D'Egypte
guerre avec l'empereur, et que l'état de défense où le général Brune est déjà doit suffire.
L'état des finances deviendrait meilleur si on était plus tranquille. Malgré les troubles du Trasimène et les bruits de guerre, on continue à vendre quelques biens nationaux, tant de ceux appartenant à la république romaine que de ceux que la France s'est réservés : mais pour peu que l'inquiétude augmente, on voit à peine où l'on trouvera des ressources...
Il est inutile d'observer que les plaintes des révoltés relativement à la religion sont même sans apparence, puisque l'on s'est abstenu d'y toucher, et que l'on a été peut-être trop réservé sur ce point. Cependant l'enlèvement de l'argenterie superflue des églises a pu causer quelque mécontentement réel. Nous avons, peu de jours après notre arrivée, résisté à cette mesure, mais nous n'avions point alors le pouvoir nécessaire pour l'empêcher, et d'ailleurs elle offrait une assez grande ressource pour des besoins pressants.
Le citoyen Ceracchi, dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre, vient de nous adresser une pétition, ou même une sommation tendante à ce que nous lui fassions payer 195,000 piastres fortes, c'est-à-dire 1 million de livres de France, pour indemnités à lui dues à cause des dommages que lui a faits l'ancien gouvernement, etc. Une telle demande, dont nous conservons soigneusement l'original, peut donner une idée de la folie du personnage et de l'ascendant qu'il croit pouvoir exercer ici. La commission a répondu qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur la demande du citoyen Ceracchi. Joseph Bonaparte peut te donner des détails sur cet homme, qui sera ici l'un des fondateurs du jacobinisme, dès que les circonstances permettront ce genre d'agitations. Ce parti, au reste, commence déjà à se former. Je voudrais bien, pour mon compte, que l'on ne différât plus à fermer un club où il y a sans doute de très-bons citoyens, où il se fait même de temps en temps des discours assez instructifs et bien purement républicains, mais dont les séances deviennent depuis quelques jours très-chaudes,
attendu qu'on s'y occupe beaucoup des personnes et que l'on y montre une forte tendance à gouverner le gouvernement. Les cinq ou six entrepreneurs d'anarchie qui sont ici s'attachent particulièrement au consul Angelucci : tantôt ils le déchirent, tantôt ils l'exaltent, et ils ont déjà réussi à lui faire faire quelques étourderies.
Nous connaissons à présent presque toutes les nouvelles élections; si le Corps législatif actuel n'en casse pas un assez grand nombre, je crains bien que la France ne soit réservée à de nouveaux déchirements. .
Salut et amitié.
Dauncu.
Rome, 3 prairial an vi.
Mon cher ancien collègue,
Voici, selon les apparences, la dernière lettre que je t'écrirai de Rome, où il me semble que je ne puis plus faire un bien long séjour, étant nommé membre du conseil des Cinq-Cents. Je compte d'ailleurs revenir fort Jentement, afm de profiter de cette occasion de voir un peu l'Italie.
Les troubles du Trasimène sont apaisés. Le feu peut encore être sous la cendre, mais il ne paraît plus d'étincelles. Le courage invincible des troupes françaises, le dévouement de la garde nationale de Perugia et de quelques autres communes, la juste sévérité déployée contre les principaux rebelles, les mesures énergiques prises contre les prêtres, les assurances de paix avec l'Au (riche et avec Naples, la certitude de l'éloignement très-prochain du pape, etc., toutes ces causes font que le moment actuel est un des plus tranquilles que nous ayons encore eus ici.
Vous verrez par les pièces que nous vous adressons les résultats de nos négociations avec le gouvernement toscan, relativement au pape. 11 va sans délai quitter Sienne, et attendre vos ordres dans une chartreuse à deux milles de
Sienne. Vous déciderez entre Çagliari, l'Espagne ou le Portugal. J'aimerais bien que ce ne fût pas l'Espagne; il me semble qu'il serait digne de M. Âzara de ne point se prêter à réorganiser la ridicule et dangereuse puissance qu'on appelle spirituelle.
Monge s'embarque*, et je suis sur le point de partir; mais nos deux autres collègues peuvent suffire à tout, malgré la -multitude des détails dont l'inexpérience des fonctionnaires publics romains surcharge la commission. Quoi qu'il en soit, il est temps que le Directoire se détermine ou à maintenir la commission de Rome, ou à la remplacer par une légation, par l'Académie, par des voyageurs de l'Institut, et par un administrateur de finances qui ait de la probité, de l'activité, de l'intelligence, et qui ne soit pas fournisseur. De ces deux partis, le dernier serait assurément le plus convenable, si les autorités romaines avaient pris un peu plus d'aplomb; mais, dans l'état présent des choses, on ne peut se dissimuler que le premier parti, c'est-à-dire le maintien de la commission durant quelques mois encore, ne soit le plus sûr.
Les hommes dont la constitution romaine est venue soudaînement se saisir n'avaient fait aucun apprentissage ni de liberté ni d'administration. Nous avons dû écarter en général ceux qui avaient été attachés à l'ancien gouvernement, de sorte que parmi les fonctionnaires que nous avons choisis on ne peut pas s'attendre à trouver beaucoup d'hommes au niveau de leurs places. Leur principale qualité, c'est qu'ils ne voudraient pas le retour du régime aboli. Cette qualité ne suffit pas sans doute; mais aujourd'hui que nous connaissons mieux le pays, nous aurions de la peine à faire de meilleurs choix. Les citoyens de cette nouvelle république n'ont encore de romain que le nom; ils n'ont d'activité que pour rechercher et presque mendier les emplois; ils sont paresseux et lâches quand il s'agit d'en remplir les devoirs. Un des hommes les plus estimés du pays, un de ceux qui s'étaient le mieux prononcés contre la papauté, c'était
i. Pour l'Egypte,
un médecin nommi Corona. Ne pouvant le faire consul parce qu'il n'est point marié, nous l'avions fait ministre de l'intérieur. Il a passé un mois dans cette place sans faire un seul acte d'administration, sans travailler à l'organisation d'un seul corps constitué. A la fin, nous avons été obligés de provoquer sa destitution, et nous lui avons donné une place qui se trouvait vacante dans le tribunat. Le seul mouvement qu'il s'y soit encore donné a été de faire, durant les derniers jours de floréal, des visites à tous ses collègues, pour postuler la présidence qu'il a en effet obtenue, et comme il n'a jamais lu ni la constitution ni les lois organiques, et que vraisemblablement il ne les lira pas de sitôt, il n'y a plus depuis deux jours aucune espèce d'ordre dans les délibérations du tribunat ; le tumulte y règne, et les têtes chaudes en ont "profité déjà pour faire contre les consuls des motions anarchiques, qui ont été applaudies par les assistants. Tu peux juger par ces détails sur un seul homme de ceux que je pourrais te donner sur plusieurs autres.
Dans le consulat, Visconti seul est au courant de la chose : mais il a souvent besoin, pour être écouté, d'être appuyé par la commission. Le plus intelligent après lui est Reppi, qui vient de faire une sottise dont nous ne l'aurions pas cru capable : il a fait prendre par le consulat un arrêté portant destitution d'un fonctionnaire auquel il n'y avait rien à reprocher, et le remplacement de ce fonctionnaire par le fils de Reppi lui-même, jeune homme de dix-neuf ans. Le public a vivement murmuré contre cet arrêté; nous avons exigé que le fils de Reppi donnât sa démission, et celui qu'il devait remplacer est resté en place... Pour l'exécution de la loi qui supprimait plusieurs couvents, le consulat, au lieu de se servir des corps administratifs, a nommé des commissaires particuliers, parmi lesquels il y avait deux tribuns. L'administration départementale, que la loi chargeait de plusieurs fonctions relatives à cette suppression, a écrit circulairement à ces commissaires pour leur donner des instructions, des ordres, et même pour les mander auprès d'elle. Les deux tribuns ont trouvé que c'était man]uer à la représentation nationale: ils ont dénoncé l'administra-
tion départementale au tribunal, qui l'a mandée à sa barre. Il nous sera facile d'arrêter les suites de cette affaire ; mais elle prouve combien l'ignorance du système constitutionnel pourrait entraîner de bévues et de discordes... Cette ignorance rend l'existence du club extrêmement dangereuse, quoiqu'il soit en général composé d'hommes bien intentionnés. Il finira par donner de la consistance et de l'ascendant au parti anarchique, qui n'est encore presque rien.
Nous avons terminé les opérations relatives aux objets d'art. Nous aurons de quatre cent cinquante à cinq cents caisses, et nous vous enverrons les états de ce qu'elles contiennent en livres, manuscrits, médailles, antiques, tableaux, marbres, statues, gravures, poinçons et caractères. La Bibliothèque nationale, l'Imprimerie nationale et le Muséum feront de très-riches acquisitions. Nous avons pris pour le transport une mesure qui nous a séduits parce qu'elle offre l'avantage d'éviter toute dépense au trésor public et à la caisse de l'armée. Il n'y aura pas un sou à débourser : le payement consistera dans la cession de biens nationaux acquis à la France sur le territoire romain. Il est vrai que la valeur des biens demandés par la compagnie qui se charge de ce transport est énorme, puisqu'il s'agit de huit cent mille francs. Nous vous envoyons le traité, où nous avons tâché de prendre pour la république toutes les sûretés possibles. Vous êtes à, temps d'examiner ce marché, et de choisir entre cette cession de biens-fonds, et une dépense de sept à huit cent mille francs au moins, qu'il y aurait à débourser pour ce transport. Vous sentez que les biens ne se vendraient ni tout de suite, ni pour leur valeur réelle. Le poids des objets à transporter est de trente mille quintaux.
Il a fallu tout le courage que le Directoire exécutif a déployé dans ces derniers mois contre les anarchistes pour les empêcher de s'emparer de la puissance. Les derniers journaux que je viens de recevoir annoncent, de la part du Corps législatif actuel , une ferme résolution de repousser les brigands. Si on a le malheur de les admettre , vous serez forcés de faire un nouveau 18 fructidor, ce qui serait de toute manière un grand malheur. Mais si Ton rejette
une cinquantaine des nouveaux élus aux deux conseils» et si vous usez de la faculté de recomposer les administrations, la Constitution sera plus affermie que jamais. C'est maintenant la causenon-seulement de la France, mais aussi des républiques batave, helvétique, ligurienne, cisalpine et romaine. Un bouleversement en France serait un bouleversement dans un quart de l'Europe, sans parler des colonies. Il s'agit maintenant du sort de cinquante millions d'hommes.
Salut et amitié.
Daunou.
On achève les costumes coloriés. On travaille aussi à une carte : nous avons été obligés de revenir sur les divisions territoriales, afin de rectifier beaucoup d'erreurs que le défaut de bonnes cartes et l'inexactitude des renseignements qu'on nous avait donnés nous avaient fait commettre. On s'est disputé ici les chefs-lieux tout comme en France, et nous avons été trompés par beaucoup d'hommes qui n'étaient guidés que par des intérêts de localités. Le pays est d'ailleurs difficile à distribuer à cause des montagnes et des autres obstacles physiques. La population est aussi très-inégalement répartie sur le territoire.
Rome, 7 prairial an vi.
Mon cher ancien collègue ,
Le citoyen Florens est occupé à vous écrire sur l'affaire de Matera : ce n'est qu'une affaire particulière , mais elle est d'une extrême importance. Vous ne souffrirez pas que l'autorité militaire insulte avec cette audace un gouvernement que vous avez établi, déclare ses actes arbitraires et prononce qu'il n'y avait pas lieu à destitution contre ceux qu'il a destitués. Matera avait-il mérité sa des-
titution? Je crois que oui, mais les raisons en seraient lon^ gués à expliquer, et ce n'est pas le point important. Quand le consulat se serait trompé, de quel droit une commission militaire française prononce- t-elle entre lui et un officier romain ? Comment Matera, né à Naples, ayant à la vérité servi dans nos armées, mais ayant depuis pris du service dans la république romaine, peut-il être le justiciable d'un tribunal militaire français ?
Le général Saint-Cyr n'est pas reconnaissable depuis un mois et est inaccessible à tout conseil : il se laisse entourer des intrigants les plus dangereux, Français et Romains; on ne lui parle et il ne parle lui-même que de son autorité : en un mot, il s'engage dans une très-mauvaise route. Nous avons eu pour lui tous les égards possibles, qu'au reste il a longtemps mérités ; nous nous abstenons de prononcer sur l'affaire de Matera, dans la crainte d'une rupture éclatante, qui réjouirait ici, au delà de toute expression, les ennemis de la France et de la liberté. C'est au Directoire exécutif à réprimer cette entreprise scandaleuse.
Nous recevons un renvoi du général en cette forme (il s'agit d'un citoyen qui demande un emploi) : Renvoyé aux commissaires du Directoire , car le général n'a pas le droit de placer un brave homme. C'est une étrange puérilité. Observe que les personnes qu'il a recommandée?, comme lui étant particulièrement connues, ont toutes été placées.
Renouvelez la commission : c'est l'annonce de son extinction prochaine qui fait presque tout le mal. Je vais pourtant partir.
Les étourderies du général viennent surtout, à ce qu'il paraît, d'une mésintelligence ancienne entre un ou plusieurs de ses adjudants et le citoyen Brémond, ministre de la guerre, allié de Berth'er et placé par lui. On travaille singulièrement ce Brémond : on l'accuse de friponnerie. Je n'oserais affirmer le contraire; mais nous ne voyons absolument aucune preuve à l'appui de ces imputations, et il est certain d'ailleurs que Brémond a de l'activité, qu'iL^ remplit fort bien ses fonctions, et que nous ne connaissons ^ personne qui pût être ici im meilleur ministre de la guerre. '^
PIÈChS JUSTIFICATIVES. 383
Nous attendons avec impatience des lettres du Directoire sur tous les objets de nos lettres précédentes. Salut et amitié.
Daunou.
Rome, 14 prairial an vi.
Mon cher ancien collègue ,
J'étais sur le point de partir lorsque diverses lettres particulières m'annoncèrent que les élections du Pas-de- Calais seraient cassées. J'ai vu depuis dans le Moniteur qu'on s'était borné à exclure quatre députés, et je me disposais encore à partir quand j'ai été pris d'une fluxion qui me retient dans ma chambre depuis cinq jours. J'ai fixé mon départ à la fin de cette décade.
Il y a longtemps que nous ne recevons aucune lettre du Directoire; nous en attendons cependant sur plusieurs objets importants.
1° Vous nous avez mandé que Garât * était chargé de traiter l'affaire de Bénévent : il se trouve qu'il n'a aucune instruction sur ce point, et que M. de Gallo prétend que Ton traite à Paris. Soit à Paris ou ailleurs, je crois toujours qu'on aurait grand tort de céder Bénévent autrement que pour le territoire d'Arpino, l'arrondissement de Ponte- Corvo, les établissements napolitains dans Rome, et une somme quelconque d'argent à débattre entre les négociateurs. Il est certain que sous le règne du pape , la cour de Naples ne réclamait ni Bénévent, ni Ponte-Gorvo, ni Ronciglione, etc. Bénévent est une acquisition qu'il lui importe de faire ; pourquoi n'achèterait-elle pas la convenance?
2*' Le pape est à la chartreuse près Florence , mais il faudrait bien mieux qu'il fût à Cagliari. On dit que M. Manfredini, qui nous a été envoyé ici^, est parti pour