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immédiatement, je ne me suis jamais approché des administrateurs immédiats. Tout cela est notoire. Bassal était toujours à la grande questure, Bassal était toujours avec l'administrateur des biens nationaux, Bassal réglait à son gré les traitements des consuls, et toute la dépense du consulat. Je n'ai pas été le président non plus, je n'ai pu en aucun cas abuser de ma signature. D'ailleurs je 'suis bien certain que ma destitution ne peut pas avoir été occasionnée par quelque crime qu'on aurait imputé au consulat entier, puisque la majorité du consulat a été placée au Sénat, entre autres Angelucci qui était inculpé, comme vous savez, devant la commission, de plus d'un crime désigné par l'article 116 de la constitution romaine et par la loi du 5 prairial sur la police constitutionnelle, loi que vous aviez faite presque entièrement pour le contenir, cet Angelucci qui divulguait tous les secrets, qui publiait toutes les discussions de la séance, qui me désignait à tous ceux qui ne réussissaient pas à avoir quelque place comme celui qui venait de les contrarier, et quand cela était vrai, et quand cela était faux.
Je me suis confirmé de plus en plus dans mon opinion en réfléchissant que cette feuille calomnieuse du Monitore, faite exprès pour préparer la chute des consuls, ne portait contre moi que des calomnies que je venais de réfuter victorieusement. Assurément on n'aurait pas manqué de me supposer d'autres crimes, si mes ennemis avaient pu seulement les rendre croyables.
Enfin ma parfaite dépendance des avis de la commission, mon attachement particulier au gouvernement français, que les faux patriotes avaient l'impudence de me reprocher, vous a été connu jusque dans les moindres occasions. Je me croyais donc sûr de n'avoir pas démérité ses bontés.
J'ai interrogé les bruits publics pour voir à quelle faute on imputait ma destitution. J'ai trouvé enfin qu'on l'attribuait à l'opposition faite par moi à la réhabilitation des cédules. A présent n'examinons pas le fond de la chose ; supposons encore que mon opinion fût digne d'improbatîon. La loi du 17 messidor sur les cédules était déjà publiée, on
discutait si on devrait la rapporter. La commission m'interrogea et je donnai mon avis pour la négative. Est-ce donc un crime que de proposer mon opinion avec sincérité, même quand cette opinion eût été fautive? Mon avis n'avait aucun poids de suffrage, ni d'autre valeur que celle du raisonne-^ ment dont on l'appuyait. Cette opinion enfin, ou juste ou erronée, n'était certainement ni celle d'un homme vendu, ni celle d'un égoïste. En soutenant la loi, il n'y avait rien à gagner pour un particulier; il y avait des gains immenses à faire en rehaussant la cédule.
Je viens d'apprendre qu'on m'a supposé à cette occasion des vues perfides, comme si j'eusse cherché parce moyen à faire naître quelque insurrection à Rome. Citoyen, vous me connaissez assez pour ne pas m'attribuer de pareils projets; vous connaissez Rome et le peuple, et vous vous souvenez sans doute des propos que nous tînmes à ce sujetlà. Je vous représentais que, dès que les assignats avaient cours, la masse du peuple n'avait presque d'autre papier que l'assignat; que les laboureurs et les paysans étaient débarrassés tout à fait de la cédule; que les agioteurs auraient bien essayé de susciter quelque émeute, mais qu'on les déjouerait très-aisément, pourvu qu'on redoublât de vigilance, parce que la multitude était étrangère à cette querelle; que les départements refusaient la cédule depuis longtemps, et qu'on l'y transportait seulement pour en profiter dans le payement des impôts; que le papier-monnaie de cette espèce était tout entre les mains des agioteurs et des riches, excepté quelques petites sommes qui en restaient chez les vendeurs de marchandises, et qu'ils avaient retirées en évaluant leurs effets à un prix énorme. Les aristocrates en avaient des fatras immenses : l'ex-prince de Piombino en retenait tout seul pour plusieurs millions de francs. Le succès a prouvé tout cela à l'évidence. L'État romain s'est débarrassé de ce fléau sans aucune secousse , sans aucune émeute, quoiqu'il y ait eu une fraction anarchiste qui voulait profiter de ce moment pour se défaire de tous ceux qu'elle haïssait, comme la lettre d'un fils d'Angelucci surprise par Rey, qui était alors ministre de la jus-
lice, et qui ne s'était pas encore coalisé avec lui, le prouva au citoyen Florens et au consulat.
Ce fut alors qu'il y eut une séance à la commission, où le citoyen Florens avait appelé les consuls, les ministres, l'agent des contributions de l'armée française, et quelques autres citoyens, pour discuter s'il fallait changer la loi du 17 messidor sur le taux descédules. Les agioteurs désiraient tous ardemment qu'on la changeât. Ils avaient mis dans leurs intérêts quelques personnes et entre autres Bassal, qui était étroitement lié avec le banquier Aquaroni. Les agioteurs venaient d'avoir tenté vainement le minisire de l'intérieur Torriglioni, à qui on avait offert la somme de 60,000 écus s'il avait bien voulu employer son crédit chez la commission pour obtenir ce changement. Ces gens-là étaient persuadés aussi bien que moi que le crédit de ce papier-monnaie ne pouvait jamais se rétablir. Mais ils désiraient qu'une réhabilitation légale et temporaire leur donnât le moyen et le loisir de se défaire des sommes immenses qu'ils en avaient ramassées à peu de frais, en les rejetant sur les biens nationaux que leur avidité dévorait déjà. Cette opération aurait été d'une perte incalculable pour la république, dont les contributions étaient déjà réduites à rien par la cédule. Bassal déploya beaucoup de lieux communs en faveur des porteurs decédules, mais enlinla commission tint ferme. En me retirant je fis observer au citoyen Florens, commissaire, et au citoyen Reboul l'empressement de Bassal pour soutenir les agioteurs, et je ne leur dissimulai pas que je le croyais corrompu.
Ce fut dès lors que Bassal ne garda plus de mesure contre moi, et qu'il jura ma perte. Les nouveaux commissaires furent obsédés par Bassal, et enfin ils m'ont paru coalisés avec lui. Dès lors on affecta de désapprouver toutes les opérations de l'ancienne commission. On se prit à en changer la législation et les plans, à se montrer mécontent du personnel de ses nominations. La nouvelle commission a donné sa confiance à des personnes qui étaient suspectes à la première, elle a marqué de l'inimitié pour la plupart de celles qui jouissaient de la confiance de l'autre. Elle s'est
entourée de tous les mécontents, de tous ceux qui n'avaient pas réussi à obtenir quelque place; elle a prêté l'oreille aux réclamations les plus sottes et les plus absurdes; enfm elle a aimé à regarder comme des fautes du consulat tous les désordres que le nouveau gouvernement avait été dans l'impuissance de prévenir ou de redresser.
Vraiment le consulat, s'il n'eût été troublé tous les jours par l'esprit de faction , de détail et de personnalité qu'Angelucci y répandait, s'il n'eût été de temps en temps paralysé parla suspension de ses travaux les plus urgents que Bassal y portait suivant sa tactique, paralysation que j'ai fait remarquer au citoyen Florens sur la fin de thermidor, le consulat aurait eu bien moins d'entraves à ses opérations ; mais enfin, dans un État aussi épuisé par le papiermonnaie comme l'État romain, dans un État où le peuple était accoutumé à vivre d'aumônes ou de pensions et pas de travail, le consulat en six mois avait fait quelques pas vers le bien général.
Mais sous quelque aspect qu'on veuille représenter la conduite du gouvernement, pour ce qui est de mon côté je me suis étudié toujours d'y apporter tout le zèle, toute la diligence, tout le désintérêt possibles. Je n'avais donc pas lieu de m'attendre à ce changement soudain, ni aux circonstances dans lesquelles je me trouve jeté. Je n'ai jamais ambitionné les magistratures, j'ai toujours préféré les emplois littéraires aux politiques, et le citoyen Monge se souvient sûrement que je le priai un jour de laisser vide une des deux places de bibliothécaires du Vatican, en lui confiant mon désir de la remplir aussitôt que mes emplois politiques me l'auraient permis, et il condescendit à ma prière.
Mais, quand je me vois traité d'une manière aussi dure qu'injuste, quand je me vois exposé par une loi, et par une foule d'écrivains folliculaires soudoyés ou flatteurs, à Timprobaiion du public, de ce public qui cependant ne me hait pas, quoique j'aie constamment préféré le bien de l'État à la popularité ; quand je vois la cabale et l'intrigue en triomphe, et les dilapidateurs présentés comme des gens vertueux, tandis qu'on voudrait faire croire des vo-
leurs les personnes qui se sont le plus dévouées à l'intérêt public, je ne puis que sentir fortement tous les torts que Ton me fait.
Dans l'état où je me trouve, je ne puis espérer d'autre appui que le vôtre, et celui de vos anciens collègues : pardonnez cet espoir à la bienveillance et à la confiance que vous m'avez toujours marquées. Je vous abandonne entièrement toutle soin de ma réputation, de ma tranquillité, démon sort. Faites de cet écrit l'usage que vous croirez le plus convenable. 11 ne contient que la pure vérité. Si vous souhaitez avoir des renseignements ultérieurs ou des preuves sur quelques détails, écrivez-m'en, et vous l'aurez ; mais je vous prie de prendre des précautions pour assurer la correspondance; les gens persécutés ne peuvent jamais en avoir de trop, et je me trouve entre les mains de mes oppresseurs. Je suis encore incertain des moyens de vous faire parvenir cette lettre. La défiance de sa propre cause e^t toujours vigilante; la commission et le gouvernement actuel doivent l'être.
Salut et fraternité/
ViSCONTI ^ .
1. Né à Rome en 1751, mort à Paris en 1818, cet illustre antiquaire, n'ayant pu concourir d'une manière durable à l'établissement dans sa patrie d'un gouvernement libre et éclairé, quitta l'Italie quand les revers des Français les forcèrent à l'évacuer, et vint apporter à la France, où il publia ses plus importants travaux, les trésors d'une science incomparable et du goût le plus éclairé. (0. L. L.)