douze cents personnes, parmi lesquelles il faut compter les employés du Directoire et des ministres. 11 y a eu trois séances; après de longs débats pour Télection d'un président et de secrétaires, on a nommé UD certain Pelegatta, le seul des membres de l'ancien tribunal de cassation que son immoralité et son exagération en eussent fait exclure; les secrétaires étaient Salvadore et je ne sais quel autre enragé de sa trempe. Salvadore a été, comme je vous l'ai écrit précédemment, l'un des agents du terrorisme en France et poursuivi à Modène pour vol. Les suffrages ne se donnant pas apparemment assez vite, on a voulu employer la force, fermer les portes de l'église pour tenir les votants en permanence. Toutes ces mesures ont été inutiles; le commandant de la place lui-même a été chassé de l'assemblée, et comme il menaçait de la dissoudre, le peuple de cette espèce de club s'est jeté sur les secrétaires
et* a lac'.'ré el brûlé les procès-verbaux. Ainsi devait se terminer une ridicule parodie, dans le cours de laquelle on a planté un arbre de la liberté au milieu de l'église, on a brûlé des meubles qui y sont d'usage, on a fait sur l'autel les plus dégoûtantes indécences ; on prétend même qu'il a été volé deux lampes d'argent. Ces orgies, ces ordures ont fort irrité le peuple, qui se maintient toujours tranquille, parce qu'il est bon et paisible ; mais il jette les hauts cris, parce qu'il tient encore à tous les préjugés de la superstition. Malgré tous ces éclats, le Directoire cisalpin n'en a pas moins publié que la constitution avait été acceptée à la majorité absolue. Je vous envoie sa proclamation; vous verrez, à ce style froid et embarrassé, qu'il est convaincu de la fausseté de son assertion. Au reste, le rejet ou l'acceptation, n'est-ce pas la même chose, lorsque toutes les formes ont été violées, lorsque tous les droits ont été foulés aux pieds, lorsque l'on admet, par une prétendue loi, des hommes de dix-sept ans, des étrangers, à voter sur une constitution qui les écarte, ou ne les reconnaît point? Quelquefois il nous arrive, en raisonnant de tout cela, de supposer que le Directoire français, las de tant d'oscillations si rapides, pourra, tout en improuvant intérieurement ce qui s'est fait, le laisser durer pourtant parce que c'est fait; mais, par respect pour notre gouvernement, par l'idée que nous avons conçue de sa loyauté, de sa sagesse, nous rejetons bien vite cette pensée , et nous croyons qu'il est trop grand pour s'arrêter à ces petites considérations de circonstance, qu'il est trop habile pour vouloir annoncer à l'Europe et dire à la France que lai constitution cisalpine est réellement devenue l'ouvrage du peuple cisalpin. Non, ce Directoire ne peut prétendre imposer une pareille croyance ; il serait démenti par trop de témoins irrécusables. Il lui serait si facile de faire le bien dans ce pays! Des agents civils, doux, modérés, honnêtes envers tout le monde, le feraient chérir de cette population, la plus docile qui puisse exister.
J'attends avec bien de l'impatience des nouvelles du citoyen Faipoult.
Si je suis obligé de me rendre à Stuttgard, comme il est
impossible que ma femme se mette en route, je passerai peut-être par Paris, et alors j'aurai le bonheur de vous voir.
Trouvé.
Turin, 7 frimaire an vu de la république.
Lorsque j'ai reçu, à Milan, votre excellente lettre du 21 brumaire, j'avais tout préparé pour quitter cette ville, et j'en partis en effet le lendemain , c'est-à-dire le 3 de ce mois. J'avais prévu la sagesse de vos conseils, et je vis avec plaisir que j'entrais toujours dans la pensée de l'ami que j'estime et que je chéris le plus au monde. Mon projet était de me rendre à Paris avec ma petite famille, de la laisser au milieu de vous, et de m'en arracher seul, pour remplir ma nouvelle mission. Ce projet pourtant n'avait été que le second pour moi : car, bien convaincu d'avance de 'toutes les difficultés de son exécution, j'avais eu d'abord une autre idée... J'avais résolu d'accepter pour ma femme et mon enfant l'asile hospitalier que nous offraient le ministre d'Espagne et son épouse. Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous parler de cet aimable couple : il est impossible de réunir plus de vertus à plus de qualités sociables; ce sont aussi des gens de l'âge d'or. Jamais je n'oublierai les conso[ations qu'ils nous ont données, les marques touchantes d'amitié dont ils nous ont comblés! 11 est doux pour moi de ne (quitter aucun des pays où j'ai résidé sans y laisser de vrais amis.
Ma femme était presque déterminée à rester derrière moi, jusqu'à ce que son état et une saison moins rigoureuse lui permissent de me rejoindre. Cependant quelques jours d'un très-beau temps, le chagrin d'une pareille séparation, les circonstances mêmes où je me trouvais la décidèrent à prendre un autre parti, celui de me suivre, au moins à
Paris. Nous partons donc : le temps avait changé, la neige, tombait à Milan ; nous trouvons des chemins affreux, nous éprouvons un froid tel que les habitants de Turin ne se rappellent point d'en avoir vu de semblable, de si bonne heure : nous arrivons dans ce,tte ville; ma femme mourait de froid, était excédée de fatigue , les secousses lui faisaient craindre une fausse couche. Tous les voyageurs que nous rencontrons, tous les courriers à qui nous parlons nous donnent de la route que nous avons à faire l'idée la plus effroyable ; les montagnes sont couvertes de neige, les chemins rompus presque partout, on ne peut descendre le mont Cenis actuellement qu'en se faisant ramasser, et il y a de quoi faire vingt fausses couches rien qu'à ce passage. Un courrier entre autres avait attendu, pour le franchir, quinze heures, à cause de la tourmente. Un homme brave tous ces dangers, toutes ces difficultés ; mais une femme enceinte...
Ma femme a senti qu'elle ne pourrait jamais supporter un pareil voyage ; elle est revenue à notre ancien projet : je vais la reconduire à Milan, chez mes généreux amis , et de là je prends la route de Stuttgard. Non, mon cher et respectable ami, non, je ne veux point me mettre sur la ligne des hommes qui méconnaissent la volonté du Directoire exécutif; je les méprise trop pour vouloir leur ressembler. Non, je ne veux point tarir les honorables larmes que mon départ a fait verser à tout ce' qu'il y a d'honnête et de vertueux dans la Cisalpine, en méritant de perdre la confiance ou en m'attirantl'animadversion du gouvernement. Je n'ai, je n'aurai jamais d'autre ambition que celle de servir mon pays , d'honorer la république et de faire aimer la liberté! J'irai donc à Stuttgard, attendre un moment plus heureux pour me réunir à ma famille, à vous, à mes amis; car, je vois que le voyage de Paris, en triplant ma route, ne serait d'ailleurs d'aucune utilité réelle ; toutes les vérités que je dirais, je les ai écrites, sans prévention, sans partialité; je ne veux plus que me taire de peur de paraître intéressé.
Adieu, bon et respectable père ; recevez nos plus tendres
embrassements, soyez assuré de notre éternelle reconnaissance, et faites partager tous nos sentiments a votre chère famille.
Trouvé.
Lanslebourg, 8 nivôse an vu de la république.
Voici la troisième fois que je commence le voyage qui doit me mènera ma destination; j'espère que ce sera la dernière. Avant d'arriver, je vais vous rendre compte de ma conduite, et ce sera aussi ma réponse à votre lettre qui me fut remise par le citoyen Rivaud, et à celle de Vallée \ parvenue à ma femme, il y a quatre ou cinq jours.
Lorsque je me déterminai à la ramener à Milan, je ne pouvais prévoir que ce parti ferait taxé d'imprudence par mes amis. Je concevais bien que la malveillance de quelques hommes pourrait saisir ce prétexte pour me nuire, mais, comme je ne voulais pas rester plus d'un jour ou deux, j'étais bien assuré d'avance que je prêterais peu le flanc à la calomnie. Malheureusement pour moi, la multiplicité de mes dégoûts m'avait donné le germe d'une maladie, qui se développa dans la route avec violence par la fatigue que me causa la nécessité de porter presque toujours ma femme pour lui éviter les secousses et les cahots. De retour à Milan, je ne pouvais ni marcher ni rester assis sans souffrir excessivement. C'est sur ces entrefaites qu'arriva le citoyen Rivaud -. Je fus la première personne qu'il vit, une derai-