DU CLUB DES JACOBINS
On venait d'établir les assemblées provinciales, et les anciens syndics de paroisse, qui étaient généralement de simples paysans, étaient remplacés par des propriétaires qui dataient par leur fortune ou par leur éducation ; on les appela syndics municipaux. Le choix de l'administration provinciale, dans la- commune de Faye, tomba sur moi ; ce fut ma première fonction publique. Les états généraux furent presque immédiatement convoqués. Je tins l'assemblée de ma commune pour le choix des électeurs; je fus nommé le premier, et chargé de la rédaction du cahier de la commune. J'eus d'abord assez de peine à faire entendre à mes bons villageois que les étals géïKM'aux ne pouvaient pas s'occuper des détails parliculiers à leur commune; ils comprirent enfin qu'il fallait s'en tenir, pour le moment, à tout ce qui était d'un intérc^t universel et aux réformes générales, telles que l'abolition des privilèges de toute nature, celle des dîmes, des droits féodaux, des bénélices sans charge d'Ames, des ordres religieux de l'un et l'autre sexe, des gabelles, etc. ils saisirent avec empressement la'" pro(K)siti()n (jueje leur lis de demander (pie les curés fussent choisis par les paroissiens, (|ue le célibat des
prêtres fût aboli, que tous les cultes obtinssent une égaie liberté; qu'enfin, pour assurer le succès de ces changements, empêcher de nouveaux abus et régler les dépenses de la nation, il y eût tous les ans une assemblée de représentants, etc.
A cette époque , le docteur Tessié , mon frère et moi, nous rédigeâmes un projet de cahier, qui fut imprimé et qui servit de base à celui qu'adopta l'assemblée bailliagère. Je fis circuler en même temps un pamphlet sur la noblesse et le clergé, qui fut bien accueilli. L'assemblée bailliagère, où les électeurs choisis par les communes devaient se réduire à un nombre donné , me nomma membre du corps électoral direct.
Les deux premiers députés élus par ce corps furent Milscent, qui le présidait en sa qualité de lieutenant particulier du présidial, puis Volney (Ghassebœuf de Boisgiret) , qui venait de publier son célèbre voyage en Egypte et en Syrie. Il était de Graon, qui faisait alors partie de l'Anjou, et était venu à Angers pour courir les chances de l'élection. Il y avait publié plusieurs pamphlets fort piquants. Ces deux premiers choix allaient tout seuls; mais ce que je ne puis expliquer, c'est comment je fus élu le troisième à l'unanimité, sauf mon propre suffrage, moi qui avais toujours vécu dans la retraite, qui n'étais connu que de bien peu de gens, ne demandant rien et n'ayant témoigné à qui que ce soit le désir d'être nommé; car je ne 'le désirais nullement et n'avais pas l'idée que cela pût être. Les autres députés des communes furent Desmazières, conseiller au présidial; Riche, négociant, esprit médiocre, mais brave homme ; Brevet de
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Beaujour, avocat du roi, jeune homme de la plus grande espérance, mort victime du régime révolutionnaire; Allard, médecin à Ghâteau-Gontier, et Lemaignan, lieutenant général criminel de la sénéchaussée de Baugé. Mes tleux vieux amis. Pilastre et Leclerc, furent nommés suppléants ; ils entrèrent, par la suite dans l'Assemblée constituante ; Pilastre, en remplacement de Robin, député du clergé et curé de Cholet, qui se retira; Leclerc, à la place de Milscent, à qui la peur ne permettait pkis de siéger.
Les députés de la noblesse étaient d'abord le marquis de la Galissonnière, homme vain, fort médiocre et très-entêté de sa noblesse, et le comte de Dieuzie, homme de mérite , singulièrement propre à l'administration ; il en avait donné la preuve dans ses fonctions de procureur général syndic de l'assemblée provinciale d'Anjou ; il la donna de nouveau dans celles de président de l'administration départementale, fonctions qu'il remplit avec autant de talent que d'intégrité et de désintéressement. Venait ensuite le comte de Ruillé, qui avait des prétentions à l'esprit, mais n'avait d'esprit que pour les petites choses; il était du reste assez avare et fort jaloux de ses titres et de ses droits. Il fut maire k Angers pendant l'occupation des insurgés vendéens; le tribunal révolutionnaire de cette ville l'envoya pour ce fait, et très-injustement, à la mort, car il avait sauvé la ville de tous les malheurs dont celle occupation la menaçait. I^ môme sort fut réservé au comte de DieUzie; malgré ses titres à l'estime et à la reœnnaissanco publique, il fut conduit à l'échafaud avec mon rospcMiiiItlc frère. Brevet de Beaujour, le docteur IVssu' et (luuraudin de la Noue,
jeune conseiller au présidial , cousin germain de ma femme, tous l'élite de nos citoyens. Enfin, le quatrième député de la noblesse fut le duc de Praslin, petit génie, très-ignorant, très-vain et passablement insolent.
Le clergé «omma pour ses députés Robin, curé de Cholet; Ghatizel, curé de Soulaine, homme» d'esprit, mais sec et impérieux; Martinet, prîfeur-curé de Daon, génovéfain assez adroit, mais sans franchise ; le quatrième fut l'abbé Rangeard, archiprêtre, curé d'Andard, vieillard aimable, érudit -et littérateur. De ces quatre députés du clergé il fut le seul qui, mettant de côté son intérêt personnel et l'esprit de caste, se montra constamment l'ami d'une sage liberté. Jusqu'à sa mort, il honora la cause populaire qu'il avait embrassée.
Les trois députations réunies durent prêter simultanément serment dans la cathédrale, entre les mains du grand sénéchal d'Anjou, qui se trouvait être le marquis de la Galissonnière , lui-m'me député. A cette occasion, les trois députations furent invitées chez lui à un grand dîner ; presque toute la noblesse de la ville et des environs y était aussi invitée. Pendant ce dîner, le petit duc de Praslin, le plus éminent en titre de tous les convives, prit le ton supérieur et tranchant d'un homme qui se croit en droit d'avancer devant des provinciaux tout ce qui lui plaît, sans que personne se permette la moindre observation, si ce n'est pour applaudir. La féodalité et l'esclavage des nègres furent, entre autres, deux de ses textes ; sa morgue et son ton suffisant me déplurent souverainement. Je me mis dès l'abord sur le pied de l'égalité,
el j'attaquai sans ménagement ses absurdes et atroces propositions; je ne lui donnai, comme aux autres, que le titre de Monsieur, et discutai avec lui avec les formes dont usent entre eux deux égaux bien élevés, et rien de plus. La mauvaise cause qu'il défendait, les pitoyables raisonnements dont il l'appuyait, l'impossibilité où il se trouvait à chaque instant de répondre un seul mot, le dépit d'être poussé ad metam non loqui par un pauvre petit bourgeois campagnard, lui duc et pair ; l'humiliation de se voir ainsi traité d'égal à égal au* milieu d'un dîner si nombreux en maîtres et en domestiques , tout cela le mit dans une grande colère ; mais il ne la fit éclater que le soir, lorsque je fus retiré. Cet incident fit bruit en ville, où il fut répandu par les maîtres, et beaucoup aussi par les domestiques, qui se voyaient ainsi en quelque sorte vengés des insolents mépris de leurs maîtres.
Une autre circonstance contribua encore à donner du retentissement à ce dîner. Au sortir de table, on passa dans le salon, où les convives trouvèrent réuni à peu près tout ce qu'il y avait de considérable à Angers, et qui n'avait pas fait partie du dîner. M. de la Galissonnière, tout manjuis el tout gi-and sénéchal qu'il était, aurait du néanmoins, d'après ce qui s'était passé au dîner, se conduire avec réserve; il n'eut pas ce bon esprit, et le marquis s'attira la même mortification (jue le duc. Pour se donner une grande importance h ses propres yeux et à ceux des personnes rassemblées dans le salon, il adressa des paroles protectrices aux dépulés du tiers étal : <i Mesu sieurs les députés du liei's, » nous dit-il avec le ton d'un C'jurlisan qui se croit en faveur, ou d'un seigneur
de village qui parle à ses vassaux, « vous ne savez ce « que c'est que la cour, vous allez vous trouver tout (( déconcertés ; vous ne saurez par où vous y prendre, <( mais vous n'aurez qu'à vous adresser à moi ; je me « ferai un plaisir de vous diriger dans toutes vos « affaires et celles de votre ordre. » — « Monsieur, » lui répondis-je d'une voix très-ferme et très-élevée, « ne vous mettez pas en peine du tiers état; tenez- « vous pour assuré qu'il fera fort bien ses affaires « sans la proteciion des nobles, dont il n'a pas besoin, « et que ceux-ci auront bien assez de s'occuper des « leurs. » Tout cela jetait un peu d'étonnement dans l'esprit de nos féodaux, qui ne concevaient pas qu'une espèce de villageois, dont ils n'avaient jamais entendu parler, sortît tout à coup de sa profonde obscurité pour leur tenir un langage inouï pour eux jusqu'alors.
Cependant le jour du départ arriva. II fut pour moi des plus pénibles. Je ne m'étais point encore séparé de ma femme et de mes enfants, et je ne voulais pas les emmener à Paris dans de telles circonstances. Je pressentais une révolution sans en prévoir la nature, et je craignais de voir ma famille enveloppée dans de funestes catastrophes. Volney, mes deux amis et moi, nous partîmes ensemble. La hardiesse de nos opinions frappait tous les Angevins, qui s'accordaient à croire qu'ils ne nous reverraient jamais, et que nous étions destinés à périr dans les cachots de la Bastille.
Une ordonnance du roi avait fixé les costumes
des trois ordres. Celui de la noblesse était des plus
brillants. Le costume du tiers état ressemblait tout à
fait à celui des rôles qu'on appelle au théâtre rôles à
manteau : vêtement tout noir, manteau de même couleur, grande cravate blanche, grand chapeau à trois cornes, comme celui des frères des écoles chrétiennes. Je ne voulus point prendre ce triste et baroque accoutrement, qu'on avait donné aux députés du tiers état pour faire ressortir le pompeux équipage des nobles, humilier par là les premiers, et augmenter l'idée de la grande supériorité des seconds. Je mis et continuai de mettre l'habit noir et l'épée.
L'ouverture des états généraux se fit avec un grand appareil. Elle fut précédée la veille par une procession, à laquelle assistèrent les députés des trois ordres, le roi, la reine, toute la cour et un nombreux clergé. La procession partit de Notre-Dame de Versailles pour se rendre à Saint-Louis. Au haut de la nef de cette seconde église s'élevait un autel postiche auquel la messe fut célébrée. Les bancs disposés pour la cour étaient placés en bas de la grande nef en face de l'autel. Deux rangées de bancs, l'une à droite pour le clergé, l'autre à gauche pour la noblesse, s'étendaient dans cette nef depuis les bancs de la cour jusqu'à l'autel. Les bancs destinés aux députés du tiers élat ét<uent placés dans les nefs latérales, derrière ceux des prêtres et des nobles. Les députés du tiers, marchant en tête de la procession, arrivèrent les premiers dans l'église de Saint-Louis. Ils se portèrent tout naturellement jus(|u'au haut des nefs et se [)lacèrent à rexliémité supérieure des bancs, laissant la partie inférieure à la noblesse et au clergé comme place d'honneur, puisque les députés de ces ordres y seraient les plus proches i\o la cour. Mais ce n'était pas ainsi qu'on j'onlendail. Au mo-
ment où nous venions de nous placer, nous vîmes la noblesse, qui nous suivait, s'arrêter tout à coup au lieu de prendre place comme nous sur toutes les rangées de bancs. Arrive en même temps un beau jeune homme, grand, bien fait, avec un manteau tout brillant d'or et de pierreries, les doigts couverts de dianiants et la tête empanachée de plumes d'une éclatante blancheur. Un bâton d'ébène, garni d'une poignée d'ivoire, qu'il tenait avec grâce, était la marque de ses hautes fonctions. Il jetait un éclat merveilleux, au milieu de ce nuage épais que formait la masse des députés du tiers avec son noir costume. Ce bel aslre était M. le marquis de Brézé, grand maître des cérémonies. « Qu'est-ce donc, messieurs? » nous dit le superbe courtisan. « Sont-ce là vos places? Retirezvous de là , messieurs ! » Je ne lui laissai pas le temps de continuer, et, piqué de ce ton hautain : « Qui êtes-vous, monsieur, » lui répondis-je, « pour « le prendre sur un pareil ton avec les députés de la « nation française? » — « Je suis, » répliqua M. de Brézé, en haussant la tête et en élevant la voix, « le « grand maître des cérémonies. — Eh bien, mon- (( sieur le grand maître des cérémonies, quelles places « nous avez-vous donc destinées ? — Monsieur, cela (( va de soi-même, les bancs rangés dans les deux « nefs latérales. — Et qui doit occuper ceux qui garce nissent la grande nef des deux côtés? — Le clergé « à droite et la noblesse à gauche. — Ainsi, monsieur « le grand maître des cérémonies, vous placez les « députés de la nation au dos de ceux de deux petits « corps privilégiés, qui n'en sont que deux faibles « fractions. Gela ne sera pas. Je pense que tous mes
0 collègues ici présents sentiront assez la dignité de « leur caractère pour ne point se prêter à un arran- « gement injurieux pour la nation qu'ils ont l'hon- « neur de représenter. Que le clergé et la noblesse « occupent la partie la plus honorable dans les trois « nefs, jusqu'à ce que les états généraux aient mis « tout le inonde à sa place, je n'ai rien à objecter à « cela pour le moment; mais pour une disposition « aussi indécente que celle que vous avez faite, je « m'y opposerai pour ma part très-certainement. » Je m'assis, en disant cela, sur l'un des bancs de la grande nef, en déclarant que je n'en bougerais pas. — « Mais, monsieur, » reprend le grand maître; « j'ai fait mes dispositions. — Ce sont des dispo- « sillons impertinentes et que vous n'avez pas dû « faire. — Mais, monsieur, ce sont celles de 1614. « — Eh ({uoi ! monsieur le marquis, vous avez assez « peu tenu compte du progrès des lumières et de « l'état présent des esprits, pour ne pas vous aper- « cevoir qu'il ne s'agit plus ici des étals de 161/i? 0 Allez, monsieur, donner vos ordres ailleurs; vous « n'en avez point h donner ici. »
Les députés groupés autour de nous restaient les uns tout ébahis d'une semblable hardiesse envers M. le grand maître; les autres, mais encore en fort petit nombre, très-satisfaits. Cependant personne ne prit la parole avec moi; mais personne non plus n'abandonnait la place. Aussi la noblesse et le clergé s'arcunmlaienl dans l'église sans s'asseoir, et la cour, (|ui était à l'extrémité de la procession, était forcée do rester sur le parvis. Los dernières paroles que j'avais prononcées avec un Ion d'autorité pour le
moins égal à celui de M. de Brézé, et l'embarras toujours croissant, commencèrent à le déconcerter. Il s'éloigna un moment et revint, avec un air très-poli, me représenter que mon obstination forçait la cour de rester sur la place, sans pouvoir rentrer dans l'église. Je lui répondis que j'étais infiniment peiné de cette circonstance, mais que j'avais h lui répliquer qu'il devait s'en prendre à ses mauvaises dispositions, et ensuite à sa propre obstination et non h la mienne, puisque nous n'occupions toujours qu'un même nombre de places dans quelque partie de l'église que ce fût; qu'en conséquence, s'il faisait placer sur les bancs que nous laissions vides le clergé et la noblesse, tout embarras cesserait à l'instant; qu'ainsi le reproche ne devait tomber que sur lui, qui persistait à vouloir que les députés de la France prissent une place humiliante, lorsqu'ils portaient la condescendance jusqu'à abandonner sans difficulté les places d'honneur. Voyant qu'il ne gagnerait rien sur moi, il s'adressa h tous mes collègues; il les supplia d'obtempérer à ce qu'il demandait de nous. Il fit beaucoup valoir la situation pénible dans laquelle il se trouvait, et le désagrément de la cour retenue sur le parvis de l'église. Tout à coup mes collègues, se laissant entraîner par les discours de M. le grand maître, quittent leurs bancs de la grande nef, et se retirent dans les nefs latérales. Ils m'enveloppent et m'entraînent avec eux dans leur mouvement; les nobles et le clergé s'empressent à l'instant de prendre les places que nous quittons. Celte manœuvre mit lin à l'altercation.
Plus tard j'en eus une autre, mais d'une moindre
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importance. Depuis la réunion des trois ordres, les nobles ne vinrent plus à l'assemblée avec leur grand costume, qui était un peu gênant ; ils ne le mirent plus que dans les grandes occasions. Au reste, leurs habits richement brodés, le plumet au chapeau et l'épée au côté, les distinguaient suffisamment des gens du tiers, en habit noir et en manteau. Dès lors, je quittai le noir et je pris un habit de couleur. Aussitôt grand scandale parmi les nobles. Un député du tiers état qui, non content de n'avoir jamais mis le manteau ni la longue cravate, ni le grand chapeau à la sulpicienne, venait aux séances en habit de couleur, tout ainsi qu'eux, était un audacieux. Plusieurs députés des communes me firent part des murmures des nobles contre moi à ce sujet ; je les priai de dire à ces messieurs qu'ils s'adressassent à moi directement et que je leur expliquerais volontiers pourquoi j'en agissais ainsi. M. le marquis de la Galissonnière , mon codéputé, que j'avais assez bien relevé à Angers, comme on l'a vu plus haut, se chargea néanmoins de conduire celle grave aflaire. Il m'aborda un jour dans la salle, sans aucune marque de civilité. « Êtes-vous « malade? » me dit-il, en prenant le ton d'un pédagogue vis-à-vis de son élève. — « Pourquoi cela? » répliquai -je sèchement, « ai -je, plus (ju'à l'ordi- « naire, des signes extérieurs de mauvaise santé? — « C'est que vous n'cHes pas habillé ! — Comment, «je ne suis pas liabillé? habillé ou non, pourquoi, « s'il vous plaît, vous mêlez-vous de ma toilolle? me « mêlé-je do la vôtre? Au surplus, que voulez-vous « dire par là? n'ai-je pas des vêtements pi'opres, et « faits couime tout le monde les porte? — Je veux
« dire que vous n'avez pas le costume réglé par le «roi pour les députés du tiers. — Ah! ah! nous « y voilà! c'est-à-dire que je n'ai pas le costume de « monsieur Orgon dans le Tartufe. Malgré la fusion <( légale des trois ordres, votre orgueil nobiliaire ne « peut supporter l'idée de vous voir confondus avec « les vilains, sans distinction, pas même celle de l'ha- « bit. — Mais c'est l'ordre du roi. — Je commen- « cerai par vous faire observer que ce n'est que pro- « visoirement que le roi a eu le droit de déterminer « le costume des députés aux états généraux. Quand « ceux-ci en auront fixé un pour tout le monde, je m'y « soumettrai. Au surplus, par la force des choses, « l'ordonnance dont vous parlez ne porte plus sur « rien, car elle fixe trois costumes diflerents, ce qui « ne peut plus avoir lieu , puisqu'il n'y a plus que « des députés de la nation française à l'assemblée « nationale et non des députés de trois ordres diffé- « rents. Je vous demanderai ensuite si l'ordonnance du « roi, obligatoire pour le tiers éiat, ne l'est pas aussi « pour les nobles? Si elle l'est, pourquoi ne venez- « vous pas ici tous les jours emplumés et couverts de « vos bi*illants manteaux ? Au reste, le pourquoi est « évident. Les députés des communes restant déguisés « en Orgons, vous n'avez pas besoin de l'être en héros « de théâtre pour vous en distinguer; vous pouvez « donc, sans conséquence, vous dispenser, pour tous " les jours, d'un appareil gênant. Au surplus, je vous « prie de garder pour vous vos remarques et de ne (( m'en pas importuner davantage; je ne veux pas « être le grand maître de votre garde-robe, mais, de « pardieu! vous ne serez pas le grand maître de la
« mienne. » M. le marquis se retira tout confus, et les nobles qui nous environnaient se dispersèrent sans rien dire. Les députés des communes répandirent l'anecdote parmi leurs collègues; en moins de huit ou dix jours, tout le monde, ou à peu près, fut en habit d3 couleur, et les députés des deux ordres laïques furent confondus par leurs vêtements comme dans leurs droits.
C'est ici le lieu de parler des deux plus précieuses liaisons que j'aie jamais contractées. L'une est celle que je formai avec Louis-Nicolas Pincepré de Buire, député du bailliage de Péronne aux états généraux ; j'eus le bonheur de faire sa connaissance dès le premier ou le second jour de notre réunion, et c'est à lui, le plus digne des hommes, que j'ai dii mon salut. Je le ferai amplement connaître lorsque je parlerai de ma proscription. La seconde connaissance dont je veux parler est celle de la famille Tliouïn, du Jardin des plantes de Paris, qu'André Thouïn, le frère aîné, a rendue célèbre dans tout le monde éclairé, par ses vastes connaissances dans les sciences naturelles et particulièrement en agriculture. Lui et sa sœur aînée, aujourd'hui M'"" Guillebert, restés seuls soutiens, à l'Age de dix-huit ou dix-neuf ans, do trois frères et d'une jeimc sœur, les élevèrent avec un soin et un dévouement admirables. Un caractère noble, une Ame élevée, bienfaisante, une obligeance parfaite, de la moJcstie et des nuinières simples et attrayantes, distinguent parlii'ulièremenl Andréihouïn, professeur de culture au Jardin des plantes. Tous les siens participent h ces heureuses qualités. Toute cette famille, frères, sœurs, beaux-frères et i)elles-sœurs, a vécu
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d'une manière patriarcale; sa touchante union et ses mœurs d'un autre âge lui ont attiré le respect de tout Paris, ou plutôt de tous les lieux où le goût des sciences naturelles a pénétré.
La Société des botanophiles d'Angers, dont j'étais directeur, m'avait chargé d'une lettre et d'un échantillon du Marsilea quadrifolia ^ pour M. Thouïn. Quand je les lui portai, il ne se trouva pas chez lui ; M'"* Guillebert m'invita de la manière la plus aimable à venir dîner le dimanche suivant avec sa famille. J'acceptai avec empressement une invitation qui allait me mettre en rapport avec un homme aussi célèbre que M. Thouïn, et avec sa famille. Aussi ne manquai-je pas au rendez-vous; j'eus le bonheur de leur convenir, et, de ce moment, commença entre nous une amitié vraiment fraternelle, qui ne cessera chez chacun de nous qu'avec la vie.
Cependant, on ne pouvait prévoir un terme prochain à l'Assemblée nationale, et je ne supportais qu'avec peine d'être séparé de ce que j'avais de plus cher. Je pris le parti de presser ma femme de venir me rejoindre avec nos deux enfants, ce qu'elle fit au mois de mai 1790 ; de Buire fit aussi venir sa fenmie, leur fille adoptive et une vieille amje qui vivait avec eux. Je présentai ma famille à M'"* de Buire et à la famille Thouïn, et bientôt la liaison devint intime. La famille Thouïn était composée de M. André Thouïn, le professeur; de M'"^ Guillebert, sa sœur aînée; de M. Guillebert, ancien gouverneur du fils du célèbre Buffon; c'était un homme profondément instruit et
\. Plante curieuse de la famille des fougères.
doué de toutes les qualités de la famille où il était entré ; de Jacques Thouïn, chef des bureaux du Muséum d'histoire naturelle; de sa femme, bonne et aimable mère de famille, morte peu après sa sortie des prisons de la Terreur, ainsi que sa fille, trèsaimable enfant; de Jean Thouïn, jardinier en chef du Muséum, excellent homme, comme tous les autres, inépuisable en plaisanteries toujours inoffensives, et presque toujours d'une originalité très-piquante ; de Louise Thouïn, qui devint plus lard la femme de mon ami Leclerc (de Maine-et-Loire) ; enfin de Gabriel Thouïn et de sa femme, qui avaient un ménage séparé ; Gabriel est pépiniériste et jardinier paysagiste.
Tous les dimanches, et même presque tous les soirs, pendant l'Assemblée nationale et pendant la Convention, nous nous réunissions chez les Thouïn; l'hiver dans leur cuisine enfumée, et l'été sur la terrasse devant les serres. Le professeur de botanique Desfontaines, celui d'iconographie Gérard Van Spaendonck, le peintre de Heurs, que ses qualités morales honoraient autant que son génie d'artiste, le bon, spirituel et silencieux Toscan, bibliothécaire du Muséum, étaient des habitues de ces soirées, ainsi que Faujas de Saint-Fonds le géologue. Ce dernier passait pour un peu hâbleur, et ses connaissances en histoire naturelle, quoique fort étendues, n'étaient pas toujours bien liées; il n'en jetait pas moins beaucoup d'intérêt dans hi société, où il était fort aimable. A ces habitués se joignaient très-souvent d'autres professeurs du Muséum, Bernardin de Saint- Pierie et d'autres hommes célèbres ù divers litres, les uns Français, les autres étrangers. Il faut en avoir joui comme moi
pour se faire une idée du charme de ces réunions, où se succédaient les dissertations sur les questions de l'ordre le plus élevé, les récits les plus intéressants, les faits les plus singuliers, toujours racontés agréablement, et tout cela assaisonné d'une gaieté de verve charmante et du plus aimable abandon. Le contraste de ces conversations avec la modeste cuisine dans laquelle elles se tenaient leur prétait encore un nouvel agrément. C'est dans cette même cuisine, où la famille avait reçu souvent J.-J. Rousseau, que le vénérable Malesherbes, garde des sceaux, débarrassé de sa simarre, venait converser, assis sur une huche, pendant des heures entières, avec M. Thouïn et M'"^ Guillebert, pour lesquels il avait une estime et une affection toutes particulières.
Mes discours à l'Assemblée constituante furent en petit nombre. J'y fis une vigoureuse opposition à la motion de Malouet, qui, pendant nos débats avec les ordres privilégiés, avait demandé qu'on fît envers eux une démarche conciliatrice, qui eût consisté à leur envoyer une députation chargée de leur déclarer d'une manière authentique que les députés des com- .munes n'attaqueraient jamais leurs droits, ni leurs prérogatives. Mon opinion sur le veto^ un rapport sur les secours à accorder aux Acadiens, la demande de l'abolition des ordres de chevalerie, etc., se trouvent dans les journaux du temps, et particulièrement dans la Correspondance des députés de la sénéchaussée d'Anjou (depuis de Maine-et-Loire), qui a été placée dans les archives par Camus, lorsqu'il fut chargé de leur direction ; mais ce qu'on n'y retrouvera pas, c'est un débat que j'eus avec Necker, dans les premiers
temps de l'Assemblée constituante, et qui fit dans cette assemblée, où il fut connu, une sensation plus grande qu'elle ne serait aujourd'hui, que les esprits sont plus éclairés et les caractères plus énergiques.
• Necker, dans son plan de finances, conservait l'impôt de la gabelle dans les provinces où il était établi. Les députés de l'Anjou eurent, à cette occasion, une entrevue avec le ministre et le comité des finances, dont le duc d'Aiguillon était président. Le ministre soutint son projet. Je le repoussai avec force, en observant que cet impôt était trop odieux et les Angevins trop exaspérés pour qu'on pût de nouveau les y soumettre. En effet, ils venaient de l'abolir dans le pays et ils avaient brûlé les barrières d' Ingrande, qui séparaient l'Anjou, pays de grande gabelle, de la Bretagne, pays franc de sel. Necker persista et me déclara que le roi allait employer la force publique pour rétablir les barrières incendiées. Je répliquai que dans ce cas mes concitoyens repousseraient la force publique et que je leur en donnerais le conseil. Ces mois excitèrent en lui un mouvement de surprise extraordinaire; mais un peu revenu de son étonnemont, il me dit que l'Assemblée nationale appuierait, par ses décrois, les mesures du gouvornom(»nt. — « Eh bien, monsieur, lui dis-je, mémo dans ce cas, « je ne persisterais j)as moins dans mon avis. — Eh « quoi, n s'écrièrent Necker et d'Aiguillon, « un » membre de l' Assemblée consliluanlo oublie ses dc- « voirs au point de prêcher la désobéissance aux lois « cl la révolte! — Eh (pioi ! » ropli(|uai-jo ii mon tour, « un mandatiiire do la nation ot un ministre du « roi iKîuvcnl ignorer que les lois, pour commander
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(1 l'obéissance, doivent être égales pour tous et contre « tous! Ni le roi, ni l'Assemblée nationale n'ont le « droit de faire payer à une partie de la France, ou « une quotité d'impôt proportionnellement plus forte « que celle qui est supportée par chacune des autres « parties, ou même une quotité proportionnelle, par « des moyens plus tyranniques. Si l'Assemblée et le « roi jugent que la gabelle est un mode de perception « nécessaire, qu'ils l'établissent pour toute la France; « je n'ai plus rien à dir^, et j'emploierai tous mes « moyens pour maintenir la gabelle en Anjou. Mais « autrement, je regarderai comme légitime l'opposi- « tion la plus ouverte. » — Necker et d'Aiguillon ne répondirent mot et le projet resta sans exécution. A Versailles, on voulut me porter au secrétariat de l'Assemblée. Peu jaloux, de jouer un rôle, je m'y refusai. Mais plus tard à Paris, j'y fus porté sans qu'on m'en eût prévenu, avec Muguet de Nantoue et le comte de Grillon; j'ai oublié quels étaient le quatrième secrétaire et le président. Je fus nommé membre du comité des pensions dès sa formation. Camus le présidait. Chaque soir, .nous recevions de nombreuses visites des gens les plus titrés de la cour. Ils venaient mendier notre faveur pour la conservation de grâces dont le motif était souvent honteux.; mais l'inflexible Camus ne se laissait toucher que par les services et ne s'éloignait jamais de la règle. C'est à son infatigable activité que l'on dut la découverte du fameux livre rouge, que nous n'obtînmes qu'avec des difficultés et des démarches sans nombre, dont la dernière fut une entrevue avec Necker. Elle fut des plus singulières par le contraste des brusques argu-
ments de Camus et des piquantes observations de Goupil de Préfeln, le plus érudit, le plus spirituel et le plus malin vieillard que j'aie connu.
Cette affiiire-là, au reste, ne fut pas la plus pénible pour le comité. Celle qui le devint excessivement, ce fut l'affaire des volontaires de la Bastille. La déraison et les prétentions de ces vainqueurs étaient portées au plus haut degré. Souberbielle, l'un d'entre eux, élève du frère Côme, et très-habile chirurgien pour les maladies de vessie, s'était fait nommer leur chirurgien -major. Il nous aida beaucoup à nous tirer d'affaire. Il avait acquis parmi eux une grande influence, dont il se servit avec beaucoup de prudence et de raison.
L'affaire des vainqueurs de la Bastille rappelle la nuit du 13 au 14 juillet. On se souvient que nous siégeâmes tant qu'elle dura. Comment peindre ces singuliers moments? Rien de plus grave et de plus calme que l'Assemblée dans ses délibérations ; rien de plus gai et de plus serein que sa grande majorité, lorsque les délibérations étaient suspendues. La respectable et tendre Rabaud de Saint-Etienne ne voulut pas quitter son aimable mari. Malgré l'imminence du (langer, elle passa la nuit dans la salle à ses côlés, aussi calme qu'aucun de nous, contente d'être frappée du même coup que lui, s'il devait périr dans cette terrible nuit. Plus tard, pendant le règne de la terreur, celle charmanlc femme, apprenant que son mari proscrit avait été découvert dans sa relraile et qu'on le conduisait h l'échafaud, ne put lui survivre et go donna la mort.
Pendant ce temps, la salle était bloquée et entou-
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fée de hussards qui circulaient tout autour, le sabre à la main et avec l'air le plus menaçant. Sur les onze heures ou minuit, notre hôte et notre hôtesse, dont nous étions fort aimés. Pilastre, Leclerc et moi, vinrent nous prévenir que l'ordre avait été donné aux canonniers de faire sortir leurs pièces des écuries oïl on les avait logées , de pointer sur la salle et de nous fouJroyer. Un de leurs frères, qui avait une place aux écuries, et qui connaissait leur afTeclion pour nous, venait de les en avertir. Ces bonnes gens nous conjurèrent de nous retirer. Nous leur fîmes sentir que plus le danger était grand, plus le devoir exigeait que nous restassions à notre poste. Ils s'en retournèrent enfin, en nous faisant les plus tristes adieux, lorsqu'ils virent leurs instances inutiles. Au reste l'ordre fut bien donné, en effet; mais le patriotisme gagnait les troupes ; les artilleurs refusèrent de l'exécuter. On ne doit pas oublier que ce fut dans des circonstances aussi critiques que Lafayetle eut la noble audace de nous proposer de faire une déclaration des droits dont il avait dressé le projet. C'est donc h ce grand citoyen et non à Sieyès qu'est dû l'honneur d'en avoir fait la première proposition, et dans quels terribles moments !...
La nuit du 6 au 6 octobre fut une nuit d'angoisses bien autrement pénibles que celles du 13 au ïli juillet. Dans celle-ci, tout était clair. C'étaient les efforts du despotisme contre les élans généreux de la liberté. Nous attendions la mort, mais elle devait être utile à la patrie par le glorieux exemple qu'eijt donné le sacrifice de notre vie. II n'en était pas ainsi dans la nuit du 5 au 6 octobre. C'étaient des factions
qui s'entre-choquaient, et leurs moyens étaient aussi hideux qu'atroces. Toute cette canaille qui inonda la salle proférait des menaces contre nous. Plusieurs de ceux qui paraissaient être ses meneurs nous déclarèrent que s'ils avaient trouvé le roi parti, ils nous auraient tous égorgés. Lorsque l'Assemblée se rendit au château, vers minuit, d'après l'invitation du roi, l'avenue de Paris, depuis la salle jusqu'au château, était bordée de deux hafies très-épaisses de cet immense ramassis. On y parlait hautement de jouer à la boule avec les têtes des députés. Notre position n'était rien moins que rassurante, lorsque, arrivés vers le milieu de l'avenue, nous entendîmes les tambours qui annonçaient l'arrivée de la garde nationale parisienne. Sans ce secours, que serait-il résulté de tout cela? Je n'en sais rien. Je ne me suis, je l'avoue, jamais bien expliqué ce mouvement. Je crois que le parti d'Orléans avait poussé cette multitude en avant, pour se venger du projet qu'avait eu la cour de le faire exterminer, ainsi que tous les députés patriotes, par les gardes du corps et le régiment de Flandre, lors des fameuses orgies. Cette faction comptait ainsi à son tour se défaire de la cour, ou l'obliger à (juitter la partie, ou tout au moins l'emmener h Paris. Mais d'après les menaces et certains propos de cette bande tumultueuse, j'ai tout lieu do penser que la cour y avait aussi ses partisans.
Ix' cabinet du roi n'étant pas assez vaste pour contenir tous les députés, une partie resta dans la chanïbre (|ui le précédait, et dont la porte était ouverto ii deux battants. Nous étions excédés de fatigue : je ui'assis. Un huissier no vint-il pas gravement
me signifier que j'eusse à me lever, parce que je n'avais pas les titres nécessaires pour m'asseoir dans celte pièce! Je fis sentir à ce pauvre homme combien il prenait mal son temps, et je le renvoyai.
Je reviens au mouvement dont il s'agit ici. J'ignore, je le répète, quels étaient au juste tous ses éléments et ses divers instigateurs. Je dirai seulement que le 6 au matin les partisans de 31. d'Orléans dans l'Assemblée étaient furieux contre ce prince, lorsqu'ils apprirent qu'il avait consenti h les abandonner et à se retirer en< Angleterre. Menou, avec lequel j'eus un long entretien, me tint sur son compte le langage du dépit et du mépris les mieux caractérisés.
Avant d'aller plus loin, je dois faire connaître un membre de l'Assemblée constituante, dont je tjens un fait précieux, et avec lequel je fus intimement lié. — D'André, conseiller au parlement de Provence, était un homme très-singulier. Les traits d'un nègre formaient son visage noir. Ses lèvres étaient grosses, son nez était écrasé, l'emboîtement de ses pieds était également celui de la race africaine. Un extérieur épais, un corps pesant, annonçaient un esprit peu subtil et peu d'habileté dans les affaires. Mais ces dehors, tout à fait trompeurs, ne servaient qu'à lui donner encore plus d'influence sur les délibérations. Comment supposer qu'un homme aussi lourd, aussi rond, eût un but différent de celui où il paraissait vouloir arriver? Il parlait avec toute la facilité habituelle aux hommes du pays où il était né; mais avec un tel laisser-aller, un tel éloignement de toute prétention, enfin avec une naïveté si séduisante et en même temps avec tant de clarté et de précision, que
le plus souvent, et surtout dans les derniers temps, il amenait sans efforts l'Assemblée à ses avis. Sa conversation était singulièrement attrayante. Nous nous recherchions sans cesse, quoique nos opinions ne fussent pas en tout les mêmes. Il aimait la liberté, mais il était également l'homme de la cour; aussi je ne lui accordais sur certains points qu'une confiance trèslimitée. Je le lui disais tout simplement. Il avait, au reste, des qualités précieuses. Son commerce, trèsinstructif et très-amusant , avait un tel charme pour moi, que, malgré la dissidence de notre conduite politique et notre longue séparation, j'ai toujours conservé pour lui un véritable attachement. Lors de la première rentrée des Bourbons, il fut mis à la tête de la policçi. Il s'informa de moi à l'un de nos anciens collègues, et 4e pria de se charger pour moi des témoignages de son amitié. Je vis avec plaisir qu'il ne m'avait pas oublié.
Voilà l'homme ; voici maintenant le trait que je tiens de lui.
On connaît celte fameuse séance royale à la fin de laquelle le roi ordonna aux trois ordres de se séparer et aux communes de se retirer. Les deux ordres privilégiés obtempérèrent h l'injonction. Les députés des communes, déjh cpnstitués en Assemblée nationale, s'y refusèrent et rendirent ces décrets fameux (]ui ont tant illustré cette assemblée. On se rappelle aussi cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies, qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, nie dit d'André, ayant été rapportée h la cour par M. de Brézé, il fut donné ordic à deux ou trois escadrcns des gardes du corps de marcher sur
l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et certes, les députés, dans un pareil moment, se s iraient tous laissé égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait, plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des Grillons. Ils étaient encore dans leur grand costume. Il y avait, entre autres, les deux: Grillons, d'André, le marquis de LafayetteJesducsdeLarochefoucauld, deLiancourt, etc., tous dans les opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie. Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre dont je viens de parler : <i- Eh quoi! » s'écria-t-il, « aurions-nous la lâcheté de laisser égor- « ger sous nos yeux , et sans aucune démarche vigou- « reuse pour en empêcher, des hommes qui nous « donnent un si bel exemple de fermeté et de dévoue- « ment! Marchons au-devant des escadrons, et sau- « vons les députés des communes ou périssons avec « eux. » Ils partent tous à l'instant; ils barrent le chemin au dét richement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes; que c'était à lui à juger des conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa aller plus loin; il retourna
au château rendre compte de ce qui s'était passé, et demanderde nouveaux ordres. La cour, effrayée, irrésolue, donna l'ordre de rétrograder. Le fait est notoire, et je n'ai aucun doute sur les détails. D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
Malgré nos disputes politiques, nous fumes sur le point, d'André et moi^ d'entreprendre en commun de hâter l'achèvement de la constitution de 1791, et la clôture de l'Assemblée constituante. Divers partis s'en étaient emparés : il n'y avait plus d'ensemble; sa continuation aurait fini par la faire tomber dans le mépris, après avoir joui d'une si haute considération et si bien méritée.
Un jour je lui représentai avec force celte situation. « J'en suis frappé comme vous, » mo répondit-il. « Mais quel parti prendre? — Tous les articles « de la constitution,)) lui dis-je, « sont décrétés <( par l'Assemblée. Il ne s'agit plus que de les coor- « donner et de les lier entre eux. Le comité de con- « stitution, je ne puis concevoir pourquoi, ne s'occupe « nullement d'un objet aussi pressant. Si vous voulez, « n(>us prendrons ce soin-là nous-m5mes. Notre travail « fait, nous le présenterons h l'Assemblée, qui l'adop- « tera ou qui forcera son coniiti de constitution à lui « présentiM' iminédiatemiMit un travail analogue, ce « qui remplira toujours notr^ objet. — Je suis parie faiteinent de votre avis, » mo dit d' .André, et nous Hincs sur-le-champ nos dispositions pour remplir ce but. « Maintenant, » ajouta-t-il, « je vais vous « dire conUdcntiellemenl quelle est la cause du relard
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«' qu'apporte à sa lâche le comité de constitution. C'est Il la situation dans laquelle chacun de ses membres et « des membres influenls de l'Assemblée va se trouver. « Avant d'abdiquer la puissance législative, chacun (! voudrait s'assurer une existence qui l'empêchât de (i retomber dans la vie privée. On voudrait enfin s'as- « surer les places à grand crédit et à gros revenus. » — Il s'était tenu sur cet objet plusieurs réunions secrètes, dont d'André avait été membre. Il m'assura que Lafajette était un de ceux qui avaient montré le plus de désintéressement et d'amour vrai pour la liberté et pour une bonne constitution qui la consoliderait. Il ajouta que, quant à lui, il ne voulait aucune place dans le gouvernement; que son parti élaitpris, et qu'il allait lever un magasin d'épiceries, ce qu'il fit en edet, mais pour peu de temps, puisqu'il fut obligé de s'expatrier au 10 août 1792. Quoi qu'il en soit, nous allions nous mettre ardemment à la besogne, quand le comité, blessé dans son amour-propre, présenta enfin son travail définitif.
Avant d'en finir sur l'Assemblée constituante, je dirai deux mots du club des Jacobins. Cet instrument de révolution, devenu terrible dans ses effets, n'a dû son origine ni au club breton ni à une faction particulière, comme on le croit communément. Le club breton n'avait point survécu à notre translation de Versailles à Paris. Mais après cette époque, le parti aiistocraticjue nommait le bureau le plus ordinairement, parce qu'il avait des réunions où l'on convenait de ceux qu'on y devait porter. Ce fut alors que les députés francs-comtpis, des députés angevins, comme Leclerc, Pilastre et moi, et quelques autres consli-
tuants-, hommes droits et bien intentionnés, pensèrent à faire des réunions de leur côté, pour assurer le bureau aux patriotes. Ils choisirent pour cela une salle basse de l'ancien couvent des Jacobins, rue Saint- Honoré , dans laquelle, dit-on, s'étaient tenues les premières assemblées de la Ligue. Notre première réunion eut lieu un dimanche matin. Nous n'étions que quinze ou vingt députés. On n'y reçut d'abord aucun étranger. Mais bientôt les Lameth et leurs amis s'y trouvèrent en force et y introduisirent une foule d'intrigants et d'ambitieux. Ceux-ci furent d'abord leurs instruments, puis ensuite, poussant leurs vues plus loin, iis les dépopularisèrent eux-mêmes, pour être dépopularisés h leur tour. A la fin, pour remédier, autant que possible, à un (el désappointement, ils tâchèrent de dissoudre les Jacobins en fondant un autre club aux Feuillants, composé d'autres éléments et de tous les membres des Jacobins qu'ils pourraient faire déserter. Ce fut un appelé Gilles, ancien chef d'ollice chez M. de Conti ou M. d'Orléans, (|ui fut chargé de ménager ce changement. Cependant le rlub des Feuillanfs ne prit aucune consistance, et les Jacobins n'en devinrent que plus outrés. Leur club fut bienlùt un antre de bêles féroces, qui a perdu la cause de la liberté par ses atrocités et ses fureurs, et j'atteste que longtemps avant (|u'ii en fut ainsi, mes amis et moi nous avions cessé de mettre le pied dans ce funesle Iripol.
Une remarque qui me revient dans ce moment, c'est que tous les ambitieux de l'Assemblée constituante me (lisaient clKupie jour avec un ton de sincérité (|ui aurait pu (mi inq)i)sor aux gens qui no les
auraient pas connus, qu'après la session ils refuseraient tout emploi, quel qu'il fût, à moins cependant qu'on ne voulût les faire juges de paix dans leur vil-, lage. — Bonaparte tenait précisément les mêmes discours à M. Thouïn, à Montebello. Les hommes sont partout les mêmes, et l'ambition et la fausseté marchent toujours de compagnie.
L'ANJOU pendant l'assemblée LéniSLATIVB. — CAUSES DE LA GUERRE DE LA VENDÉE. — HISSIONS PATRIOTIQUES.
Ma conduite dans l'Assemblée constituante, je ne crains pas de l'aflirmer, fut toujours dirigée, comme toute ma carrière politique, par l'amour du bien public. Je n'y portai ni haine, ni affection, ni esprit de parti. IMes fautes , quelque grandes et quelque nombreuses qu'elles aient pu être, n'ont jamais été que des erreurs. Je donnais tout mon temps aux affaires, et dans les intervalles de repos, je ne cherchais mes délassements que dans ma fc\mille et au sein de mes amis. Je ne me liai avec aucun chef d'opinion; je gardai la plus grande indépendance dans les miennes, et pour qu'il en fût toujours ainsi, je ne consentis jamais à dîner chez personne autre que mes intimes amis, pas même chez les ducs de Larochefoucauld et de Liancourt, malgré leurs pressantes invitations et la profonde vénération que j'avais pour eux. Une seule fois seulement je dînai chez Necker, et uneaulre fois chez Duport, le conseiller au parle-
ment, qui avait réuni chez lui, dans untJiner, tous ceu\ de ses collègues qu'il croyait avoir quelque influence , pour leur communiquer un plan d'ordre judiciaire qu'il présenta ensuite à l'Assemblée, laquelle, à mon grand regret, ne l'accepta pas.
L'Assemblée constituante ayant terminé sa session, nous songeûmes, ma femme et moi, à quitter la rue des Orties, butte des Moulins, où nous avions toujours demeuré, dans un hôtel garni tenu par d'assez bonnes gens appelés JMénil. Mais nous fûmes retenus pendant plusieurs jours par une indisposition de notre fille Clémentine. Je me souviens que cet incident me donna le loisir d'aller, pour la première fois, visiter la célèbre vallée de Montmorency, que je devais habiter plus tard. J'étais avec M'"" Guillebert, M"* Louise Thouïn, aujourd'hui M"" Leclerc, Leclerc et notre ami Van Spaendonck. Nous passâmes une journée délicieuse.
Nous quitlûmes Paris avec l'unique mais bien amer regret de nous séparer de notre bon ami de Kuire et des siens,' et de l'excellente famille Thouïn, et cela sans l'espoir de nous revoir jamais, ni les uns ni les autres. Nous arrivûmes à Angers, après deux ans et demi d'absence, en suivant, depuis Orléans, les bords enchantés de la Loire.
Pilastre, Leclerc et moi, nous avions été nommés niembies du conseil général du département. Le comte d'iloulières, qui, quoique noble, fut toujours palriole, cl patriote. pur, laissait la place de maire d'Angers vacante par sa nomi«ialion de député à l'Ai-scmblée législative. On me Ht Thonncur de m'appeler à celle place. Je ne crus pas devoir l'accepter,
Pilastre étant, à mes yeux, beaucoup plus en état que moi de la remplir. J'engageai, en conséquence, les citoyens qu'on avait députés vers moi pour me presser d'accepter à faire tomber leur choix sur lui, comme parfaitement capable d'administrer cette ville importante. Ils ne furent pas trompés dans l'idée que je leur avais donnée de sa droiture et de ses talents. De grandes vues, une grande capacité, un désintéressement parfait, une égale impartialité et une application au travail que l'heure du repas et du sommeil interrompait à peine, signalèrent sa courte mais fructueuse administration. Élu député à la Convention, il laissa la ville dans un état très-prospère.
Angers, comme toutes les villes de France, avait son club ; j'y fus admis. Pilastre le fut aussi ; mais il n'y assista pour ainsi dire pas. Ses fonctions municipales prenaient tout son temps. Leclerc s'était retiié dans son bien de Chalonnes-sur-Loire. Il y commandait la garde nalionale, qu'il avait très -bien exercée et très-bien disciplinée. Je fus, en quelque sorte, l'orateur du club d'Angers. J'étais presque toujours chargé d'y pérorer lorsqu'il y avait quelque solennité. Je n'y ai, au surplus, jamais fait usage de mes faibles talents que pour y prêcher l'amour de l'ordre, des lois et de la liberté, pour y inspirer des sentiments d'humanité et de justice, pour porter enOn les citoyens au strict exercice de toutes les vertus domestiques et publiques, et pour leur faire sentir qu'il n'y a de patriotisme solide que celui qui a pour base une austère vertu et une raison éclairée.
Cependant les nobles et les prêtres, naturellement ennemis les uns des autres, mais alors égale-
ment frappés dans leur puissance et dans leurs intérêts, avaient senti le besoin de réunir leurs efforts pour faire rebrousser la révolution dans son cours. Ils se liguèrent fortement pour se soumettre de nouveau le tiers état et recouvrer leurs antiques et injustes privilèges. La Vendée fut choisie particulièrement pour fanatiser le peuple et le porter, contre l'évidence de ses propres intérêts, à se soulever en leur faveur. Un peuple dont l'imagination est triste, le tempérament mélancolique, les affections profondes , l'ignorance extrême , le caractère énergique, le courage toujours inébranlable, bien que froid ou impétueux suivant le besoin du moment; un peuple vivant de mauvais pain, se désaltérant avec l'eau du fossé, endurci par un travail pénible, insensible à toutes les privations ; habitant, celui du Bocage, un pays -couvert d'arbres, de haies élevées et impénétrables, de genêts épais, coupé de larges fossés et de profonds ravins où mugissent pendant l'hiver des cours d'eau souvent dangereux, et, celui du Marais, une contrée divisée de toutes parts par de larges et profonds canaux, qu'on ne peut franchir, pendant l'été, qu'avec l'habitude do les sauter avec autant de force que d'agilité, tandis que tout est couvert d'eau pendant l'hiver; un (cl peuple, dis-je, et un tel pa^s étaient tout h fait propres h favoriser les commencements do l'entreprise. Cependant un peuple bon, comme lo peuple vendéen, et en même temps fianc, moral, sobre, énergique et courageux, est éminemment fuit |)our la liberté, et l'on doit s'étonner d'abord do lo voir se lovor avec un pareil /Me et braver les plus grands maux qui puissent alUigor l'espèoo
humaine, pour conserver le despotisme royal et les prérogatives des nobles, de l'insolence, de la dureté et de l'injustice desquels il avait tant à se plaindre. Cette contradiction n'est qu'apparente. Dès les premiers moments de l'Assemblée constituante, les habitants du département de la Vendée se sentirent électrisés pour la liberté, et nulle part, sans les prêtres, elle n'aurait eu de plus braves et de plus zélés défenseurs. Mais lorsqu'on eut exproprié l'ancien clergé et créé un clergé constitutionnel, leurs prêtres leur déclarèrent que la religion était détruite jusque dans ses fondements, qu'il fallait relever les anciens autels par la force et renverser les nouveaux, qu'il y allait de leur salut éternel, que tel était l'ordre de Dieu. Les prêtres ne manquèrent pas de leur montrer, comme une conséquence nécessaire de cet ordre, l'obligation de soutenir la noblesse dans le recouvrement de ses anciens droits, et de maintenir l'autorité absolue du roi, choses sans lesquelles la religion ne pourrait subsister. Ces hommes grossiers, ayant toujours vu jusqu'alors coexister leur clergé, la noblesse et l'autorité absolue des "rois, ignorant que dans plusieurs États purement démocratiques, comme dans les petits cantons suisses, la religion catholique, apostolique et romaine était exclusivement professée, se laissèrent aisément persuader que pour ravoir leurs bons prêtres rentes, dotés et maîtrisant comme ci-devant, il fallait rétablir l'ancien régime en entier. Ce n'est donc que subsidiairement que les Vendéens ont soutenu la noblesse et le trône absolu ; sans cela, ces hommes généreux n'en eussent, certes, jamais été les champions. Ce qui le prouve, c'est que tous les paysans de la
religion réformée, et même beaucoup d'individus et de communes catholiques, se sont battus pour la liberté avec le même courage et le même caractère que la plupart des catlioliques se sont battus pour la cause opposée. Ajoutez à cela, qu'à bien peu d'exceptions près, tous les bourgeois catholiques, plus éclairés que les paysans, ont été patriotes, ainsi que les bourgeois protestants. Enfin, depuis que l'influence des prêtres, usée dans la Vendée par le temps et par leurs propres jongleries, y a singulièrement diminué, ce département n'a choisi pour ses députés que des amis très-prononcés de la liberté; tels sont aujourd'hui iMM. Manuel, Bignon (qui a opté pour le Haut- Rhin), Perreau, Esgonière, Marchegay de Lousigny et David. Ce qu'il y a encore de remarquable, c'est que ces deu\ derniers sont protestants. MM. Manuel, Perreau et Esgonière, seuls députés en 1818, ont reçu chacun une médaille d'or frappée en leur honneur et d'un très-grand diamètre. La souscription faite dans le département pour en couvrir les frais s'est élevée à environ 5,000 francs, et a été remplie prestjue aussitôt qu'ouverte. C'est une digne récompense du zè!e avec lequel ils ont combattu, pendant les sessions de cette époque, pour la cause de la liberté. Je le lépèle donc : si les nobles n'avaient eu les prêtres pour appui, la Vendée n'eût jamais acquis sa déplorable célébrité.
Quoiqu'il en soit, le-; n)anœuvres employées pour soulever la Vendée s'étendiivnt sur la partie sud -ouest de Maine-et-Loire (surtout dans la contrée qu'on nomme les Manges), Hur la partie méridionale de la Loirc-Inféricure, et sur la partie occidentale des Deux-
Sèvres. Ces trois contrées, contiguës à la Vendée, participent à la nature de son bocage et au caractère de ses habitants, avec des modifications, néanmoins, assez fortes. L'orage s'annonça d'abord par un silence qui en est souvent le précurseur ; une énergie passive pour empêcher l'exécution des lois se manifesta de tous côtés. Bientôt, pour accoutumer le peuple à se réunir en grandes masses, on le poussa à faire divers pèlerinages, qui produisirent graduellement et périodiquement des rassemblements de douze et quinze mille personnes. Dans la partie de Maine-et-Loire, ce fut d'abord à Bellefontaine, riche abbaye de Feuillants, à une lieue et demie de Beaupréau, que se firent les premiers pèlerinages; mais l'administration départementale parvint à les dissiper et à en arrêter le cours. Ils se portèrent alors sur une chapelle isolée, consacrée à la Vierge, dans la commune de Saint-Laurent, près Chalonnes-sur-Loire. L'a Iministration fit abattre la chapelle et enlever l'image; les paysans prétendirent la voir dans le même lieu, au sommet d'un vieux chêne rabougri, creux et éteté.
Ce fut dans ces circonstances qu'un certain nombre d'amis de la liberté résolurent d'aller faire des missions patriotiques en divers cantons des IMauges. Pour cet elTet, les patriotes des ditTérents endroits se donnaient rendez-vous à jour nommé d'une mission patriotique à l'autre, en désignant le lieu où se tiendrait la prochaine assemblée. Aussitôt qu'on y était réuni, on nommait un président; je le fus toujours jusqu'au moment où je fus appelé à Orléans, comme je le dirai ci-après. Ce fut alors Leclerc qui fut constamment nommé ; Pilastre restait à sa mairie.
L'objet de ces missions patriotiques était de détruire les calomnies qu'on répandait contre les patriotes, les fausses idées que l'on donnait aux habitants des campagnes, de la révolution et des principes d'après lesquels elle s'était opérée; de leur faire sentir les avantages qui en devaient résulter, surtout pour eux, etc. Nous prêchions l'exécution des lois, et nous commencions par donner l'exemple du respect qu'on leur doit. Nous ne nous rassemblions en club, nous ne plantfons l'arbre ou l'étendard de la liberté, qu'après nous être présentés aux autorités locales et en avoir obtenu la permission par écrit. Deux de ces courses furent accompagnées de quelques circonstances particulières qui m'engagent à en rendre compte ; elles donneront une idée des autres.
La première réunion se fit à Beaupréau. Le? patriotes d'Angers (j'étais du nombre) prirent en passant ceux de Chalonnes, à la tête desquels était mon ami Leclerc. Nous pirtîines de Glialonn^s à cheval, au nombre de huit ou dix, tous en habit de garde national, armés seulement de ce sabre court qu'on nomme briquet; un seul, je crois, nommé Aubrunier, ItHe un peu chaude, avait des pistolets. Notre chemin était de passer par Saint-Laurent, et précisément devant la chapelle dont je viens de parler plus haut et qui venait d'être démohc par l'ordre de l'administration. Les moellons qui en provenaioni élaionl entassés sur les bords fort élevés d'un chemin creux, • formant une espèce àe ravin, par lequel il fallait nécessairement passer. Kn arrivant h ce défilé, nous vîmes tous les champs environnants couverts d'une foulo immense de paysans cl d'habitants des bourgs, de
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tout âge et d3 tout sexe, au nombre certainement de plus de huit mille, tous en contemplation et tournés vers le chêne sacré; les uns étaient à genoux, les autres debout, et chacun prétendait y voir la petite vierge en pierre blanche, qui était venue, disaient-ils, s'y placer, en plein jour, aux yeux de tout le monde. En tête de la bande de pèlerins de cîiaque paroisse était un cierge énorme, porté en bandoulière avec le secours d'un drap, par un homme des plus vigoureux, et qui, néanmoins, suait à grosses gouttes. Quiconque passait en cet endroit, dans le moment d'un rassemblement, était forcé de se prosterner et de proclamer qu'il voyait la petite vierge voltiger de branche en branche; quiconque se refusait à cet acte insensé était forcé de rebrousser chemin, souvent très-mal traité, comme un ennemi de Dieu et des hommes. Qu'on juge d'après cela de la confiance qu'on doit avoir dans tous les témoignages et tous les procès-verbaux recueillis sur les miracles, les sorciers, les revenants, dans les siècles passés! Il n'y avait certainement parmi ces malheureux qu'un petit nombre d'imposteurs; le reste était guidé par la peur ou devenu visionnaire de bonne foi, par l'entraînement d'une imagination qu'échaiifliiient les discours et les manœuvres des prêtres. Au moment où nous nous présentâmes à l'entrée du chemin creux, il éclata dans cette nombreuse assemblée un murmure général et un mouvement que je ne puis mieux cemparer qu'à celui d'une fourmilière agitée. Aussitôt une quantité d'hommes, armés de gros bâtons, nous barrent le chemin, et les deux talus se garnissent d'un bout à l'autre de vigoureux paysans, qui se saisissent des matériaux sacrés de la
chapelle renversée. On nous menace, avec d'afîVeiix jurements, de nous exterminer si nous ne consentons è rétrograder. Nous répondîmes avec sang-froid que nous ne venions point troubler leur assemblée ; qu'eux , au contraire, ils troublaient l'ordre public en interceptant des chemins que tout le monde avait le droit de parcourir; qu'en conséquence nous passerions de gré ou de force ; qu'au surplus nous ne porterions pas le premier coup, mais que, s'ils le portaient euxmêmes, nous vendrions notre vie aussi cher qu'il nous serait possible, parce que nous étions résolus de passer ou de périr. Au même moment Aubrunier met le pistolet au poing et la petite troupe le sabre à la main, et nous poussons nos chevaux en avant. Notre résolution leur imposa, et nous en fûmes quittes pour d'aiïreuses imprécations. Nous pouvions facilement être exterminés, sans défense possible, dans ce défilé. Il y avait parmi ces pèlerins des gens de vingt-cinq lieues de là.
Nous arrivâmes à Beaupréau le soir. Le lendemain matin, après avoir rempli les formalités exigées par les lois, nous tînmes notre assemblée civique. Il s'y réunit beaucoup de patriotes de Beaupréau et des environs, de Gliolet, de Montrcvault, de Mortngne, etc. Nous nous rendîmes, h l'issue do la séance, au coili'ge, où nous saluAmcs le principal. Je lui demandai, au nom de la société, la permission de promener l'étendard de la liberté sur la terrasse et d'y haranguer la jounossc. Je l'assurai qu'il n'avait à craindre rien de déplacé. Cette [)ennission nous fut accordée, d'assez mauvaise grAco à la vérité. J'eus la précaution de m 'informer de M. le principal si la
demande d'un congé serait accordée. Il répondit négativement ; selon lui, ce congé aurait blessé le règlement. Je l'assurai que, dans ce cas, la demande ne serait pas faite, parce que nous voulions qu'il ne fût rien fait ni rien dit qui pût diminuer le respect et l'attachement que lui devaient ses élèves; qu'ainsi nous ne le mettrions point dans le cas de refuser une chose toujours très-agréable au\ écoliers. Nous fîmes donc le tour de la terrasse en grand cortège , et je prononçai un discours tel que les pères et les maîtres les plus austères auraient pu* me le dicter euxmêmes. L'obéissance la plus respectueuse envers eux, l'application à l'étude furent mes principaux textes. Nous nous dispersâmes ensuite, en attendant le dîner. Le rassemblement fanatique que nous avions trouvé la veille, après avoir passé la nuit dans les champs autour de l'idole imaginaire, s'était disloqué dans la matinée, et une colonne de sept ou huit cents pèlerins traversa Beaupréau pour s'en retourner. L'im de nous, appelé Hulin; et qui était mon parent, se promenait seul hors de la ville, au delà du pont. Les processionnaires, passant par là, l'assaillirent avec des pierres et des bâtons; il se défendit avec son sabre. Le bruit se répandit cependant dans Beaupréau qu'un des nôtres était aux prises au delà du pont avec sept ou huit cents fanatiques; nous y courûmes tous, et toute la cohue se dissipa. Seulement nous saisîmes un jeune garçon et une jeune fille de Tillers, que nous obligeâmes à se présenter devant le juge de paix. Il résulta de leurs réponses aux questions qu'il leur fit, que ces deux jeunes gens étaient seulement voisins et non parents; qu'ils n'avaient
pour les accompagner ni père, ni mère, ni oncle, ni tante; qu'il y avait dans la bande une quantité de jeunes filles, ainsi seules avec des garçons; qu'il y en avait de vingt-cinq lieues ; que leurs prêtres les exhortaient, les forçaient même en quelque sorte à faire ce pèlerinage à la vierge de Saint-Laurent, qu'ils réglaient le jour du départ, celui du retour, etc.; mais que jusqu'alors ils n'étaient point eux-mêmes du voyage. Bory, le juge de paix, qu.i était mon parent, leur fit une sévère réprimande sur leur imprudence, leur donna les avis les plus paternels, et, après les avoir bien fait boire et manger, les renvoya.
J'allai, dans la journée, rendre mes devoirs au docteur Brunet, mon parrain, et à sa respectable compagne; ils refusèrent de me recevoir. Pénétré d'attachement et de respect pour eux, comme je le devais, j'en fus profondément affligé.
Cependant, tandis que nous nous proposions de passer tranquillement la nuit à Beaupréau, on complotait de nous y égorger pendant notre sommeil. Ce projet fut caché à mon parrain. On savait qu'il était incapable de laisser exécuter un aussi odieux massacre sans y mettre toutes sortes d'obstacles. Si son énergie naturelle lui faisait embrasser chaudement le parti (ju'il croyait le meilleur, l'élévation de son âme et ses lumières l'auraiont fait reculer devant l'onibre d'un crime et le rendaient l'ennemi décidé de la guerre civile, dont il n'ignorait pas les épouvantables résultats, llcureusoment le dessein des fanatiques parvint a la connaissance d'un riche fabricant de Saint-Macaire, bourfç voisin, et que j'avais connu au collège de Beaupréau dans ma jeunesse. Il fit tout
ce qu'il put pour détourner les chefs du complot de leur odieux projet. 11 leur fit remarquer qu'indépendamment de l'horreur que devait inspirer une pareille atrocité, ils exposaient leur ville à être saccagée, parce que les gardes nationales d'Angers, Cholet, Saint-Florent, tomberaient sur le lieu où l'on aurait égorgé si lâchement leurs concitoyens, et exerceraient de cruelles représailles. Ce bon citoyen , qui n'ignorait pas que les grandes passions et le fananisme en particulier ne pouvaient souvent être arrêtés par aucune crainte, ni par aucune considération, ne se contenta pas de cela; il retourna à Saint- Macaire et dépêcha en diligence un domestique à Cholet, afin de prévenir le lieutenant de gendarmerie Boisard, qui avait là, sous ses ordres, vingt-cinq ou trente cavaliers de Royal-Roussillon, du danger dans lequel nous nous trouvions. Boisard part sur-le-champ et arrive à Beaupréau à dix heures du soir, au moment où nous allions nous mettre au lit. Cette arrivée subite déjoua tous les projets d'égorgements que Boisard nous fit connaître en arrivant.
Le lendemain , dans la matinée , mon vénérable parrain, le docteur Brunet, vint à mon auberge me rendre la visite que je lui avais faite la veille et qu'il avait refusé d'accepter. Il me prêcha beaucoup sur les principes politiques et religieux que j'avais adoptés. Je les défendis franchement et avec toute la force dont j'étais capable, mais toujours avec l'expression de l'amour et du respect dont j'étais pénétré pour lui, et celle de la vive affliction que j'éprouvais de ce qu'il rompait avec moi et de ce qu'il me défendait pour l'avenu" d'aller lui présenter mes hommages.
ainsi qu'à sa femme. Hélas! c'était pour la dernière fois que je voyais ce cligne parent. Pendant la guerre civile, il fut assassiné sur le pas de sa porte par un général Grignon, riche fermier du pays, qu'il avait tiré d'une maladie mortelle, en exposant sa propre vie pour aller, lui, vieux, infirme, par d'affreux chemins et un hiver rigoureux, le soigner dans cette maladie. Cependant, je l'ai déjà dit, le docteur Brunet s'était toujours opposé à la guerre de la Vendée, qui, certes, n'épouvantait pas son courage (aucun homme n'en eut plus que lui) , mais qui répugnait à son cœur et à sa raison. Quant à Grignon, il est du nombre de ces misérables qui ont déshonoré la cause de la liberté et l'ont perdue par les horreurs et par les extravagances auxquelles ils se sont livrés en son nom.
Avant notre départ pour Ghalonnes , qui eut lieu dans cette matinée, nous donnâmes à déjeuner au lieutenant Boisard et aux cavaliers de Roussillon, et nous nous séparâmes en nous donnant un nouveau rendez-vous à Ghemillé, bourgade ou petite ville de la même force que Beaupréau. En retournant à Ghalonnes, nous ne rencontrûmes aucun adorateur de l'image de la vierge de Saint-Laurent; ce n'était pas jour de réunion. Je l'ai déjà dit, le trône que s'était choisi la reine du ciel était un misérable petit tronc d'arbre creux, qui n'avait presfjue plus que l'écorce. Nous résolûmes de le renverser, dans l'espérance que ce chicot une fois abattu, il n'existerait plus do motif de rassemblement. Nous aperçûmes dans un champ voisin un paysan qui abattait un arbre. Nous allumes lui demander d'abattre celui dont il s'agit y en
lui offrant de le payer généreusement. Mais il nous représenta qii'il était un homme perdu s'il faisait ce que nous désirions, ou même s'il nous prêtait volontairement ses outils, attendu que les rassemblements procuraient de très-gros bénéfices au curé de Saint- Laurent, au chirurgien Gady, devenu célèbre depuis dans les armées catholiques et royales, aux cabaretiers, aux marchands, etc., qui, tous, tant qu'ils étaient, ne croyaient pas plus que lui, qui nous parlait, en l'image de la Vierge, mais qui n'en étaient pas moins disposés à assommer comme sacrilège quiconque essayerait de tarir la source de leurs abondantes récoltes. « Mais il y a un moyen de vous satis- (i faire, » ajouta-t-il, « auquel je me prêterai avec « plaisir. Prenons-nous de querelle, vous pour m'en- « lever mes outils, moi pour les retenir. » — Les choses ainsi réglées, les cris, les menaces se font entendre de part et d'autre; les gestes les plus furieux les accompagnent ; tous ceux qui pouvaient voir ou entendre la dispute devaient alors trouver tout naturel qu'étant les plus forts, nous eussions saisi la cognée de notre homme malgré ses efforts pour la retenir. Armés de l'instrument tranchant, nous jetâmes, en effet, le fameux chêne à bas, et pour mettre d'autant plus le bûcheron à l'abri des mauvais traitements des fripons du bourg de saint Laurent, nous lui criâmes avec de grosses injures d'aller reprendre sa cognée s'il le voulait. Cependant la raison n'y gagna rien. Les promoteurs et les soutiens de ces funestes et indécents pèlerinages, précurseurs de la guerre civile, prétendirent faire voir la divine image dans un buisson voisin du chêne abattu et coupé en mor-
ceaux, et la multitude les crut, tant la superstition a d'empire sur des esprits ignorants et prévenus. Le premier devoir de ceux qui gouvernent les peuples est donc de les éclairer et de chercher à perfectionner leur raison; leur métier est de faire le contraire. Ils connaissent fort bien leur devoir; mais, suivant l'expression de Labruyère, ils ne font que leur métier.
Notre réunion patriotique à Ghemillé fut nombreuse et même brillante; car dans ce foyer d'aristocratie et de superstition, il y avait néanmoins plusieurs familles Irès-aimables qui se réunirent à nous. Dans l'après-midi , il fut question de promener en grand cortège par la ville le drapeau tricolore ; on proposa de le faire porter par les jeunes demoiselles, qui étaient de la fête avec leurs parents. Cette galanterie ne me parut pas à sa place. Je m'y opposai, et je fis substituer un vieillard à cheveux blancs, aussi respectable par son estimable conduite dans tout le cours de sa vie que par son âge. Je fis en même temps attacher au drapeau des rubans aux trois couleurs, tenus à la main par toutes les jeunes filles qui environnaient ainsi le vieillard. La touchante réunion de cet homme vénérable, objet de l'estime publique, avec ces jeunes personnes décentes et bien élevées (jui l'entouraient avec respect, m'inspira un discours qui produisit un eiïct extraordinaire.
Le cortéf^'c se mit en marche avec une tenue si mesurée, un enthousiasme si vrai, des chants et des discours c^ii refînait une morale si pure et si touchante, que notre bande se grossissait h chaque pas non-seulement de ceux qui balançaient entre les deux partis, mais encore d'un grand nombre de ceux qui
étaient du parti contraire; tous, au reste, convenaient que leurs prêtres les avaient bien trompés sur les principes et sur la conduite des amis de la liberté. La soirée était superbe : au moment où le cortège arriva sur les ruines de l'ancien château féodal , j'en pris l'occasion de faire un discours où je n'oubliai pas le parallèle du régime féodal et de celui de l'égalité. Les cris répétés mille fois de Vive la liberté ! vive l'égalité! s'élevèrent jusqu'au ciel. Des salves de deux petites pièces de canon se mêlèrent à ces acclamations; l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Patriotes et aristocrates se confondirent; tout Chemillé se rendit autour des halles où le drapeau tricolore fut planté. On illumina brillamment le tour de la place, et dans ma qualité de président du club ambulant, je pérorai encore une troisième fois, toujours en tâchant d'élever les âmes, de calmer les passions et d'honorer la liberté en la basant sur le constant exercice de la vertu. Une croisée de la maison du bon M. Trublet, notaire du lieu, fut ma tribune aux harangues. M. Trublet, dont la femme et les filles étaient fort aimables et bien élevées, avait rassemblé chez lui toute la jeunesse de la ville; il nous donna un bal très-agréable, et toute la population, enivrée de joie, se livra également sur la place et sous la halle au plaisir de la danse, sans qu'il survînt le moindre désordre.
Le lendemain, nous quittâmes Chemillé au milieu des adieux les plus fraternels. Cependant, les conversions que nous y avions faites ne furent pas de longue durée. Les prêtres s'emparèrent de nouveau du terrain, lorsque nous ne fûmes plus là pour le leur dis-
pu 1er; ce lieu était un poste important pour eux dans la guerre civile qu'ils préméditaient.
Chemillé fut pour moi le terme des missions patriotiques. Je fus appelé à Orléans en qualité de juré près la haute cour nationale. IMon ami Leclerc, qui m'avait si puissamment aidé à faire régner l'ordre et la décence dans nos réunions, à y maintenir un esprit de conciliation et de concorde, me succéda dans ma qualité de président du club ambulant. Mais remontons un peu plus haut.
J'ai dit que j'avais été membre de l'administration départementale; je -fus envoyé par cette administration avec un de mes collègues, nommé Yillicrs, et en qualité de commissaire, pour effectuer la réunion de plusieurs paroisses, décrétée par l'Assemblée législative. Cette mission Taillit m'être funeste; j'y courus deux fois le risque de la vie. Ce fut d'abord à Saint- Sauveur, vis-à-vis Ancenis, où le prince de Condé avait des fiefs très-étenclus. Ses agents y avaient déjà organisé cette guerre impie qui éclata l'hiver suivant; aussi, dès qu'ils furent prévenus de notre arrivée, ils firent circuler l'avis de se rendre à l'entrée de la nuit à Saint-Sauveur pour y égorger les commissaires et empocher ainsi d'effectuer la réunion de cette paroisse à la paroisse voisine. C'était à la fin de l'iiiver : les soirées étaient encore longues. Tandis quo nous étions au coin du feu, fort tranquilles dans notre cabaret, causant amicalement avec deux ou trois habitants chargés de nous amuser, le lieutenant de gendarmerie Boisard s'ajx»rçut d'un grand rnouvtMnent dans le bourg, et d'un grand rassend>lement qui se fonnait autour de nous. Le danger était imminent, il fil par-
tir sur-le-champ pour Ancenis le gendarme qui nous accompagnait, afin d'y requérir un détachement de la garde nationale. Ce détachement passa la Loire en toute hâte et vint nous dégager d'un très-mauvais pas.
La seconde fois, le péril fut pour moi seul. Parmi les réunions décrétées était celle de Joué sous Gqnnord avec Gonnord. Les habitants de Joué avaient fait beaucoup de démarches pour se conserver en paroisse distincte, quoique les deux bourgs ne fussent séparés l'un de l'autre que par un petit ruisseau. Ils m'avaient, entre autres, envoyé à Angers, comme leurs députés, deux ou trois coqs du village, pour me prier de faire passei* leurs réclamations aux représentants de Maine-et-Loire à l'Assemblée législative, et de les appuyer auprès d'eux. Pour rendre son éloquence plus persuasive, la députation me présenta, au nom de ses concitoyens, un des plus beaux et des plus gros lièvres dont il eût été fait mention dans les annales du pays. Je n'ai jamais reçu de présent dans les affaires grandes ou petites; je refusai donc le lièvre, et comme messieurs les députés ne cessaient pas d'insister de la manière la plus pressante pour me le faire accepter, je leur déclarai nettement que s'ils continuaient leurs instances, non-seulement je n'appuierais pas leur demande, mais que je ne la ferais même pas passer h la députation; qu'autrement je l'appuierais volontiers, ainsi que je le Os en effet, mais sans succès, l'Assemblée législative ayant maintenu son décret. Cependant, messieurs les députés de Joué, sur mon refus d'accepter leur lièvre, allèrent le manger à l'auberge, et, de retour h Joué, ils dirent à
leurs comraettanls que j'avais accepté le lièvre avec grand plaisir, et qu'à sa considération je leur avais promis de les appuyer vigoureusement dans leur demande. Mais lorsque la décision définitive fut connue, les députés de Joué firent courir, dans leur bourg, le bruit que j'en étais cause et que j'avais desservi leur paroi^e, loin de lui avoir été utile. Les habitants, comme on doit bien le penser, furent outrés contre moi, dans la persuasion que j'avais accepté leur présent et trahi leurs intérêts. Lorsque nous nous présentâmes, mon collègue et moi, pour faire transporter les vases sacrés de Joué à Gonnord, je fus fort surpris d'être seul l'objet des plus furieuses menaces et de voir des pierres dans toutes les mains, prêtes à être lancées sur moi. J'allais êlre lapidé sans rémission si nous n'eussions pas été assistés de plusieurs gendarmes, précaution que nous avions prise parce que nous savions que le régisseur de la terre de Gonnord pour M. de Cossé, marquis de Maulevrier, voulait faire insurger le pays contre nous. Je demandai au lieutenant de gendarmerie Saini-IIilaire, s'il savait pourquoi c'était sur moi seul que tombait l'animadversion publique, pourquoi des gens que je n'avais jamais oiïensés, hommes, fenunes et enfants, voulaient absolument m'exterminer. Il me dit que cela venait de ce qu'au rapport de leurs envoyés, j'avais bien accepté le cadeau d'un certain lièvre, mais qu'après je m'étais moqué deux. Je rapportai alors à tout le nionde les faits tels qu'ils étaient, ne voulant pas qu'on prtt me croire coupable d'un ini'fail pareil à celui (|ui m'était allribué. Mais ce qui me galisiil tout à fait, c'est que le lendemain, qui
était un dimanche, l'auberge où nous étions logés à Gonnord étant, par conséquent, pleine de monde, il nous arriva des commissaires de Joué, pour un objet relatif à la réunion des deux communes. Or, à la tête des commissaires se trouvaient précisément messieurs les députés qui m'avaient été dépêchés à Angers. Au •moment où ils voulurent se retirer, je les arrêtai en disant que j'avais maintenant a traiter avec eux , en présence de tout le monde, une affaire qui nous était particulière ; leur mine allongée et leur air déconcerté frappèrent dès l'abord tous les assistants. Je rappelai les faits et fis convenir mes gens qu'ils avaient en effet mangé le lièvre à l'auberge, sur mon refus de l'accepter. Je leur reprochai ensuite l'infamie de leur procédé, dont le résultat était de m'oiïrir à tous les yeux comme un homme vil et trompeur, et de m'exposer à la fureur d'un peuple abusé. IVIa réputation fut ainsi rétablie dans l'esprit des habitants du pays. A quoi tiennent cependant les événements de ce monde! un malheureux lièvre pouvait faire égorger un commissaire, attirer une vengeance épouvantable sur une commune entière, et faire éclater dès ce moment la guerre civile qui, un peu. plus tard, a désolé ces contrées.
Pour ne plus revenir sur cette funeste guerre, je ferai encore ici quelques observations qui la concernent. M'"" de Staël, dans son ouvrage posthume sur la Révolution française, avance que « rien ne fait « plus d'honneur au parti royaliste que les essais de « guerre civile qu'il fit alors. » En vérité, cette femme illustre est sujette à des disparates inexpliquables. Quel mélange de philosophie et de préjugés !
Je ne sais jusqu'à quel point on s'honore en faisant des essais de guerre civile, sous le prétexte mensonger de défendre le trône et l'autel, mais dans le but bien réel de maintenir d'injustes privilèges et des distinctions odieuses. Mais c'est au moins trèsgratuitement que M'"^ de Staël assure que les chefs vendéens sont considérés dans le pays même, par le parti qui leur est contraire. Ce n'est pas assurément par leur conduite qu'ils auraient mérité cette considération. Il est notoire, au surplus, que de Bonchamps est à peu près le seul qui ait mérité cet honneur. Beaucoup de ces chefs ont été haïs de leurs propres partisans, entre autres Gharette, le plus renommé d'entre eux. Il s'était attiré une haine profonde de la part des siens, comme de celle de ses adversaires. Quant aux causes de la guerre, l'orgueil et l'avarice de la noblesse et du clergé en ont été les véritables. Je le répéterai encore : il n'est pas vrai, comme l'ont dit M""* de Larochejaquelein et autres, que les paysans se soient insurgés spontanément pour défendre les prérogatives et les distinctions de leur chère noblesse. Je dois les disculper d'une telle stupidité. Les paysans des deux cultes furent, au commencement, les meilleurs patriotes de France, et nul autre peuple ne vil avec plus de plaisir abolir la noblesse, pour ne plus reconnaître que des citoyens ayant tous les m^mes droits, jusqu'au moment où l'on exigea imprudennnont, du Hergé exproprié, un serment inutile. J'ai (lit plus haut coriuncul les pnHros surent alors profiter de leur influence pour terrifier des esprits simples par la crainte do l'enfer, et les engager h contracter avec les privilégiés une alliance mon-
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strueuse, dans laquelle tous leurs intérêts étaient sacrifiés à ceux de leurs ennemis naturels.
L'argument tiré de ce que les paysans sont allés chercher les nobles dans leurs châteaux, et les en ont presque arraches de force pour les mettre à leur tête, lorsque ceux-ci ne pensaient à rien moins qu'à entreprendre la guerre civile; cet argument, dis-je, est de nulle valeur. A qui fera-t-on croire cette ridicule assertion ? Est-ce que la population d'une ou plusieurs provinces peut se lever dans un même jour, sans qu'il y ait des meneurs et un plan concerté? Mais ces mêmes meneurs, qui étaient et ne pouvaient être que les prêtres et les nobles, devaient-ils agir ostensiblement avant que la partie fût tellement engagée qu'ils n'eussent point à craindre de se perdre, en se montrant avant d'être soutenus ? Eux seuls ont donc à se reprocher les malheurs inouïs qui sont tombés sur celte intéressante contrée, et le fanatisme fut l'instrument fatal qui y a entassé de nouvelles ruines sur les ruines encore subsistantes des guerres de religion du XVI'' siècle.
Quant à la durée de cette fuaeste guerre, les causes en sont connues. Philippeaux, aux dépens de sa vie, les dévoila à la France \ Tous les habitants des pays insurgés ont été à même de les apprécier. Le lïouvernement révolutionnaire et des agents cor-
1. Philippeaux, député de la Sarthe à la Conventiou, fut envoyé en Vendée pour y réorganiser les administrations entachées de fédéralisme. rrôté le 30 mars 179i, comme complice de Danton, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 5 avril suivant, il mourut avec un grand courage. Sa mémoire fut réhabilitée le 24 janvier 1795. On a de lui : Mémoires historiques sur la guerre de la Vendée. Paris, 171'3, lu-8». (0. L. L.)
rompus trouvaient leur compte à l'entretenir. Dès qu'il y eut un gouvernement régulier, c' est-a-dire dès que la Constitution de l'an m fut établie, la guerre civile cessa d'exister.
J'ai dit plus haut que, malgré l'assertion de M'"' de Staël, très- peu de chefs vendéens, et peutêtre Bonchamps seul, avaient obtenu l'affection de leur parti et l'estime du parti opposé. Je ne dois pas abandonner ce sujet sans rapporter une anecdote qui concerne ce célèbre chef, et qui fera connaître encore plus particulièrement son caractère et ses principes. Elle nous a été répétée nombre de fois, à Leclerc et à moi, par Fleury, citoyen de Ghalonnes, notre camarade depuis le collège. Ce Fleury (dont la marche politique avait toujours été vacillante), se croyant d'ailleurs menacé par quelques haines particulières, s'était jeté dans l'insurrection lorsqu'elle éclata. De Honchamps s'entretenait souvent avec lui. L'éducation qu'avait re^ue Fleury et l'habitude de penser qui en était la suite rendaient sa conversation bien plus intéressante que celle de hobereaux qui ne savaient que chasser; or le très-grand nombre des chefs n'était pas autre chose. Un jour Fleury trouva de Bonchamps enseveli dans une profonde rêverie. « Qu'a- « vez-vous? » lui dit-il. « Dans les positions même los « plus crilicjues, je ne vous ai jamais vu si préoccupé; « vous m'avez toujours paru aussi calme et aussi « grand dans les plus funestes revers que modéré « dans les succès les plus signalés. » — « Monsieur « Fleury, » répondit à l'instant Bonchamps, « est-ce u que vous no sentez pas toute l'horreur et toute « l'humiliation do noire position actuelle? Que fai-
sons-nous? la guerre civile; contre qui nous battons-nous? contre la nation dont nous faisons partie, et qui réclame pour tous la liberté et l'égalité des droits; et qui est-ce qui nous dirige? un Bernier, un Stolflet! Comment se fait-il que vous, qui êtes né plébéien, vous ayez abandonné le parti républicain et que vous soyez venu parmi nous pour le combattre? Et pour qui combattons-nous? ce n'est ni pour le roi, ni pour la religion ; ce n'est que pour satisfaire des ambitions particulières et surtout pour la réintégration du clergé dans tous ses biens, dans tous ses anciens privilèges, pour lui donner un ascendant supérieur encore h celui qu'il avait avant. Les nobles eux-mêmes ne sont plus que les lâches exécuteurs de ses volontés. Ils rampent en tremblant devant ces prêtres vendéens dont la grossièreté, l'ignorance et l'esprit vindicatif surpassent tout ce qu'on pourrait imaginer. Tout est autour de nous horreur et confusion. Des misérables sans éducation, sans moyens, sont devenus nos maîtres et disposent de notre sort. Non, pour un homme qui a quelque sentiment de sa propre dignité, je ne connais rien de plus humiliant, de plus intolérable que le rôle que nous jouons. Si les 'républicains n'étaient pas aujourd'hui comme les royalistes dominés par la lie du parti, et opprimés par la démagogie populaire comme nous le sommes par la démagogie fanatique, il n'y aurait qu'un parti à prendre, celui de répondre à la voix de la patrie et de se ranger parmi les amis de la liberté. Malheureusement, nous n'avons que le choix des maux. Que doit faire un homme d'hon-
« neur dans une aussi cruelle alternative? Sous peu « de jours, monsieur Fleury, je vous le ferai voir. »
En effet, deux ou trois jours après, il se jeta dans la mêlée et courut au-devant de plusieurs blessures mortelles, dont il mourut à Saint-Florent. On sait que le dernier acte de sa vie fut de faire rendre la liberté à trois ou quatre mille prisonniers républicains, que les royalistes voulaient immoler pour venger sa mort. Ce fut alors que sa grandeur d'âme se manifesta dans tout son jour. Jl fut enterré à Varades, vis-à-vis Saint-Florent. Les insurgés, fuyant devant l'armée républicaine, eurent à peine le temps de déposer son corps dans la terre. Les républicains, arrivés à Varades, allèrent au cimetière pour y rendre à ses restes les honneurs militaires.
D'après ce que j'ai pu recueillir et connaître par moi-même de cette guerre, qui a désolé le pays où je suis né, de Bonchamps fut le seul chef qui réunit à la fois des talents militaires et des moyens administratifs, de grandes vues politiques, une raison éclairée et l'amour de l'humanité.
HAUTE COGR KATIONAI.B d'oRLI^ANS.
CHANGEMENT OB L'ESPIIIT PUIILIC A PAItlS. — tLICTlONS A LA CONVENTION.
. Appelé, comme on l'a vu, près de la haute cour nationale, je me rendis à Orléans, le cœur tout conlrislé de l'état où j'avais laissé Angèle, la plus
jeune de nos filles, cette enfant si précoce pour la sensibilité et la raison. Les lettres de ma femme étaient chaque fois plus inquiétantes. J'étais désolé d'être si loin d'elle, dans un moment où elle avait tant besoin de consolation. J'en trouvai moi-même dans les soins touchants du sage et vertueux Greuzé- Latouche, membre de l'Assemblée constituante, et l'un des juges de la haute cour, et dans ceux de sa respectable femme. Ils avaient deux aimables petites filles. Je n'oublierai jamais ce qu'ils firent pour adoucir la tristesse de ma situation. Je ne voyais h Orléans que leur famille, celle de Garran de Coulon, grand procurateur de la nation, ancien condisciple de Greuzé-Latouche , et IMarquis, ancien constituant, devenu préfet de la Meurthe sous Bonaparte. C'était un homme de bien et un homme instruit, avec lequel je faisais de grandes promenades dans les lieux les plus solitaires.
Pendant les trois mois de séjour ou à peu près que je fis à Orléans, je ne fus appelé comme juré que dans une seule cause, où l'accusé fut acquitté. C'était un appelé Delêtre, agrégé à la faculté de droit de Paris.
Dans cet intervalle, je fis deux voyages à Paris. La fermentation y était grande, et je vis avec douleur que ce n'étaient pas les choses, mais les individus qui partageaient les esprits. Au premier de ces voyages, j'avais pris mon uniforme de garde national, et je marchai avec le bataillon du Jardin des Plantes, allant au Champ de JMars pour la cérémonie du ili juillet. Une rixe éclata dans le bataillon, où les uns criaient : Vive Lafayette ! et les autres : Vive i- 8
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Pétion ! Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je parvins à leur faire entendre la mutuelle inconvenance de ces cris, et à les faire crier simplement : Vive la nation et la liberté! mais ma qualité d'exconstituant et d'étranger au département me fit écouter avec complaisance; sans cela je ne sais ce qui serait arrivé.
Dans ma seconde excursion à Paris, j'éprouvai une surprise, qui me donna des inquiétudes pour l'avenir, et dont voici l'occasion. Un riche menuisier appelé Duplay, sa femme, ses trois ou quatre filles et son fils, garçon de quinze à seize ans, tous bonnes gens au fond, mais fort exaltés et fort bornés, s'étaient passionnés pour la Révolution. Vers la fin de l'Assemblée constituante, Duplay vint au nom du patriotisme m'inviter à dîner et ù passer la journée dans une maison à lui, aux Champs-Elysées, avec ma femme et mes enfants. J'acceptai, pour ne pas leur laisser croire que je dédaignais leur prévenance, et aussi parce que notre départ étant très-prochain, elle liaison ne pouvait pas avoir une longue durée. Parmi les convives étaient Pétion, Robespierre et Giraud de Pouzol, député du Puy-de-Dôme, bon et honnête homme, et homme de mérite. La famille l)uj)lay cul, au reste, toutes sortes de comi)laisances p »ur nos enfants. Dans ce dernier voyage dont je parle, je crus devoir, en conséquence, l'aller voir. J'y allai un malin. On m'accueillit fort bien, et je fus introduit dans le salon, auquel était attenant un pJlil cabinet dont la porte restait ouverte. Que vis-je en entrant? Robespierre, qui s'était impatronisé dans la uiaisuD, où il recevait des hommages tels que ceux
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qu'on rend à une divinité. Le petit cabinet lui était particulièrement consacré. Son buste y était enchâssé avec divers ornements, des vers, des devises, etc. Le salon lui-même était garni de petits bustes en terre cuite rouge, grise, et tapissé de portraits du grand homme, au crayon, à l'estompe, au bistre, à l'aquarelle. Lui-même, bien peigné et poudré, vêtu d'une robe de chambre des plus propres, s'étalait dans un grand fauteuil, devant une table chargée des plus beaux fruits, de beurre frais, de lait pur et de café embaumé. Toute la famille, père, mère et enfants cherchaient à deviner dans ses yeux tous ses désirs, pour les prévenir à l'instant. Le dieu daigna me sourire et me tendit la main. La porte du salon était vitrée; les adorateurs, depuis l'entrée de la cour jusqu'à cette porte, s'avançaient avec lenteur et respect, et n'entraient dans le salon que lorsqu'un signe de la tête ou de la main de l'homme divin, aperçu au travers de la vitre, leur en donnait la permission. Parmi ces vils adulateurs, je vis ce misérable Panis, qui a joué un rôle si odieux dans la Révolution, et ce Curée, devenu plus tard sénateur, qui, après avoir adoré Robespierre, se vendit si honteusement à Bonaparte. Je ne les connaissais alors ni l'un ni l'autre; mais la bassesse de leur maintien et de leurs physionomies les gravèrent, dès ce moment, pour jamais , dans ma mémoire. Je les reconnus dans la Convention. — Ainsi que bien d'autres, ils venaient à la file rendre compte à Robespierre de ce qui se passait, et prendre ses /fdres, au nom , disaient-ils, de tous les patriotes. Cette dégradation d'un côté, de l'autre cette
morgue insolente, ce qui s'était passé dans mon bataillon au Champ de Mars, tout cela m 'affligea profondément. Je prévis dès-lors toutes les huhelés, toutes les folies, toutes les fureurs qui allaient déshonorer la plus belle des causes. Je partis de Paris dans la plus grande anxiété.
Ce fut peu de temps après la fameuse journée du 10 août, que je quittai Orléans pour retourner à Angers. Aux Rosiers, à sept lieues d'Angers, j'appris la mort de notre chère Angèle. J'arrivai le cœur navré, et hors d'état de donner à une mère désolée des consolations dont j'avais aussi besoin qu'elle.
Après le JO août, le parti modéré ou girondin resta sans influence. Elle passa à peu près toute au parti anarchiste. Celui-ci se composait de la commune de Paris, dont le but était de s'eniparer du pouvoir suprême pour gouverner proconsulaircment les départements par ses délégués, et des Cordeliers, qui s'étaient substitués à l'ancien parti d'Orléans, depuis le 6 octobre, et en formaient un nouveau. Les chefs de l'anarchie envoyèrent des agents dans tous les déparlernents pour se faire dos partisans. Ceux qui vinrent à Angers avaient h leur iHc un étranger appelé Hotondo : ils parurent au club, où ils eurent si pou i\o succès, qu'à l'issue do la séance on leur signilia ({uo si le lendemain matin ils étaient encore dans la ville, ils seraient jetés dans la rivière. La menace et le ton dont elle fut faite produisirent tout leur oiïot. Notre correspondance j)iMulant l'AsgemLlceconsliluante,el le mouvement (pie mes amis et moi nous avions tûché d'imprimer aux esprits préservèrent longlentps Angers, et uiôma tout le
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département , des fureurs de l'anarchie. Pour qu'elle l'emportât dans ces contrées, il ne fallut rien moins que les héros de cinq cents livres et les brigands de toule espèce, tels que les Rossignol, les Ronsin et tant d'autres qu'on envoya dans ce malheureux pays, sous prétexte d'y étoufler l'insurrection, et en réalité pour y faire prévaloir cet affreux système d'exagération qui fit répandre tant de sang, livra à la persécution les citoyens les plus [)aisibles, et gaspilla l'immense ressource de nos domaines nationaux.
On croyait généralement en France, après l'événement du 10 août, que les hommes influents de l'Assemblée législative tenaient une constitution prête pour remplacer celle de J 791 , qui ne pouvait plus subsister qu'avec de très-grands changements. S'il en eiil été ainsi, et si ces changements, ou cette constitution nouvelle, eussent été raisonnables, ils auraient été reçus dans les départements avec empressement et reconnaissance. Celte mesure aurait probablement sauvé la France de l'anarchie et du règne de la Terreur. Au lieu de cela, on convoqua une Convention, qui, de quelque manière qu'on la juge, fera toujours l'étonnement de la poslériié.
L'assemblée électorale de Maine-et-Loire se tint à Sauniur. Elle nomma députés à la Convention Pilastre, Leclerc, Lemaignan et moi, constituants; d'Houlières, Choudieu, Pérard, Delaunay aîné, députés à l'Assemblée législative; Delaunay le jeune, président du tribunal criminel, et les deux frères Dandenac, de Saumur. Au moment de l'élection, nous avions appris les affreuses journées de septembre et
l'invasion des Prussiens dans le nord de la France. Il fallait avoir une bien grande dose d'ambition pour désirer d'être élu dans ces circonstances; mais refuser eût été déshonorant pour un constituant, puisqu'il y avait des périls de plus d'un genre à braver. Je renonçai donc à la place de ciief de légion des gardes nationales du district d'Angers, à laquelle j'avais été élu dans raon absence, pendant que j'étais à Orléans. Sans ma nomination de député , j'aurais péri peutêtre dans la Vendée, comme tant d'autres, ou bien, répugnant à me battre contre mes concitoyens, ainsi que beaucoup d'autres officiers des gardes nationales, je serais allé servir sur la frontière, au lieu d'exercer les fonctions politiques qui ont rempli ma carrière. C'est ainsi que les circonstances nous mènent.