‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 59 sur 81 · III. n · texte numérisé non relu

III. n

nécessaires du régime sous lequel ils ont vécu. S'il y a une manière gauche d'entendre une loi ou de l'appliquer, ils h prennent, et il en résulte des abus grossiers qui cessent à l'instant, dès qu'on les en avertit. Tu pourras en trouver des exemples dans la loi ci-jointe, dont presque chaque article est relatif à quelque désordre que l'ignorance plus que la mauvaise volonté avait introduit. '

Je vois que l'opération sur les élections, opération d'ailleurs un peu forte, ne peut produire que de très-bons effets. L'an passé, vous avez fait le 18 fructidor pour éviter la contre-révolution, qui était infaillible. Cette année, on a revisé les actes des assemblées électorales pour éviter un 18 fructidor, qui était immanquable sans cela^. 11 ne tient qu'à vous de prendre des moyens sûrs et réguliers pour n'être pas obligés l'an prochain de casser tant d'élections. Je crois que les élections ressembleront toujours aux administrateurs, commissaires et autres fonctionnaires qui auront été employés durant les trois ou quatre mois avant germinal, aux lois qui auront été faites, aux motions, discours et journaux qui auront circulé à la même époque. Vous pouvez, en vous y prenant de bonne heure et avec un bon ministre de la police , donner à tout cela l'impulsion que vous voudrez, et tout marchera jusqu'à l'époque où l'on pourra rendre les renouvellements du Corps législatif moins fréquents , et faire constitutionnellement à la constitution le petit nombre de changements que l'expérience conseille.

Depuis la défaite des brigands du Trasimène, le patriotisme a repris plus d'élan que jamais. Les fêtes et les chants civiques, les plantations d'arbres de la liberté, les pièces de théâtre républicaines, tout cela excite un enthousiasme général et fort bruyant, et rappelle quelquefois un

i. A l'ascendant du parti de l'ancien régime, renversé au 18 fiuctidor an v, à l'heure même où il croyait sa victoire assurée, succédait en l'an Yi une violente réaction électorale dans le sens du jacobinisme. C'est à cette influence, désormais prépondérante, qu'il était réservé de porter au 30 prairial an vu un coup mortel à la constitution de l'an m, la seule sous laquelle U liberté, associée à la république, ait eu quelques chances de se fonder. (0. L. L.)

peu les premières années de la révolution française. Depuis la loi qui déclare les prêtres responsables de tous les mouvements séditieux qu'ils n'auront pas très-activement empêchés, c'est à qui fera des sermons en l'honneur de la république ; on prêche la liberté, l'égalité, le payement des impôts, le service de la garde nationale presque autant que la sainte Vierge et les apôtres. L'expulsion des moines étrangers, c'est-à-dire de plus de la moitié des moines qui se trouvaient sur le territoire romain , est enfin à peu près achevée. Cette opération a été un peu longue , parce qu'il nous a paru convenable de la faire avec les égards que l'humanité réclamait. Elle a produit de bons effets : aujourd'hui on ne voit presque plus de moines dans les rues; mais en récompense on les voit sur la scène, où ils font beaucoup rire à leurs dépens. En un mot, je n'oserais pas t'assurer qu'il y a beaucoup de patriotisme dans les âmes; car comment répondre des âmes italiennes? mais il y en a beaucoup dans tous les actes extérieurs.

Salut et amitié.

Daonou.

Rome, 27 prairial an vi.

Mon cher ancien collègue,

J'arrive en ce moment de Naples, et je comptais partir de suite pour Florence ; mais le citoyen Faipoult va partir pour Milan, et le citoyen Florens me presse de rester encore quelques jours pour partager avec lui le travail. Il est bien vrai qu'à cause de la multitude des détails, des correspondances et des consultations, il est difficile qu'un seul suffise, à moins d'organiser des bureaux et d'avoir beaucoup de commis, chose extrêmement dangereuse et que la commission a évitée par-dessus tout , s'étant toujours bornée à trois ou quatre copistes ou traducteurs. Mais quel que soit

388 MÉMOIRES DE LARE YELLIÈRE-LÉPE AUX.

l'embarras où le citoyen Fiorens va se trouver si vous ne lui donnez pas des collègues , il me semble peu convenable qu'étant membre du conseil des Cinq-Cents, je continue d'exercer ici des fonctions d'une autre nature. Je crois donc ne devoir y demeurer que durant quelques jours, espérant que dans ce court intervalle nous recevrons quelque arrêté du Directoire,- ou sur le remplacement de la commission, ou, ce qui vaudrait mieux, sur sa réorganisation par l'envoi de deux nouveaux membres, ou au moins d'un. On me remet en ce moment le paquet dont tu as chargé le courrier de l'envoyé extraordinaire de Rome. Parmi les citoyens que Giusliniani indique dans sa note , il en est que nous avons placés, comme Calandrelli et Baraglia. Plusieurs autres nous ont été désignés comme des ennemis de la révolution, et nous avons dû au moins ajourner leurs nominations jusqu'à plus ample examen. On cite encore contre eux des dis^ cours et des démarches qui peuvent faire craindre de les employer. Au surplus, nous allons prendre sur chacun d'eux des informations exactes, et s'il en est quelqu'un qui ne soit pas aristocrate , il sera placé; car nous avons exprès laissé des places vacantes partout , même dans les conseils législatifs.

Brunen se conduit un peu mieux. Pour Ceracchi, il est parti et il est allé, dit-on, demander justice, à Milan ou à Paris, contre notre arrêté qui rejette la réclamation qu'il faisait de plus d'un million de livres tournois d'indemintés. Le club ou cercle s'est fermé de lui-même à la suite de la loi que je joins ici et dont les articles 21, 22 et 23 le concernaient. Cette loi peut donner une idée des abus singuliers qui s'introduisaient dans les diverses autorités constituées. Vous devez bien penser que tout ce que vous avez fait dans ces derniers mois contre les anarchistes de France contient aussi les anarchistes d'itaiie.

Les finances françaises et romaines sont ici dans un état sensible d'amélioration. 11 se fait chaque jour, au profit de l'une ou de l'autre république, des ventes avantageuses de leurs biens nationaux respectifs, et l'on commence à y voir plus clair, ce qui est dû surtout aux soins

de Faipoult , qui s'en va porter près de trois millions à Milan.

Les deux départements romains que je viens de parcourir sont dans la plus parfaite tranquillité; il en est de même tles autres, et en général les choses iraient passablement s'il y avait quelque moyen de donner aux fonctionnaires publics un peu d'aclivité et d'intelligence.

Je veux te dire un mot de Naples, non de tout ce que ce pays renferme de beau et d'éionnant, ce qui serait fort long , mais de son gouvernement, ce qui peut être fort court; car tout pourrait se borner à dire que c'est un gouvernement détestable. C'est, comme sous Robespierre en France, des arrestations chaque jour, des bastilles à chaque coin de la ville et dans les provinces, partout des espions, des délations et des suspects; il ne manque que la guillotine, et ce n'est plus qu'un reste de crainte qui empêche de verser le sang. Qu'il y ait dans cette multitude de détenus quelques mauvais sujets et des brouillons dangereux, cela est bien possible; mais les crimes du plus grand nombre sont d'avoir parlé avec quelque intérêt des actions, des lois et des succès des Français, ou d'en avoir accueilli quelques-uns. J'ai ét<^ témoin de l'arrestation de plusieurs jeunes gens pour la seule cause de leur chevelure noire à la française, et sans aucun autre prétexte. L'ambassadeur et le consul de la république sont là en éternelle quarantaine. MM. de Gallo et Caslellini ont seuls la pGrmission de voir des Français ; tout le reste fuit loin d'une cocarde tricolore, ou ne jette sur ceux qui la portent que des regards insultants. Toute la correspondance de l'ambassadeur, active et passive, est arrêtée, décachetée et gardée dix à douze jours. La haine de la reine pour les Français va jusqu'à la frénésie. Le roi n'est guère que plus bête qu'elle, et n'est pas beaucoup moins malveillant; il ordonne d s arrestations de son mouvement propre et ne s'entoure que de nos ennemis les plus prononcés. D'ailleurs on ar.i.e et on recrute de toutes parts, et je ne serais pas surpris qu'on voulût chercher quelque querelle à la république ro-

Imaine. M. de Gallo tient sur cette république des propos très-légers; on ne sait pas, dit-il, pourquoi elle existe. En

un mot, vous n'êtes réellement pas en paix avec le gouvernement napolitain; il y a tout au plus armistice. Nous avions été tentés de croire que Trouvé mettait dans ses lettres et dans ses démarches un peu trop de verdeur, mais je suis persuadé que tout républicain franc et honnête que vous enverrez là sentira, parlera, écrira, agira comme Trouvé. Garât a commencé sur le ton de la plus grande modération ; il est maintenant affecté et disposé tout comme son prédécesseur : il n'y peut plus tenir. Je suis loin de conclure de ces détails qu'il faille déclarer la guerre à ce haïssable gouvernement, car la guerre est une horrible chose. Mais si l'on ne prend pas un ton plus ferme avec la cour de Naples et avec son ambassadeur à Paris, si l'on n'exige pas une conduite plus franche et plus réellement pacifique, ces genslà prendront pour de la faiblesse tous les ménagements que vous aurez pour eux et finiront par des excès que vous ne pourrez plus tolérer. Je ne puis croire ce queditGallo d'un arrangement fait à Paris sur Bénévent et Ponte-Gorvo, qui seraient cédés sans autre indemnité" que la renonciation à de prétendus droits sur Ronciglione. Gela serait désolant de toute manière, et par le mécontentement, d'ailleurs bien fondé, qu'en ressentiraient les Romains, et par l'audace qu'un tel succès inspirerait à la cour de Naples, et enfin par la perte réelle et toute gratuite qui en résulterait pour les deux républiques romaine et française. Salut et fraternité,

Daunou.

P.'S. Visconti vient de venir me voir. Je l'ai fait causer sur Bonomi, Rossi, Galandrelli, Guidi, Tassoni, Mangiatordi et Baraglia. Ge dernier est grand-questeur, Rossi et Galandrelli sont de l'institut. Bonomi serait bon à employer s'il voulait faire le serment imposé à tous les fonc- J tionnaires publics ; mais on ne sait si on pourrait l'y décider. % Les trois autres sont des théologiens, théocrates, aristocrates bien prononcés, et je dois observer que Visconti, qui les déclare tels, est regardé ici par les ci-devant clubistes comme un modéré et presque comme un ennemi des pa-^ M

triotes. Nous avons pu, nous avons dû infailliblement commettre des erreurs dans les nominations ; mais les rapports que l'on vous fait de si loin peuvent quelquefois n'être J pas plus sûrs que les renseignements que nous avons rassemblés ici. Parmi les hommes connus par quelque mérite nous n'avons écarté que ceux dont on nous assurait que Taristocratie était bien prononcée et bien incurable. Nous en avons mis dans l'institut dont le patriotisme n'était pas bien chaud, par exemple Calandrelli, mathématicien habile, mais pétri de préjugés, qu'il laisse éclater jusque dans rinslitut même. On y discute à présent un projet d'instruction publique, et Calandrelli a vivement combattu l'arlicle qui porte que l'enseignement de la religion catholique sera concentré dans les églises et exclu des écoles nationales. L'article a passé à une très-forte majorité; mais s'il y avait à côté de Calandrelli des hommes tels que Guidi, Tassoni et Mangiatordi, hommes d'ailleurs bien moins distingués dans leurs parties, mais plus imbus encore de préjugés de toutes les espèces, il est évident que l'Institut consacrerait les erreurs les plus funestes à la liberté.

A propos, est-il vrai que vous avez envoyé ici Tall. et Merl. de Th. * ?

Rome, 30 prairial an yi.

Mon cher ancien collègue; Faipoult est parti, et je suis fort embarrassé sur ce que je dois faire. D'un côté, il me semble que mon poste est à Paris : de l'autre, mon départ de Rome pourrait n'être pas sans inconvénients. Florens a tout ce qu'il faut pour faire beaucoup et pour faire bien , mais il craint de se trouver seul en place d'une commission qui a été de quatre membres» seul en présence de bien des gens que cette commission a

Page 1