‹ Mémoires;Chapitre 10 sur 25 · AVEC DANTON EN MARS · texte numérisé non relu

AVEC DANTON EN MARS

Arrivé h Paris environ quinze jours avant ma femme et notre chère Clémenlino, je pris un appartement sur le quai de l'École, chez un M. Letourneur. marchand retiré. Nous fûmes frappés en arrivant du desordre et de rali'eclalion de sans-culotlisme qu'on observait dans tout Paris. Un grand nombre de citoyens et de membres de la nouvelle Assemblée

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étaient déjà subjugués par la Terreur. Cependant, nos quatre députés de l'Assemblée législative, d'Houlières, Choudieu, Pérard et Delaunay l'aîné, restaient encore réunis au parti modéré, appelé depuis girondin. Le fameux député financier Gambon et un grand nombre d'autres, qui depuis se mirent du côté des assassins, les uns par crainte , beaucoup pour jouer un rôle, et plusieurs enfin pour ramasser de l'argent, s'élevaient avec fureur contre le parti anarchiste et contre la commune de Paris. Gambon, plus encore que tout autre, prêchait dans toutes ses conversations le fédéralisme, comme le seul moyen de soustraire les départements au despotisme insupportable de la capitale. Mais le parti d'Orléans et celui de la Gommune se liguèrent contre ceux qui professaient ce système, à la tête duquel semblait être la dépulation de la Gironde, et auquel se rattachaient des hommes modérés, et les partisans secrets de l'ancienne royauté.

Aucune députation, ni avant ni depuis cette époque, n'a offert une aussi grande réunion de talents supérieurs et d'hommes spirituels que celle de la Gironde; aussi tout ce qu'il y avait dans l'Assemblée de distingué par ses lumières et par une certaine consistance personnelle s'était réuni à elle. Je citerai entre autres le bon et aimable Rabaut Saint-Étienne, Daunou, Greuzé-Latouche, etc.

L'exécrable députation de Paris, toute composée de communalistes et d'Orléanistes, gens presque tous de la plus grande médiocrité, à commencer par Robespierre, se déclara la rivale de la députation de la Gironde. Soutenus par les meneurs des sections et des clubs, les membres de la députation de Paris, aussi

pervers que leurs alliés, employèrent, à défaut de talents, pour tenir tête à la dcputation rivale, tout ce qu'on peut imaginer de violence et de perfidie. Dès la première séance de la Convention, le cyclope Danton chercha à jeter l'épouvante dans l'assemblée.

Lorsque j'appelle Danton le cyclope, ce n'est pas qu'il fût privé d'un œil, mais sa grosse face toute, gravée de petite vérole, son air farouche, sa constitution athlétique, ses gestes gigantesques, comme s'il eût lancé des montagnes pour écraser ses adversaires sous leurs débris, un son de voix fort et sauvage comme le mugissement du taureau, des images et des expressions d'un monstrueux grandiose, tout en lui rappelait les cyclopes de la fable, et l'imagination, frappée de la ressemblance, se prêtait volontiers à ne lui voir qu'un œil au milieu du front. C'était, au reste, un homme extrêmement voluptueux et abandonné à ses plaisirs, ayant des besoins d'argent toujours renaissants, et nul scrupule sur les moyens de s'en procurer. Il n'était pas, comme Robespierre, vindicatif et envieux; il n'avait pas, non plus, comme lui, la soif du sang humain, mais il le versait ou le laissait verser comme l'eau, pour peu que cela lui parût de son intérêt personnel ou de l'intérêt de son parti. Comment un homme doué de semblables moyens, privé de toute conscience, jouissant d'une popularité immense, comment, dis-je, cet é|)ouvantable colosse a-t-il eu le sort de Colialh? conunent csl-il tombé sous les coups d'un Hobespierie, homme d'un physicpie chélif, avec un teint blême, la ligure allongée, la |)liysi()nomie tenant du ligrcet du renard, une voix sourde, monotone et rau()U(\ une éloculion

fatigante, n'ayant pour moyens oratoires que le verbiage et les lieux communs du langage révolutionnaire, du reste vain comme Satan, envieux, vindicatif, tenace, cruel, et surtout habile calomniateur? Mais Danton, entraîné par le goût des plaisirs, se hâta, non-seulement d'acquérir des richesses, mais de se livrer a toutes les jouissances du luxe, dans le moment où l'esprit de sans-culoUisme s'emparait de Paris et de tous les départements. Robespierre, plus rusé, ne se pressa pas tant d'acquérir; il sentait qu'une fois devenu maître, il aurait tout le loisir de s'enrichir, puisque le trésor public serait à sa disposition; qu'en attendant, il ne fallait pas risquer imprudemment sa popularité et prêter le flanc à ses ennemis. Le titre d'incorruplible, qu'il s'était adroitement fait donner, le servit prodigieusement pour soutenir son pouvoir, en anéantissant celui de ses rivaux. Quant aux voluptés dans lesquelles se plongea Danton, les mômes motifs en auraient préservé Robespierre, si déjà, aussi peu entraîné par les sens que dépourvu de sentiments aflectueux, il ne leur eût peut-être été tout à fait étranger. C'est par cette différence de conduite et de caractère que Robespierre parvint à dépopulariser sourdement Danton et ses partisans, et à creuser le précipice sous leurs pieds en travaillant sous terre comme la taupe. L'imprévoyant Danton, se ûaat sur ses propres forces, commit, en même temps, la faute essentielle d'aider Robespierre et la commune à renverser les Girondins. Ils étaient la pierre qui le couvrait; après leur chute, il ne fut plus que le colosse aux pieds d'argile. Inactif et énervé par la mollesse, il fut renversé, presque sans

effort, par un pygmée cViiiie invincible opiniâtreté.

La majorité de la Convention se déclara d'abord pour le parti modéré ou de la Gironde ; c'était de ce côté qu'étaient la raison et les talents. Le parti anarchiste paraissait homogène, mais, je l'ai déjà laissé entrevoir, cette homogénéité n'était qu'apparente. Il fut aisé de s'en apercevoir dès le 22 septembre, jour où la républi(]ue fut proclamée par Colloi d'Herbois. Chabot et Bazire, amis de Danton, et par conséquent de la faction d'Orléans , lorsque l'abolition de la royauté fut proposée, ainsi que la peine de mort contre ceux qui en demanderaient le rétablissement, proposèrent, par amendement, d'excepter ceux qui demanderaient ce rétablissement dans les assemblées primaires, ce qui fut vivement repoussé par les communalistes, qui voulaient établir la souveraineté de la commune de Paris .et ne voulaient conséquemment la royauté ni dans une branche, ni dans l'autre. Mais quoique les vues des deux factions ne fussent pas les mêmes, elles furent d'accord sur les moyens et se réunirent contre les Girondins, qui mettaient obstacle à l'un et l'autre projet.

Cependant un manque de fermeté dans les Girondins, l'absence d'une lutte soutenue contre tous les projets des scélérats qui déjà méditaient lant de crimes, les menaces et les promesses faites aux membres de la Convention, faibles ou ambitieux, fmirent par enlever la majorité au parti modéré pour la donner aux anarchistes; ces changements se firent du jour au lendemain. Quoique ces palinodies soient malheureusement trop fré(iuentes pour l'honneur et le bonheur des iiations, jo no conçois pas encore corn-

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ment, dans quelques heures, dans une heure même, un homme ose changer de langage du blanc au noir. Le célèbre Cambon fut du nombre de ceux-ci. Dans la députation de Maine et Loire, Choudfeu et Pérard, son ombre, furent aussi parmi les convertis. Dans un dîner où, chaque semaine, se réunissait la députation, ils nous déclarèrent qu'ils venaient de faire leur accord, que c'était à nous à suivre fidèlement leurs traces, sans quoi nous serions victimes de la juste fureur populaire, ou voués très-certainement à l'échafaud. Je leur demandai d'abord avec calme de nous dire quels étaient le but et les moyens du parti auquel ils venaient de se lier, afin que nous pussions agir en connaissance de cause. Ils eurent l'impudence de nous répondre que nous n'avions pas besoin de savoir ce qui était convenu avec les patriotes, qu'encore un coup c'était à nous à voter avec eux sous peine de la vie. Je répondis à Choudieu avec toute l'indignation que méritaient son infâme marché avec l'anarchie et l'insolence qu'il avait de me faire de semblables propositions et de pareilles* menaces. Pilastre, Leclerc, l'honnête Lemaignan, quoiqu'il fût peu rassuré, lui firent la même réponse, ainsi que Delaunay le jeune et le brave d'Houlières ; Dandenac le jeune, sans s'expliquer, sembla montrer plutôt de la répugnance que de l'assentiment; l'aîné, le plus lâche des hommes, s'empressa de déclarer qu'il voterait avec les patriotes. Pour Delaunay l'aîné, il flottait encore entre Condorcet, dont il attendait une réputation littéraire, et la faction des Dantoniens, qui lui promettait des moyens de s'enrichir. En parlant ici de mes codéputés, je dois reconnaître la généreuse conduite, à mon égard,

de DelauDay le jeune, qui s'est, plus tard, éminemment distingué à la tête du tribunal criminel d'Angers. Il eut le courage, pendant que j'étais proscrit *, de me faire payer, à force d'importunités, un mois de traitement qui m'était dii, et, pendant le rogne de la Terreur, il ne parla jamais que d'une manière trèshonorable de Pilastre, Leclerc et moi ; l'aîné des Dandenac, pendant ce temps, assurait ne nous avoir jamais vus ni connus.

Cependant le plus orgueilleux des hommes, Robespierre, me fit plusieurs avances, et Collot d'Herbois, de son côté, nous suivit, mes deuK amis et moi, à la sortie d'une séance dans laquelle nous venions de nous prononcer, et nous arrêta longtemps pour nous presser de nous rallier aux patriotes; il nous répondait de la pureté dé leurs intentions. Nous le priâmes de nous dire précisément ce qu'ils voulaient; il ne nous lit que des réponses vagues. Et quelle conliance, d'ailleurs, pouvait nous inspirer un saltimbanque que nous avions vu longtemps avant, à Angers, se prostituer par les plus basses flatteries dans une pièce de circonstance quil lit jouer sur le théâtre de cette ville, et que Pilastre avait vu plus tard, en 1780, aux portes de Genève, directeur d'une troupe de comédiens, aux gages des aristocrates de celte ville et des gouvernements français, bernois et sarde, pour amollir, par leurs re|)résentations, le courage des Genevois, substituer la dissolution des mœursh l'austérité républicaine et réformée, et détruire ainsi tout esjH'it de liberté ?

1. Co durniiT mol Homblo dû à uno inadvertance. N'ost-ce pas .seulemoiit après 1» 0 Unsrinidor, mais avunt lu rentrée de l'autour dans lu Convcuiiun, qui' purent avoir lieu les dOniurclies dont il s'agit? (O.L. L.)

Après l'acteur GoUot d'Herbois, Fabre d'Églantine, auteur de comédies, entreprit notre conversion politique. Suivant lui, un poëte dramatique devait connaître parfaitement le cœur humain et toutes les passions qui le dominent. Or, cette connaissance était la clef de la législation et, dans un temps de révolution, elle faisait discerner en un clin d'œil le but et les moyens de chacun. Il concluait de là que nous devions, nous, gens de province, qui n'entendions rien à tout cela, suivre aveuglément ses avis et ses exemples, parce qu'il avait fait des comédies. Il avait malheureusement affaire à gens trop indociles pour goûter l'excellence de ces raisons.

Au reste, nous avions pris la résolution, mes amis et moi, dès l'aurore de la liberté, de ne nous attacner à aucun parti, à aucun chef de parti, de voter enîln toujours chacun suivant notre conscience, maxime d'après laquelle, comme de juste, nous nous conduisîmes entre nous-mêmes. Nous en avons plus d'une fois donné la preuve, particulièrement dans une question des plus graves; Leclerc et moi nous votâmes pour la mort dans le procès du roi, Pilastre vota contre.

Cependant l'anarchie faisait de grands progrès. Chaque jour, soit à la tribune, soit dans les entretiens particuliers, je redoublais d'efforts pour lui tenir tête, sans me laisser effrayer par les menaces et par l'affreux appareil dont nos délibérations étaient environnées. Non content de cela, je publiai avec mon nom, dans la chronique de Paris, un écrit intitulé le Cromwellisme. Il était dirigé sans ménagement contre le parti anarchiste ; il parut alors à tout le monde extrê-

iiiement hardi. Lorsque le physicien Hassenfratz se présenta à la barre de la Convention à la tête d'un comité insurreclionnel, je le- repoussai avec la plus grande vigueur; j'en fis autant contre tous les factieux. Mais souvent ma voix était étouiïée par leurs clameurs, et souvent aussi je ne pouvais atteindre à la tribune. 11 leur était facile d'en écarter par la violence un homme dénué de forces physiques et rarement soutenu par une minorité qui s'^était laissé subjuguer par la terreur. Je ne dirai pas, au reste, que rien ne pouvait m'épouvanter, je ne me donne pas pour un Richard- sans-peur, mais ce que j'alFirme, parce que c'est la vérité, c'est que jamais aucune crainte personnelle, dans le cours de ma carrière politique, n'a fait fléchir ma conduite ou mes opinions. Au moment môme où l'anarchie allait tout dévorer, dans l'opinion que j'émis lors du procès de Louis XVI, je signalai cette faction ; je la montrai sans ménagement sous les odieuses couleurs (ju'elle méritait, et souvent, dans le cours de cette affaire, j'adressai à ses membres les plus sanglantes apostrophes sur leurs formes et sur leurs expressions.

Pendant cette funeste affaire, les hommes les plus marcjuants de la Gironde désirèrent avoir un entretien avec moi sur le jugement qu'il s'agissait de porter. Je n'ai jamais, je l'ai dit déjà, été membre d'aucune coterie, mais je p'ai jamais non plus évité les discussions entre les membres d'une môme assemblée qui demandent h s'éclairer mutuellement; loin de cela, je l'ai toujours cherché, et notamment avec les hommes de ce bord. Vergniaud, Gensonné, Guadct, Pétion, faisaient i)artie de la conférence. Leur

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opinion était pour l'absolution; ils la soutinrent avec les raisons et les talents qu'ils développèrent ensuite à la tribune. Voici quelle fut ma réponse :

« Croyez-vous que Louis XVI se soit rendu passible ou non de la peine capitale et qu'on puisse le condamner légitimement et avec justice ? Si vous ne le pensez pas, vous devez, quoi qu'il arrive, persister dans votre opinion et prononcer l'absolution, car le plus grand des crimes est de faire périr un innocent, et l'horreur n'en peut être diminuée par aucun motif, pas même par la fameuse maximiB : Salus populi suprema lex esto. Rien ne peut légitimement s'acquérir ni s'établir solidement à un pareil prix, ni liberté, ni siireté, ni gloire, ni prospérité. Ainsi répondez d'abord à ma question : Croyez-vous que Louis X\'I ait trahi le peuple fran- ( çais et qu'il ait encouru la peine capitale ?» — Ils ne répondirent tous par l'affirmative. — « Cela étant ainsi, » leur répliquai -je, « il ne reste plus qu'à examiner la question politique. La condamnation ( doit- elle, suivant les probabilités, être plus funeste à la France que l'absolution, ou réciproquement?

« Si nous étions assurés d'une majorité imposante, si nous avions pour nous la force armée, si, ( au lieu de toujours temporiser, contre mon avis, vous le savez, nous avions cassé la municipalité de Paris en lui substituant des hommes courageux et bien intentionnés, si, à l'audace des factions, nous avions opposé une audace plus grande encore et i constamment soutenue, si nous avions fermé l'antre des Jacobins et détruit le régime absurde des sec-

(( lions, OU du moins si nous les avions maintenues « dans de justes bornes, à mon avis, alors il n'y au- « rait pas à balancer ; contentons-nous, dirais-je, de <c déclarer la culpabilité de Louis ; faisons-le conduire « ensuite à la frontière : là, qu'on lui déclare, au nom <i de la nation française, qu'elle renonce généreuse- « ment à tous les droits que lui donnait sur sa per- « sonne une vengeance légitime, qu'il peut se retirer « où il voudra et que la France ne redoute ni lui «ni ses soutiens, quels qu'ils soient. Appuyons « cette déclaration par de nouvelles levées et une « bonne discipline dans l'armée, par une sage adnii- « nistration intérieure, par de bonnes opérations de « finances qui arrêtent le cours des dilapidations ; éta- « blissons un système de revenus fixes et faisons des « capitaux, tant fonciers que mobiliers, de la nation, « le meilleur emploi possible ; hâtons-nous surtout de « sortir d'un état provisoire, qui sera toujours plus « ou moins anarchique; établissons sans délai une <i constitution et par elle un gouvernement sage et <( vigoureux. Nous aurons fait ainsi le bonheur de la « patrie et nous nous serons couverts de gloire. En « agissant de la sorte, au nom du peuple français, (( nous l'aurons montré sous un aspect de grandeur « et de générosité qui redoublera son énergie et son « allachement h la cause de la liberté.

« Mais que ce soit notre faute , ou la force des « événements, combien nous sommes loin de l'hcu- (1 reuse position qui nous perujellrait une conduite « si noble et si sage tout à la fois ! Nous avons man- « que d'audace, d'activité et de cette courageuse « ténacité au moyen desquelles nous aurions opéré

dans Paris tous les changements que j'ai indiqués. Qu'en est-il arrivé? Une immense majorité, dans les premiers jours de la Convention , se réunissait sous vos bannières pour comprimer une minorité furieuse qui , désespérant, par le défaut de talents et de consistance personnelle, de participer aux grands emplois de la république dans un état de choses régulier, veut établir sa domination au sein de la confusion, et régner par le sang, le pillage et la terreur. Cette majorité, que vous aviez dans les premiers temps de votre réunion, est presque entièrement ou séduite et corrompue par de criminelles espérances, ou subjuguée par la peur, le plus invincible peut-être des sentiments humains. Je crois pouvoir vous prédire avec certitude qu'elle vous manquera. Alors voilà l'alternative : ou Louis (ce qui est au surplus contre toute probabilité) sera absous à une faible majorité, ou il sera condamné, malgré tous vos efforts pour le sauver ; dans le premier cas, comme vous ne pouvez plus disposer d'aucune force, ni civile, ni militaire, pour faire exécuter vos décrets ou pour réprimer les séditions, en supposant que la Convention eût l'énergie de prendre des résolutions contre elles, la multitude qui n'écoute aujourd'hui que la voix de la démagogie, la municipalité , les commandants militaires, les sections, tout cela composé de scélérats ou dirigé par eux, exécutera sans difficulté le projet qu'ils ont, vous ne l'ignorez pas, de se porter sur le Temple, d'égorger le roi et sa famille, de dissoudre la Convention, de massacrer comme des traîtres les membres de la

« majorité très-faible qui aura voté l'absolution.

0 Aussitôt, la commune de Paris et le parti d'Orléans

« se diviseront et se disputeront les lambeaux déchi-

« rés de notre malheureuse patrie. L'imagination est

« épouvantée des suites qu'il est aisé de prévoir. Dans

« le second cas, même résultat définitif. Les chefs de la

« majorité qui aura prononcé la condamnation profi-

« teront de leur victoire et de l'état actuel des esprits,

« pour vous enlever toute popularité. Bientôt, dans

« l'Assemblée, dans Paris, dans la France entière,

« vous serez calomniés, déconsidérés, présentés

« comme des traîtres qui ont pactisé avec les rois,

« ou comme des lâches qui n'ont pas osé concourir

« à un grand acte de justice. En vain vous oppo-

« serez aux menées des chefs et aux clameurs de

« cette multitude de brigands qui rugissent autour

a de nous l'inmiense supériorité de vos talents, de

« votre raison et l'excellence de votre cause ; vous

« aurez perdu toute force morale, toute influence;

« l'anarchie obtiendra partout un affreux triomphe ;

« votre perle individuelle et celle de tout le parti

« modéré sont assurées. Ainsi, dans cette hypothèse

tt comme dans la première, les suites seront épou-

a vantables. Au contraire, si vous volez pour la

« condamnation , seul parti que vous laissent a

« prendre de si maiheurouses circonstances, vos

« adversaires n'auront pas le plus léger prétexte

« pour faire soupçonner voire patriotisme et se

« populariser à vos dépens. Vous conserverez une

« lune morale et une influence telles, qu'avec du

a courage et de la persévérance, vous romprez les

u détestables projets de l'anarchie, et vous sauverez

« la France, en lui donnant un gouvernement qui « assurera son repos et sa liberté. »

Mes prédictions eurent le sort de celles de Cassandre; je ne pus les persuader. Ils me répondirent vaguement que je m'exagérais les dangers. Leur perte fut néanmoins le résultat du parti qu'ils prirent, et la France fut abîmée avec eux dans un sanglant naufrage, dont, autrement, ils l'auraient infailliblement sauvée. Ce que je vais dire en fournit, en quelque sorte, la preuve.

Les chefs de la ligne anarchiste, tant ceux du dedans de la Convention que ceux du dehors, avaient projeté de faire égorger chez eux, isolément, les principaux Girondins dans la nuit du 9 au JO mars 1793, et ensuite de faire dissoudre le conseil exécutif par la Convention, et créer un nouveau conseil exécutif dans son sein, sous le nom de Comité de salut public. De cette façon, les lois étaient faites et exécutées par le même corps, qu'ils influençaient à leur gré; le trésor public passait dans leurs mains, ainsi que la nomination à toutes les places. La première partie du plan, celle d'assassiner les chefs girondins, échoua, parce que ceux-ci furent avertis et passèrent la nuit réunis et sur un bon pied de défense. H fallut employer un autre moyen de jeter l'épouvante dans l'Assemblée, afin que le projet n'éprouvât pas la moindre opposition. On fit d'abord circuler les bruits les plus sinistres, tels que celui d'une exécution sanglante, dans la Convention même, des députés traîtres, et de tous ceux qui s'opposeraient aux motions des bons députés. On avait refusé aux femmes, même aux tricoteuses , l'entrée des tri-

bunes, ce qui n'était point encore arrivé. A leur place, on les avait remplies d'un amas de sacripants. Armés de sabres et avec des pistolets à la ceinture, ils étaient bizarrement vêtus, et semblaient presque tous étrangers. Leurs regards et leurs gestes étaient également eftrontés et menaçants. En même temps, toutes les avenues de la salle, tant intérieures qu'extérieures, étaient encombrées d'une foule immense, et les députés ne purent aller prendre leurs sièges qu'en traversant une horde épaisse de la plus vile populace, armée de lames de sabres, d'épées rouillées, de broches, etc. Au lieu d'armes, un très-grand nombre d'entre eux avaient à la main des tronçons de câbles effilés par l'une de leurs extrémités, et trempés, assuraient-ils, dans l'eau -forte, pour rincer la bouche des perfides députés qui parleraient contre le peuple. Il était impossible de n'être pas glacé d'horreur et d'effroi h la vue d'un pareil tableau. L'abattement, disons mieux, la stupeur des membres de l'Assemblée, même de beaucoup de montagnards, était si grande, que tout pouvait être égorgé comme un timide troupeau. Il arrive néanmoins quelquefois, qu'au sein de la consternation la plus générale, dans la prostration la plus absolue des esprits, la grandeur même du péril vous élève l'ûme^. Alors le sentiment du devoir, joint à l'indignation que le crime inspire, peut donner, même à un seul homme, une force qui éclate tout ii coup, relève une assemblée découragée et fait évanouir les projets des factieux, quelque puissants (jue soient leurs moyens , et quehpie ('(frayant que soit l'aspect dont ils vous environnent. Je fus assez heureux pour ne pas me laisser subju-

guer par la peur ou le désespoir : je conservai tout mon sang-froid.

La séance commença. Je ne sais quel député de la Montagne bavarda d'abord sur je ne sais quoi. Pendant ce temps Danton s'avançait fièrement vers la tribune, avec l'air et l'attitude d'un chef de brigands. Il semblait sûr de sa supériorité et jetait sur l'assemblée un coup d'œil terrible et menaçant. Je le suivis sur les marches de la tribune; j'y fus suivi moimême par Bernard, de Saintes, très-méchant homme et d'une insigne fausseté. Il venait appuyer Danton. Celui-ci était fort élevé au-dessus de moi, et par sa taille et par les degrés supérieurs sur lesquels il était placé. Il laissa tomber sur moi un regard dédaigneux : (( Que viens-tu faire ici? » me dit-il. — « Faire tomber net tes affreux projets et ceux de ta (( clique. — Gomment! tu te crois capable de lutter « avec moi! Je te ferais tourner sur le pouce, et si « tu persistes, je te jetterai en bas de la tribune avec « toute la confusion que ta présomption mérite. — « Nous allons voir. Tâche de te bien tenir toi-même, « car c'est toi qui vas l'éprouver, cette chute dont tu « me menaces. — Mais d'où vient donc tant de con- « fiance? » me dit Bernard. — « Elle vient, non de (( l'opinion que j'ai de mes talents (là-dessus je ne « m'en fais pas accroire) , mais de la supériorité d'un « honnête homme, prêt à tout braver pour écarter « les malheurs dont la patrie est menacée, sur des « scélérats qui veulent s'en partager les dépouilles « ensanglantées. » — Ces discours n'étaient entendus que des députés voisins de la tribune, pendant que le petit montagnard achevait son inintelligible rapsodie.

11 finit enfin. Danton monte à la tribune et développe sa première proposition , non comme un objet de discussion , mais comme une chose qui n'avait besoin que d'être énoncée pour être acceptée. Il semblait dire : « Obéissez et ne répliquez pas. » Je lui répondis en peu de mots. Mon discours est assez bien rendu dans le Moniteur où se trouve la séance du 10 mars 1793*. Le sentiment dont j'étais animé passa dans l'âme d'une partie imposante de l'assemblée, qui se leva en masse spontanément, en déclarant qu'elle aimait mieux périr que de ne pas s'opposer, jusqu'au dernier moment, aux projets de l'anarchie. La Montagne et les tribunes furent frappées de stupeur; le député de Saintes, Bernard, s'en retourna à sa place sans mot dire; Danton retira sa motion, et soit dans l'assemblée, soit dans les tribunes. Boit au dehors, les hideux satellites de l'anarchie, osèrent à peine me regarder. Si j'eusse été un homme d'état, ainsi que les anarchistes appelèrent ceux qui votèrent l'appel au peuple, j'aurais été arrêté dès le premier mot, et dès ce jour tout était perdu. Mais

1. Il y a ici dans le loxlo une erreur manifeste. Costa la séance de la Convention du lundi on»e mars i79it que se rapporte le ri^cit do Larevellière, et c'est au compte rendu do coitc séance par le Moniteur qu'il dcTait renvoyer le lecteur. Celui-ci y lira ces mémorables et couragcuBes paroles qui, adressées alors aux jacobins du parti de Danton, auraient trouvé, 7K ans plus tard, une application non moins exacte à ces nouveaux Jacobins qui on 1871 ont relevé l'odioftx drapeau de la Commune de Paris : » Je me forai plutôt exterminer que de souffrir que la république on général et en particulier mon déparlomont devienne le sujet trè«-fldM« et le tributaire très-soumis d'uno ville orKueilleuso, d'un dictateur insolent, ou d'uno oligarchie sanguinaire. Oui, Je lu déclare encore, Je no cesserai do poursuivre ces tyrans-brigands, qui, bien logés, bien nourris, bien v^lu», vivent dans les plaisirs, s'apitoient si alTeciuouMincnt sur le sort du pauvre, s'élèvent avec tant do fureur contre ce qui Jouit do queI((uo aisance, et s'Intitulent fastueusomcnt du nom do sanxulottof. • (O. L. L.)

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puisque seul et bien inférieur en talents aux chefs de la Gironde, je produisis un effet aussi extraordinaire, que n'eussent-ils pas fait eux-mêmes, s'ils avaient conservé leur ascendant moral, et ôté tout prétexte à leurs adversaires de les dépopulariser et d'en faire des traîtres aux yeux de la multitude ? Ils auraient terrassé les misérables qui les traînèrent h l'échafaud. Une majorité, quelque grande qu'elle soit, ne tarde pas à devenir une faible minorité , lorsque ses membres marquants se dépopularisent imprudemment, et se laissent subjuguer par une opposition opiniâtre et turbulente. C'est ce qui arrive lorsqu'ils restent sur une timide défensive, au lieu d'attaquer eux-mêmes avec vigueur et sans le moindre relâche . On fait chaque jour quelque concession, dans l'espoir que la minorité vous en saura gré et abandonnera ses injustes prétentions. Rien de plus faux qu'un pareil calcul. C'est par toutes les petites concessions que la vertu fait au vice et la raison à la sottise et à l'erreur, et cela sous prétexte d'union , de paix , de bienséance, d'uije bienveillance réciproque, etc., que la vertu et la raison s'anéantissent elles-mêmes. Il en est ainsi d'une majorité nonchalante , qui cède sans cesse au lieu de combattre. Bientôt elle se décompose. Des hommes, bien intentionnés d'abord, entraînés plus tard par la peur ou l'ambition, se détachent d'un parti où ils ne voient plus que des dangers à courir, au lieu de places et de crédit à obtenir. Ils se rattachent à celui qui leur fait espérer tout cela, et dont l'audace fait entrevoir un triomphe prochain sur de timides antagonistes. Ce fut là justement l'histoire de la Convention à cette époque.

RÉFLEXIONS SUR LA TACTIQUE DES ASSBMBLéES ET SDR LE FÉDÉR ALISUB.

Dans un régirae populaire et pendant le règne des factions, c'est un art qui n'est pas à négliger que celui de ne pas gaspiller sa popularité sans fruit. On ne doit la risquer que lorsque la justice et la vérité, auxquelles toute autre considération doit céder, nous le commandent. Rien ne s'use plus vite dans les temps de troubles, et tel individu, ou telle partie d'une assemblée qui, s'ils ne l'eussent pas perdue, auraient, avec son secours, repoussé des mesures désastreuses, ou obtenu l'adoption d'une proposition salutaire, se voient réduits à la nullité, tandis que quelques déclamations et quelques misérables sarcasmes, sortis de la bouche d'un homme non encore dépopularisé, sulTisent souvent pour faire adopter les plus funestes dispositions.

C'est une erreur de croire que l'on peut désarmer une faction par des procédés. Les meneurs ont leur plan fait; concédez ou ne concédez pas : si vous n'estes pas entièrement avec eux, vous ôtes contre eux. Leur prétendue exaspération n'est qu'apparente. C'est très-froidement dans le fond de l'Ame qu'ils préparent la mort ou l'exil de quicoiuiuo s'oppose il leurs ambitieux projets. Encore une fois, il n'y a de triomphe possible contre eux qu'en les attaquant

sans ménagement, chaque jour, à chaque heure. Les demi-mesures , les opinions ambiguës , les discours mitigés ont généralement perdu toutes les affaires. La victoire couronne le plus souvent l'audace et l'activité, et c'est toujours vers les chefs pourvus de ces deux brillantes qualités, que se porte la multitude. Au surplus, ne vaut-il pas mieux, mille fois, périr avec gloire en combattant énergi({uement pour la patrie, que de se laisser imposer j)ar des brigands, et accabler par eux, sans, pour ainsi dire, se défendre? Les Girondins ont péri pour ne s'être pas assez pénétrés de ces vérités, et pour avoir trop compté sur la bonté de leur cause et sur la supériorité de leurs talents.

Le nom de la Gironde rappelle celui du fédéralisme, qui a servi de prétexte à tant de persécutions, à tant d'horreurs. Dans les fréquentes communications que j'ai eues avec les principaux députés de la Gironde, je leur ai toujours vu le désir ardent de soustraire les départements au joug de la commune de Paris; mais je ne les ai jamais entendus s'expliquer d'une manière positive en faveur de l'établissement d'un gouvernement fédéral en France. Au reste, qu'ils eussent ou qu'ils n'eussent pas cette arrièrepensée, qui était dans beaucoup de têtes de députés, le fédéralisme devint un cri de proscription contre tous les vrais amis de la liberté, qu'on ne pouvait pas taxer de vouloir rétablir la monarchie, mais dont on redoutait le talent ou l'énergie, et de la part desquels les communalistes et les orléanistes avaient également à craindre la ruine de leurs projets.

C'est une chose bien singulière que l'empire des

mots sur le commun des hommes : dans ce cas-ci, par exemple. On voulait de la liberté jusqu'à l'extrême licence; or le gouvernement qui comporte, s'il est bien organisé , la plus grande dose de liberté possible sur un territoire de quelque étendue, c'est le gouvernement fédératif. Et cependant, c'est comme fédéralistes que les trois quarts des victimes de la Terreur ont été immolées.

Puisque j'ai été amené à parler du fédéralisme, je me permettrai quelques réflexions sur cet important objet. Le système fédératif, sans doute, n'est pas exempt de défauts; mais on chercherait en vain la perfection dans les institutions humaines. Nous sommes forcés dé choisir parmi celles qui offrent le moins d'inconvénients et le plus d'avantages. — Le fédéralisme bien combiné offre au dehors la puissance d'un grand Ltat, puisque le pouvoir central dispose de toutes les forces de l'union pour l'altaque comme pour la défense, et qu'il dirige toutes les relations extérieures; mais, en même temps, comme l'exercice de la souverainelé n'est pas concentré, pour le dedans, sur un seul point, comme l'expression de la volonté générale légalement manifestée ne part pas de ce point unicpie, que tous les revenus publics, toutes les ressources et toutes les forces de l'État ne s'y accumulent pas, il est diflicile à un ambitieux de parvenir h Tautorité souveraine, trop éparse pour qu'il puisse la saisir partout ù la fois. Dans le système contraire, celui (pii s«' rond maîlrc du point central est maître de tout, ("est le système d'unité qui a livré la iMance à l'anai'chio, à la terreur et au despotisme. Chaque individu , chaque faction qui a

pu s'emparer de la grande ville, n'a rencontré ailleurs aucune force légale pour conlre-balancer la sienne. Aux yeux de la multitude, soii autorité devenait légitime, puisqu'elle était légale, et la résistance des départements, parce qu'elle ne Tétait pas, devenait une rébellion. Gomment d'ailleurs opposer une résistance efficace, lorsqu'avec cela, l'individu ou la faction qui gouverne dispose de tous les revenus publics, qui se concentrent dans ses mains? Au contraire, voyez la Suisse, la Hollande. Rien, peut-être, n'était plus bizarre que la constitution fédérale de ce dernier pays; cependant, par cela seul qu'elle était fédérale, il a fallu des siècles d'une politique adroite et enfin les baïonnettes de la Prusse pour établir sur tout le pays la puissance presque absolue du Stathoudérat. Lorsque le stathoudre avait usurpé la puissance dans un des coétats, il trouvait dans les autres un obstacle invincible à ses projets. Si la république hollandaise eût été une et indivisible ^ à peine eût-elle eu un moment d'existence, et ses généreux efforts pour se soustraire au joug de Philippe II n'auraient abouti qu'à la faire tomber aussitôt sous celui de la maison d'Orange, de droit comme de fait.

Quoique le gouvernement fédéral de la Suisse ne fût qu'une agrégation irrégulière et confuse de divers gouvernements, elle n'en a pas moins conservé son indépendance pendant quatre cents ans. Certainement la démocratie, dans les Etats qui l'admettent, doit sa conservation au fédéralisme; sans lui, ils deviennent, presque dès leur origine, les simples sujets d'un gouvernement un et indivisible.

Un des grands inconvénients de ce dernier gouvernement, c'est d'attacher bien moins et en bien plus petit nombre les citoyens à la constitution et à la liberté. La portion de cette liberté et celle des droits qu'elle assure, dans un État d'une grande étendue, sont tellement réduites pour chacun, que cela en diminue beaucoup l'intérêt. C'est évidemment tout l'opposé dans un pays plus resserré , dans une population moins nombreuse, où chacun peut se compter pour beaucoup davantage. Les affaires publiques deviennent, en quelque sorte, les affaires privées de tout le monde. Les magistratures supérieures y étant plus multipliées , il y a plus d'ambitions satisfaites ; l'administration de chacun des petits États qui forment l'union est bien mieux éclairée, et par conséquent bien meilleure. Elle voit les choses par elle-même; h chaque instant, elle communique directement avec les administrés. Elle est aussi plus surveillée; chacun peut suivre les deniers publics, dans le bon ou mauvais emploi qu'on en fait, et s'assurer s'ils parviennent à leur destination. En un mot, le gouvernement local agit avec une célérité et une appropriation à chaque chose qui ne peuvent physiquement avoir lieu dans un gouvernement un et indivisible, dont la vue et les bras ne peuvent atteindre au loin, qui est accablé d'affaires et noyé dans d'immenses détails. Aussi tout s'y détériore, parce que rien ne peut s'y faire ù temps et comme il convient, f^s dépenses s'augmentent sans aucun fruit, les embarras s'accroissent et les fripons profilent (le la confusion pour pêcher en eau trouble.

L'éniululion entre les administrations do chaque

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Etat de l'union est encore un insigne bienfait du gouvernement fédératif. Elles rivalisent entre elles de zèle et d'activité pour tout perfectionner, agriculture, commerce, voies de communication, sciences, littérature. Nos administrations départementales ont donné la preuve de ce que j'avance. Sans même être investies d'aucun pouvoir législatif, il leur a suflî d'une autorité administrative assez étendue, et d'être composées de propriétaires du département, élus par leurs propres administrés, pour faire dans toutes les parties que je viens de rappeler des choses dignes de toute notre reconnaissance et même de notre admiration. Si l'on se rappelle combien d'obstacles s'opposaient à leur action, les troubles, le jeu des factions, partout une résistance systématique, en» plusieurs départements la guerre civile, si l'on tient compte de leur nouveauté dans le maniement des affaires, de leur courte existence, si l'on compare enQn les résultats obtenus avec les difficultés à vaincre, on sera forcé, je le répète, de leur vouer un sentiment d'admiration et de reconnaissance.

Le gouvernement fédératif présente donc les avantages que donnent la multiplicité des Etats et celle des capitales ; l'exemple de l'Allemagne et celui de l'Italie prouvent que ces avantages ne sont pas imaginaires. C'est par cette' cause que les sciences et les arts sont plus universellement et plus également cultivés, ainsi que les lettres, sur chacun des points de ces deux pays, et que presque partout on y trouve des hommes éminents, lorsqu'en France, hors Paris, on ne rencontre guère que la médiocrité. Mais à ce bon côté des gouvernements multiples, le système

fédëralif joint l'immense avantage de l'unité d'action contre l'ennemi extérieur. S'il eût régi l'Italie, il l'eut sauvée des invasions étrangères, qui font depuis tant de siècles sa honte et son malheur.

Qu'oppose-t-on à tant d'heureux eiïets du régime fédératif? l'incohérence dans les opérations? Mais le gouvernement central, si l'État est bien constitué, est revêtu de toute l'autorité nécessaire pour régler et exécuter tout ce qui demande de l'ensemble. Des querelles et des guerres civiles entre les divers Etats ? Mais le gouvernement central est revêtu de toute la force légale et de toutes les forces physiques de l'union pour contraindre chacun d'eux à la paix, et à se rendre à ses décisions. On me citera peut-être les guerres civiles qui ont, à quelques époques, affligé la Suisse. Mais il est trop vrai qu'aucune forme de gouvernement ne peut préserver d'un semblable malheur; l'Angleterre et la France en ontelles éprouvé de moins cruelles? L'unité et le despotisme ont-ils préservé la France d'affreux déchirements, dans les siècles passés? — Parlera-t-on du danger d'un démembrement par la séparation des États particuliers que des intérêts divers animeraient les uns contre les autres? Jusqu'ici l'expérience rassure contre cette crainte. La Suisse, la Hollande et les États-Unis se sont conservés dans toute leur intégrité, malgré tout ce qu'on a prédit, . surtout <^ l'égard des derniers.

On objecte encore la division qu'un ennemi extérieur parviendrait h mettre entre les différentes parties de la féilération, en prali(|uant la maxime : Divide et impera. Il est vrai que IMiilippe, aussi habile que

perfide, réussit ainsi à faire passer les républiques grecques sous sa domination. Mais elles n'étaient réunies que par une fédération imparfaite. L'assemblée des amphyctions ne s'occupait guère que des choses sacrées; son autorité politique était presque nulle; les ligues grecques n'étaient que des traités d'alliance offensive et défensive. Au reste, combien de siècles ces républiques n'avaient-elles pas subsisté indépendantes? Tout finit tôt ou tard, et le gouvernement fédératif n'est pas, de sa nature, plus périssable que les autres. Ces mêmes Grecs, lorsqu'ils repoussèrent toutes les forces de l'Asie et conservèrent avec tant de gloire leur indépendance, étaient-ils, plus qu'au temps de Philippe, réunis sous un gouvernement mi et indivisible, et lorsque l'orgueilleux Louis XIV menaça les Provinces-Unies de son joug, ces provinces se désunirent-elles ? Leur résolution de périr plutôt que de céder ne fut-elle pas unanimement prise et maintenue? Bonaparte, avec toute sa puissance, a-t-il pu séparer de la Suisse, avec un consentement au moins apparent, la république alliée du Valais? Non, il n'a pu que l'arracher par la violence au corps helvétique. Sous la présidence de Madisson, les divers États-Unis de l'Amérique septentrionale n'ont-ils pas également concouru à l'exécution de toutes les mesures prises par le gouvernement central pour repousser les Anglais, et maintenir leur indépendance? Réunis sous un gouvernement un et indivisible, auraient-ils résisté avec plus d'énergie et obtenu un plus heureux succès?

Convaincu que la forme fédérative, sans avoir plus d'inconvénients que les autres, possédait de

très-grands avantages qui lui sont propres, je me suis toujours opposé, soit dans le Comité de salut public, dont j'ai été membre dans les derniers temps de son existence, soit dans le Directoire exécutif, à ce qu'on cherchât à anéantir toute idée de fédéralisme, soit dans la Suisse, soit dans la Hollande. J'y ai toujours soutenu qu'il fallait se borner à faire disparaître du gouvernement de ces pays tout ce qu'il y avait d'aristocratique. D'ailleurs, dans le cas dont nous parlons, c'eût été un grand avantage de ne changer, dans les antiques institutions de ces peuples, que ce que condamnaient la raison et l'intérêt public. Les institutions nouvelles, même les meilleures, sont longtemps chancelantes avant de prendre la solidité nécessaire pour assurer la paix et la prospérité de l'État.

Les peuples, comme les individus, sont sujets h d'étranges aberrations, auxquelles les esprits les plus sages se laissent entraîner, on ne sait comment. Les comnmnalisles et les royalistes-orléanistes avaient eu l'art de jeter sur le fédéralisme un tel odieux, qu'il n'y avait de nion avis, dans le Comité de salut public, que Daunou, qui d'ailleurs ne crut pas devoir le soutenir quant à la Hollande. Au Directoire, je fus seul de mon opinion par rapport ;i la Suisse; ainsi, malgré mes constants clVorts dans le Comité et dans le Directoire, le système fédératif fut constamment analhématisé. La maxime de tout le monde était : « Hors la républi(pie une et intlivisible, |K)int de a liberté. » Cet axiome, adopté comme tant d'autres, sans examen, me paraissait tout aussi faux (|ue celui (le l'Église romaine, dont il était l'imitation. II n'en

était pas moins regardé comme un principe fondamental en matière de gouvernement.

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