‹ Mémoires;Chapitre 11 sur 25 · HORS LA LOI · texte numérisé non relu

HORS LA LOI

Cependant l'anarchie allait toujours croissant. Paris était dans un état continuel d'insurrection; chaque jour pouvait amener de sanglantes catastrophes, dans lesquelles ma femme et notre chère Clémentine pouvaient être enveloppées ; car j'étais fort odieux aux meneurs, que je ne cessais de harceler de toutes mes forces. Je conseillai alors à ma femme de se retirer dans la délicieuse vallée de Montmorency, qu'elle ne connaissait point encore. Assez heureusement, le propriétaire qui nous louait un logement sur le t]uai de l'Ecole avait une sœur qui habitait Montmorency; il lui adressa ma femme et ma fille; elle les accueillit parfaitement, et dès les premiers jours elle contracta avec elles une liaison qui ne s'est terminée que par la mort prématurée de cette aimable fille. Mademoiselle Letourneur était une personne de beaucoup de mérite. Ma femme prit dans l'auberge de Leduc, au Cheval blanc , une chambre et un petit cabinet. Je venais la voir les dimanches, quand cela était possible. Le contraste des fureurs haineuses dont j'étais le témoin et quel-

quefois l'objet pendant la semaine rendait encore plus délicieux les sentiments affectueux que nous nous communiquions tous les trois, le dimanche, et le calme dont nous jouissions dans cette retraite. Mais si le samedi au soir était un moment de bonheur, combien était amer le lundi matin, moment de nos adieux !

Je me servais pour mes voyages de Montmorency de la guinguette d'un brave homme appelé l'Épine. Elle était à dix places, sur deux rangées de bancs en face l'un de l'autre; on y entrait par le fond. Une grosse dame, qui avait dû être fort jolie, et qui était encore très-fraîche, s'y trouva un jour sur le même banc que moi, mais à l'extrémité opposée, ce qui l'empêchait de me voir. C'était, me diton, une femme noble, mère de plusieurs enfants. Une fois en route, elle conunença à déclamer contre la révolution, et à vomir mille injures contre tous les républicains passés, présents et à venir. On pense bien que la Convention, sans exception de personne, eut la principale part à ses déclamations. Un petit homme noir, au nez retroussé, à l'œil de renard, fort bien frisé, et qui était, je crois, son mari, était placé sur le banc qui nous faisait face, et par consé- (|uent me voyait fort bien. 11 ne cessait de lancer des coups d œil à la dame, qui n'en tint compte, et alla toujours son train. En vain es§aya-t-il alors de Tinlerrompre, en lui disant que ce n'était pas le lieu de parler politique; que chacun devait gaidcr son avis pour soi; (ju'il savait bien, d'ailleurs, qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait, etc. Ces sages représentatioDS ne produisirent que de nouvelles sorties, de

nouveaux sarcasmes. A la fin ce petit homme impatienté lui dit vivement que sa conduite était de la dernière imprudence dans une voiture publique, où il pouvait se trouver des personnes de toutes les opinions. « Eh! monsieur,» lui répliqua- t-elle, «je con- (i nais bien mon monde ! Je vois bien qu'il n'y a point « ici de républicains. » A l'instant je me penchai en avant. Elle découvrit alors a round head, une tête sans poudre, à cheveux courts et noirs comme le jais, chose encore rare dans tous les partis, et tout à fait inusitée dans l'aristocratie. « Madame , » lui dis-je, « vous n'êtes pas aussi bon juge en physio- « nomie que vous vous piquez de l'être; car vous « voyez en moi un républicain déterminé. » — A ces mots, cette pauvre femme devint pâle comme la mort. Je ne la laissai pas longtemps dans cette cruelle anxiété, car j'ajoutai aussitôt : « Au reste, « madame, ne soyez pas alarmée. Je ne suis pas du (( nombre de ces républicains qui usurpent ce nom (( sacré pour piller, dénoncer et envoyer leurs enne- « mis à l'échafaud; mais je suis de ceux qui ne (( craignent pas de braver la rage de tous les partis, « pour arrêter ces désordres, et établir en France « une vraie république, qui affermisse l'ordre public « et la sécurité personnelle, en même temps que la « liberté. A présent, trouvez bon, madame, que je « vous adresse un conseil que votre indiscrétion me (i donne le droit de vous donner. Au nom de vos (( enfants, et pour votre propre repos, soyez en toute (( occasion plus réservée : car les temps sont tels, « croyez-moi, que vous seriez rarement aussi heu- « reuse dans votre imprudence, que vous l'êtes

« aujourd'hui. » — Elle ne put répondre un seul mot, tant elle était interdite. « Eh bien ! madame, » reprit alors le petit homme noir, « voyez ce qui vous « serait arrivé avec lout autre que monsieur! avais-je « tort de vous faire des signes et de vous inviter au « silence? » — Lorsque nous descendîmes de voiture à Paris, comme j'étais déjà épuisé et souffrant, le monsieur et la dame me donnèrent la main avec empressement ; ils me firent les plus grands remercîments, en m'assurant que tout le monde voudrait être républicain, s'il n'y en avait que de mon espèce. Ils firent en me quittant les vœux les plus ardents pour que je ne devinsse pas victime de mes généreuses dispositions, etc., toutes choses qui me prouvèrent qu'ils avaient eu une belle frayeur.

Une autre fois, la guinguette , chargée de neuf voyageurs à Montmorency, en prit un dixième au bas de la côte, au pavé de Deuil. C'était un gros financier, tellement goutteux que son domestique et le cocher eurent beaucoup de peine à le monter dans la voiture. C'était bien, à coup sûr, un aristocrate des plus encroûtés. Mais le vieil hypocrite n'imita pas l'indiscrète franchise de la dame, il fit le plus grand éloge de la Montagne, et il affecta de se réjouir de toute son âme de ce qu'on allait joliment travailler les Girondins, les Huzolins, les Holandins, etc. Un sourire cruel, un dépit et une frayeur intérieure qu'il ne pouvait cacher, donnaient à sa physionomie un caractère (jne je ne pouvais supporter. Loisque nous fûmes arrivés à l'autre extrémité tlo Saint-Denis, l'Épine demanda h un cocher de sa connaissance, qui venait de Paris, ce qu'il y avait de nouveau. « Beau-

« coup de mouvement, » répondit-il, « et les bar- « rières ouvertes pour entrer, mais fermées pour sor- « tir. » Aussitôt un cri universel s'élève : <i L'Epine, « ouvrez-nous la portière ! » A peine fut-elle ouverte que la voiture se vida. Le vieux financier donna une nouvelle preuve des miracles que peut faire la peur. Tout impotent qu'il était, il sauta lestement, et sans le secours de personne, en bas de la voiture, prit sa course en rétrogradant, et dans un clin d'œil il eut de nouveau traversé Saint-Denis. Je me trouvai seul, mais bientôt un aimable jeune homme, frère d'un banquier genevois, revint sur ses pas pour me conjurer de retourner à Montmorency, en me disant que ma conduite dans l'Assemblée finirait par attirer sur moi le poignard des factieux. Il employa les plus vives instances et les plus touchantes expressions pour me déterminer ; il me parlait au nom de ma femme, de ma fille, et de tous les gens de bien de la vallée, dont, disait-il, je possédais l'estime. Voyant qu'il ne gagnait rien sur moi : « Eh bien! » me dit-il, « je « ne vous quitte pas, je vais avec vous. » Une pareille conduite méritait toute ma reconnaissance. Je lui fis les remercîments les plus sincères, mais je lui représentai que plus le péril était imminent et plus était grande l'estime dont on m'honorait, plus le devoir m'ordonnait impérieusement de retourner à mon poste, qu'en agir autrement serait une lâcheté ; mais que pour lui, qui n'était commandé par rien, ce serait une inutile imprudence de s'aller emprisonner dans Paris dans de pareilles circonstances. Je le conjurai à mon tour de me laisser seul ; il me quitta les larmes aux yeux.

Pour surcroît d'inquiétude, notre chère Clémentine tomba gravement malade de la petite vérole ; elle ne dut son salut qu'aux soins du docteur Leymerie, de Deuil, ami sûr et obligeant, guérisseur habile. Tant qu'il a vécu, il nous est toujours resté intimement attaché dans la mauvaise comme dans la bonne fortune.

Enfin, arriva la déplorable catastrophe du 31 mai et du 2 juin, qui complétait le triomphe de l'anarchie à Paris, et bientôt dans la France entière. Dans ces conjonctures, je crus prudent d'engager ma femme à retourner avec notre fille dans le Maine-et-Loire, croyant à tort que l'anarchie n'y pouvait pénétrer. Voulant assurer son repos, je ne fis que l'exposer à de nouveaux tourments, comme on le verra dans la suite. Après le 31 mai, comme auparavant, je ne cessai de m'opposer de tous mes moyens à l'affreux système qui dominait et aux mesures atroces qui en étaient la conséquence. Le tribunal révolutionnaire avait été l'une de celles que j'attaquai le plus vivement. Ce n'est encore qu'en frémissant que je me rappelle le sourire amer, froid et cruel de Robert Lindet, rapporteur du projet. Je traitai, à chaque proposition, le plan, le but, les auteurs et leurs soutiens avec toute l'indignation et le mépris que méritaient de pareilles mesures et de pareils hommes. Pourrait-on l'imaginer? en soutenant un article du projet, Jean Hon-Saint-André, homme de beaucoup de savoir, d'esprit et de talent, osa répéter les propos affreux que l'on faisait circuler dans les ^^[roupes, et avança que pour établir solidement la république en France , il fallait réduire la population de plus de moitié. — « Malheureux ! »

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m'écriai-je, en l'interrompant, « si au sortir de la « tribune tu te brûles la cervelle, pour montrer que « tu ne parles que par conviction, puisque tu auras « donné l'exemple du sacrifice, tu ne seras regardé « que comme un insensé qu'égare une imagination « ardente, et qui est digne tout à la fois d'éloges et de « pitié; mais si tu oses continuer de vivre, tu ne « seras jamais, à tous les yeux, que le plus exécrable « des hommes. » La Montagne répondit comme d'ordinaire par des injures, et Jean Bon-Saint-André passa par une transition subtile à un autre point, et revint ensuite à sa place avec le plus grand sang-froid. Qu'un homme ignorant ou stupide eût avancé à la tribune une pareille assertion, on aurait déjà bien de la peine à le croire ; on s'y refuse lorsqu'il s'agit d'un homme comme Jean Bon-Saint-André, si on n'en a pas été soi-même le témoin.

Je ne fus pas le seul, au surplus, à mettre opposition à l'établissement d'un tribunal révolutionnaire. Cependant M'"* de Staël, dans son ouvrage posthume % avance que le tribunal révolutionnaire fut décrété à l'unanimité, et elle l'avance sur l'assertion d'un député qui n'avait pas osé lui-même manifester une opinion contraire à cette mesure. Cette assertion est de toute fausseté : les chefs du parti girondin , qui n'ignoraient pas qu'ils étaient des victimes vouées à ce tribunal, dans l'intention de ses créateurs, pouvaientils d'ailleurs lui donner leur assentiment? La chose est claire ; le député que cite M'"' de Staël sentait le poids de sa honte; il a voulu diminuer l'odieux de sa

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