Mars
jusqu'à l'extinction de la guerre civile dans nos contrées. Je passai donc à Buire le long et rigoureux hiver de l'an III, ou de 1794 à 1795. Je pris l'engagement d'y revenir chaque année tant que les circonstances me le permettraient. Le bonheur tant désiré d'embrasser ma petite famille après une séparation si cruelle pouvait seul adoucir le profond regret que j'éprouvais en quittant ce séjour de paix et de vertu, auquel tant de souvenirs m'attachent pour jamais. Nos adieux furent, d'un côté, l'expression du tendre attachement que les âmes généreuses prennent pour ceux qui ont été l'objet de leurs bienfaits, et, de l'autre, celle d'une vénération et d'une reconnaissance sans bornes. Je ne savais pas que j'embrassais l'excellente M""" de Buire pour la dernière fois !
Je n'entreprendrai pas d'exprimer nos transports quand nous nous trouvâmes dans les bras les uns des autres, père, mère et fille. Le fidèle ami Vallée, que je ferai bientôt connaître, les avait accompagnées. Nous occupâmes pendant quelques jours l'appartement d'un ami de la famille Thouïn, qui était h la campagne ; puis nous louâmes deux ou trois mauvaises chambres au premier étage d'une maison située au coin de la rue Ncuve-Saint-Étienne et de la rue Copeau, en la descendant. Ce chélif logement convenait à notre fortune. Ma femme n'avait [m recueillir que très-peu d'argent, une partie de nos biens étant dans les mains de Tadminislration vendéenne; le prix (les fermes ne se |)ayait, au surplus, qu'avec des assignais sans valeur. Je cherchai quelques moyens de subvenir à nos besoins les plus in<iispensables, <'ar ceux que nous avions étaient
DE LAREVELLIÈRIi-LÉPEAUX. 201
très-insuffisants. Il m'en fut bientôt indiqué un, dont je ne crus pas devoir faire la demande. Je m'étais rendu un soir au comité d'instruction publique, pour demander à mes anciens collègues s'ils pouvaient me procurer, dans cette partie, quelque emploi qui pût m'aider à vivre. Garât, qui était présent, me tira à part et me dit : « Je quitte la place de commissaire « général de l'instruction publique. » (Il passait à je ne sais quel autre emploi.) « Personne n'en est en- « core prévenu, elle ne peut donc être demandée. « Demandez-la, et elle est à vous, d'après les dispo- « sitions des membres du comité à votre égard. » Ginguené, collègue de Garât, me pressa également de le faire. Je les remerciai cordialement de leur obligeance, mais en même temps je leur déclarai que je n'en profiterais pas, attendu que je n'avais pas de titres suffisants pour me mettre sur les rangs lorsqu'il s'agissait d'une place en chef dans l'instruction publi(jue. « Cet emploi, » ajoutai-je, « doit être na- « turellement dévolu à des hommes connus, qui ont « des besoins comme moi, mais qui se sont distingués « depuis longtemps par leurs travaux littéraires; je « ne veux pas le leur dérober. » Je ne fis point la demande : mes prétentions étaient plus modestes.
J'ai tout lieu de croire que le comité m'aurait tenu les promesses qu'il me fit à cet égard, mais il en fut dispensé par mon rappel dans la Convention.. Il fut provoqué par Thibaut, constituant, autrefois curé de Souppe, et depuis évêque du Cantal. Je ne lui en avais fait aucune invitation, ni à lui ni à personne.
En rentrant dans la Convention, j'oubliai les
JOJ MÉMOIRES
persécutions dont j'avais été l'objet, et toutes les pertes que j'avais faites; j'étouffai tout désir de vengeance. A la première séance où je parus, le public me donna des preuves honorables du plaisir qu'il ressentait de me voir reprendre ma place. Mes compagnons d'infortune et ceux des membres de l'Assemblée qui y étaient demeurés dans l'oppression, parurent joyeux de me revoir , et me donnèrent des marques touchantes de leur satisfaction et de leur confiance. Une circonstance vint gâter ce moment. Je souffre plus que je ne puis dire quand je vois les hommes s'avilir. Ceux-là mêmes qui m'avaient fait proscrire, moi et mes deux amis, et qui s'étaient donné tant de peine pour me découvrir et m'envoyer à la mort avec eux, vinrent en rampant (c'est le mot), et entre autres un nommé Guffroy, me demander, courbés jusqu'à terre, et en se traînant lentement jusqu'à moi, le pardon le plus humiliant, et me conjurer de ne les pas faire proscrire à mon tour. Qu'il y a loin du vil scélérat que la crainte rend aussi bas dans la disgrâce qu'il a été féroce dans sa domination, à celui qui ayant reconnu son erreur en fait l'aveu avec une noble et courageuse franchise ! — « TAchez, » leurdis-je, « d'oublier les maux que vous « m'avez faits et (jue vous avez voulu me faire, et « mettez-vous, si vous le j)ouvez, en paix avec votre •<( conscience. Quant à moi, j'ai tout oublié. » Ils furent bienl(')t à même de juger de ma sincérité.
I<^s (l('put('*s (|ui avaient été proscrits, et ceux qui, pendant le ri'gime révolutionnaire, avaient gémi dans l'oppression, dirigés les uns par un esprit de justice rigoureuse^ les autres pur un besoin de ven-
geance, amenèrent dans la Convention une réaction à laquelle je ne pus donner mon assentiment, quelque légitime qu'elle fût en elle-même. Dans les réactions, les vengeances particulières se cachent trop souvent sous le manteau de la justice; les haines, au lieu de s'éteindre, s'accroissent et se perpétuent, et le parti qui dit agir au nom de la justice finit par des excès aussi coupables que ceux qu'il prétend punir. Bientôt on en vient à réagir contre lui-même, et c'est ainsi que, de réaction en réaction, les larmes et le sang des citoyens ne cessent de couler. Au milieu de tant de maux, la liberté se perd, et souvent avec elle l'indépendance des nations.
Que doit faire un parti sage, lorsqu'il est parvenu à renverser une faction qui tendait à anéantir tout ordre social, comme la faction anarchiste de ce temps- là? Accorder un généreux oubli pour le passé, sans restriction, sans arrière-pensée ; faire pour l'avenir de bonnes lois, rigoureusement exécutées, et, si l'Etat n'est pas encore constitué, se hâter de le constituer avec force et prévoyance, afin de sortir d'un provisoire toujours calamiteux, et d'enchaîner sous le joug salutaire de la constitution toutes les coteries et toutes les factions. Ces maximes n'étaient pas malheureusement 'celles de tout le monde. Je viens au fait qui dut prouver à mes persécuteurs que je ne les avais pas trompés.
La Convention décréta d'accusation, entre autres personnages, le fameux Vadier, l'homme aux soixante ans de vertu. Vadier prit la fuite et se cacha. Il était un de ces misérables qui avaient accumulé sur eux le plus de haines. De toutes parts on demande que.
puisqu'il s'est soustrait au décret lancé contre lui, on le mette hors de la loi. Vadier avait .été un de mes ennemis les plus ardents. Il avait provoqué et signé comme président du comité de sûreté générale les actes de ma proscription. Sur la proposition de le mettre hors la loi, je montai à la tribune. Les hommes du parti qui m'avait proscrit ne doutèrent pas que ce ne fût pour l'appuyer. Je la combattis au contraire de toutes mes forces. Je soutins qu'on n'avait droit de mettre hors la loi que celui qui s'oppose à l'exécution des lois et aux actes de la justice par la force et les armes à la main , parce qu'alors il se constitue en état de guerre avec la société; mais qu'employer cette mesure contre ceux qui obéissent à cet instinct, naturel aux hommes comme aux animaux, de se soustraire par la fuite à la captivité ou à la mort, c'était un véritable assassinat, auquel, pour ma part, je ne pouvais consentir. « Il n'en est pas allé chercher si long, » s'écrièrent un grand nombre de députés, « lorsqu'il t'a mis « hors la loi. » — « C'est précisément, » répliquai-je, « parce que j'ai senti par moi-même combien celte « manière d'agir est injuste et tyran nique, que je ne « veux pas m'en rendre coupable- envers les autres, « et qiie j'insiste pour que vous n'exctisiez pas. pour « ainsi diiv, en les employant vous-mêmes, les me- « sures ini(|ues dont vous avez élu les victimes. » Le décret ne fut pas porté.
DIî' LAUEVËLLIÈUE-LÉPEAUX. 205
INOtVEAlX MOUVEMENTS DES PAIITIS DANS I.A CONVENTION. — JOURNÉE DU i" PRAiniAL AN MF.
Le parti appelé depuis Thermidorien, à la tête duquel se trouvaient Tallien , Fréron, Legendre, Barras, Fouché, etc., restes du parti orléaniste ou dantonien, ce parti, dis-je, pour se fortifier contre Robespierre, qui avait résolu son entière extermination, s'était rallié aux royalistes et communiquait avec les agents des princes, auxquels il promettait la contre-révolution. Les papiers saisis dans la conspiration de Lemaître, et une lettre de Tallien qui fut découverte , attestent ce fait. IMais ce qui le démontre encore bien plus clairement, c'est la conduite du parti depuis le 9 thermidor. A compter de cette époque, on vit tous les hommes que je viens de nommer employer, pour faire rétrograder les esprits vers le royalisme, autant d'efforts qu'ils en avaient fait précédemment pour les pousser aux fureurs de la démagogie. Ils trouvèrent de puissants auxiliaires dans Boissy-d'Anglas, Henri Larivière, Aubry, etc. Les membres de cette nouvelle coterie, qui tous étaient partisans secrets des Bourbons et travaillaient {i leur retour, furent dans la suite appelés Glichiens, du nom de la rue où ils tenaient leurs assemblées.
Cambacérès, plus fameux encore par «sa puérile vanité que connu par les talents distingués dont il
était réellement pourvu, homme fin, souple, délié, ambitieux, s'était rapproché successivement de tous les partis qui avaient dominé la Convention. Mais toujours calme et maître de lui-même,, il ne s'était prononcé dans chacun d'eux qu'autant que cela était nécessaire, d'abord à la conservation de sa personne, et, subsidiairement, pour obtenir part aux affaires. Ici, la position était délicate. L'esprit de contre-révolution était soufflé par un parti nombreux et influent. Aussi paraît-il certain que , dans les négociations qui eurent lieu entre les chefs des Vendéens et des chouans et le comité de salut public, dont il était président, il s'était montré très-favorable à la cause royale. Les papiers saisis chez Leraaître confirmèrent encore cette opinion. D'un autre côté, les restes de la faction anarchiste menaçaient sans cesse de se relever et d'exterminer tout ce qui lui était opposé au dedans et au dehors de la Convention. Ce parti, quoique exécré, avait en mains le plus puissant des leviers pour soulever le peuple, celui de la faim. La fatale journée de germinal, et celle de prairial, dans laquelle la Convention fut arrosée du sang de l'un de ses membres les plus estimables, Féraud, qui fut malheureusement pris pour Fréron par les factieux, prouvèrent a quel point ce |)arti était encore redoutable. Mais si la situation présentait des dangers, Carukacérès était assez rusé pour s'y soustraire. H cul l'art de ne jamais s'exposer aux fureurs du faubourg Saint-Antoine, sans s'attirer pour i^ela l'inimitîé du faubourg Saint-Germain.
Ce|X?ndHnt les meneurs de (^liehy trouvèrent parmi ceux-là mOmes qui avaient été le plus cruelle-
rnent persécutés par l'anarchie, une opposition viiroureuse à leurs projets contre-révolutionnaires. Parmi ces opposants, nous étions particulièrement comptés, Daunou et moi. Aussi prirent-ils à tâche de nous enlever, par les plus odieuses calomnies, la confiance de l'Assemblée. Ces thermidoriens, qui avaient fait verser tant de sang, exercé tant de brigandages, mirent tout en œuvre pour nous faire passer, l'un et l'autre, pour des ambitieux, des hommes atroces, qui voulaient créer un nouveau gouvernement et un nouveau tribunal révolutionnaire, pom' s'en saisir et s'emparer de la puissance souveraine par ces deux moyens. Nous devions en conséquence, selon eux, renouveler les proscriptions, et les premières têtes que nous voulions faire tomber étaient celles de nos plus illustres compagnons d'infortune et de ceux avec lesquels nos liaisons étaient le plus intimes. Certes, s'il existait deux hommes qui dussent être îi l'abri du soupçon d'une aussi détestable extravagance, c'était bien Daunou et moi. Mais lorsqu'une fois les cerveaux sont ébranlés par les secousses d'une grande révolution, et que la défiance s'est insinuée dans tous les cœurs, tant par l'eftet de la calomnie que par les exeujples de trahison et de perfidie, trop fréquents dans le& longues agitations politiques, les hommes les plus honnêtes, s'ils ne sont pas doués d'un esprit très-calme et d'une grande sagacité, deviennent aisément dupes des fourbes adroits auxquels tous moyens sont bons pour les tromper. Ils finissent par croire les absurdités les plus grossières, lorsqu'on sait profiter de leur faible et que chaque jour on les entoure de nombreux
échos qui ne cessent de leur répéter les mêmes faits et les mêmes idées. Il en fut ainsi alors, au moins en partie. Ce fut en premier lieu aux députés que l'emprisonnement , la proscription , la mise hors la loi avaient le plus aigris et rendus le plus ombrageux, que s'adressèrent les intrigants. Les deux anecdoctes suivantes prouveront que ce ne fut pas sans succès.
Serres, député de l'un des départements du Dauphiné, était au nombre des soixante-treize députés qui avaient subi une si longue détention pour avoir signé la protestation contre le 31 mai et le 2 juin. Pendant tout le temps de sa réclusion, il avait vécu avec Daunou et s'était attaché intimement à lui. Il avait dû se convaincre par lui-même combien un pareil homme était étranger à toute passion coupable, et incapable même de l'ombre d'un forfait. Eh bien, les insinuations perfides et les terreurs dont on l'environna firent taire en lui l'estime et la raison. Son compagnon d'infortune, son ami, ce philosophe éprouvé, ne fut plus à ses yeux qu'un lûche assassin, un féroce ambitieux. Toutefois son cœur se refusait encore h cette affreuse pensée. Accablé par le combat intérieur de senlimenls si opposés, il demande à Daunou un rendez-vous. En y arrivant il se jette dans ses bras, cl le conjure par tout ce qu'il y a de plus sacré de lui déchnvr fianchement s'il ombrasse encore un ami (jui a partagé son sort, ou s'il presse contre son sein un traître prêt îi y enfoncer le poignard. « Esl-il donc vrai, » s'écria-t-il ensuite, « que Daiinoti et l^u'cvellière-Lépcaux ont ic'soin de « se uiellie ii hi tête d'un nouveau gouvernement ré-
« volutionnaire , de rétablir un tribunal de sang, de « relever les échafauds, et d'y faire monter, pour (( premières victimes, les soixante-treize et tous ceux « qui avaient été persécutés et proscrits par suite « du 31 mai? »
Jugez quel fut l'étonneraent de Daunou ! Quoiqu'il connût les infâmes manœuvres qu'on employait contre nous, aurait-il pu croire qu'elles avaient obtenu un pareil crédit? On devine aisément sa réponse, sans que j'aie besoin de la rapporter.
La seconde anecdote m'est personnelle. — Nous étions, Lanjuinais et moi, membres de la commission des Onze, qui travaillait au plan de la constitution de l'an m. Là, sans m'attaquer directement, souvent il laissait échapper des traits qui me confirmèrent ce que je savais déjà, c'est-à-dire qu'on lui avait inspiré sur mon compte et celui de Daunou les mêmes soupçons qu'à Serres. Je ne pus le laisser longtemps dans une erreur pénible pour lui , injurieuse pour moi. Je saisis le premier à-propos dans un moment où toute la commission était rassemblée.
« Lanjuinais, » lui dis-je, « je sais que chaque a jour on remplit ton âme de soupçons ; on t'assiège « de terreurs; on te persuade que des hommes que « tu étais accoutumé à estimer depuis si longtemps, « dont tu dois connaître la modération, qui sont in- « capables de la plus légère tromperie, avaient formé « le projet abominable de ressusciter la Terreur, de « relever de leurs mains la hache de l'anarchie, qui « fut si longtemps suspendue sur leurs propres têtes, « par cela seul qu'ils avaient fait les plus constants « efforts pour mettre la France, et particulièrement
leurs infortunés collègues, à l'abri de ses coups. Enfin on est parvenu à te faire regarder Daunou et moi comme deux monstres dévorés d'ambition, altérés de sang, qui veulent à tout prix s'emparer de la puissance souveraine, et qui, pour y parvenir, ont fait avec les restes de l'anarchie un pacte, d'après lequel ils devaient livrer aux bourreaux, pour prix de cet exécrable marché, ceux qui furent proscrits avec eux. On t'a persuadé que j'étais ton plus ardent persécuteur, et que je voulais que ( la chute de ta tête fût le signal de nouvelles proscriptions, de nouveaux massacres : sois franc, et ( ne le nie pas. » — « Oh! non, » me répondit-il avec embarras, « oh! mon Dieu, non! » — « Com- ( ment as-tu pu, » repris-je, « manquer à ce point de discernement et de justice? Cite une seule de mes actions, une seule de mes opinions, un seul mot de moi , qui laisse entrevoir le moindre désir do vengeance, oîi l'on découvre la plus légère trace d'esprit de parti , de vues personnelles , ou étrangères au bien de la République. Cependant, « moi aussi j'ai éprouvé de cruelles atteintes. Je ne « parle pas des persécutions dont je fus l'objet; le « jour m(^me qu'elles cessèrent, elles furent oubliées. « Mais la mort du frère le plus cher est une plaie a pour mon cœur qui ne se cicatrisera qu'au tom- « beau. Je connais ceux qui, non contents de me « proscrire, l'ont poussé îi l'échafaud avec plu- « sieurs de mes parents et de mes amis; cependant, « tu lo «lis, je n'ai pas cherché h me venger, quoique M les circonstances m'eussent mis à m^me de le faire, u comme tant d'uutre8. Mais j'ai senti que l'inléi^^t
pressant de la patrie devait faire céder tout ressentiment, quelque légitime qu'il fiit. J'ai vu que dans les révolutions des empires, lorsqu'une fois le cours des représailles est ouvert, quoique juste dans son principe, il était impossible que bientôt il ne cessât pas de l'être, pour devenir une vraie proscription. J'ai vu surtout qu'à l'époque où nous voici, commencer une réaction nouvelle, c'était évidemment plonger le corps social, déjà presque dissous, dans le dernier degré de confusion; qu'ainsi tous les vœux et toutes les pensées devaient tendre au même but, celui de terminer sans délai la session de la Convention, et de lui substituer un gouvernement définitif et régulier. L'assemblée qui gouverne n'ayant aucun contre-poids légal, le prolongement de sa durée ne peut, comme on l'a vu, que la conduire de réaction en réaction, de secousse en secousse, et la laisser perpétuellement le déplorable jouet d'une coterie dominante. Le très-prompt établissement d'un gouvernement stable peut seul mettre un terme à tant de maux. Encore des retards, et il ne serait peut-être plus temps ! Uniquement occupé de cette pensée, j'ai donc sacrifié le plus vif et le plus légitime ressentiment à l'intérêt de mon pays, et c'est moi, moi ton ancien collègue à la Constituante, le compagnon de tes infortunes pendant le cours de la Convention; c'est moi que tu as cru capable de sacrifier l'homme qui s'est illustré au 31 mai, et pour lequel je professe une véritable vénération depuis cette fameuse époque; c'est moi que tu as osé soupçonner de tant de lâcheté et de barbarie î
« Mais vois ce que sont ceux qui ont le front de m'en accuser! des hommes infâmes, jadis les ministres les plus actifs de la Terreur, auteurs des massacres du 2 septembre, de ceux de Lyon, de Bordeaux, de Marseille , etc. ; des hommes acharnés contre quiconque ne partageait pas leur rage révolutionnaire, aujourd'hui animés d'une haine furieuse contre ceux de leurs anciens complices d'avec lesquels de nouveaux intérêts les ont divisés. Ce sont ces divisions qui ont déjà amené tous ces sanglants débats, dans lesquels les uns et les autres ont été successivement bourreaux ou victimes. Ces misérables ne parlent aujourd'hui que de clémence et d'humanité. Tout vrai républicain est confondu dans leurs déclamations avec leurs anciens complices, qui ont ainsi qu'eux déshonoré ce nom. C'est qu'ils ont fait leur accord avec l'aristocratie pour le rappel des Bourbons. L'une des conditions du pardon qu'on leur promet, des sommes qu'on leur paye, des emplois qu'on leur fait espérer, est de perdre leurs anciens complices les communalistes, mais surtout les amis probes et sincères de la liberté , qui s'opposent avec une égale fermeté au retour de l'anarchie et à celui du pouvoir absolu.
« Quant à toi, dont l'ûmc vertueuse, mais ardente, se laisse quelquefois entraîner par le sentiment plus que par la réflexion, toi à qui le souvenir de la proscription la plus inique a du faire plus vivement encore sentir tout l'excès dos nuuix qu'ont éprouvés tant d'excelItMils ciloyens, tant de « familles estimables ot paisibles, il faut le dire, un
DE LAREVELLIÈRE-LÉPEADX. 213
« peu d'aigreur a pu donner une forte exaltation « aux nobles sentiments qui te dirigent. Ils ont « alors profité de tes vertus mêmes pour faire de « toi, sans que tu t'en doutes, l'instrument de leurs « projets liberticides. Tu les sers, en croyant servir « la République et la justice. Jls usurpent ta con- « fiance, et tu accueilles sur mon compte d'odieux « soupçons. Eh bien, je te le prédis ici en pré « sence de tous nos collègues : bientôt ces mêmes « hommes verront leur intérêt à changer de con- « duite et de langage; tu les supposes tes défen- « seurs et tes amis; avant trois mois ils demande- « ront ta tête avec des cris menaçants, et c'est moi, « que tu regardes comme ton assassin, qui me place cerai entre toi et l'échafaud pour t'empêcher d'y « monter. » •
On verra par la suite que ma prédiction fut pleinement vérifiée, et que je tins parole.
Lanjuinais m'écouta tranquillement, m'assura encore qu'il n'avait point sur moi la pensée que je lui supposais; mais il ne fit pas là-dessus la moindre insistance, et il se remit en séance.
Les efforts que firent les thermidoriens pour me perdre dans l'esprit de l'Assemblée furent inutiles : Elle me donna dans ce même temps une marque de son estime qui les mit de fort mauvaise humeur, elle m'élcva à la présidence à une très-grande majorité, lors de l'anniversaire du 9 thermidor. Tallien, comme thermidorien, y était porté par son parti. J'avais déjà, depuis ma rentrée, été nommé secrétaire. Une première fois, je l'avais été avec l'aimable Boyer-Fonfrède, avant les 31 mai et 2 juin.
Lorsque je fus appelé à la présidence, j'étais dans un état très-voisin de l'indigence. Dans la Vendée et dans Maine-et-Loire, nos biens étaient envahis et ravagés; les assignats avec lesquels mon traitement m'était payé n'avaient plus de valeur. Je ne croyais pas devoir profiter des distributions en huile, sucre, riz, draps, toile, etc., que le comité de salut public faisait à ceux des membres de la Convention qui en réclamaient. Mon appartement de la rue Copeau était vraiment misérable; ma femme et ma fille, vêtues avec toute la simplicité que commandait notre situation présente, faisaient tout le ménage, et, à défaut de laquais en grande livrée, c'étaient elles qui introduisaient les ambassadeurs auprès du citoyen président, lorsqu'ils venaient lui rendre visite, car nous n'avions ni valet ni servante. Je ne crois pas cependant qu'à cet égard, la nation française fiil avilie dans la personne du président de l'assemblée qui la représentait. On a beau dire, la dignité n'est pas dans l'entourage, elle est dans l'âme, et ce qui la caractérise à l'extérieur, c'est une simplicité dans les manières, aussi éloignée de la morgue que d'une basse humilité. Je puis attester que ceux des agents diploinaliques qui durent nie venir voir j)endant ma présidence se comportèrent, non-seulement vis-k-vis do moi, mais envers ma femme et ma fille, avec les plus grands égards et les marques d'un véritable resfKHl. El depuis, au Directoire exécutif, ils me rappelèrent souvent, et avec des expressions qui ne |)erniellaient aucun doute sur le sentiment qui les dict^iil, « mon piMil logement de la rue Copeau, et « celte dame dont les lumières et l'éducation con-
« trastaient si fort, et si honorablement pour elle, « avec sa misérable situation. »
A peu près vers ce temps-là, j'avais prononcé à la tribune une opinion sur l'étendue des pouvoirs qu'il convenait de donner au comité de salut public dans les relations étrangères, et sur le mode d'après lequel ils devaient s'exercer. Cette opinion, accueillie par la Convention, fut convertie en décret. Cette circonstance, jointe aux marques de confiance dont m'honoraient la plupart de mes collègues, fit supposer que j'allais avoir une grande influence dans les affaires diplomatiques. — M""* de Staël m'avait fait engager plusieurs fois, depuis ma rentrée dans la Convention , à aller chez elle. Plusieurs de mes collègues, le général Menou et d'autres personnes, m'en avaient pressé à diverses reprises de sa part, et d'une manière très-flatteuse. M. de Staël, son mari , ne se montra pas des moins empressés à cet égard. Le cercle d'une femme aussi justement célèbre par l'élévation de son génie , par les grâces de son esprit, l'étendue de ses connaissances, son prodigieux talent de style, et à laquelle je n'ai jamais entendu faire le moindre reproche de méchanceté, le cercle, dis-je, de cette femme extraordinaire ne me promettait que de l'instruction et du plaisir. Ma vanité pouvait en même temps être flattée de l'empressement que paraissait mettre à m'attirer chez elle une personne qui faisait l'admiration et qui était l'objet de la tendre affection de beaucoup d'hommes distingués par leur esprit et par de rares talents. J'avais néanmoins toujours refusé de me rendre à cette inviation. Je n'étais pas, grâce à Dieu , assez stupide-
ment vain pour croire que c'était ma personne qu'on désirait; je sentais fort bien que c'était uniquement le député auquel on supposait de l'influence dans la Convention. Or la maison de M™^ de Staël était le centre d'une coterie qui désirait beaucoup prendre une grande part aux affaires publiques , soit directement, soit indirectement. Avec cela, M'"* de Staël avait des intérêts à traiter avec la France pour son père, M. Necker. Enfin son mari, ambassadeur de Suède, travaillait de toutes ses forces pour que la France continuât de donner au gouvernement suédois les subsides précédemment accordés pour qu'il tînt sa marine sur un pied respectable ; subsides, au surplus, qui, loin d'être employés à leur véritable destination, avaient été dissipés, par le parti russe qui dominait la cour de Stockholm, en dépenses folles et même honteuses. -^ Aussi, pour demeurer fidèle à la loi que je m'étais faite de rester toujours indépendant ou des coteries ou des personnages influents, et de n'aller dîner chez personne, mes £fmis exceptés, à moins que je n'eusse le moyen de le rendre, je devais me refuser aux invitations de M'"" de Staël. Cependant, lorsque j'eus prononcé l'opinion dont je viens de parler plus haut, les instances redoublèrent de sa part et tle celle de M. de Staël personnellement. Je conlinuai de répondre négativement, niais avec les égards dus h une femme distinguée et ù un homme revêtu d'un grand caractère public, comme l'était l'ambassadeur de Suède. J'ajoutai que si je n'avalH pas pris la résolution de ne me point répandre datjs h; monde tant (juc je serais membre d'une assembler politique, leur maison serait une
de celles où je mettrais le plus d'empressement à être admis ; mais que, hors les communications d'affâires, j'étais décidé à rester dans ma famille, comme je l'avais toujours fait jusqu'alors. « Ah! citoyen, « vous y serez dans votre famille, » me répondit-il avec cette souplesse diplomatique qui saisit à propos tous les tons : <( ne serons-nous pas trop honorés, « M""' de Staë4 et moi , qu'un citoyen tel que vous « veuille bien se regarder au milieu de nous comme « dans sa propre famille! C'est à ce titre que je vous « presse. » Je regardai M. l'ambassadeur en souriant, et je le remerciai de toutes les marques d'estime et d'affection qu'il me donnait, mais qui ne pouvaient me faire changer de résolution.
On voulut, dans le même temps, m'agréger à une autre coterie que je suis loin de mettre en comparaison avec celle de M""' de Staël. C'était celle de Séraonville, Maret, etc. M'°* de Sémonville, fort intrigante, était liée avec une autre femme qui ne l'était pas moins : c'était M""^ de Nort, femme divorcée du voyageur Levaillant. Je l'avais connue chez les Thouïn, et, comme je l'ai déjà dit , elle m'avait donné un lit chez elle pendant que j'étais proscrit. Profitant de la reconnaissance que je lui devais, elle se proposait d'exercer sur moi une influence qui m'aurait rendu l'instrument de ses projets d'intrigue. Elle avait promis à M'"" de Sémonville de m'engager dans sa clique , et commença par me conter que, dans ce cercle, on était plein d'admiration pour moi, et qu'on mettrait un prix, inexprimable à m'y voir. Comme je ne mordais pas à l'appât , elle crut devoir me faire rencontrer avec M'"" de Sémonville, un jour
qu'elle m'avait invité à prendre chez elle, le matin, une tasse de café. Les instances de toute espèce ne manquèrent pas dans tout le cours du déjeuner, toujours aussi inutilement. Enfin elles me pressèrent avec les manières les plus étranges, fermèrent la porte, se mirent devant, en m'assurant que je ne sortirais pas sans leur donner ma parole d'honneur que j'irais chez M. et M'"* de Sémonville. Je fus obligé de leur dire des choses vertes et même assez dures, pour les forcer de me livrer passage. Je sortis brusquement, et je cessai peu à peu de voir M'"* de Nort. Je ne crus pas que la reconnaissance elle-même pût m'excuser, en aucun cas, de lui avoir sacrifié l'intérêt public.
Pour achever de faire connaître au lecteur la conduite que j'ai tenue dans la Convention jusqu'à sa clôture, j'ai encore à l'entretenir de ce qui m'est personnel dans l'horrible séance du i*"^ prairial an m, de l'histoire de la connu ission des Onze, de ma nomination au comité de salut public et de ce qui s'y passait, et enfin des derniers efibrls, dans la Convention, des restes des communalistes et des partisans de Robespierre, réunis sous la direction du parti thermidorien.
Dès le matin du l"" prairial an m, nous fumes prévonui» que les anarchistes, (jui avaient déjà fait, en fçerniinal préct'dcnt , une tentative infructueuse contre le parti unnléré, en préparaient une seconde bien plus formidable. Ils étaient animés par le dépit (ju'excitail en eux riminiliation et la nullité auxquelles ils étaient réduits, après avoir exercé une domination exclusive; ils avaient aussi la crainte de
DE LAREVELLrÈRE-LÉPEAUX. 219
se voir bientôt, par le progrès de la réaction, punis de leurs anciens forfaits; ils étaient enfin poussés par la rage de se voir amenés à cet état d'abaissement par ceux-là mêmes qui avaient été les complices de tous leurs excès et voués par eux au supplice qu'ils méritaient si bien de partager. J'ai tout lieu de croire, au surplus, qu'il y avait complication de partis, comme cela est arrivé plus d'une fois, et que les royalistes du dehors avaient des agents dans l'intérieur, toujours disposés à se mêler à tous les mouvements, et même à en exciter pour les faire tourner à leur profit, fatiguer la nation et la dégoûter de la révolution par de continuelles secousses.
Le pain fut au reste, comme à l'ordinaire, le prétexte pour mettre en mouvement les deux formidables faubourgs Saint-Antoine et Marceau. L'enceinte de la Convention fut violée, la porte de la salle 011 elle était en séance fut enfoncée; une populace effrénée, pourvue d'armes aussi bizarres que redoutables, inonda la salle. Le brave Ferraud, qui arrivait des armées, où il s'était très-bien conduit en qualité de commissaire, s'opposa avec vigueur à cette invasion ; victime de ses inutiles efforts, il fut égorgé dans l'une des salles adjacentes. Ce fut, au reste, moins à ses efforts qu'il dut sa fin tragique qu'à la ressemblance de son nom avec celui de Fréron. Ce Fréron, qui, après avoir joué un rôle si odieux pendant le règne de la Terreur , s'était mis à la tête de la réaction, et que la brillante jeunesse contrerévolutionnaire reconnaissait pour son chef, déserteur de la cause des anarchistes, devenu leur plus ardent persécuteur, leur était plus odieux qu'aucun autre.
L'épouvante se répandit dans l'Assemblée ; beaucoup de députés prirent la fuite; plusieurs se rendirent dans les comités de salut public et de sûreté générale; d'autres allèrent rassembler le plus grand nombre possible de citoyens honnêtes et intéressés à ne pas laisser revenir le règne de l'anarchie. Pendant ce temps, la tête sanglante du malheureux Ferraud fut apportée dans la salle au bout d'une pique et placée vis-à-vis le bureau, face à face avec Boissy d'Anglas, qui présidait. Celui-ci se comporta d'une manière héroïque. Environné de piques dirigées sur sa poitrine, de sabres nus suspendus sur sa tète, effleuré par plusieurs balles de pistolet qui allèrent frapper le mur derrière son fauteuil, en butte anx plus horribles menaces, il présenta son sein aux furieux, avec un calme et une dignité que je n'oublierai jamais. Sa fermeté ne l'abandonna pas un instant.
Pour moi, je restai sur le banc oîi j'étais placé, en face du bureau. J'avais à ma gauche Creuzé- Latouche, Louvet et sa femme, qui était venue se placer à son côté, dès les premiers moments de la confusion. La femme de Creuzé-Latouche ne quitta pas une loge où elle s'était introduite, et d'où elle avait l'œil sur son époux.
J'étais parti le matin de la maison sans avoir le temps de manger. Ma femme, témoin du inouveracnl qui se dirigeait de notre faubourg SaiiU-Marceau sur la (lonvcnfion, m'envoya un peu de pain par notre intré|)i(ie ami Vallée et le piia de revenir lui apprendre ce (jui se passait. Klie ivsta au milieu d'une populace lunuiltueusc et menaçante qui l'en-
DE LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX. îH
vironnait, gardant sa fille âgée d'environ onze ans. Vallée pénétra jusqu'à moi et me remit le peu de pain qu'il avait pu m'apporter. Ce petit secours me fut, au reste, inutile : je ne pouvais m'en servir, environné, comme je l'étais, de malheureux qui criaient la faim, et disposés d'ailleurs à se porter à toutes sortes de violence contre les députés. Vallée alla voir comment tout se disposait au dehors ; il s'introduisit dans tous les groupes, y parla contre les projets de la journée avec une audace digne d'un caractère aussi généreux que le sien, et dont il faillit plus d'une fois devenir la victime. Il ne put rentrer dans la salle, entièrement envahie par les factieux. Nous ne nous revîmes qu'à la fin de celte épouvantable scène, c'està-dire vers minuit.
Bientôt les chefs de la faction chassèrent le bureau et mirent à sa place un président et des secrétaires montagnards. Tous les députés de ce parti se rendirent autour de la tribune et furent suivis d'un certain nombre d'autres qui étaient restés, ot que la terreur entraîna à cette honteuse démarche. Un des factieux, non député, homme d'un certain âge, dont j'ai oublié le nom, placé sur la tribune, lisait, au nom du peuple, des projets de décrets, tous plus extravagants et plus féroces les uns que les autres. Les coupe-jarrets, qui environnaient le groupe des députés rassemblés autour de la tribune, employaient contre eux la menace et les coups, lorsqu'ils ne se hâtaient pas assez de lever la main en signe de vote approbatif , et ils ordonnaient au président de prononcer l'adoption sans aucun délai.
Notre situation, je veux dire celle de Creuzé-
m MÉMOIRES
Latouche, de Louvet et de moi, était affreuse : ils pouvaient voir égorger leurs femmes sous leurs yeux ; je ne savais pas si la mienne et notre chère Clémentine n'avaient pas été massacrées dans un quartier où nous étions bien connus, et qui était l'un des foyers de l'insurrection, dirigée en partie contre les modérés, et par conséquent contre moi. Nous avions vu promener sous nos yeux, avec les cris d'une joie féroce, la tête de l'un de nos plus estimables collègues. Depuis le commencement de la journée, nous étions au milieu du tumulte des armes, environnés de brigands des deux sexes, dont les propos également sales, atroces et menaçants, n'étaient interrompus que par des cris de mort et des éclats de fureur. Nous ne pouvions entrevoir aucun moyen de salut pour la patrie, aucun pour nous. Nous nous attendions à une mort d'autant plus certaine que Jean-Baptiste Louvet et moi, nous étions des proscrits rentrés, que Creuzé avait donné, avec autant de générosité que de courage,^sile à la fille du ministre Roland, abandonnée de tout le monde par la crainte de se compromettre, et que tous les trois, en outre, nous étions membres de cette conuuission des Onze, qui travaillait, disaient-ils, à un plan de constitution aristocratique, pour mettre tout à foit de côté leur code anarchiquc de y.'i.
Mon cœur se remplissait d'amcrliiino on voyant ce grouf>e de députés , qui , enlassts ;iu pied de la tribune comme un vil troupeau, avaient la lûcheté do voter, sous les ordres d'une horde de brigands, /es nïcstires les plus affreuses et les plus folios. Nous éti(ins, mes deu\ collègues et* moi, placés sur
DE LAUEVELLIÈRE-LÉPEAUX. 223
les gradins du milieu et environnés de tout côté par la multitude qui occupait la salle. « N'es-tu pas « député? » me dit brusquement l'un des plus furieux. — « Oui, je le suis. — Comment! tu es député, « et tu ne vas pas au pied de la tribune voter pour « le peuple? — Apprends que je n'ai jamais voté « par les ordres de personne, et que je n'aurai jamais « l'infamie de délibérer sous le couteau des factieux, a si ce n'est contre eux. » La rage dicta contre moi à ce malheureux les plus horribles imprécations ; il attira sur moi l'attention de tous ses camarades, en brandissant lui-même une vieille lame de couteau de chasse, longue, large et très-aiguë, montée solidement au bout d'un gros bâton, lis agitèrent, comme des furieux, les armes de toute sorte dont ils étaient pourvus, et mon homme se répandit de nouveau en menaces horribles pour m'obliger à me rendre au pied de la tribune. Je le regardai fixement et je lui dis d'une voix ferme et d'un Ion résolu : « Je n'aime « pas les menaces ; je n'y ai jamais obéi ; tue-moi « ou tais-toi! » Ce ton et cette résistance le démontèrent aussitôt. Il ne s'attendait pas à une pareille réponse. « Tiens!... » dit-il à ceux qui l'entouraient, « a-t-on jamais vu un chien plus obstiné? » Ils restèrent tous déconcertés pendant un moment. Mais bientôt un décret qui leur parut excellent pour le peuple excita la joie de toute la bande, qui la fit éclater de la manière la plus bruyante dans toutes les parties de la salle, et l'obstiné parut oublié, au moins pour l'instant.
Pendant ce temps les comités de gouveniement et quelques députés qui s'y étaient réunis étaient par-
2S4 MÉiMOIRES
venus à armer de fusils et de baïonnettes une petite troupe de bons citoyens. Elle pénétra dans la salle, la baïonnette en avant et au pas de charge; mais trop faible pour vaincre la résistance des factieux qui la remplissaient, elle fut repoussée, et le tambour qui battait la charge enfoncé, au moment où la tête de la colonne commençait à se montrer. La fatigue, le tumulte, le besoin, l'anxiété prolongée pendant un jour entier, et, quand la nuit survint, la lueur incertaine des lampions, donnaient à toutes ces scènes je ne sais quoi de fantastique, dont l'imagination était tourmentée comme d'un rêve affreux dans une fièvre violente. Je ne sus ce que cela voulait dire. Venait-on nous secourir ou nous égorger? Le même doute agitait Creuzé et Louvet. Mais les cris de : Vive la Montagne! quand la colonne fut repoussée, et le tambour défoncé, nous apprirent ce que nous en devions penser.- Nous restâmes à peu près sans espoir, mais toujours impassibles.
Enfin, après un assez long intervalle, nous entendîmes de nouveau le- tambour battre la charge , et nous vîmes une seconde colonne entrer en croisant la baïonnette. Au mouvement qui s'opéra dans la salle, M'"^ Louvet crut que c'était une troupe envoyée par les chefs des anarchistes pour faire envahir les bancs et massacrer tous les députés qui y seraient restés, au lieu d'aller voter au pied de la tribune. Kilo se jeta sur son mari et s'écria en l'enibrassant étroitement : u Ah! cher époux, au moins nous périrons ensemble « et ce n'est qu'à travers mon corps (pron pourra » parvenir jus(|u'h toi. » (^ctlo scène touchante est toujours présente à ma mémoire. Je no sais comment
Creuzé-Latouche, Louvet et moi, nous crûmes, comme M""' Louvet, que notre dernière heure était arrivée; mais notre erreur ne dura pas. C'était la troupe des bons citoyens qui, s'étant considérablement renforcée, rentrait dans la salle à pas précipités. Elle fit entendre le cri de Vive la Convention ! A ce cri magique, tous les brigands qui nous entouraient s'évanouirent subitement comme une troupe de vains fantômes. Je ne puis encore concevoir comment ils purent disparaître d'une manière si instantanée ; la vapeur la plus légère ne se dissipe pas aussi vite. Lorsque la salle fut dégagée, nous vîmes que nous n'étions que sept ou huit qui, n'ayant ni quitté l'Assemblée ni approché de la tribune, étions restés sur nos bancs. Ces sept ou huit députés reçurent, au moment même, les marques d'estime les plus honorables de la part de ces citoyens à qui l'on devait un si éminent service. La crainte fit disparaître les députés montagnards, et la honte ceux qui les avaient imités au pied de la tribune. Bientôt, cependant, la majorité de l'Assemblée se trouva réunie, et les comités de gouvernement vinrent proposer les mesures exigées par les circonstances. Vallée était aux aguets ; il fut bientôt à côté de moi. M 'ayant vu sain et sauf, il courut calmer les inquiétudes de ma femme et de ma fille.
Je dois faire connaître ici cet ami fidèle et dévoué, dont l'attachement m'a été si précieux. Antoine Vallée était frère d'un médecin d'Angers, aimable et instruit, qui était aussi mon ami, et qui m'avait guéri d'une alTection nerveuse très-pénible, avec des romances dont il accompagnait le chant sur sa guitare. Antoine Vallée entra chez les génovéfains, .étant
encore fort jeune. Il y garda un esprit d'indépendance qu'il a conservé dans toutes les situations de sa \ie. Une figure charmante, une conversation aimable, spirituelle, variée, des connaissances qui ne l'étaient pas moins, une disposition à obliger qui le mettait toujours au service de ses amis, le rendirent cher à tous ceux qui connaissent le prix d'aussi agréables qualités. Il en joignait à celles-ci de plus précieuses encore : une probité et un courage inflexibles. Après la suppression des ordres religieux, il fit un petit commerce pour vivre sans être à charge à sa famille. Pendant la guerre civile de l'Ouest, il fut le secrétaire du général Gauvilier, qui ne se porta jamais au moindre excès. Quelque temps après mon entrée au Directoire, ayant besoin d'un secrétaire, j'écrivis à Vallée, qui était retourné dans le Maineet-Loire, après la dissolution de l'École normale, oii il avait été envoyé par son département. Il accepta la place que je lui proposais, et j'eus en lui un fidèle confident et un loyal ami. Nous ne pourrions, ma famille et moi, oublier ses soins, ses services et sa constante aflection, sans nous rendre coupables d'une honteuse ingratitude. Cependant la vérité oblige de convenir qu'il a, comme tous t.lnt que nous sonunos, son côté faible. Il ne se contente pas d'aimer l'indépendance, il aime h régenter* D'autre part, il alTecte In singularité, manie qui ne fait que s'accroître avec l'Age. Ca's (leuv faibles lui ont fait (|uelquos ennemis, lorsque tant de rares et |)r(''ci(Mises (jualites devaient no lui faire trouver que des amis dans la société, dont il faisait d'ailleurs le charme par la grAce et l'oiiginalilé do bod esprit.
DK LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX. «27