Actuellement rue Latépède
ne jugeai pas devoir donner ma démission ; je voulus tenir tête tant que cela serait possible. Mais à chaque délibération, je demandais l'appel nominal jusqu'à extinction de voix, afin qu'il fût bien constaté que non-seulement je ne participais en rien aux résolutions, mais que, de plus, je les repoussais de toutes mes forces. On se gardait bien de consentir à ma demande; on voulait toujours faire croire que l'unanimité régnait dans l'Assemblée depuis l'expulsion des modérés qui, seuls, suivant les montagnards, y mettaient le trouble.
Cependant, voyant après un certain temps que je n'obtiendrais jamais ce que je réclamais inutilement tous les jours, je déclarai à l'Assemblée, h haute voix et de manière à être entendu de toutes les parties de la salle, que , puisqu'on me refusait avec obstination les moyens de constater, aux yeux de la France, que loin de prendre part à d'odieux décrets, j'y mettais constamment la plus vive opposition, je croyais que mon honneur et mon devoir ne me permettaient plus de rester dans l'Assemblée où l'on pourrait croire, si j'y demeurais plus longtemps, que je donnais mon assentiment, au moins tacite, h tous les crimes et à toutes les folies qui en sortaient déjà, et aux nouvelles atrocités que l'on méditait encore; qu'ainsi je la quittais pour n'y remettre le pied que lorsqu'on aurait la liberté de s'y faire entendre et d'y faire constater son vote.
Cette sortie de ma part excita contre moi une explosion épouvantable de la Montagne et, de toutes parts, on cria en rugissant : « Au tribunal révo- « lulionnaire! » — « Vous pouvez m'y envoyer, si
« VOUS voulez, » répliquai-je, « un crime de plus « ou de moins sur le nombre ne doit pas vous coû- « ter. Vos menaces ne changeront rien à ma résolu- « tion. » La rage redouble à ces mots : on demande le décret d'accusation, et on presse le président de le mettre aux voix, ce qu'il allait faire, et j'étais perdu, lorsqu'il sortit de la Montagne une voix forte qui s'écria : « Eh pourquoi voulez-vous occuper inulile- « ment le tribunal révolutionnaire de ce chétif b... là? a Ne voyez- vous pas qu'il n'en peut plus, qu'il cra- « che le sang à pleine bouche et qu'il va crever? » — « Hé bien, qu'il crève donc tout seul ! » fut la réponse générale à cette grossière observation. J'étais allé, je crois , aussi loin que le devoir pouvait l'exiger de moi ; je n'attendis pas une plus longue discussion, et je me retirai.
Je n'ai jamais su qui s'était élevé ainsi contre le décret d'accusation qu'on allait porter contre moi. J'ai toujours pensé que ce langage brutal était celui d'un homme qui voulait me sauver et qui sentait bien qu'il ne le pouvait, dans ces jours de fer, qu'en prenant le ton de la brutalité et du mépris. Quoi qu'il en soit, c'est à cela seul que je dus mon salut.
Je viens de dire que Leclerc, Pilastre et moi nous nous étions l'etirés dans la rue Copeau. Mes deux amis, démissionnaires, se disposaient à retourner à Angers, mais ils reçurent avis des changements qui s'étaient opérés dans ce pays, comme partout ailleurs. Le règne de la terreur s'y était établi avec d'autant plus de force qu'on y avait envoyé contre les royalistes vendéens les héros de cinq cents livres avec des généraux et des commissaires dignes de les
commander, et qui tous ne respiraient que sang et pillage. Mon respectable frère et les citoyens généreux qui périrent avec lui étaient arrêtés; Ghoudieu, commissaire de la Convention aux armées de l'Ouest, pressait leur condamnation. Pilastre et Leclerc auraient sans aucun doute été arrêtés eux-mêmes en arrivant. Ils renoncèrent donc à leur projet.
Pour surcroît de chagrin, j'appris en même temps que ma femme, qui avait essuyé toutes les terreurs du siège d'Angers par les Vendéens, et dont la maison, à raison de sa position, avait été criblée de balles et de biscaïens, était menacée des deux partis, et avait également à craindre pour sa fille. Les Jacobins voulaient la faire guillotiner comme femme d'un fédéraliste ou d'un traître, ce qui était la même chose; les Vendéens juraient de la faire pendre s'ils |X)uvaient s'en saisir, comme femme d'un régicide et d'un ennemi des trônes. Tous les jours on venait la prévenir de faire ses paquets parce qu'elle serait sûrement arrêtée dans la soirée. Elle fit brûler alors beaucoup de papiers que je regrette.
Ce fut dans ces tristes circonstances que les épouses désolées de mon frère, de Brevet de Beaujour et de Mailloclicau, vinrent nous trouver h Paris dans notre réduit do la rue Copeau, lî^lies demandaient notre appui pour sauver leurs maris. Mais elles virent en arrivant que nos recommandations ne pouvaient rjue liAlor leur perte, puistjue nous étions nous-mêmes menacés de décrets d'arrestation, qui, {)eu de jours après, furent, en elTct, lancés contre nous. Ghoudieu, aussi mauvais citoyen que mauvais fils (il avait frappé sa mère et l'avait fait emprison-
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ner), voulait se donner la satisfaction de faire verser, sous les yeux mêmes des Angevins, le sang des hommes à jamais regrettables dont je viens de parler. Mais l'opinion de la ville entière et du département était si forte en leur faveur, que, malgré la terreur qui y régnait, on n'aurait osé condamner à Angers ces respectables victimes. Elles furent donc transférées à Blois. C'est tout ce qu'on osa faire d'abord. Ce ne fut qu'ensuite qu'on les traduisit au tribunal révolutionnaire à Paris, qui les envoya à la mort. Il est triste de se le rappeler ; ils seraient restés oubliés à Blois jusqu'au 9 thermidor, sans l'imprudence de l'un d'entre eux, le docteur IMaillocheau, le plus peureux et le plus impatient des hommes. Il eut l'inconcevable témérité de faire et de faire faire, contre l'avis de tous ses compagnons d'infortune et celui de tous ses amis, toutes sortes de sollicitations, pour provoquer un jugement, tandis que, gagner du temps , était le seul moyen d'éviter une condamnation. Or notre cruel ennemi, Choudieu, était livré à beaucoup d'intrigues, qui occupaient ailleurs tous ses moments. On avait assuré à Maillocheau qu'il serait absous. Il le fut en effet ; mais il eut la douleur d'avoir au moins pressé le supplice de ses infortunés amis. Ce département, qu'ils servaient par leurs talents, qu'ils honoraient par leurs vertus, en conservera longtemps le souvenir, et longtemps leurs persécuteurs seront l'objet de la haine et du mépris de ses habitants. Le calme et la constance qu'ils montrèrent jusqu'à leurs derniers moments, accrurent encore de trop inutiles regrets.
Très-peu de jours après que les trois malheu-
reuses femmes dont j'ai parlé étaient venues nous voir dans la rue Copeau , nous fûmes prévenus que le Comité de sûreté générale avait lancé des mandats d'arrêt contre nous, et qu'ainsi il fallait bien nous garder de passer la nuit dans notre logement. Quand on a tout bravé et qu'on a combattu jusqu'au dernier moment pour l'intérêt de son pays et le triomphe de la justice, et que les choses en sont venues au point qu'il ne reste plus que des assassins et des victimes, je crois que l'on peut, sans honte, songer à se soustraire aux couteaux , et à conserver des jours qui , dans le moment, seraient tranchés sans fruit pour la patrie, et peuvent être encore à l'avenir de quelque utilité pour elle. Nous cherchâmes donc, de ce moment, à nous dérober à la proscription. Nous fîmes dès le même jour disparaître Pilastre. Il avait écrit à Angers plusieurs lettres contre les représentants en mission; il était en conséquence, pour le moment, plus menacé que Leclerc et moi. Cependant, nous eûmes la précaution d'aller coucher tantôt chez Creuzé- La touche, tantôt chez M'"* de Nort, femme divorcée de Levailhmt, le voyageur en Afrique.
Un soir que nous sortions du Jardin des plantes et que nous étions convenus que Leclerc irait coucher chez M'"* de Nort et moi chez Creuzé, il me dit en chemin qu'il avait envie d'aller tout simplement reprendre son lit, attendu qu'il n'était pas menacé autant que Pilastre et moi. Je lui fis observer que nos iM'rils étaient évidemment les mêmes, et que» rentrer chez nous le soir, c'était, en queUpie sorte, renoncer il la vie. J'ajoutai que si, au reste, il en était las, je n'y avais pas plus d'attachement que lui ,
mais qu'unis des notre plus tendre jeunesse par la plus constante amitié et ayant toujours jusqu'alors partagé les mêmes chances dans la vie , je voulais mourir ou nous sauver ensemble; que d'après cela, s'il persistait à aller passer la nuit dans notre logement, je n'y mettais plus d'opposition, mais que j'en allais faire autant. Il convint que ce serait, en effet, un acte de la dernière imprudence, et qu'il fallait s'en tenir encore h profiter de l'asile qu'on nous donnait. Il prit le chemin de la maison de M'"*' de Nort, et moi celui de la demeure de Creuzé, après que je lui eus fait promettre que désormais il n'irait pas reprendre son lit sans m'en prévenir, afin que nous n'y allassions qu'ensemble. Quelles furent cependant ma surprise et ma douleur, lorsque, le lendemain matin, M"'' Gorelli , fille adoptive de la famille Thouïn, aujourd'hui M"'* Trouvé, vint me prévenir que Leclerc était rentré chez lui contre la parole qu'il m'avait donnée; que notre maison était espionnée ; qu'à peine avait-il eu le temps de se mettre au lit, qu'une escouade s'était fait ouvrir, l'avait saisi et conduit à la Bourbe; que les gens de l'escouade, ne trouvant que lui, avaient témoigné beaucoup de surprise et de regrets, et lui avaient demandé où nous étions. Pilastre et moi, question h laquelle il n'avait pas satisfait, comme on le pense bien. Elle ajouta qu'aussitôt après ils étaient venus chez la famille Thouïn, où ils avaient fouillé jusque dans les lits, pour nous trouver ; qu'enfin, ils avaient laissé des factionnaires à tous les coins des rues adjacentes à notre logement et au Jardin des plantes, pour nous arrêter si nous y revenions.
Cette imprudence de Leclerc était d'autant moins
pardonnable, que très-peu de temps après que nous eûmes pris notre logement de la rue Copeau, on vint pendant la nuit nous demander nos papiers, et avec l'intention de nous arrêter, chose que nous n'évitâmes alors que parce que j'étais encore député, et qu'il n'y avail pas encore de mandat d'arrêt contre moi, mandat qui ne fut lancé qu'à la suite de l'éclat que j'avais fait à ma sortie de la Convention, et du regret .que les meneurs avaient éprouvé de m'avoir laissé échapper, malgré l'observation faite sur mon misérable état.
Par un raffinement de cruauté, les ministres de la proscription cherchaient à assortir les victimes qu'ils envoyaient ensemble à la mort, de manière à en accroître encore les angoisses. Aussi leur intention était de nous sacrifier tous les trois ensemble. Heureusement ils ne purent se saisir de Pilastre et de moi avant le 9 thermidor.
Je dois ici rendre grâces à la municipalité d'Angers, et reconnaître que nous lui avons dij notre conservation. Les hommes généreux qui la composaient, prévoyant, d'après la marche des événements et la nôtre propre, que nous allions être inévitablement proscrits, nous envoyèrent h chacun un passe-port en blanc, signé, scellé et expédié en bonne forme, et cela S[)ontanémcnt, et sans avoir été sollicités par personne. Ainsi, nous pouvions, en remplissant les blancs, nous donner tel nom, telle profession, tel but de voyage qu'il nous conviendrait.
Dès les premiers moments de la Convention, Pilastre et lx»clerc, forts et adroits, s'étaient, par une sage prévoyance, exercés au métier de menuisier,
chez Dumarais, menuisier du Jardin des plantes. Pilastre se fit, sur son passe-port, garçon menuisier ; il se sauva à la faveur de cet heureux déguisement , en travaillant jusqu'au 9 thermidor, en qualité de simple ouvrier, d'abord à Montmorency, dans la boutique de maître Denis, et ensuite à Saint-Prix, chez un appelé Richard. Cette circonstance prouve qu'indépendamment du résultat politique, l'article de la constitution de l'an III , qui exigeait que l'on sût un métier pour exercer les droits de citoyen, était encore sage à d'autres égards.
• Pour moi, lorsque j'appris que Leclerc avait manqué à la parole qu'il m'avait donnée, mon premier mouvement fut de retourner dans notre logement, certain qu'on m'arrêterait sur-le-champ pour me conduire à la même prison. Je voulais que la douleur de me voir ainsi que lui sur les marches de l'échafaud le punît d'avoir violé les promesses faites à l'amitié. Cependant le sage Creuzé et sa digne femme parvinrent à me détourner d'une résolution qui, en assurant ma perte, assurait et hâtait celle d'un ami, qui serait nécessairement retardée tant que Leclerc serait seul arrêté.
nÉCir DE HA PROSCRIPTION.
Bosc (ce nom rappelle l'amitié la plus généreuse, le courage le plus héroïque, le patriotisme le plus pur, l'humanité la plus active, la probité la plus
austère, la franchise la plus déterminée, et en même temps les connaissances les plus étendues dans les sciences naturelles et les diverses branches de l'administration, comme dans l'économie politique, domestique et rurale); Bosc, ami de Greuzé, et qui n'était encore pour moi qu'une simple connaissance, entra sur ces entrefaites. Il est à remarquer qu'il était luimême proscrit par la commune de Paris , à raison de son attachement à Roland, c'est-à-dire au système d'une liberté sage et éclairée, et à cause de la fermeté de son caractère, qui gênait extrêmement les fripons dans l'administration des postes,- où Roland l'avait replacé, et dont il avait été secrétaire général pendant l'intendance du baron d'Oigny, jusqu'à la Révolution. Les scellés étaient sur ses livres et sur ses papiers, et même sur son appartement.
Bosc avait acquis au fond de la forêt de Montmorency, avec Henri Bancal, l'un des députés livrés par Dumouriez, un petit ermitage qui n'était qu'une chétive masure. Malgré sa position critique, le courageux Bosc y avait déjà donné asile à Roland et à d'autres proscrits*. Il s'empara de moi avec la même générosité ; nous prîmes les mesures nécessaires pour que je pusse passer les barrières et sortir de Paris
1. Cent dans cet ormitagodc Saintc-nadofi^oiiilc qiio Bosc avait poruS pendant It Torroiir, lo manuscrit dos mi^moircs ilo M""' Rolaiul. Avant do monter sur JVchafaud, elle lui avait conflé à la Tnis, rommo an plus fldèlc ot au plus courageux do ses amis, lo soin do su flilc iniiqiio, encore tr^s-Jcunc, ot r<ttui do la consonration do son ouvi-ngi;. Bosc le piiiçu dans uno cachotto qu'il avait pratiqutio au-di-ssiis d'une porto intériouru do rarmitagf, et nuidit public co dép^t prc^cioux di^s quo les circonstances poUtJquea le lui permirent. (0- L. L.)
DE LAREVELLltRE-LÉPEAUX. 165
sans être arrêté, ce qui réussit heureusement. Je n'avais sur moi que quelques assignats, de mauvais linge, et un méchant habit. Le pauvre Bosc était tout aussi dépourvu que moi. Arrivés là, nous fumes réduits à vivre de très-peu de pain, de quelques pommes de terre cachées en terre , de limaçons et d'un peu de lait. Nous avions pour toute volaille, dans la basse- cour, une poule qui nous donnait quelques œufs frais; ils m'étaient toujours destinés, à cause du pitoyable état de ma santé. Je ne puis dire combien mon admirable hôte avait d'attentions pour moi.
Nous avions cru d'abord que l'affreux système qui nous avait fait proscrire ne pouvait être que de courte durée. Espérance trompeuse ! Le monstre anarchique ne faisait qu'étendre de jour en jour son épouvantable puissance, et notre position devenait à chaque instant plus critique.
Je restai trois 'semaines, ou environ, à Sainte- Radegonde. J'aime ^ me rappeler un petit incident, qui ne vaudrait pas la peine qu'on s'en souvînt, si, dans une situation pareille, tout ce qui cause un moment de plaisir ou un surcroît de peine ne produisait pas sur l'âme une profonde impression , et n'acquérait pas ainsi de l'importance.
On a vu que toute notre basse-cour consistait dans une poule. Le jour du mardi gras, au matin, l'oiseau de proie la tua, sans néanmoins pouvoir l'emporter, grâce à la prestesse de Bosc. Cette perte m'était sensible : elle l'était encore plus à Bosc; sa généreuse amitié se désolait de n'avoir plus d'œufs frais à m'offrir. Quelle fut notre surprise, dans le
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moment où nous exprimions nos regrets sur cette perte, de voir entrer notre ami Greuzé dans la cour, arrivant de Paris à pied, par un temps et des chemins affreux, pour nous donner des nouvelles de nos parents, de nos amis, et de ce qui se passait ! Il venait en même temps faire mardi gras avec nous, et nous distraire, au moins pour un jour, de nos tristes pensées. Qu'on se pénètre bien de notre position, du danger qu'il y avait h nous venir voir, et l'on n'aura encore qu'une faible idée du transport de joie et de reconnaissance que produisit sur nous la visite de ce vrai sage , toujours calme et rassis, et dont les manières simples et affectueuses, la conversation instructive «t l'aimable gaieté rendaient le commerce délicieux. « Quel bonheur! » nous écriâmesnous en m^me temps , Bosc et moi , après avoir embrassé notre ami, « quel bonheur que l'oiseau de « proie ait tué la poule ! sans cet heureux coup du « sort, avec quoi aurions-nous fart faire carnaval à « notre ami? avec des limaçons !... » Je me mis surle-champ à mes fonctions d'aide de cuisine, Bosc h celles de chef; la poule fut plumée, | accommodée et mangée avec beaucoup de gaielé , et nous bénîmes l'incident qui nous avait alïligés d'abord.
Deux ou trois jouis après, nous eûmes une aventure d'un genre bien différent, et qui nous mit pendant cinq ou six heures dans do grandes inquiétudes. II prit fantaisie aux administrateurs de Seinc-tH-Oise, tous gens féroces et dont j'étais fort comui, de venir chasser h Sainte- lUidegonde. Ils s'amusèrent ù percer d'une balle la (|ueue du co(| ((ui surmontait le petit clocher de la jK'tile ciiapelle de notre petit ermitage.
Ils entrèrent deux ou trois fois dans la chambre qu'habitait la vieille fermière, pour demander de l'eau, du lait, etc. Ils ne vinrent point heureusement dans la nôtre. Bosc, déguisé en paysan, suivait tous leurs mouvements, pour m'avertir du moment ou je pourrais sortir sans être aperçu , et m'aller cacher dans la forêt, ce qui ne fut pas possible, parce qu'ils rôdèrent toujours autour de la maison, en tiraillant à droite et à gauche. Pourtant ils quittèrent notre voisinage vers la fin de la journée, et nous respirâmes enfin après bien des quarts d'heure d'angoisse.
Cependant, je ne pouvais plus rester à Sainte- Radegonde, sans courir le risque d'une perte prompte et assurée ; on se demandait dans le village voisin quel était ce citoyen qui , sous prétexte de maladie et de besoin d'air, se cachait à Sainte-Radegonde. On se disait que ce pouvait bien être un des députés ennemis du peuple, que dans tous les cas, c'était toujours dans la commune un mangeur de plus, qui venait augmenter la disette dans un moment où tout le monde mourait de faim; qu'il en fallait prévenir les membres du département. D'un autre côté, de Buire, cet homme respectable, dont j'étais devenu l'ami pendant l'Assemblée constituante, informé de ma proscription par sa nièce, me faisait continuellement sommer par elle de venir prendre asile chez lui, ainsi qu'il me l'avait fait promettre en nous séparant, comme je le dirai ci-après. Mon départ pour Buire fut donc résolu. La bonne demoiselle Letourneur me donna deux ou trois mouchoirs : Rozier, aujourd'hui conseiller à la cour royale de Montpellier, alors juge
de district à Montmorency, et dont nous avions fait l'intime connaissance chez M"^ Letourneur, me mit une de ses chemises dans la poche; le pauvre Bosc me donna le denier de la veuve ; il me mit un balon de pommier blanc dans la main, et me conduisit à travers la forêt jusqu'à la grande route. Suivant l'expression anglaise , en le quittant, je me déchirai de lui avec une extrême douleur.
J'errai longtemps dans la forêt, avant de reprendre mon chemin. Je visitai plusieurs endroits où, l'été précédent, j'avais passé des instants si agréables avec ma femme et ma fille; mais dans ce cruel moment, j'étais seul avec moi-même. Je m'assis tristement, penché sur la bruyère, et je m'appuyai sur un bouleau, dont l'écorce avait encore conservé ce que nous y avions tracé ensemble quelques mois auparavant. Le chagrin d'être éloigné de deux êtres qui m'étaient si chers, celui de les savoir au sein des alarmes et des plus imminents dangers, la crainte de ne les jamais revoir remplissaient mon cœur d'amertume et mes yeux de larmes.
J'arrivai le soir à Vauderland, accablé de fatigue. C'était relTet de ma triste santé, de mes chagrins et des chemins gâtés par la pluie. J'allai loger chez une vieille femme dans un très-petit cabaret, où un membre du comité révolulioimaire ne maniiiia pas de venir me demander mon passe-port avec beaucoup do grossièreté, liosc l'avait rempli : j'y avais pris la qualité de petit marchand, venant de Nantes, ayant obtenu uti |)asse-p()rt i» Ani^ers, pour allei" terminer quchpies affaires dans les départements de la Somme et de l'Aisuc. Mon fier sans-culotte ne savait
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pas lire, mais lorsqu'il vit le champ du passe-port entouré de trophées, de tambours, des niveaux de l'égalité, de bonnets de liberté, il me le rendit en disant : « Tu m'as l'air d'un brave sans-culotte, toi; « si tout le monde était aussi en règle que toi, nous « ne serions pas si fatigués dans nos comités révolu- « tionnaires, où nous nous donnons tant de mal pour « déjouer les aristocrates. » — « Tu m'as l'air aussi, lui répliquai-je, a d'un fier républicain, et qui y voit « clair. Ce n'est, pardieu, pas h toi qu'il faudrait mon- « trer de mauvais papiers. » — « Ah ! ah ! » reprit mon homme, « lu as bien raison. Je puis dire, sans « me vanter, que je n'en crains pas un seul dans la « commune en fait de patriotisse et pour deviner les « ennemis de la 3Iontagne. Allons, bonsoir; feis bon « voyage. » Enfin il me quitta.
Après avoir fait mon souper d'un petit morceau de mauvais pain et d'un verre de très-mauvaise bière, j'allai m'étendre sur un grabat. Le lendemain, je me rendis à la Ghapelle-en-Serval, à deux lieues de Senlis. Je ne pouvais faire que deux, ou trois lieues par jour, tant j'étais malade et accablé. Là, m'attendait une nouvelle bien propre à aggraver encore tous mes maux. Le jour de mon départ de Sainte-Radegonde, Mazuyer, député à la Convention, proscrit pour avoir favorisé l'évasion de Pétion, et hors de la loi comme moi, était venu y prendre ma place. Dès le lendemain , il voulut absolument retourner à Paris, contre l'avis de Bosc qui, ne pouvant le retenir, le conduisit par Neuilly. Lorsqu'ils furent arrivés auprès du pont, iMazuyer, voyant relever une sentinelle, prit peur et chercha à se cacher sous la culée.
Ce mouvement fut remarqué; on cria au^ poste, qui ne songeait à arrêter personne, d'arrêter un homme qui se cachait et qui ne pouvait être qu'un aristocrate ou un fédéraliste. A ces cris, Bosc et Mazuycr remontèrent rapidement sur le pont pour le traverser et s'enfuir. INIazuyer, un peu pesant, fut bientôt atteint. Bosc était un excellent coureur ; il eut le temps de se jeter dans le bois de Boulogne, où il échappa h la vue de ceux qui le poursuivaient. L'infortuné Mazuyer, homme sage et instruit , fut envoyé le soir même à l'échafaud ; il n'y eut pour toute forme que l'identité à constater.
Or, pendant que je prenais un peu de lait dans le cabaret où j'avais couché, avant de partir de la Chapelle, je vis entrer deux hommes, l'un grand et fort, l'autre de petite taille, tous les deux porteurs d'une physionomie atroce et ayant un fort accent méridional. En buvant leur bouteille de vin, ils dirent qu'ils allaient à l'armée ; puis ils se mirent à raconter, avec une joie infernale, les fails que je viens de rapporter et que Bosc m'a confirmés depuis. Ils ajoutèrent qu'ils avaient eu le plaisir de voir exécuter Mazuyer, et leur récit fut accompagné de mille imprécations contre les aristocrates, les ennemis du peuple et surtout contre les ennemis de la sainte iMontai^ne, qui. au surplus, allait les travailler solidement. JujLçez quelle était ma situation pendant de pareils discours! Mes angoisses furent alfreuses, jusqu'au moment surtout où la fin de leur récit m'assura que mon i;énéieux ami Bosc n'avait pas éh' pris, ils en exprimèrent le regret en termes de <'annibales. Leurs yeux, pondiint tout le temps qu'ils restèrent dans le cabaret, furent ou me
parurent être fixés sur moi. Je crus être reconnu. Je me trompais ; ils partirent sans me rien dire et je me mis moi-même en route quelques moments après.
Il ne m'arriva rien d'extraordinaire jusqu'à Pont- Sainte-Maxence. Là, il fallut traverser ce beau pont construit sur l'Oise, et qui est un des titres de gloire de l'ingénieur Peyronet. Au milieu du pont était toujours en sentinelle un citoyen chargé d'examiner les L passe-ports de tous les voyageurs. Lorsque je passai, " le factionnaire était un grand et bel homme, d'environ trente- cinq ans, d'une figure noble, et qui, avec la mise déguenillée d'un sans-culotte, avait les manières d'un homme très-bien élevé. Personne alors I n'était sur le pont. Tout en tenant le passe-port
déployé avec l'air de l'examiner, ses yeux étaient ! fixés uniquement sur moi. Après le temps sensé suf-
' fisant pour bien examiner ce papier, il le replia et
I me le remit en mains en me disant avec une expres-
sion de sincérité que je n'oublierai jamais : « Faites « bon voyage , citoyen ; jamais personne ne vous « l'aura souhaité de meilleur cœur que moi. » Je ne pus douter que ce personnage ne m'eût reconnu. Mais il y avait un grand danger pour lui et pour moi à entamer la conversation ensemble. Je le remerciai avec tous les signes de reconnaissance que pouvaient permettre ma voix basse et mes regards.
Je continuai ma route sans autre incident jusqu'à Cuvilly. J'y logeai à l'entrée du village, dans un petit cabaret. J'avais deux raisons pour n'aller que dans ces taudis. D'abord je n'avais point d'argent ; j'arrivai à Buire avec un assignat de cinq francs qui
Ht' MÉMOIRES
ne valait que quelques sous. En second lieu, j'aurais, dans les auberges un peu propres, couru le risque de rencontrer tous ces représentants en mission, tous ces commissaires de la commune de Paris et des Jacobins, qui circulaient sur ces routes et qui tous me connaissaient parfaitement. Le temps était froid et pluvieux ; mes vêtements étaient mouillés ; un grand nombre de rouliers environnaient le feu et me reléguaient dans un coin, où j'aimais encore mieux frissonner que sur le sale grabat qui m'était desliné et sur lequel j'allais m' étendre le plus tard possible. Un petit charron gascon, maigre, vif, pétulant, égaya un peu pour moi cette triste soirée. Il était vêtu d'une petite redingote brun -mordoré, étroite, courte et râpée, et coiffé d'un bonnet blanc sur l'oreille. Il prit la main de chacun des rouliers. — « Eh bien, « maître un tel, est-ce que je ne vous vendrai pas « une paire de roues? Les vôtres ne feront pas le « voyage; et vous, maître un tel, vous ne pouvez « vous dispenser de faire répaier votre brancart.Mais, « voisin, ») en s'adressant au cabaretier, « je vois (( que ces messieurs veulent payer bouteille ; donnez «< du meilleur, en tendez- vous. Au surplus, messieurs, « quand je vous propose quelque chose, vous pouvez « vous lier à moi. Tous les pays ont vu de mon (ra- <i vail. On lecomiail juscju'en Russie, où l'empereur et •< tous les seigneurs du pays recherchaient mon cliar- <• ronnaf<e. Mais c'est en Angleterre surtout que j'ai « considi'rablement travaille. Le roi d'Angleterre et « ses inilords ne voulaient (juede mon ouvrage. Tout « ce qu'il y a de i)eau et de bon dans ce royaume, c'est « moi qui l'ai fait ; j'y aurais amassé une iuimcnso
DE LAREVELLIÈRE-LÈPEAUX. -173
« fortune. Vous me direz : Mais pourquoi donc vous
(( en étes-vous revenu? Ah! citoyens, vous savez ce
« que c'est que le patriotisme ! Un ami de la liberté
«.comme moi, un patriote pur comme je le suis,
« devait-il continuer d'être utile à des gens qui sont
« devenus les ennemis de son pays? Je suis donc
0 revenu pour servir la Révolution en servant les
« citoyens rouliers, qui en sont de puissants soutiens,
« puisque ce sont eux qui transportent les marchan-
« dises avec le plus grand civisme. » Ainsi se passa la
soirée avec ces contes, et beaucoup d'autres de même
espèce. Le Gascon, du reste, but bouteille sans qu'il
lui en coijtât rien, et vendit à celui-ci ou à celui-là
différentes pièces de son métier.
Le lendemain, en me mettant en marche, j'aperçus au milieu du village de Cuvilly une voiture arrêtée devant la poste, tournée vers Paris, et conséquemment vis-à-vis de moi. C'était un coupé à quatre chevaux, surmonté du petit étendard et du bonnet de liberté qui étaient les attributs d'un représentant en mission. Je crus reconnaître distinctement Bourbotte. Que devais -je faire? Reculer? Ce mouvement rétrograde me faisait remarquer et me perdait. Avancer? Le péril était encore plus grand. Bourbotte me faisait arrêter sur-le-champ et m'envoyait au tribunal révolutionnaire, où il n'y avait que l'identité à constater. Dans cette alternative, je pensai qu'il fallait encore mieux périr en marchant en avant qu'en arrière et, sans vaciller, je suivis mon chemin. Par un bonheur singulier, au moment où je passais, Bourbotte se pencha vers l'intérieur de la voiture pour y arranger quelque chose et ainsi me tourna le dos. Je
filai sans faire semblant de rien et me trouvai par là sauvé d'un grand péril.
C'est , je crois me le rappeler, dans cette même journée, qu'assis au pied d'un arbre pour me délasser, je vis approcher de moi un berger à la tête d'un nombreux troupeau. Il s'assit à côté de moi, me salua avec la plus grande honnêteté et commença la conversation : « Vous avez l'air, citoyen, d'être bien fatigué et bien malade. — Je le suis en effet. — Venez-vous de loin? — De plus de cent lieues. — Ah ! mon Dieu, que c'est loin! Je ne peux pas vous ( dire combien j'ai de plaisir à voir quelqu'un qui vient de loin; et puis vous m'avez l'air d'un bon homme; si cela ne vous ennuie pas, j'aimerais bien causer avec vous. — Bien volontiers. Causons. — Oui, mais auparavant écoulez; pauvreté n'est pas vice; vous n'avez pas l'air d'êtie à votre aise et je crains que vous ne souffriez de besoin. Allez à la ferme que vous voyez là. Je ne puis pas vous y conduire; il faut que je garde le troupeau. IMais :< vous y trouverez ma femme. C'est une excellente femme; elle n'a pas de plus grand bonheur que de faire du bien. Elle vous donnera d'assez bon pain et (lu lait excellent; car elle est très-soigneuse et « très-propre. » Il insista avec une bonté de cœur inexj)rimable. Mais je n'avais pas faim du tout dans ce moment-là et l'éloignomenl de la ferme m'aurait occasionné une trop grande fatigue. Je parvins ii lui persuader (jut; je n'éprouvais pas do besoin et que je le regrettais, puisque cela m'empêchait d'accepter un bienfait au(]uel je mettais le plus grand prix. Nous causâmes longtemps; il écoutait avec un grand
DÉ LAUEVELLIÈRE-LÉPEAUX. Mo
intérêt tout ce que je lui racontais des pays que j'avais vus. Je le quittai en le comblant de bénédictions, lui et sa digne femme. Sans la fatigue que je craignais de ne pas supporter, je serais bien certainement allé faire connaissance avec elle.
Encore un trait qui honore cette classe d'hommes: en sortant de Tillauloy, village entre Gonchy-Ies- Pots et Roye, je m'étais encore assis sur le bord du chemin. Un paysan sortit du village, remarquable par un superbe château construit en briques et par l'une des plus jolies chapelles castrales que j'aie vues. Il marchait assez vite ; il s'arrêta tout à coup et nie dit en me regardant fixement : « Vous êtes malade, « citoyen? -^ Un peu. — Mais surtout vous avez « besoin; vous me faites pitié. Tenez, voilà un mor- « ceau de miche bien blanche que je viens d'acheter à « Tillauloy pour mon fils, qui est un brave défenseur « de la patrie et qui est en convalescence chez nous, « dans ce village là-bas. Mais c'est un bon garçon ; « il sait qu'on doit obliger tout le monde quand on « peut, et surtout ceux qui ont faim. 11 sera plus con- « tent de savoir que ce pain a été mangé par quel- « qu'un qui en avait grand besoin que s'il l'avait « mangé lui-même. Demain je reviendrai à Tillauloy « lui en acheter d'autre. » — Ce ne fut qu'en lui montrant que j'avais encore suffisamment d'assignats pour avoir du pain, que je pus obtenir qu'il portât le sien à son fils, plutôt que de me le donner. Je n'ai pas besoin de dire qu'une pareille offre m'attendrit jusqu'aux larmes, et qu'aucune expression ne pourrait peindre ma gratitude et mon admiration. Je restai plus d'une heure immobile au pied de mon arbre,
en m'affligeant de voir tant d'hommes que leur éducation, leurs lumières, leur fortune devraient préserver de la bassesse et du crime, se conduire comme des tigres furieux , ou se livrer a la plus honteuse cupidité, tandis que d'autres hommes, uniquement guidés par le bon cœur et la simple raison, leur donnaient de semblables leçons de bienfaisance et d'humanité. Tombé dans une rêverie profonde, je ne m'apercevais pas que la nuit m'allait prendre en chemin ; je n'arrivai à Roye que vers le soir.
J'aperçus de loin dans la plaine une bande assez nombreuse de gens qui marchaient vers la ville. Je demandai ce que c'était. Ils portaient, me dit-on, le corps d'un inconnu qui s'était suicidé et qu'on transportait a Roye pour remplir les formalités commandées par les lois. — « Hélas! » me dis-je en moimême, « c'est peut-être quelque malheureux proscrit comme moi, qui aura mieux aimé s'ôter la vie que de tomber sous la hache révolutionnaire , ou bien un infortuné auquel le malheur des temps aura enlevé un être qui lui fut cher et dont il n'a pu supporter la perte. Qui sait enfin si les malheurs publics n'ont pas seuls accablé son Ame et égare son imagination, au point de lui faire préférer la mort au spectacle déchirant des maux de la patrie « et du triomphe du crime?... » J'entrai dans Roye, le cœur abreuvé d'amertume, et j'y passai la nuit dans les plus noires pensées.
De Roye, j'allai coucher h Omiécourt. Je ne me rappelle pas la circonstance qui me força d'aller loger dans une auberge d'assex belle apparence. Mon air misérable m'y attira les plus mauvais traitements;
on me donna un œuf gâté et un peu de bière aigrie pour 'toute nourriture; on me fit coucher dans un chenil, sur une mauvaise paillasse. L'endroit suait l'eau ; sur la paillasse étaient à peine quelques mauvais lambeaux, de couverture. L'impertinente servante qui vint m'y conduire m'enjoignit brusquement de me hâter de me déshabiller et de me coucher, pour qu'elle remportât sa lampe de fer, parce qu'on ne devait pas, dit-elle, se fier à des gens venus on ne sait d'où. Je la renvoyai sur-le-champ avec sa précieuse lampe, et je me jetai tout habillé sur les guenilles qui tenaient lieu de couverture. Les procédés les plus grossiers, les propos les plus durs ne me furent pas épargnés dans cette rhalheureuse maison, et l'on exigea pour un semblable traitement une somme effective de trois francs. Je n'osai encore pas me plaindre trop haut. Ces gens pouvaient m'aller dénoncer au comité révolutionnaire comme un aristocrate ou un fédéraliste, et je n'étais pas en position de provoquer les enquêtes.
Omiécourt était ma dernière station avant d'arriver à Buire. 11 était temps ; je n'avais plus qu'un corset de 5 francs (valeur nominale) .
Après une marche de onze jours pour faire trentequatre ou trente-cinq lieues, dévoré par la fièvre, accablé de fatigue, de soucis, privé de tout épanchement dans une situation d'âme où ils sont si nécessaires, j'allais donc enfin me trouver dans le séjour de la vertu, au sein de la plus généreuse amitié! Mais pour arriver à Buire chez mon digne ami, il fallait passer la Somme. Or je ne pouvais la passer à Péronne. J'y étais trop connu de beau- 1. M
coup de gens qui m'avaient vu chez lui à Paris pendant l'Assemblée constituante. C'était un dim'anche matin. J'entrai à Marché-le-Pot, village que je trouvai sur mon chemin, dans le cabaret oii je vis le plus de monde. Je pris un verre de bière et demandai si, pour aller à Buire, il n'y avait pas un chemin plus court que celui de Péronne. On me dit que oui, mais personne ne pouvait l'indiquer. Tous insistèrent pour que j'allasse par Péronne, disant qu'autrement j'étais sûr de m'égarer et qu'ils s'égareraient euxmêmes. J'étais dans une grande perplexité. Passer à Péronne me faisait courir le plus grand risque ; montrer une grande répugnance à y passer allait me rendre suspect et nie mettre dans un danger tout aussi grand. Cependant, je pris le parti d'insister pour qu'on m'indiquât la route la plus courte, leur faisant observer que, malade, épuisé, rendu de fatigue, comme je l'étais, une demi-lieue de moins à faire me serait plus précieuse que dix lieues pour un autre. Ces bonnes gens me prirent en pitié, lis se rappelèrent qu'un tel avait travaillé longtemps chez ce bon M. de Buire, ce si brave homme dont on faisait tant de récits. Ils eurent la complaisance de l'aller chercher; il me donna toutes les indications qu'on pouvait désirer. J'allai passer la Somme sur les digues des moulins de Saint-Cricq; je traversai les restes de la voie romaine <|u'on trouve dans les bois de Santin; j'arrivai à Carligny sur les bords de la Caniselle et, près do descendre dans le petit vallon où elle coulait, j'aperçus la maison où j'allais tiouver un asile. Je la re<:onnus sans peine d'après l'exacle description (|ue m'ou avait douiice M""* Davalot, nièce de M. de Buire.
J'y allai tout droit, sans demander mon chemin, et je me trouvai enfin dans les bras du plus digne des hommes !
Avant de parler de mon séjour chez lui, je dois d'abord le faire connaître lui-même, pour l'honneur de l'humanité et la consolation des gens de bien. Louis-Marie-Nicolas Pincepré de Buire, né à Péronne le 15 février 1730, mort à Paris le 22 avril 1816, et enterré à Buire, où ses restes Turent transférés, entra fort jeune au service dans un régiment d'artillerie. Il se trouva au siège et à la prise de Berg-Op-Zoom par le maréchal de Lowendal. Il épousa plus tard Marie-Louise Langlet, femme en tout digne de lui, et quitta le service d'assez bonne heure. Devenu propriétaire de la terre de Buire, que son père, magistrat au siège de Péronne , lui abandonna , il se livra à l'agriculture, qui fut toujours son occupation la plus chère; mais il la pratiqua en homme éclairé. Il introduisit dans tout son voisinage de nouveaux et utiles objets de culture, et des pratiques nouvelles, toutes plus ou moins avantageuses. Il améliora singulièrement dans son voisinage cette première branche de l'industrie humaine. Toutes celles de l'économie sociale et dej'administration lui étaient familières, ainsi que les principes constitutifs des gouvernements. La supériorité de ses lumières lui faisait découvrir facilement les vices de l'administration, et la fermeté de son caractère était telle, qu'il ne craignit jamais de les mettre au grand jour et de les attaquer avec courage. De semblables qualités l'avaient rendu très-redoutable lux yeux des intendants d'Amiens de son temps. Jamais homme ne porta plus loin l'amour de la patrie
et le désintéressement personnel. 11 consuma une assez belle fortune, non en fastueuses folies, mais en innombrables bienfaits et en expériences agricoles. 11 ne garda pour ses derniers ans que ce qu'il fallait pour vivre avec un peu d'aisance.
Il était seigneur de la paroisse de Buire, jouissait d'une position enviable et, comme on doit le penser, de la plus grande considération. Le château de Buire, situé sur la Ganiselle, à deux petites lieues de Péronne, avait tous les dehors qui annonçaient autrefois le séjour seigneurial. Il était placé dans un charmant vallon bien arrosé, et auquel la monotonie des plaines environnantes, le défaut de prairies et d'eaux courantes à plusieurs lieues, la Somme exceptée, semblaient donner encore, par le contraste, plus d'agrément et de fraîcheur. Deux jolies rivières, dont Tune naturelle, c'était la Ganiselle, l'autre artificielle, l'une et l'autre d'une parfaite limpidité ; de vastes étangs environnés do superl)es plantations, doubles et triples, comme celles qui bordaient les rivières; une suite de prairies non interrompues et toujours verdoyantes; de grands bois, d'agréables bocages, des allées superbes, de beaux vergers, des potagers cultivés avec soin ; telles étaient les diverses parties qui formaient l'ensemble du parc do Buire, et qui prescjue toutes, comme la rivière artilicielle, étaient dues au goîil et aux travaux bien entendus du propriétaire.
La famille des Pincepré étajl toute conjposée de magistrats, de chevaliers de Saint-Louis, de riches propriétaires. Iille avait joui autrefois des prérogatives de lu noblesse, qu'elle avait laissées périmer. Si donc
mon bienfaiteur (c'est ainsi que je le nommerai souvent à l'avenir) eût été un homme comme un autre, il n'aurait pas manqué de rechercher des distinctions et des privilèges pour s'élever au-dessus de la classe moyenne. Mais ses distinctions, mais sa noblesse, étaient dans son âme, dans son cœur, dans sa raison. La philosophie n'était pas chez lui un vernis trompeur. Il la fit toujours consister dans la pratique. En voici un exemple :
Ses parents les plus notables vinrent un jour le trouver. Ils lui firent part du projet qu'ils avaient de faire réhabiliter leur famille, et appuyèrent leur résolution de toutes les raisons, bonnes et mauvaises, qu'on pouvait alléguer en faveur du projet. Ils ajoutèrent qu'ils ne faisaient aucun doute que, plein d'honneur comme il l'était, et étant l'aîné et le chef de la famille, il s'allait mettre avec empressement à la tête de celte affaire; qu'il contribuerait volontiers pour sa quote-part à toutes les dépenses nécessaires, qui d'ailleurs ne seraient pas très- considérables ; et qu'enfin il ouvrirait son chartrier, où l'on trouverait toutes les pièces propres à assurer le succès d'une demande à faire pour atteindre un si noble but. Quelle fut leur surprise à la réponse de mon généreux bienfaiteur !
« Dieu me garde, messieurs, leur dit-il, de rien « faire de ce que vous me proposez là! Qu'est-ce « qui vous fait rechercher de futiles honneurs et « d'injustes privilèges? L'orgueil, qui veut des dis- (( tinctions, sans s'être mis en peine d'en mériter « aucune; l'avarice, qui veut jouir des avantages de « la société, sans contribuer aux charges communes.
Or, une distinction qui n'est fondée que sur de vieilles paperasses et d'absurdes préjugés est une insulte publique faite au bon sens et* au vrai mérite. Quant aux charges publiques, comme la somme totale en reste toujours la même, se soustraire à l'obligation d'y contribuer pour sa part, suivant ses facultés, c'est voler le surplus des contribuables, dont le fardeau est ainsi augmenté d'autant, et ce vol serait encore plus coupable de la part de personnes riches et inoccupées comme vous l'êtes, puisqu^ votre exemption tournerait au détriment d'un grand nombre d'hommes utiles et de respectables pères de famille, qui n'ont pas même le strict nécessaire. En résumé, messieurs, voulez-vous des distinctions? cherchez-les dans la pratique constante des vertus publiques et privées. Voulez-vous plus d'aisance? si vous étiez gênés dans votre fortune, je vous répondrais : livrezvous au travail, cherchez une occupation utile à la société et fructueuse pour vous-mêmes. Mais comme vous êtes riches, je vous dirai : économisez, et ne dissipez pas vos biens dans les folies de la vanité, folies dont, au reste, on- ne tire d'autre fruit que de devenir un objet de censure et do K ridicule. N'attendez donc rien de moi qu'une opposition formelle à votre entreprise, si vous la poursuivez. » Ainsi se termina la conférence. Voici un autre trait que je crois digne d'être rapporté, l^rs |uo de Ihiin" (piitta l'artillerie, le prince de Soubiso, coni mandant des gendarmes de la ffardc, le plaça, sans qu'il l'eût demandé, et je ne sais plus a quelle occasion, sur le contrôle de sa
compagnie comme surnuméraire. D'après les règlements, son temps courait pour obtenir la croix de Saint-Louis comme s'il eût fait un service actif. Le ministre de la guerre, au commencement de l'Assemblée constituante, la lui offrit, parce qu'il y avait plein droit par la réunion de son service fictif dans la maison du roi avec son service réel dans l'artillerie. Il la refusa sans balancer, en disant que c'était avilir les récompenses nationales que de les prodiguer pour des services purement supposés, comme les siens dans les gendarmes de la garde, et qu'il ne voulait point par son acceptation se rendre le méprisable complice d'un aussi condamnable abus. Jamais tant de modération et de désintéressement ne se réunirent à des sentiments si élevés.
Cependant, il fallait bien qu'un homme si rare tînt comme un autre aux faiblesses de l'humanité; il était passablement entêté de magnétisme, et montrait toujours avec une sorte d'ostentation, dans son potager, l'arbre miraculeux autour duquel il avait opiré une foule de cures toutes merveilleuses. Il en avait faiT beaucoup sans doute, mais sans miracle. Voici le témoignage que m'en ont donné tous les habitants de Péronne, car je ne l'ai pas vu opérer ; la politique depuis la Révolution avait pris la place du magnétisme.
La bonté de mon bienfaiteur comme celle de M""* de Buire était inépuisable. Le besoin qu'ils avaient de répandre des bienfaits avait engagé mon digne ami à essayer le magnétisme sur une foule de malheureux qui ne pouvaient se procurer des secours payés. Le château de Buire était donc devenu un véritable
hospice. Mais comme les nombreux malades qu. v affluaient n'étaient que des indigents, qui ne devaient leur misérable état qu'à leur dénûment et à une mauvaise nourriture, aussitôt qu'ils avaient respiré l'air de Buire, où on leur donnait des aliments solides, de bon cordiaux, de bon bouillon, de bon vin de Bourgogne, ils revenaient à la santé comme par enchantement; et le bon papa, qui omettait toujours dans ses récits cette partie du traitement, n'attribuait la cure qu'à son habileté de magnétiseur. Combien on eijt désiré que de si dignes gens se perpétuassent dans leurs descendants! Ils n'eurea point d'enfants et élevèrent deux nièces comme fille, adoptives.
J'ai déjà raconté comment j'avais fait la connaissance de mon bienfaiteur, aux états généraux '. J'ai parlé de l'intime amitié que nous y avions contractée et de la liaison qui s'établit entre nos deux familles.
1. Mon père s'est trompé en croyant avoir rapporté plus haut à ses futurs lecteurs la circonstance particulière qui le mit en rapport avec de Buire, dès le commencement de l'Assemblée constituante. Jo la lui ai entendu raconter mainte fois , aussi puis -Je aisément réparer cet oubli. — Aux premières séances, et parmi tant d'hommes qui lui étaient et devaient lui rester toujours plus ou moins étrangers, mon père en remarqua un qui, dès l'abord, lui inspira un respect instinctif. Joint à un ardent désir do le connaître. C'était un vieillard encore très- Tcrt, que signalaient sa taille élevée, sa noble physionomie, son air de bonté intcilifienio et do loyauté parfaite. L'impression du premier mouent to reproduisant chaque Jour et toujours plus vive, bientôt mon père n'y tint plus et s'upprochant do ce collègue, du vingt-trois ans plu» âgé que lui, il entama la conversation en lui demandant de (|ucl bailllagi! il éutit disputé. Cette avance ayant été bien aciueillie, il s'en» •uivit unu liaUon devenue Intime en peu de temps, mais destinée à durer toujours. Quatre ans plus tard elle devait subir une épreuve glorieuse pour du Duiro( car elle mit dans tout son Jour, avec sa pré- Toyaocc de 1701, •« générosité et sou courage de 1793. (0. L, L.)
DE LAREVELLIËRE-LÉPEAUX. <85
La fin de la session arriva. Nous allions, suivant les apparences, nous séparer pour ne plus nous revoir, et ne plus communiquer que par lettres, faible compensation des rapports journaliers entre des amis véritables. Voici ce qu'il me dit dans notre dernière entrevue : « La constitution que nous venons d'établir « est incomplète, elle manque de contre-poids; la « partie monarchique ruinera la partie démocratique, « ou ce sera l'inverse. La lutte, de quelque côté que « soit le succès, amènera une catastrophe. Les fac- « tions les plus violentes s'empareront du terrain. Je « te connais ; tu les attacjueras toutes sans le moindre (( ménagement; tu seras proscrit. Or, j'exige de toi « la promesse qu'alors tu viendras prendre un asile « dans ma maison. Donne-m'en ta parole, ou re- « nonce pour jamais à une amitié à laquelle tu parais « mettre du prix. Ce sentiment ne peut être basé « que sur l'estime, et comment pourrais-je croire « que je possède la tienn?, si tu ne me crois pas « heureux de braver un danger pour sauver un « homme de bien, surtout lorsque cet homme est « mon ami? » — Je voulus répondre. — u Point de dis- « cours ! ta promesse, » reprit- il, ou de ce moment « oublions que nous nous soyons jamais connus. » Subjugué par une véritable grandeur qui régnait dans ses traits et dans ses accents, je la lui donnai sans répliquer. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et nous nous séparâmes sans proférer une parole.
En quittant Paris après les états généraux, mon bienfaiteur y laissa la plus jeune de ses fdles adoptives, qui n'était pas encore mariée lorsqu'il y
arriva, et qui était la plus chère à son cœur; il la laissa, dis-je, mariée à M. Davalet, l'un de ses parents, mort il y a quelques années, receveur général du département de la Seine. Elle s'est depuis remariée avec un Pisan nommé Braccini. Aussitôt qu'il vit que sa prédiction allait s'accomplir, de Buire écrivit à sa nièce pour qu'elle me rappelât ma promesse, et lorsque la proscription fut prononcée, il me fît sommer de la remplir, sans quoi il accomplirait la sienne ; c'était de rompre avec moi pour jamais. Je me rendis enfin aux ordres de celui que je regardais comme mon père. J'ai donné le détail de mon voyage.
J'entre enfin, le cœur tout palpitant. Je traverse la cour, et en ouvrant la porte de la maison, je me trouve dans les bras de mon vénérable bienfaiteur. Il me pressa affectueusement contre son cœur et me baigna de larmes, en me disant : « C'est main- « tenant que je crois h la sincérité de ton amitié « pour moi. Sois le bienvenu, mon ami; désormais « nous périrons ou nous nous sauverons ensemble. « Mais prenons courage! Le bonheur de nous revoir « est d'un favorable augure. » M"" de Buire m'accueillit de son côté avec tout l'intérêt que son bon cœur lui inspira toujours pour les infortunés. M"* Pilot, bonne et aimable fille, ancienne amie de M'"' do Buire, et qui vivait avec eux, eut aussi beaucoup de I»onl(''s pour moi.
J'ai (k\jà fait connaître le pitoyable étal où j'étais en arrivant ii Buire, dévoré par la fièvre, épuisé par un craclicmeiit île sang. M'"* de Buire me prodigua les soins qu'une mère attentive rend è son fils. Les
délicates attentions et un bon régime me ramenèrent peu à peu à la santé. La botanique vint aussi à mon secours. 3Ion bon père avait pour voisin un génovéfain prieur-curé de Tincour, commune limitrophe ée celle de Buire. C'était un honnête homme, d'un esprit cultivé et tout à fait homme de bonne compagnie. Il avait trois sœurs fort aimables, fort bien élevées et réduites par le malheur des temps aux plus durs travaux du ménage et de la basse-cour. Ils recevaient de grands secours de M. et M""* de Buire, et venaient souvent dîner avec nous. Me promenant, vers la lin de l'hiver ou les premiers jours du printemps, avec M. Darlot, c'était le nom du prieur, et avec mon bienfaiteur, je m'écriai en riant : « Enfîn, les noces recommencent ! » et je jetais les yeux sur les fleurs naissantes. Ils me demandèrent ce que je voulais dire. Je leur expliquai brièvement le système sexuel de Linné, ce génie puissant, qui fit dans les sciences naturelles ce que Bacon avait fait dans les sciences morales et politiques, et que, désespérant de l'atteindre, certaines gens veulent rabaisser à présent. En parlant de Linné, j'exprimai le regret de n'avoir pas un Systema plantarum. Une vaste scène, entièrement inconnue pour eux jusqu'à ce jour, venait de s'ouvrir à leurs yeux. Combien la nature leur parut s'agrandir, et le domaine de la vie s'étendre et multiplier ses admirables phénomènes! Le prieur se rappela avec enthousiasme qu'un prémontré, qu'il voyait assez souvent, possédait un livre en quatre volumes portant ce titre-là. Le prémontré, qui l'avait eu dans la portion de livres qui lui était échue lors du partage de la bibliothèque de son couvent avec ses
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confrères, n'avait rien compris à ce grimoire botanique. Le prieur se chargea en conséquence de le lui demander, et il l'obtint sans difficulté. Quelle fortune pour moi !
Ma situation, en eflet, était cruelle : je ne veux pas parler de mes risques personnels; c'était la moindre de mes peines. Mais j'étais d'abord, comme tout bon citoyen, profondément afïligé des malheurs publics. Et qu'on se rappelle qu'en même temps, ma femme et notre chère fille étaient au milieu d'une guerre civile atroce, et qu'elles étaient continuellement l'objet des menaces des deux factions ; que mon frère, auquel j'étais attaché par les liens les plus forts qui puissent unir les hommes, et avec lui plusieurs de mes parents ou de mes intimes amis, étaient entre les mains des bourreaux , attendant chaque jour le coup fatal dont leurs vertus et leur mérite ne purent les garantir ; (fu'enfin , j'étais sans cesse agité par la crainte de conqjromeltre ce couple unique, qui me donnait un abri si généreux ! La situation de mon âme était telle, que j'aurais infailliblement succombé, si une grande passion ne m'eût dérobé à moi-même. L'amour de la botanique, que j'avais été obligé de négliger tout à fait depuis hi liévolulion, s'empara de moi de nouveau. Je résolus de faire un herbier de toutes les plantes (jui croissent aux environs de Buire. Les recherches (jue ce travail exigeait m'obligèrent à (les courses fré(juentes. Je donnai en même temps au prieur des éléments de botani(|ue, et j'entraînai bientôt dans mes longues promenades, non-seulement lui, mais aussi mon bon pèn» et toutes les dames, surtout lorsque je leur eus fait observer les orchidées,.
famille de plantes particulièrement remarquable par la variété, la singularité et l'agrément de ses formes. Dans l'intervalle des courses, je passais chaque jour douze à quinze heures à étudier, classer et préparer mes plantes. Cette puissante distraction contribua beaucoup à me sauver du désespoir; mais elle fut sur le point de me devenir funeste d'une autre manière. Rousseau a dit quelcjue part qu'en France on ne pouvait herboriser sans être pris pour un apothicaire ou un médecin ; c'est ce qui m'arriva. Les paysans de Buire et ceux des villages voisins, me voyant toujours les mains pleines d'herbes, me prirent pour un grand médecin. Plusieurs d'entre eux témoignèrent aux domestiques de la maison le désir de consulter cet habile homme qui était chez M. de Buire, et qui connaissait les vertus de tous les simples. Mon bon père sentit tout lé danger de laisser ma réputation médicale s'étendre; elle m'aurait nécessairement fait découvrir. Mais comment faire entendre à des domestiques et à des paysans que la botanique était une partie de l'histoire naturelle qu'on pouvait cultiver, comme toutes les autres, sans en faire la moindre application à la médecine? Voici l'expédient dont il se servit. Il répandit dans sa maison et dans le village que je n'entendais absolument rien à la médecine, mais que la langueur dont on me voyait attaqué, m'avait affaibli le cerveau, et m'avait fait contracter le tic de ramasser de l'herbe pour la faire sécher dans du papier. — « Ha! le pauvre homme! » disait alors un chacun, « c'est dommage que la maladie lui ait (i fait tourner la tête; car, du reste, il est comme un (( aulre. » Heureusement tout se borna là.
Le goût dont notre petit cercle avait été saisi pour la botanique nous fournit une occasion de juger jusqu'à quel point la vanité est un mal incurable. — J'avais engagé le prieur à faire de son côté un herbier pour avoir chez lui une collection des plantes du pays, et se les mieux graver dans la mémoire en les préparant. Mon bienfaiteur lui avait donné, pour dessécher ses plantes, un vieux recueil des ordonnances de Henri II. Un M. de Maynaud, ancien présidente mortier au parlement de Dijon, était alors dans la commune de Tincour au château de Boucly, qui appartenait à sa belle-mère. Il avait été arrêté comme suspect d'émigration ; il courait à toute minute le plus grand risque de la vie et de la confiscation de ses biens. Il avait réussi, à force d'argent, à obtenir la faculté de venir à Boucly pour y réclamer un certificat de résidence, mais sous la garde de deux gendarmes, qui pouvaient recevoir h chaque instant l'ordre de le ramènera Dijon, où l'attendait une mort assurée s'il y était arrivé avant le 9 thermidor. Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne se hâta pas non plus d'y retourner. Un jour que j'étais à Tincour et que le prieur et moi nous arrangions des plantes, M. de Maynaud vint chez lui, et jetant les yeux sur nos feuilles de papier, s'écria : — « Prieur, avez-vous lu « les feuilles que vous euj ployez là? — Non, je vous « assure. — Tant pis, lisez-los! lisez-les, vous dis-jo, » rcprenfi le noble |)rési(lont : « vous y apprendrez les a plus belles choses du monde. — Kh! ce n'est pas à u cinquante ans passés que j'irai m'occuper de chi- « cano, et, en piuticulier, des vieilles ordonnances « de Uenri II. — Ah ! mon cher prieur, no dites pas
« cela! lisez-les, tout en arrangeant vos plantes. « C'est un livre admirable. Un mot va vous le prou- (( ver. Vous y verrez , dans tel chapitre, tel para- « graphe, que le roi Henri II ordonne aux conseillers « aux parlements d'avoir le plus profond respect « pour les présidents à mortier. » — Pauvres lêtes humaines ! au milieu d'une révolution terrible qui avait impitoyablement tout nivelé, victime vouée à la mort, à laquelle il n'échappa que par un insigne bonheur, soumis aux ordres et à la merci de deux satellites qui pouvaient disposer de lui à leur gré, était-ce pour ce malheureux le moment de s'occuper de ses grandeurs évanouies et de provoquer nos hommages avec toute la morgue de la Robinocratie la plus encroûtée? La pitié qu'on doit au malheur nous empêcha de relever cette insigne sottise ; nous continuâmes d'arranger nos plantes, sans nous mettre en peine de la sublime ordonnance de Henri II sur le profond respect dû aux présidents à mortier.
Un homme bien différent venait souvent nous voir à Buire, où il passait quelques jours de temps en temps. C'était le respectable Grenier, cousin germain de mon bienfaiteur, et son plus intime ami depuis l'enfance. Il avait servi très -longtemps avec deux de ses frères et un de ses neveux dans le régiment de la Couronne. Il s'y était distingué, d'une manière toute particulière, par sa valeur et sa conduite. H était chevalier de Saint-Louis depuis très-longtemps, et s'était retiré chef de bataillon. A ses qualités militaires il réunissait celles qui peuvent honorer l'homme dans toutes les conditions de la vie. Il était l'objet de l'amour des pauvres et du respect de tout le monde. Il habitait Péronne.
Je ne sais par quel insigne bonheur un pareil citoyen fut nommé président du comité révolutionnaire de cette ville, et, par quel bonheur encore, tous les autres membres de ce comité furent des hommes sages, fermes et humains, à l'exception d'un seul. Mais dès les premiers jours de leur réunion, ses collègues le firent arrêter et l'envoyèrent par-devant le tribunal criminel, qui le condamna aux galères pour prix de ses escroqueries et de ses vols nombreux. Ce fut le seul acte de rigueur que se permit ce comité révolutionnaire, qui eut d'autant plus besoin d'énergie dans cette occasion que cet escroc était grand ami de Robespierre.
Le vénérable Grenier, dont j'honorerai t^ute ma vie la mémoire, m'accorda sa précieuse estime et prit à mon sort l'intérêt le plus vif. En nous promenant sous les majestueux berceaux de Buire, après m'avoir raconté différentes anecdotes de ses vieilles guerres, il me disait souvent : « Sais-tu bien, « mon camarade, que pour venir voir un proscrit « hors la loi, il faut au président d'un comité révo- « lulionnaire bien plus de courage qu'il ne lui en a « fallu pour braver la mort dans les batailles et « pour monter à l'assaut? »
Il avait bien raison, pour le dire en passant. Quelle différence en effet! I^ guerrier, encouragé par tout ce qui l'enlouris risque une vie qu'il no peut perdre qu'en échange de la gloire, etcpii, s'il la conserve, est comblée do louanges, do gi-ades, d'honneurs et d'argent, pour lui d'abord et souvent pour sa post''rité. Tout au conlraire, le magistrat ou le simple citoyen, isolé dans sa conscience et dans son
sentiment du devoir, s'il veut défendre les droits d'une nation ou ceuK d'un obscur opprimé, doit aiTronter la colère des rois ou la. rage populaire, en sachant d'avance que, s'il succombe, le supplice et l'infamie l'attendent d'ordinaire, lui et quelquefois sa famille, et que l'ingratitude et l'oubli sont la meilleure chance qu'il puisse espérer. L'inconséquence naturelle aux: hommes a donc pu seule mettre audessus de tous les autres mérites la bravoure militaire, qui est d'ailleurs un instinct naturel à l'homme, même sauvage; car, si dans l'état social cet instinct est parfois affaibli par des circonstances particulières, il reprend bientôt sa force primitive chez toutes les nations par la seule pratique de la guerre. Aussi, dans un pays bien organisé, les institutiohs doivent avant tout tendre à créer des âmes fortes et à placer au premier rang le courage civil, qui suppose tous les autres, et que les autres sont loin de remplacer : on ne le sait que trop.
Quelque temps après mon arrivée à Buire, Davalet, mari de la fille adoptive de mon bienfaiteur, perdit une place qu'il avait dans l'administration des biens du duc de Praslin. L'inépuisable bonté de l'oncle et de la tante, que les malheurs du temps mettaient eux-mêmes fort dans la gêne, appela à Buire la nièce, son mari et leurs enfants, sans qu'il me fût permis de me retirer pour alléger la charge. Cette nièce, Sophie Levavasseur, aussi affectueuse que spirituelle, n'a cessé de rendre à ces dignes parents, en respect et en reconnaissance, ce qu'elle en recevait en bienfaits. Non-seulement elle eut pour moi tous les égards qu'on doit au malheur, mais
elle joignit ses attentions à celles de ses parents pour adoucir mon sort ^ Depuis ce temps je n'ai reçu d'elle que des marques d'attachement, auxquelles se sont jointes celles de la reconnaissance, depuis que j'ai eu l'occasion de lui être utile en faisant nommer son mari receveur général de la Seine. Elle est bonne mère et elle a vécu d'une manière qui lui fait honneur avec son premier mari, honnête homme, excellent comptable, mais le plus bourru des époux.
Pendant son séjour à Buire, il allait souvent à Paris ; à chaque fois, il passait au Jardin des plantes chez nos amis Thouïn et leur donnait verbalement de mes nouvelles; ils lui en donnaient de même pour moi de ma femme et de ma fille; car les personnes de notre connaissance qui allaient et venaient d'Angers à Paris et réciproquement, allaient aussi au Jardin des plantes pour échanger des nouvelles de leur côté comme Davalet le faisait du sien. Il eût été du plus grand danger d'entretenir une correspondance écrite. Mais que ces communications verbales nous causaient peu de satisfaction, à ma femme et h moi! chacun de nous songeait de son côté que, s'il fiit arrivé de nouveaux malheurs aux objets de son aflbctioD , nos amis les auraient dissimulés le plus longtemps qu'il eftt été possible. En effet, ce ne fut (ju après le 0 lluMMuiilor que jo connus avec certitude la perte de mon frère.
1. I^ flllu aln<^o de colto dnmn, néo au cliAtcaii do Buiro pendant que mon pi'tro y (-tait n-rufitié, fut ninrit^o dans les comnioncumonts do la HcHtaurnlion à un mivanl illuMtrc!, M. Kukùiiu CIiuvi'ciiI, dont ollu u fuit \f bonliaur pondant lnn(!iit^<t nnni'cn. (O. L. L.)
Dli LAREVELLIl'îliE-LÉPEAUX. Oii
Ma position était aiïreuse. Malgré les soins touchants dont j'étais l'objet, et quoique je me fusse jeté tout entier dans la botanique, j'avais des moments terribles de désespoir, que je prenais, au reste, grand soin de ne pas laisser apercevoir. Plusieurs fois je fus sur le point d'abréger mes jours. Mais ma disparition eût été remarquée; on n'eût pas manqué de dire que j'avais émigré, et que cette émigration avait été favorisée par mes bienfaiteurs, car nous étions tout près de la première ligne des Autrichiens, campés dans la forêt de Mormale. Je les compromettais donc ainsi encore davantage. Cette pensée m'arrêta chaque fois.
Quel était cependant le chagrin qui me dévorait, lorsque je voyais mon vieil ami , en sa qualité d'adjudant-général des gardes nationales du district de Péronne, faisant partie de l'armée active, vu la proximité de l'ennemi, partir avec une ou deux ordonnances, qui n'avaient pas le moindre usage ni du cheval ni des armes, et avec une bande de paysans indisciplinés, pour aller repousser les partis autrichiens qui battaient la campagne, pillaient et incendiaient- les villages, et dont l'armée, retranchée dans la forêt de Mormale, n'était qu'à quatre lieues de nous! quel chagrin, dis-je, me dévorait en le voyant partir sans que j'osasse l'accompagner pour lui faire à l'occasion un rempart de mon corps ! mais connu comme je l'étais de ces nuées de commissaires qui parcouraient sans cesse le terrain occupé par les armées, quelqu'un d'entre eux n'aurak pu manquer de me remarquer avec mon bienfaiteur, et je l'entraînais dans ma perte.
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Ce brave vieillard, âgé alors de plus de soixantequatre ans, mit tant d'activité, d'habileté et de courage dans ses courses journalières, qu'il parvint, avec ce peu de ressources, à sauver tout son district. 11 n'y fut pas pillé le plus petit objet , ni brûlé une seule chaumière, lorsque chaque soir, dans les districts voisins, tout paraissait en feu, et que leurs habitants étaient forcés de se retirer avec leurs bestiaux dans les villages du district de Péronne, où ils trouvaient assistance et protection.
C'était aussi mal accompagné que, lors de la déroute de Cambrai, il rallia à lui seul plus de quinze cents hommes, officiers et soldats. Les premiers ayant osé le menacer, et môme tourner leurs armes contre sa poitrine, parce qu'il leur interceptait la fuite, il leur imposa tellement par sa fermeté, qu'ils le supplièrent de leur pardonner , se soumirent à ses ordres, et l'aidèrent puissamment à rallier les autres fuyards.
Cependant, notre situation devenait, de jour en jour, plus critique. Plusieurs circonstances avaient empêché jusque-Hi que ma retraite fût connue des chefs de la faction et de leurs agents. Ce n'était pas j)ar un décret de la Convention que j'étais mis hors la loi, mais par un arrèlé du comité de sûreté générale, qui ne donnait de publicité à ces actes que lors- (ju'il s'était assuré des personnes qui en étaient l'objet. Ma prosrri|»tion n'élail donc pas généralement connue. Mais si j'eus le bonheur de nélre pas découvert, je le dus surtout à l'amour et au respect que tout le village portait, depuis tant d'années, à M. et îi M"" de Buire; je le dus enfin à ce sage co-
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mité révolutionnaire dont le président venait me visiter si souvent ; car dans le village et à Péronne plusieurs personnes connaissaient déjà la vérité, et savaient que ce n'était pas uniquement le besoin du repos et de l'air de la campagne qui m'avaient amené dans le pays. Les visites domiciliaires se multipliaient dans les villes et dans les campagnes, sous toutes sortes de prétextes, et comme le système était de perdre tout ce qui joignait des lumières et de la fermeté à un patriotisme pur, mon bienfaiteur ne pouvait manquer d'être proscrit lui-même. Aussi venaitil d'être porté sur une liste de deux cents personnes destinées à l'échafaud par Joseph Lebon, cet ange de la mort, qui étendait son bras exterminateur sur Cambrai et tous les environs.
Peu de jours après mon arrivée h Buire, mon bienfaiteur m'avait parlé de l'énorme popularité de Danton. « Eh bien, » lui dis-je, « Danton, en fait « de popularité, n'est qu'un colosse aux pieds d'ar- « gile, et s'il ne fait pas très-prochainement assassi- « ner Robespierre, en rejetant cet assassinat sur les « royalistes et les fédéralistes, avant peu Robespierre « le fera guillotiner. » — Il parut en douter. En bien peu de temps ma prophétie s'accomplit.
Cependant le temps s'écoulait, et l'on ne voyait poindre à l'horizon aucune lueur qui annonçât le jour du salut. Chaque matinée, plus sombre que celle de la veille, amenait des présages plus sinistres, qui ne se réalisaient que trop. Pourtant, mon bienfaiteur m'avait prédit aussi, lui, la chute prochaine de Robespierre, d'après ce qui s'était passé à la fêle de l'Être suprême. Un jour que, désormais incapable d'aucun espoir, j'er-
rais seul, triste et pensif, dans les allées les plus sombres du parc, tout à coup de Buire paraît, une gazette à la main ; il se jette à mon cou et s'écrie : « Et moi « aussi, mon bon ami, j'ai été prophète ! tu m'as prédit « la mort de Danton ; voici la nouvelle officielle de « celle de Robespierre. Je puis donc jouir en toute sé- « curité du bonheur de te posséder chez moi !» — Quelle fut aussi ma joie, grand Dieu ! quand je vis que je n'avais plus rien à craindre pour les jours de mes généreux bienfaiteurs!
RF.IIMON AVEC MA FAMILLE APnÈS I.E 0 THERMIDOIl. MON HAPPEL DANS LA CONVENTION.
Le premier usage que je fis de ma liberté fut d'écrire à ma femme. Quel plaisir dé recevoir sa réponse! c'était enfin avec des lettres réciproques de notre propre main que nous pouvions nous assurer de notre mutuelle existence, et de celle de notre chère Clémentine. Je m'apercevais cependant, à plus d'un signe, qu'il me rcsUut de grands sujets d'une éternelle douleur, malgré le changement de ma position, et que la perle de mon fi'èi'e était consommée. I.()rs(ju'enrm je sus toute la vérité, la plus grande ameilumo inonda mon cœur; mais je m'elforçai de nT'tre pas moins fort (jue mon malheur. Je gardai le silence pour ne pas troubler par mes [)laint(»s le bonlieui' dont jouis- Siiil, après les plus cruelles alarmes, la famille (]ui m'avait sauvé.
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Ma première course à Péronne eut pour objet d'aller rendre mes hommages au vénérable Grenier, Jusqu'à cette époque, je n'avais pu voir Péronne que de loin, comme Moïse la terre promise. C'est avec une émotion profonde que je fis une station en chemin dans le bois de Rocone. C'était là que nous nous arrêtions chaque fois que j'allais reconduire Grenier, lorsqu'il retournait de Buire à Péronne. Là, nous mêlions à de tristes adieux des vœux ardents pour notre mutuelle conservation. La partie élevée de ce bois de Rocone est, en quelque sorte, un lieu sacré pour moi, et j'y aurais, comme Jacob, planté la pierre du ressouvenir, si j'en eusse été le propriétaire.
La confusion qui régnait dans l'ouest de la France, alors ravagé par la guerre civile , ^e me permettait pas encore d'y retourner, et avant que ma femme pût venir me rejoindre à Paris, elle avait encore à régler un grand nombre d'affaires qui exigeaient sa présence. Ainsi, malgré mon impatience de la revoir, ainsi que notre chère Clémentine, nous ne pûmes nous réunir qu'au mois de ventôse suivant*. Je vins seulement, en attendant, faire un tour à Paris pour y embrasser mes amis, et pour assister au mariage de Leclerc, qui, sorti de prison, épousa Louise Thouïn, et à celui de Pilastre, qui eut lieu le même jour, avec Adèle Léger. Ces deux aimables femmes étaient intimement liées et n'ont pas cessé de l'être. Mes bienfaiteurs avaient exigé de moi que je ne quittasse Buire que lorsque ma femme et Clémentine pourraient se rendre à Paris, où nous comptions rester