‹ Mémoires;Chapitre 12 sur 25 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

Hôi MÉMOIRES

lâcheté, en la faisant, par un mensonge, partager à tous ses collègues sans exception.

Les efforts que je faisais pour être entendu malgré l'opposition des factieux avaient ruiné ma santé. J'étais miné par un crachement de sang, accompagné d'unç fièvre lente. Je me traînais à la tribune avec le bras de mes amis Pilastre et Leclerc. J'étais cependant doué d'une voix pleine et sonore, jointe à un6 prononciation bien articulée et à un mordant qui saisissait l'oreille sans la fatiguer. Un tel organe supposait une très-forte poitrine ; je l'ai eue, au contraire, toute ma vie très-faible et très-douloureuse; cependant la grandeur des circonstances me rendait momentanément des forces. Tel était mon état lors des 31 mai et 2 juin. Réunis, mes amis et moi, à un petit nombre de députés courageux, nous aurions ranimé l'Assemblée, culbuté la Montagne, et déjoué, au moins encore pour ces jours-là, les factieux, si les vingt-deux proscrits n'avaient eux-mêmes perdu courage et ne s'étaient soumis à une arrestation si injuste, chacun sous la garde de deux gendarmes. Je voulais absolument qu'on résistât par la force, jusqu'au dernier soupir, convaincu, comme je le leur disais, que par notre légitime audace, notre courageuse ténacité, nous sortirions vain(|ucurs de la lutte et désabuserions Paris ; qu'au surplus, si nous venions à succomber, notre mort ranimerait le courage de la majorité de la nation, tandis que notre lâche soumission occasionnerait un abattement général, qui la ferait passer sous le joug de la plus hideuse des factions. Ce fut en vain ! ... je fus donc presque le seul à protester énergiquement jus(ju*à la fin de la séance contre cet abo-

minable décret, quoique je n'y fusse pas compris.

Mais l'homme qui se conduisit dans cette journée avec une grandeur plus qu'humaine, ce fut Lanjuinais. Jamais la vertu, la raison, le calme d'une grande âme, ne se déployèrent avec plus de force et de majesté que dans cet homme, environné des périls les plus pressants, accablé d'outrages et l'objet des plus atroces menaces. Lorsqu'il prononça ces paroles remarquables : « Citoyens ! les anciens immolèrenl aussi « des victimes humaines; mais ils les couvraient de « fleurs, ils ne les insultaient pas ! » une auréole de gloire semblait ceindre sa tête, et les monstres qui siégeaient parmi nous et qui remplissaient les tribunes, frappés comme d'un coup de foudre, rentrèrent dans le silence. Malheureusement, la majorité de l'Assemblée, qui aurait dû être électrisée, était tombée dans une telle stupeur, dans une si inconcevable apathie, qu'elle laissa aux factieux le temps de revenir à eux, et de poursuivre leurs infâmes projets.

Dès le lendemain nous allâmes, mes amis et moi, visiter les proscrits retenus chez eux par des gendarmes. Nous ne cessâmes de les voir que lorsque cette faculté nous fut tout à fait interdite par l'emprisonnement des uns et la dispersion des autres. On sait que soixante-treize députés signèrent, contre les journées des 31 mai et 2 juin, une prolestalion qui leur fit beaucoup d'honneur et leur occasionna une longue captivité. Pilastre, Leclerc, Lemaignan et moi, ne la trouvant pas assez forte, nous en signâmes une particulière , que nous fîmes imprimer et répandre, avec une déclaration que j'avais faite, en dernier lieu, a la tribune.

Pour le dire en passant, dans ces trop fameuses journées, le parti dantonien fut pris pour dupe par les communalistes et par les instigateurs du dehors, qui poussaient en avant, particulièrement contre tous les hommes probes, éclairés et pourvus de talents, afin de priver la république de ses véritables appuis ; car les uns et les autres, je veux dire les communalistes et le parti qui travaillait du dehors, en rendant les Dantoniens complices malgré eux d'un premier essai pour entamer la Convention, prirent sur ce parti, désormais isolé, l'ascendant dont ils se servirent pour le ruiner.

On a peine à se figurer combien le public, même chez les nations les plus éclairées, telles que la nation française, est quelquefois inepte dans ses raisonnements et dans ses calculs. Les chefs du parti modéré une fois arrachés du sein de la Convention par la violence et destinés évidemment à tomber sous la hache du tribunal révolutionnaire, il devait être palpable pour tout le monde, que les meneurs de l'anarchie établiraient dans toute son étendue le système de pillage et de sang qu'ils soutenaient depuis le 2 septembre; qu'ils couvriraient la France d'échafauds, menaceraient toutes les existences, et feraient régner partout le désespoir et la terreur. Croirait-on, cependant, que la masse des habitants de Paris ne fit presque aucun effort pour soutenir ce parti modéré ! Ils commencèrent par dire : « Entre eux le débat, » et ils finiront par se réjouir du résultat des '6\ mai et 2 juin, non qu'ils n'eussent au fond, pour la faction victorieuse, la haine qu'elle méritait, mais parce qu'ils s'imaginaient niaisement

DE LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX. <5a

que toute discussion étant désormais étouffée dans la Convention, ils allaient vivre eux-mêmes dans le plus profond repos, dîner tranquillement à l'heure accoutumée, faire ensuite, au café, la partie de domino, et passer le reste de la journée sur le seuil de la boutique ou au comptoir à attendre le chaland. Ils n'entendraient plus le tocsin, plus le canon d'alarme, plus la générale! Qu'importait que ce fût le parti modéré ou exagéré qui régnât dans la Convention, pourvu qu'il ne s'en montrât qu'un! Le plus grand nombre des citoyens, dans des professions plus éclairées, ne raisonnaient pas mieux ; fort peu de gens prévoyaient les horribles conséquences de ces désastreuses journées. Elles ne tardèrent pas cependant à éclater, et les infortunés Parisiens furent bientôt cruellement désabusés de leurs folles espérances.

Le lendemain du 2 juin et dans les jours suivants, quelques voix se firent encore entendre pour faire annuler les actes de cette journée. Ce fut le vox clamanlis in deserto. La Montagne dédaignait d'y répondre, et le président, dans toutes les questions, proclamait toujours Vunanimité, qu'on ne manquait pas de porter dans le procès- verbal, malgré l'évidence du mensonge. Dans ces circonstances, mes amis Pilastre et Leclerc donnèrent leur démission pour ne pas avoir l'air de participer aux mesures aussi extravagantes qu'atroces qui se prenaient chaque jour. Nous prîmes tous les trois un petit appartement dans une chétive maison, au haut de la rue Copeau ^ , faubourg Saint- Marceau. Pour moi qui avais l'habitude de parler, je

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