‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 51 sur 81 · Envoyé du gouvernement français en Piémont · texte numérisé non relu

Envoyé du gouvernement français en Piémont

pourquoi, un véritable ennemi dans un homme qui m'a flagorné tant qu'il a cru que je pourrais servir ou lui, ou son parti, et qui m'a calomnié, noirci, du moment qu'il a vu que je n'étais pas de .son bord. Elle serait vraiment dans une belle situation à Gênes, où les persécutions commencent à s'exercer avec la dernière tyrannie !

Il semble l'accuser d'aimer le monde, le faste, de ressaisir des restes d'une grandeur qui la fuit. Oh! comme il connaît peu ma chère Gorelly, ou comme il a oublié la vérité de son caractère ! Créature angélique, si on peut lui reprocher quelque chose, c'est au contraire d'avoir toujours trop évité même la société qu'elle était obligée de voir à cause de ma place : son goût pour la solitude avait été poussé au point que pour prévenir les mauvais effets de .cette sauvagerie, je l'avais déterminée à recevoir du monde iine fois tous les huit jours. Elle a donné l'exemple de toutes les vertus et comme épouse et comme mère, et comme citoyenne, et tous les étrangers qui l'ont approchée conviennent qu'elle seule, en Italie, leur a fait concevoir l'idée d'une femme patriote. On lui reproche d'avoir accepté l'asile de l'amitié, un asile où elle ne voit d'autre personne qu'un bon père et une mère tendre comme elle. Il est bien aisé de parler de chaumière, de cinquième étage, lorsqu'on est dans sa patrie, au milieu d'une famille qu'on chérit comme la sienne, environné de nombreux amis, tous aussi intéressants par les lumières de l'esprit que par les qualités du cœur; mais je ne puis concevoir qu'on veuille forcer une pauvre femme à se constituer prisonnière dans une chambre, en pays étranger, ou la réduire, pour toute alternative, à la nécessité de compromettre son existence et celle de son enfant : le tout parce qu'on jase , parce qu'on calomnie. Eh bien, laissons les calomniateurs aller leur train; ils ne troubleraient pas mon repos, je vous jure, si mes respectables amis voulaient fermer l'oreille à leurs criailleries.

C'est ici le lieu de parler de ma liaison avec M. Orozco. Lorsque je vins à Milan comme ambassadeur de la république, je reçus, comme il était naturel, beaucoup de visites des ministres étrangers. Celui qui me parut le moins affecté

dans ses politesses, le moins mielleux dans ses manières, fat celui d'Espagne. Le citoyen Reinhard *, en passant par cette villQ, m'en dit beaucoup de bien ; il Tavait connu comme ministre à Hambourg. Je fus témoin du plaisir qu'ils eurent à se revoir. Je l'observai longtemps, avec d'autant plus de facilité que jamais nous n'avons eu la moindre affaire politique à traiter ensemble. Pendant tout le temps de ma mission, je n'ai pas eu de relations avec ce qu'on appelle le corps diplomatique. Il ne traitait qu'avec le général en chef. Je délie donc les plus hardis menteurs de me trouver un tort dans cette partie de mes devoir^. Si le ministre d'Espagne n'avait voulu que me faire sa cour, pourquoi n'aurait-il pas fait succéder la froideur et l'éloignement, lors de mon rappel , à ses prévenances pendant mon ambassade? Mais au contraire, c'est alors qu'il m'a donné, toutes les preuves de sa sincérité ; il faudrait être fou pour lui supposer des intentions perfides. En m'offrant un asile pour ma femme, il fut le premier à m'engager à me rendre à ma nouvelle destination, et à m'y rendre promptement. Si j'étais si facile à me laisser gagner par les cajoleries, pourquoi ne me suis-je lié avec aucun autre ministre ? Pourquoi, à Naples, ai-je toujours repoussé les avances de l'envoyé d'Espagne, quoique le ministre des relations extérieures me recommandât de lui témoigner jusqu'à de l'amitié? En moins d'un an, j'ai donc bien changé de mœurs, de principes, de caractère. « Ce n'est pas un philosophe, car, s'il l'était, il ne voudrait pas être ministre d'un roi! » Ainsi voilà le procès fait à tous les hommes qui ont eu des places dans l'ancien régime, et cependant, par une contradiction frappante, j'en pourrais citer plus d'un honoré de la confiance du Directoire. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet; j'en ai peut-être déjà trop dit : mais, malgré

1. Ce diplomate, né Allemand et plus tard naturalisé Français, était entré dans la carrière en 1792, sous les auspices de M. de Talleyrand. A l'époque dont il est ici question, il se rendait à Florence comme ministre. Membre de l'institut dès sa formation, il mourut comte et pair de France en 1837, après avoir servi sous tous les gouvernements. (O. L. L.)

les lieux communs sur les illusions de roman, sur la duplicité des sycophantes, sur les bonbons de ces charlatans, je persiste à croire à l'amitié, lorsque j'en ai des preuves non équivoques. A cause de cela, « je suis perdu, » Non, mon cher Vallée, non, je ne suis point perdu. Je perdrai peutêtre des places, des honneurs, des sujets de trouble et de jalousie : mais tant que je conserverai l'ingénuité de mon âme, ma franchise, ma loyauté, mon enthousiasme pour la liberté, mon amour ardent pour ma patrie, mon respect et mon dévouement pour ses magistrats, je n'aurai rien perdu, ni même ton estime à toi qui me gourmandes, ni l'attachement de ce bon et respectable père dans le sein duquel j'épanche aujourd'hui les sentiments de mon cœur avec tant de confiance et d'abandon.

Comme j'espère n'être plus obligé de revenir sur un sujet qui m'affecte si douloureusement, permettez-moi de tout vous dire, dut-il y avoir un mouvement d'orgueil dans ma véracité. Si donc j'ai traversé les orages de la révolution sans peur comme sans reproche, combattant successivement le royalisme et l'anarchie qui se disputaient à qui dévorerait la République au berceau; si, appelé par le Directoire, dès sa naissance, à une grande place ^ que j'ai quittée avec soumission et désintéressement, j'ai repris la plume pour attaquer encore les ennemis déclarés ou couverts de ce gouvernement; si, d'après votre appui, jeté dans la carrière diplomatique, mes efforts et mon zèle m'ont attiré de nouveau l'indulgence du Directoire exécutif pour une mission aussi délicate qu'importante; si, dans ce poste honorable et difficile, je n'ai abusé contre personne du pouvoir qui m'était confié, si je n'ai jamais respiré que la gloire de ma patrie et de mon gouvernement; si j'ai constamment opposé le calme et la modestie de ma conduite aux emportements et à l'insolence de mes antagonistes ; si, à trente et un ans» j'emporte d'une grande république les regrets universels en y laissant un nom respecté, une mémoire chérie; si, pour donner une nouvelle preuve de mon dévouement, je m'ar-

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