Celle de secrétaire général du Directoire exécutif
radie aux deux êtres que j'aime le plus sur la terre, et de la société desquels je ne conçois pas que je puisse me passer, ne dois-je pas être navré jusqu'au plus profond de mon cœur en voyant que votre confiance en moi s'est altérée, que vous avez si peu d'estime pour ma moralité politique que déjà vous me croyez un apostat, un déserteur de ja cause auguste de la liberté, et toujours sur des apparences mal présentées par des hommes intéressés, mal jugées dans l'éloignement d'où l'on vous les montre? Je vous l'avoue, les deux lettres de Vallée m'ont fait bien du mal, et c'est pour y trouver quelque soulagement que j'ai pris le parti de vous écrire avec cette franchise. Je vais à Stuttgard où peut-être de nouveaux désagréments m'attendent. J'y serai encore dans une position difficile, parce qu'il y a là des partis, des têtes qui fermentent. Trouverai-je un fil pour me guider dansce labyrinthe? Si j'y suis assez tranquille, je compte m'y occuper d'une manière utile et rendre un hommage éclatant aux intentions bienfaisantes dont j'ai été l'instrument. Vous serez le premier à qui je confierai mon travail, et je n'appellerai point de votre jugement. Je ne dirai plus qu'un mot : si cependant le Directoire pensait comme Vallée, et que vous pensassiez commele Directoire, je vous supplie de me faire savoir si je dois attendre upe marque de son mécontentement, ou s'il ne vaudrait pas mieux la prévenir moi-même. Jamais je ne rentrerai dans ma liberté, dans mon obscurité avec plus de plaisir, pourvu que je conserve votre estime et votre amitié, comme je conserve la paix de ma conscience.
J'espère au moins que le ton de ma lettre ne vous déplaira point ; un fils respectueux peut tout dire à son père. D'ailleurs, en traversant ces hautes montagnes couvertes de neiges et de glaces, en franchissant le sommet du mont Cenis, en descendant en dix minutes une côte d'une lieue, à travers des milliers de précipices, dans cette horrible gorge où je me trouve resserré dans ce moment, j'ai peutêtre puisé, respiré une fierté d'âme que je n'aurais pas eue dans les belles plaines que j'ai quittées ; j'ai surtout, à côté de ces huttes habitées au haut des rochers glacés, conçu
pour l'opinion des hommes et pour leurs honneurs plus d'indifférence que je n'en aurais eu naturellement. Les emplois seraient une chose bien misérable, s'ils n'étaient quelquefois le partage d'àmes privilégiées comme celle de l'ami que je révère le plus au monde... Recevez, bon et respectable père, mes plus tendres embrassements et faites-les partager à toute la 'famille et au cher Vallée.
Trouvé.
Stuttgard, 25 nivôse an vu de la républiqne.
Je reçois à l'instant voire lettre du 18 de ce mois, et je m'empresse d'y répondre. Oui, toutes mes angoisses sont dissipées, je pleure de joie en lisant les paroles consolantes que voiîs m'adressez. Tout mon bonheur est de conserver votre estime et votre précieuse amitié. Vous m'assurez qu'elles ne sont point altérées pour moi; je ne saurais vous peindre mon attendrissement et ma reconnaissance.
Un -mot encore sur ce qui m'est arrivé à Milan. Sans doute, il aurait mieux valu que je n'y fusse pas resté; mais je ne l'ai fait que parce que j'étais malade; à peine ai-je été rétabli que je me suis mis en route. Quant aux discours qui m'accusent d'avoir été, par les liaisons de l'ambassadeur d'Espagne, la dupe de celui de Naples, rien de plus absurde et de plus faux. Ce n'est pas à l'agent qui a le mieux connu , le plus énergiquement dénoncé les manœuvres de la cour de Naples, qu'on peut reprocher de s'être livré à quelque confiance pour son ministre. Encore une autre vérité, c'est que j'ai toujours vu le ministre d'Espagne dire à ce premier les choses les plus dures sur la mauvaise foi, sur la sottise, sur le délire des démarches de sa cour. Quann à l'influence des aristocrates sur mes opérations dans la Cisalpine, c'est au jugement du citoyen Rivaud que j'en appelle. Je suis bien sûr qu'il me rendra
justice à cet égard, et qu'il attestera combien j'avais eu soin d'écarter de moi toute espèce de suggestions étrangères. Faipoult et David, voilà les seuls hommes avec qui j'ai toujours médité, réfléchi, pesé et exécuté. Au reste, je suis si plein de ma conscience que je recommencerais la même conduite dans tous les points.
J'arrivais ici le jour où vous m'écriviez votrô lettre paternelle. J'y attends mes lettres de créance et mes instructions. Quoique je n'aie fait encore aucune démarche, à l'exception d'une visite au ministre, je me trouve environné déjà du sentiment d'une bienveillance presque universelle. Il y a ici beaucoup d'hommes de mérite et de philosophes. J'espère vous donner par la suite tous les renseignements que le temps m'aura permis de recueillir.
Trouvé.
Stuttgard, 5 pluviôse an vu de la république.
Je m'empresse de répondre à l'article de la lettre du citoyen Fouché qui me concerne personnellement. Il dit que les registres de dépenses secrètes du Directoire cisalpin contiennent des reçus annexés, qui prouvent la corruption de l'ambassadeur Trouvé. — Je déclare qu'il est absolument faux que j'aie jamais rien pris, rien reçu du gouvernement cisalpin, ni maison, ni chevaux, ni voiture, ni argent. Il est très-vrai que les dépenses multipliées auxquelles m'a forcé la mission extraordinaire dont j'ai été momentanément chargé m'ont contraint de recourir à la caisse de l'armée d'Italie, et c'est sur les ordonnances du commissaire en chef que y ai touché les différentes sommes sans lesquelles .11 m'eût été impossible de remplir les intentions du Directoire exécutif. Les conseils législatifs de la Cisalpine avaient accordé une maison pour la légation française ; elle n'a été préparée que pour le citoyen Fouché. Le citoyen Amelot,
dans la vériûcation qu'il a faite des dépenses, a approuvé la légitimité, la nécessité indispensable des miennes, et je m'en rapporterai encore, sur cet article, au témoignage du citoyen Rivaud, qui vous prouvera combien, dans sa position comme dans celle où je me suis trouvé, l'ambassadeur à Milan ne pouvait se borner à ses appointements ordinaires. Voilà ma réponse à la récrimination du citoyen Fouché. J'ignore si une mission, où je crois avoir fait tant de bien à tout un peup'e, où j'ai donné, j'ose le dire, tant de bons exemples, et dont je recueille depuis trois mois tant de chagrins et d'amertumes, m'obtiendra enfin la justice que je mérite, ou si je dois être perdu par des calomnies si atrocement combinées! Quoi qu'il m'arrive, je vous adresse copie du témoignage que j*ai reçu avant mon départ du Directoire cisalpin.
Milan, le 28 frimaire an ni républicain»
Au nom de la république cisalpine, une et indivisible, le Directoire exécutif au citoyen Trouvé, ministre de la république française, à Stuitgard,
C'est avec le plus grand regret, citoyen ministre, que nous apprenons l'approche de votre départ de Milan. Vous quittez une république, le sort de laquelle ne peut vous être indifférent. Organe des dispositions bienfaisantes de votre gouvernement, vous l'avez sauvée des dangers de l'anarchie ; vous avez vu avec douleur les convulsions qu'elle a éprouvées par la violence d'un général d'armée, et vous l'avez vue renaître enfin par la loyauté de votre gouvernement, qui, par un acte éclatant de justice, vient de réparer notre honneur et le vôtre.
Agréez donc, citoyen ministre, par le moyen du gouvernement, les remercîments des âmes honnêtes et sensibles qui honorent la vertu en aimant la liberté. Agréez la tendre et sincère expression de notre reconnaissance, tant pour les soins que vous avez employés à l'avantage de cette
république, que pour les désagréments que vous avez éprouvés à cause de ce même bienfait. Cette double idée, qui formera pour toujours la consolation de votre cœur, sera aussi pour le nôtre le plus doux des sentiments, tant que la liberté nous sera chère, c'est-à-dire à jamais. Salut républicain,
Le président du Directoire exécutif.
Signe : Luosi.
Pour le Directoire exécutif, le secrétaire général.
Signe : Canzoli.
Pour copie conforme,
Signé : Trouvé,
Stuttgard, 29 ventôse an vu de la république.
S'il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous écrire, j'espère que vous me rendez assez de justice pour n'attribuer ce silence qu'au défaut de choses intéressantes à vous mander; rien au monde ne pourra jamais diminuer en moi l'attachement filial, la tendre reconnaissance que je vous porte, et j'ose croire que vous en êtes persuadé.
Comme agent du gouvernement, ma position ici n'a rien de désagréable; j'y reçois de tout le monde les témoignages les moins équivoques d'estime et de confiance : le duc^ se repose sur les assurances que je lui ai souvent données au nom du Directoire exécutif; il m'a traité jusqu'ici avec tous les égards dus au caractère dont je suis revêtu et à la grande nation que je représente. Les habitants, qui attribuent à une démarche de ma part le courage qu'a pris le duc de ne point abandonner le pays, comme ils avaient paru le craindre, me regardent comme une des causes de leur