PRÉPARATION DK LA CONSTITUTION DE L'AN III
Depuis ma rentrée dans la Convention, ce qui me semblait toujours le plus pressant était de sortir promptemeut d'un état provisoire dont la prolongation nous exposait sans cesse aux plus cruels déchirements et même à l'anéantissement du corps politique. J'étais si pénétré de cette nécessité que je ne cessais, dans mes opinions à la tribune, dans mes entretiens avec mes collègues, d'en faire l'objet de mes sollicitations et même de mes importunités. J'ai, du reste, toujours été surpris qu'un certain nombre de députés, hommes d'un sens profond, et dirigés uniquement par l'amour du bien public, aient eu besoin d'être stimulés pour agir à cet égard. Quoi qu'il en soit, ils ne tardèrent pas à sentir la nécessité d'en finir, et leur zèle, une fois excité, fut constant. Bientôt nous parvînmes à pénétrer la majorité de la Convention de cette idée. Mais l'état des esprits était tel encore, que, si l'on eiit proposé directement de préparer le plan d'une constitution, il y aurait eu un soulèvement du peuple dans Paris. Ceux du 12 germinal et du i'"' prairial, qui eurent lieu plus tard, furent en grande partie déterminés par ce qu'on savait du travail de la commission des Onze, dont je pai'lerai ci-après, et qui avait mis tout à fait de côté
le chiffoQ de 93. Si donc, je le répète, on avait proposé directement d'en venir là, c'était de fait s'exposer à la mort. Dans cette position on changea les termes. La Convention créa d'abord une commission chargée de préparer les lois organiques de la constitution de 1793. Dans cette commission furent appelés, entre autres, Sieyès et Cambacérès. Mais ces deux hommes-là, qui en étaient les membres les plus influents, n'étaient pas d'humeur à se compromettre avec le faubourg Saint-Antoine, qui n'entendait pas raillerie sur son merveilleux code de 93. Le danger était très-réel, car ce serait une erreur de croire, comme quelques-uns ont paru le penser, que si ceux qui, par leur prépondérance, pouvaient diriger les délibérations de la Convention, eussent déclaré qu'ils ne voulaient faire à la constitution de 1793 que quelques changements qui leur semblaient indispensables, les chefs des jacobins et les anciens terroristes, satisfaits de cette déclaration, seraient restés fort tranquilles et auraient marché d'accord avec la majorité. Ces gens-là ne voulaient rien que l'anarchie ; ils ne voulaient pas même de leur code de 93, qu'ils avaient toujours laissé de côté. Jugez si on pouvait les réconcilier avec l'idée d'un gouvernement plus solide, qui les aurait encore réduits à une plus grande nullité. Outre la crainte de compromettre sa vie, Cambacérès j){)uvait avoir Un autre mol if pour prolonger TcHat provisoire, (|ui laissait plus de chance aux Uourbons, s'il est vrai toutefois, comme je l'ai toujours cru avec bien d'autres, qu'il eut fait des conventions avec leurs agents, ou (|u'il voulût se ménager les moyens de se rapprocher d'eux.
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Quoi qu'il en soit de cette dernière conjecture, en quoi consista la mesure présentée à la Convention par cette première commission, dont Cambacérès était président? C'est qu'il serait nommé une commission de Onze membres, chargée de présenter des projets de lois organiques pour faire marcher la constitution de 93, ce qui était précisément l'objet de la formation de la première commission. Mais Cambacérès fit ajouter à ce second décret que ceux des membres de cette commission qui feraient partie de celle des Onze seraient obligés d'opter. Or, le prudent Sieyès et le circonspect Cambacérès étaient membres du comité du salut public. Aussi, nommés tous les deux membres de la commission des Onze, ils ne manquèrent pas de se servir du moyen qu'ils s'étaient créé pour l'esquiver. Ils optèrent pour rester au comité de salut public. Les onze membres définitivement nommés furent : Daunou, Creuzé- La touche, Baudin (des Ardennes), Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Jean-Baptiste Louvet, Berlier, Thibaudeau, Durand de Maillanne, Lesage (d'Eure-et-Loir) et moi.
Dès le premier jour de notre réunion, nous convînmes, à la presque unanimité, qu'il ne devait être question entre nous ni de lois organiques, ni de constitution de 93, mais de préparer le plan d'une constitution raisonnable, aussi promptement qu'il serait possible , sans nuire à la perfection que nous étions capable^ de lui donner. Pour ma part , je retraçai à mes collègues, aussi vivement que je le sentais, l'état effrayant de la France, et la nécessité de n'apporter aucun retard au travail dont nous étions chargés. Je proposai de mettre tout amour-propre de côté, et de
prier Daunou d aller trouver Sieyès au nom de la commission, pour lui demander qu'il nous communiquât le plan de constitution qu'on assurait généralement qu'il avait déjà tracé, en lui promettant de le présenter en son nom à la Convention, s'il le voulait ainsi, ou, s'il le préférait, de le présenter au nom de la commission, promesse sur laquelle il pouvait compter. Je fis observer que par ce moyen le but pouvait être atteint beaucoup plus vite, chose trèsimportante, et plus sîirement, parce que Sieyès s'était fait une telle réputation d'habileté dans les matières de gouvernement et d'organisation sociale, qu'à cette époque la majorité de la Convention et de la France aurait accepté de confiance tout ce qui serait émané de lui. Ce parti fut adopté et Daunou, l'homme le plus mesuré, le plus conciliant, s'acquitta de sa mission d'une manière qui devait infiniment flatter Sieyès et attirer de sa part à la commission des Onze des remercîments de la confiance dont elle l'honorait. Mais cette âme sèche et orgueilleuse est incapable d'aucun sentiment généreux. Cette démarche ne fit qu'augmenter sa morgue. Il répondit froidement : « J'ai étudié profondément ces matières, (( mais vous ne m'entendriez pas, je n'ai rien à vous « communiquer... »> et il s'en tint là. Nous nous mîmes alors franchement à l'ouvrage.
D'après le règlement que nous fîmes, nos séances s'ouvraient ii huit heures du malin et «luraient jusqu'à cinq heures du soir, sans désemparer. Baudin (des Ardennes), Daunou, Creuzé-Latoucho et moi, nous ne manquâmes jamais l'Iicun»; Lanjuinais et Ix^SJigo étaient assez assidus; les autres l'étaient beau-
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coup moins. Baudin, Lesage, Creuzé, Lanjuinais, Daunou et moi, nous marchions sur la même ligne, et, après une discussion toujours de bonne foi , les avis passaient généralement à l'unanimité de notre part. Louvet votait communément avec nous. Thibaudeau émit souvent des opinions différentes des nôtres sur des points très-importants, entre autres sur la gradualité des fonctions, qu'il fit rejeter par la Convention lorsque nous la lui proposâmes. Je dirai, en passant, que je l'ai toujours regretté. La gradualité des fonctions, déjà présentée par Mirabeau à l'Assemblée constituante, aurait formé des administrateurs plus profondément instruits. Elle aurait en même temps produit ce grand bien de forcer les militaires à rechercher les fonctions civiles, et à ne pas se croire supérieurs à ceux qui les exercent. L'esprit purement militaire, si funeste à la morale et à la liberté, se serait ainsi fondu dans l'esprit public. L'armée n'eût plus été une nation dans la nation, se regardant comme la seule à laquelle sont dues l'autorité, les réconrpenses et la gloire, et comme ayant des intérêts séparés de ceux du corps social.
Durand de Maillanne, effrayé des suites que pouvait avoir notre détermination de laisser dans l'oubli la constitution de 93, qu'il appelait la constitution du faubourg Saint-Antoine, n'apportait dans la discussion que l'expression de seâ angoisses et des supplications pour nous détourner d'une si téméraire entreprise. Il fut tellement épouvanté de l'insurrection du i*"' prairial qu'il ne parut plus à la commission.
Berlier, petit montagnard obscur, croyant faire de l'esprit et de l'éloquence lorsqu'il ne faisait que du
pédantisme, affectait alors un patriotisme exagéré. Devenu sous Bonaparte l'un de ses plus dévoués serviteurs , en sa qualité de conseiller d'État, il fut l'un de ses plus insolents suppôts vis-à-vis du Corps législatif et du Tribunat, lorsqu'il fut chargé d'y soutenir les propositions du gouvernement. Dans la commission, Berlier, sur chaque proposition faite, quand il y était présent, ne manquait pas d'émettre, pour l'intérêt du peuple^ un avis différent du nôtre, aViS prononcé avec une pédantesque élégance, et souvent entrecoupé d'un : Citoyens, mes collègues, dont l'articulation emphatique était tout à fait plaisante.
Boissy d'Anglas n'avait joué aucun rôle dans l'Assemblée constituante , ni dans la Convention jusqu'après le 9 thermidor. Sans s'être fait précisément montagnard, il encensa, pendant la l'erreur, Robespierre, dont il compara l'éloquente voix à celle d'Orphée et à ses divins accords. Je ne sais plus quel titre portait l'écrit dans lequel il avait inséré ces honteuses flatteries. Robespierre mort, il fut des plus acharnés contre sa mémoire; il devint réacteur et persécuteur ardent. Il s'attacha à détruire tout ce que la Convention avait fait de bien et de mal, avec une passion qu'il ne cherchait pas à déguiser. Cependant, il eut, comme on l'a vu, le plus beau moment, lors do l'insurrection du 1" prairial, et, depuis qu'il est entré dans la Chambre des pairs, il a toujours soutenu, et soutenu ave<^ talent et avec force, les opinions libérales. Il a (le plus, en toute occasion, pivté généreusement son appui à tous les libéraux persécutés. Mais enfin, à répo(|ue dont je parle, il montra un esprit de parti bien décidé et une résolution qui ne r(''lail
pas moins de ramener la royauté des Bourbons. Dans les premiers jours de notre installation, il paraissait à la commission à midi, ou midi et demi. Il priait qu'on lui rendît compte de ce qui avait été fait la veille après son départ, et le matin avant son arrivée. Il insistait ensuite pour que le tout fût remis en discussion, sous prétexte qu'étant absent il n'avait pu donner son avis. Je m'aperçus aisément que, favorisant le parti qui voulait relever le trône, il devait employer tous ses efforts pour retarder la rédaction et l'établissement d'une constitution républicaine, et pour prolonger un provisoire qui lassait la France chaque jour davantage et donnait à la royauté des chances de plus en plus assurées. Ce qui acheva de me convaincre que telle était sa pensée, c'est qu'une demi-heure ou trois quarts d'heure après son arrivée, il voulait nous faire quitter la séance pour nous rendre à celle de la Convention. C'était là, disait-il, qu'était noire place. N'était-ce pas éterniser notre tâche? — Je fus frappé d'une autre observation. C'est que pendant les moments qu'il passait à la commission, il pressait l'adoption des propositions les plus populacières. C'était encore tout simple : si l'on ne pouvait pas retarder la construction de l'édifice assez pour la rendre impossible, au moins fallait-il l'établir sur des bases si mobiles qu'il ne pût se soutenir. Pour mettre fin à tout cela , je commençai par reproduire toutes les raisons qui nous faisaient un devoir d'agir sans retard. J'observai que ce que nous proposait Boissy d'Anglas, de ramener tous les jours la discusion sur les mêmes objets, éternisait au contraire nos travaux, puisque c'était en faire la toile
de Pénélope; qu'une telle marche ne convenait qu'à ceux qui voulaient garder la place pour la royauté; que le règlement de la commission avait fixé l'ouverture de ses séances ; que tout ce qui était délibéré, cette heure arrivée, était légal et définitif; qu'autrement il ne dépendrait que d'un seul membre de faire tout annuler et de paralyser complètement tout corps délibérant; qu'enfin, à Tégard de l'Assemblée, non-seulement elle ne pouvait se plaindre que nous manquassions ses séances pour suivre celles de la commission, mais qu'au contraire elle devait nous en faire un devoir, car le véritable objet de sa convocation était de s'occuper sans retard de l'établissement d'un gouvernement définitif, à la place de celui qui s'était écroulé au 10 août : ce n'était qu'incidemment seulement, et contrainte par la force des choses, qu'elle pouvait se livrer à tout autre objet, et ainsi tout délai inutile était une véritable usurpation de la puissance suprême. Je tirai de tout cela la conséquence que nous, chargés par la Convention de lui préparer les moyens de remplir son mandat le mieux et le plus proinplernent possible, nous étions à notre véritable place dans la commission , et non ailleurs. Ces raisons prévalurent; la commission pressa assidûment ses travaux, et par Ih sauva la France.
On taxera peut-être de forfanterie ce que je vais dire* mais enfin j'en ai l'intimo conviction : sans mes conslanls oITorts, et, pour me servir du vrai mot, sans ma constante ()|)iniiklr(;té, il n'y aurait point ou de constitution achevée, et, les maux incalculables, suite nécessaire du provisoire, se seraient réalisés.
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On voit que Boissy d'Anglas n'eut à peu près point de part au projet de constitution rédigé par la commission, quoique nous l'eussions chargé de le présenter à la Convention, ce qui peut étonner. Mais nous ne voulûmes pas sacrifier l'intérêt de la liberté et le bien de la France à l'amour-propre. Pour Boissy d'Anglas, il n'était pas, à beaucoup près, exempt de ce défaut, et nous songeâmes à le mettre h profit pour le bien général. Nous avions à redouter pour notre plan, ou pour tout autre plan républicain, l'opposition des montagnards qui ne voulaient que leur gouvernement révolutionnaire , et celle des hommes qui voulaient ramener la royauté. Les premiers, à cette époque, étaient presque sans force dans l'Assemblée; ils n'en avaient qu'assez pour faire glisser quelques mauvais articles dans la constitution, comme ils ne laissèrent pas de le faire. Mais les seconds étaient influents et pouvaient tout arrêter. Or, Boissy d'Anglas jouissait dans cette faction du plus grand crédit. En intéressant sa vanité à soutenir le plan de la commission , nous avions l'espoir d'écarter un des plus grands obstacles que nous eussions à vaincre. Nous le chargeâmes donc de faire le discours de présentation, en faisant valoir cette déférence de manière qu'il n'en fût pas médiocrement flatté. Mais, comme on le voit par les détails des séances qui se trouvent dans les journaux de ce temps-là, le vrai et seul rapporteur fut Daunou. Il montra, à la tribune et dans le sein de la commission , des connaissances d'une profondeur et d'une étendue qui nous surprirent. Les parties les plus minutieuses de l'organisation sociale lui étaient familières, ainsi que les objets
(l'un ordre supérieur. Doué d'une clarté parfaite dans la pensée comme dans l'expression , et possédant au plus haut point le talent de l'analyse, il avait saisi et comparé avec la plus grande netteté les idées émises dans la commission, de manière à amener notre travail à un tout bien conçu et bien lié.
Nous éprouvâmes en effet peu de difficultés des députés clichiens. Ils se contentèrent de prendre peu de part aux délibérations, et ajournèrent leur projet de contre-révolution jusqu'aux assemblées primaires, époque où ils engagèrent sérieusement la lutte , dont la journée du 13 vendémiaire fut l'issue.
Enfin, après une assiduité constante et un travail infatigable de la part de la commission des Onze, le projet de constitution se trouva terminé. Il n'était pas sans défauts, sans doute, mais pour juger sainement du mérite d'un ouvrage il faut se reporter au temps oïl il a été fait. Il restait encore une trèsgrande exagération dans les têtes, même dans celles d'amis sincères de la liberté. Le peuple de Paris était toujours prêt h s'insurger, et, dans toutes les séditions, le cri de ralliement était toujours : Du pain et la constilulion de 93 1 Nous avions à craindre une opposition très-vive des anarchistes de la Convention, encore nombreux, et furieux de leur prochaine nullité. ÏA} parti de Clichy, par les motifs que j'ai si|<nalés |)lus haut , pouvait de son côté contribuer puissanmicnt à faire ivjeter notre travail. Enlin la France, conjme on aura lieu de s'en convaincre, était dans une situation si effrayante que le relard d'un jour pouvait a(;hever de la perdre. Qu'on pèse toutes ces circonstances et d'autres que j'omets en-
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core, au milieu desquelles nous nous trouvions : on devra se sentir porté à une grande indulgence pour les fautes que nous avons faites : peut-être même s'étonnera-t-on de ce que ce plan n'ait pas été plus défectueux.
Beaucoup de penseurs français et étrangers ont regardé la constitution de l'an m comme la meilleure qui existe, quant au plan. Sa courte durée est due principalement aux circonstances qui ont accompagné sa naissance, telles que je viens de les détailler, et qui ont empêché son perfectionnement. Avant d'avoir pu atteindre un certain degré de stabilité, que le temps seul peut donner aux institutions politiques, elle a été assaillie par les factions du dedans et par les intrigues du dehors avec la dernière violence. L'Europe en armes était liguée contre elle, et tous les moyens de gouverner au sein de cette affreuse tourmente étaient encore à créer. A cela, il en faut convenir, se sont joints des vices qu'il eût été essentiel de corriger. Le pouvoir exécutif était trop faible ; il n'avait aucun moyen de défense légale. Aussi le Corps législatif pouvait, comme il l'a fait, démolir pièce à pièce la constitution, et soumettre ou même anéantir le Directoire exécutif, sans que celui-ci pût résister avec des formes légales. Pour défendre la constitution et se défendre lui-même , il foUait qu'il employât la force, comme au 18 fructi dor, et par cela même la constitution était violée, et perdait la plus grande partie de la sienne. Autrement, il était obligé de se soumettre à des décrets mconstitutionnels et illégaux, comme au 30 prairial an VII, lorsqu'il laissa Treilhard sortir de son sein. Alors la
puissance executive était subordonnée aux volontés despotiques du €orps législatif et bientôt anéantie.
Les membres du Directoire exécutif n'avaient pas entrée dans les conseils législatifs, et cela était bien ; mais ce qui ne l'était pas, à mon avis, c'est que les ministres ne l'eussent pas, car seuls ils pouvaient éclairer les conseils sur le véritable état des choses. Souvent, faute de le connaître, les députés les mieux intentionnés pouvaient proposer et faire passer des mesures contraires à l'intérêt public. Pour prévenir de si grands inconvénients, Daunou et Lanjuinais proposèrent d'accorder le veto au Directoire exécutif. Mais, je l'ai déjà dit, l'exagération exaltait encore trop les têtes; on s'opposa à cette salutaire mesure, et j'ai à me reprocher d'avoir été du nombre des opposants.
La manière dont la trésorerie nationale fut instituée était un autre défaut bien grave dans la constitution. Elle était tout a fait indépendante, dans l'exercice de ses fonctions, et du pouvoir exécutif et des conseils législatifs. La constitution avait très-sagement établi que la trésorerie nationale ne délivi'erait aucune somme qu'en vertu d'une loi, et sur un ordre du Directoire exécutif contre-signe d'un minisire, responsable de l'emploi. Mais le Directoire n'avait aucun moyen de forcer la trésorerie de délivrer aux ministres les fonds que, toutes les formalités remplies, ils nrlamaienl K'^itimement. C'est ce qui fit inan(|uer l'expéiiilion d'Irlande, où llumbert avait (lébar(|ué et fait (li\jà de prodigieux j)rogrès. La trésoiXîrio avait promis au minislic des (iminces de faire |)ast>er à Hrt'>l (li\ mille IVancs, m'ccssaires pour
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l'embarquement d'un corps d'armée. La demande du ministre était revêtue de toutes les formalités exigées par la loi. La trésorerie n'en tint compte, et aucune autorité ne pouvait la contraindre. Les Anglais, qui d'abord n'avaient pas un vaisseau de guerre dans les parages que devait parcom'ir la flotte française, eurent le temps d'être avertis et de préparer contre nous des forces navales très-supérieures, qui nous firent manquer l'expédition.
Quoi qu'il en soit de la justesse de ces observations, il est certain que la commission fit son travail en conscience et du mieux qu'il lui fut possible. Voici une nouvelle preuve de sa bonne volonté : c'est que, sur ma proposition, la commission chargea Daunou de revoir encore Sieyès, malgré son impertinence envers nous. Sieyès, je l'ai déjà observé, jouissait d'une réputation extraordinaire en matière de constitution. 11 pouvait être mieux disposé, nous donner de sages avis, .et la démarche que nous eussions crue humiliante si son objet nous eût été personnel , nous la fîmes sans hésiter pour l'intérêt public. Daunou alla donc encore trouver Sieyès, et lui communiqua notre plan dans son ensemble et dans ses détails , en le priant de lui faire part de ses observations. Cette démarche, si honorable pour Sieyès, fut reçue, comme la première, avec une morgue si intolérable qu'il fallait tout le calme et toute la raison du sage Daunou pour la supporter. « Ce travail tt n'est pas mauvais, » lui dit froidement Sieyès ; « à « tout prendre, parmi les constitutions actuellement « établies , il n'y en a peut-être pas d'aussi bonne « que celle-ci. Mais il y aurait néanmoins bien des
« observations à faire, et ce n'est pas encore là ce « qu'il faut. » Daunou le pressa en vain de lui dire ce qu'il faudrait, et quelles étaient ces observations. Il n'en put tirer que l'insolente réponse qu'il avait faite la première fois : (( On ne m'entendrait pas. »
Ici , on ne peut s'empêcher de le remarquer , l'honorable caractère de Daunou contraste d'une manière frappante avec celui de Sieyès. Le premier venait de montrer dans la, commission des Onze que les principes théoriques de l'organisation sociale lui étaient pour le moins aussi familiers qu'à Sieyès, que les détails lui en étaient bien mieux connus , et qu'il avait sur l'application , ce qui est le plus essentiel , des idées justes, des idées pratiques, qui manquèrent toujours à Sieyès. Malgré sa supériorité, c'est lui, c'est Daunou , qui vient modestenient demander des avis, et c'est Sieyès qui répond avec dédain : « On « ne m'entendrait pas! » C'est que l'un était possédé d'un amour-propre démesuré, et l'autre pénétré de l'amour du bien public.
Ayant ainsi fait tout ce qui était en nous pour rendre noire ouvrage le moins imparfait que cela nous fut possible, nous le présentâmes à la Convention. Elle en ordonna l'impression et la distribution à chacun do ses membres, et décréta que la discussion commencerait dans (juinze jours à partir de celui de la lecture, et (jue dans cet intervalle chaque député pourrait présenter tel autre plan (ju'il voudrait. L'Assemblée déciderait alors quel serait, entre tous ces prcjjets et le |)li«n de la commission, celui (ju'elle prendijiit poui' objet de sa discussion. Observez bien ici que Siçyès n'eu pivsenta aucun. Celui
de la commission obtint la préférence : il n'y mit aucune opposition. La discussion tendait à sa fin : il n'avait fait pendant tout son cours ni objections ni observations, lorsque le 2 thermidor au soir il vint à la réunion de la commission des Onze nous lire un projet de constitution de sa façon ; après quoi il nous demanda de le présenter nous-mêmes à l'Assemblée, de lui proposer d'abandonner le plan de la commission qu'elle avait déjà adopté presque en totalité, et d'accepter à sa place ce même projet qu'il venait de nous lire, pour en faire le contrat social des Français. J'essayerais en vain d'exprimer la tristesse et l'indignation dont je fus saisi en voyant qu'il existait des hommes, et des hommes qui avaient un nom à conserver , capables d'exposer par leur égoïsme la génération présente et les générations futures à une suite incalculable de maux, et de sacrifier lâchement la patrie à la peur et à l'amourpropre. Dévoré d'ambition, dominé par le caprice, assiégé par la peur, Sieyès osait rarement faire des propositions à l'Assemblée, surtout d'une manière directe et sans intermédiaire. La crainte de se compromettre et le désir d'être prôné ont toujours donné à sa conduite un air de bizarrerie qui ne s'explique que par là. Du reste, à la faveur de quelques brochures politiques écrites avec un grand talent, puis en blâmant tout ce qui se faisait, en ne s'expliquant jamais sur ce qu'il fallait faire, en supposant toujours l'intelligence des autres tellement inférieure, et la sienne tellement supérieure, que l'une ne pouvait s'élever ni l'autre s'abaisser assez pour qu'elles pussent se rapprocher, en laissant échapper des axiomes
Sn MÉMOIRES
OU des vues politiques presque toujours enveloppées des nuages d'une obscure métaphysique, il s'était fait une quantité de partisans , on pourrait presque dire des sectateurs. Voyez cependant la conduite de cet homme singulier ! Il avait été nommé membre de la première commission, chargée de proposer les lois organiques de la constitution de 93. 11 se débarrasse d'une tâche alors très-dangereuse en s' entendant avec Cambacérès pour faire dissoudre la commission et la faire remplacer par la commission des Onze. Élu membre de celle-ci, il refuse d'accepter, parce que le péril était encore le même. Cependant, cette commission, au moment de sa formation, va lui demander son plan; il dédaigne de le donner, étant d'ailleurs toujours possédé de la même crainte. Son travail achevé , la commission lui demande ses observations; il ne veut en faire aucune : on ne l'entendrait pas. En effet, le faubourg Saint-Antoine entendrait-il tranquillement son plan? La Convention, après la première lecture, remet la discussion à la quinzaine, en faisant appel h tous ceux de ses membres qui ont des projets à présenter : il n'en présente point encore. Celui de la commission obtient la priorité. La discussion s'ouvre, se poursuit, touche à sa fin ; la France respire déjà ; elle voit un terme à ses agitations ; elle jouit d'avance d'un repos et d'une sécurité si chèrement achetés, lorsque Sieyès vient brus(|uomcnt, le 12 thermidor, nous proposer de détruiie tout le fruit de tant d'efforts, et de renoncer à tant d'es|)érances. Jusciue-lîi, la crainte (jue lui inspirait le faubourg Saint-Antoine, toujours sourdement agité par les meneurs anarchistes, l'avait empô-
ché de prendre part, soit directement, soit indirectement, à des travaux qui annulaient la constitution de 93. Mais à la suite de la malheureuse journée du 1^'' prairial, le parti terroriste avait été peu à peu tellement écrasé, qu'il ne pouvait plus être redoutable. Alors Sieyès, qui dans son orgueil ne pouvait supporter que d'autres que lui attachassent leur nom aux lois iondamentales de la république française , dégagé de toute crainte, veut substituer son ouvrage à celui de la commission. Le retard qu'il avait mis à le faire connaître, en lui donnant la sécurité, produisait un effet propre à flatter particulièrement son orgueil, puisque dans des circonstances si impérieuses et si urgentes la Convention aurait cru devoir abandonner un travail à peu près terminé , pour rendre aussitôt hommage à la supériorité de l'homme unique. Pour que son triomphe devînt encore plus éclatant, il fallait faire provoquer cette décision par la commission elle-même, qui s'était livrée pendant plusieurs mois à un labeur obstiné sur cet objet, tandis que Sieyès avait refusé jusque-là d'y prendre la moindre part.
Au surplus, que ce fût de ma part amour-propre ou raison, ce plan, ingénieusement combiné sur le papier, me parut absurde dans la pratique et de nature à «ne produire que de mauvais résultats. Qu'attendre d'un gouvernement compliqué, dont les rouages étaient combinés entre eux ainsi que ceux d'une mécanique? comme si, en politique et dans l'ordre moral, les passions et les intérêts des hommes, et les complications qui en résultent, pouvaient se résumer dans une formule de statique, qui donne les condi-
tions de l'équilibre entre des forces diverses appliquées à des corps inertes! Je m'opposai donc, dans la commission, à la demande de Sieyès. Je rappelai d'abord tout ce que j'ai dit ci-dessus sur sa conduite dans cette affaire ; je déclarai franchement ce que je pensais de cette conduite en elle-même ; je peignis de nouveau l'état horrible de la France, qui exigeait une si prompte réorganisation; j'assurai en même temps, ce qui était la vérité, que la patrie ne devant porter la peine des torts de personne ni des mécontentements les plus légitimes, si cette constitution de Sieyès m'avait paru supérieure à la nôtre, déjà acceptée presque en entier, j'aurais été d'avis que la commission eût la générosité de la présenter à l'Assemblée, en l'engageant à la prendre pour texte de sa délibération. Mais j'ajoutai que j'étais loin de le penser; j'en exposai le^ motifs dans une assez longue discussion et je conclus à ce que la commission pressât la Convention de hâter la marche de la discussion sur son projet, autant que la sagesse pouvait le permettre. Je dis en finissant que c'était à Sieyès à présenter son plan, s'il le voulait, et à le faire passer, s'il le pouvait. Ces conclusions furent adoptées. Cependant la commission voulut bien présenter le jury constitutionnaire de Sieyès à l'Assemblée, qui ne l'accepta pas. De ce moment, Sieyès jura à ly constilulion de l'an m une haine qui n'a pas peu con> tribué à son renversement.
Canibacérès, de son côté, essaya de faire ajourner indéiiniiuent l'adoption du projet de la commis^ sion des Onze. C'est du moins ce qui serait résulté de lu proposition qu'il (it do recouunencer toute la
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discussion et de la diriger autrement. Je répondis d'une manière vigoureuse à sa motion, qui ne passa pas. Mon opinion se trouve dans le Républicain, journal en grand format qui paraissait alors.
Le travail de la constitution achevé, Daunou présenta à la commission des Onze le projet d'un Institut national. Cette belle conception, dont il fut l'auteur et dont il nous traça lui-même les détails, fut adoptée avec empressement par la commission et ensuite par l'Assemblée. Bonaparte, qui sentait toute l'influence qu'une institution qui liait aussi intimement toutes les sciences et tous les arts devait exercer sur l'esprit public contre le despotisme, ne manqua pas d'en changer les bases. Cependant, retenu par l'opinion publique de l'Europe, il n'osa pas achever l'œuvre de sa destruction. Mais il l'a préparée et elle a été consommée peu de temps après sa chute; on ne lui a laissé qu'une apparence d'existence, car il est évident qu'il n'y a plus d'Institut dans le vrai sens du mot, ni dans les effets de sa première constitution. Il y a tout bonnement les quatre anciennes académies.
DEIlMEnS TEMPS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
Les travaux de la commission des Onze étant terminés, nous fûmes, Daunou et moi, nommés membres du comité du salut public. On lui mit en main le tri-
dent; je fus chargé d'étouffer les discordes civiles qui désolaient les départements de l'Ouest. C'était à la fin de l'an m. A cette époque, la Convention n'était plus cette assemblée redoutable, devenue l'instrument passif d'un atroce parti, peu distingué par les talents, mais riche d'audace et d'une force incalculable d'impulsion, par l'imprévoyance même de la plupart de ceux: qui s'y étaient jetés. Marchant d'excès en excès, ils se précipitaient toujours en avant comme des bêtes stupides et féroces, sans but déterminé et sans soupçonner que, tôt ou tard, soit en se déchirant entre eux, soit livrés enfin à la vindicte publique, la fin tragique de tant de victimes de leur cupidité et de leurs fureurs serait nécessairement le partage d'un. grand nombre d'entre eux. La Convention, dis-je, n'était plus cette assemblée dont les chefs de faction, avec le secours des armes exécrables de la Terreur, avaient fait, malgré la discordance réelle des éléments, un tout compacte d'une activité terrible. Ce n'était plus qu'une foule sans consistance, une masse sans adhésion, formée des restes incohérents de tous les partis qui s'y étaient successivement élevés et détruits. L'état de la Convention était la fidèle image de celui do la France. Le comité de salut public, le vrai cœur de l'État, le seul centre auquel on pilt se rattacher, qui pouvait seul tout rallier et imprimer le mouvement à tout, '^•■lit lui-même tombé dans une complète dissolution. Quoique dt\jh prévenu de cet état déplorable, lorsque je l'eus sous les yeux dans le comité même, jccrus doscendrc au tombeau, et m'ensevelir sous les débris de la France. J'éprouvai les plus (Tuelles angoisses que puisse ressentir
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un ami sincère de la patrie , lorsqu'il la voit s'abîmer dans le gouffre.
Chacun des membres du comité n'y était occupé que de ses propres afïiiires, de celles de ses amis ou de ses partisans. Toute la part qu'il prenait à l'administration, c'était de placer celui-ci, de faire payer à celui-là une somme qu'il réclamait h tort ou à raisop, etc. Chaque partie de l'administration était confiée particulièrement à l'un des membres. Il la dirigeait à sa guise. Seulement sa correspondance, pour avoir un caractère officiel, devait être signée par deux autres membres. Mais, je l'ai déjà dit, ce n'était pas d'administration qu'on s'occupait. Comme, au surplus, il n'y avait aucun ensemble dans le comité, de leur côté les commissions administratives agissaient seules, isolément, comme elles voulaient ou comme elles pouvaient. Je dis comme elles pouvaient, car se procurer deux signatures pour leur donner des ordres, ou pour leur répondre, était chose fort difiicile pour ceux des membres du comité qui auraient pourtant voulu encore agir au milieu de ce chaos. Souvent, pour obtenir ces deux signatures, il fallait attendre plusieurs jours. Ces hommes, qui ne s'occupaient que de petites intrigues, étaient trop accablés d'affaires pour les donner, et lorsque nous les pressions, Daunou et moi, en observant qu'un nom est bientôt mis, on nous objectait qu'on ne voulait pas signer sans avoir lu, ce qui était juste. Mais prétexter qu'on n'avait pas le temps!... On va voir tout à l'heure quel emploi on faisait de ce temps si précieux. Yoici l'allure habituelle et journalière du comité de salut public lorsque j'y entrai. Elle fut la même jus-
qu'à son terme, qui heureusement ne fut pas éloigné. Cambacérès en était le président. Il y arrivait sur les dix heures du matin. Une fois là, il se promenait de long en large dans la salle d'assemblée. A chaque instant, il faisait appeler Pierre, chef du bureau du comité, pour lui demander ou rien, ou plusieurs fois la même chose, afin de faire retentir le plus souvent possible à ses oreilles le son délicieux de ces mots : citoyen président, qui flattaient singulièrement sa vanité. Quand on se rappellera toutes les puérilités qui ont couvert de ridicule cet homme de beaucoup d'esprit et de talent, on ne taxera pas d'exagération ce que je dis là. Son premier soin était de faire mettre un bon pot-au-feu et de faire placer sur la table d'excellent pain et d'excellent vin, trois choses qui ne se trouvaient guère ailleifrs que là, dans Paris. « J'ai pour principe, » nous disait-il, « que des « hommes livrés à la fois aux travaux de l'Assemblée « et à ceux du comité doivent être pourvus de bons « restaurants, sans quoi ils succomberaient sous le « poids de leurs labeurs. » Cette sage prévoyance du citoyen président lui conciliait tous les esprits. On s'empressait de la mettre à profit. Les divers membres du comité y paraissaient successivement de midi à deux heures. Ils entraient dans la salle d'assemblée: « Président , y a-t-il quelque chose de nouveau ? — « Mais non, » était la réponse la |)lus ordinaire. Là dessus, les arrivants visitaient le j)()t-au-l'eu, prenaient un iKHiillon, liraient le morceau de bœuf de la marmite |K)ur s'en administrer une tranche, qu'ils nian.a;eaient av(M' le bon pain blanc et qu'ils arrosaient d'excellent bourgogne; puis on remettait la
pièce tremblante dans la marmite, jusqu'à ce que le passage des survenants eût réduit les derniers venus à vérifier le proverbe : Tarde venientibus ossa. Après s'être ainsi réconforté l'estomac, on descendait à son bureau particulier, pour s'y occuper pendant un instant d'affaires particulières et d'intérêts privés. Ainsi se terminait le travail du matin et du jour.
Cependant, le soir, qui porte à la réflexion, réveillait l'inquiétude pour le lendemain. Sur les neuf ou dix heures, on se rassemblait dans la salle du comité, où chacun tâchait d'abord de faire rendre les décisions convenables à lui et à ses amis. Quant aux affaires générales, si le citoyen président en mettait quelqu'une sur le tapis : « Ah ! président, » s'écriait-on tout d'abord, « les forces de l'homme a sont bornées. Il n'est pas possible de soutenir son « attention pendant si longtemps. Arrange cela; nous « avons confiance en toi... » Et quoique Daunou et moi nous fissions à cet égard les plus grandes instances, il n'était pas possible d'engager de discussion sur les objets les plus importants. Néanmoins deux points essentiels captivaient l'attention chaque soir pendant quelques minutes, car il y allait de notre tête pour le lendemain. Ces deux points étaient les subsistances et l'argent. « Ah ! çà, président, » ne manquait-on pas de dire avec de grands signes d'inquiétude, » les finances, où en sont-elles? — Mais... les « assignats vont toujours en s'avilissant d'une ma- « nière effrayante, » répondait le citoyen président, « et l'on ne suffira pas à imprimer dans la nuit ceux « qui sont indispensables pour le service de demain. « Si cela dure encore, ma foi, nous courons le risque
« d'être accrochés à la lanterne. » Alors une profonde terreur se peignait sur tous les visages. — « Ah! mon Dieu, quel hialheur, président! » s'écriaient plusieurs voix suppliantes, « va donc au « cabinet d'Hourier-ÉIoi (c'était le membre du comité « de salut public chargé des finances) , dis-lui que « nous le conjurons de nous faire subsister encore « au moins quinze ou dix-huit jours. Viendra alors le « Directoire exécutif qui fera comme il pourra. » — Pendant le demi-quart d'heure de l'absence de Cambacérès on s'abandonnait aux plus tristes doléances. A son retour, il promettait qu'on ferait ce qu'on pourrait et l'on se rassurait un peu sur cette réponse. « Mais les subsistances ! en aurons-nous pour demain?» reprenait-on. « Hé! hé!... je n'en sais rien; « mais je vais envoyer chercher notre collègue Roux, « qui nous mettra au fait de cela. «
Roux (de la Marne) était un ex-procureur de bénédictins, gros, court, rond, frais et jouflln. Il avait de talents ce qu'il en fallait pour bien gérer les alVaires d'une communauté et y assurer largement la bonne chère; mais il n'était sûrement pas de force, à beaucoup près, h adtiiinislrer les subsistances i\o lu France à cette époque. Il avait néanmoins la plus haute idée de sa propre habileté. II se donnait, très-bon homme d'ailleurs, une grande importance et n'était embarrassé que du poids de sa gloire. C'était, au surplus, je le répi'te, un bon et honniHo garçon, auquel on ne saurait contester un mérite précieux pour le moment, celui de pouvoir parler pendant un temps indéfini. Kn elTct, lorsque deux ou trois mille femmes des faubourgs, soutenues par un innombrable ramassis; de
toutes sortes de mauvais sujets, poussés par des chefs de parti, venaient au comité de salut public pour demander du pain, en menaçant d'étrangler tous les membres de la Convention (menaces qui se renouvelaient souvent) , on les envoyait au représentant du peuple Roux, chargé des subsistances. Les bureaux et le cabinet de Roux étaient dans les combles des Tuileries. On y parvenait par un escalier très-long, trèsraide et très-étroit. Lorsque la tête de la colonne arrivait aux degrés les plus élevés, Roux sortait de son cabinet, paraissait sur le palier de son escalier, faisait faire halte, demandait du silence,et, soitqu'il en obtînt, soit qu'il n'en obtînt pas, du haut de. cette tribune aux harangues, il en commençait une dont la durée était de trois, quatre ou six heures, et plus s'il le fallait, suivant l'obstination des pétitionnaires à tenir pied. Les interruptions, les clameurs, les menaces, tout était impuissant pour arrêter ce torrent débordé d'une éloquence assaisonnée de tous les lieux communs qu'on ne cessait de répéter dans ces temps-là. A la fin, étourdies, excédées de fatigue, rassasiées de vaines paroles au lieu de pain, ces malheureuses femmes défilaient peu à peu, les hommes se dispersaient, et lorsque toute cette multitude était réduite à un petit nombre, il congédiait le reste de ces bonnes citoyennes, en leur recommandant de porter dans leurs familles la paix et l'espérance, et surtout de leur bien faire connaître les heureux et constants efforts de leurs représentants pour ramener l'abondance parmi les bons citoyens, et déjouer les efforts de )a malveillance. — Un certain jour de germinal, il pérora devant une innombrable multitude depuis huit
OU neuf heures du matin jusque vers les cinq ou sîk heures du soir. C'est ainsi qu'il sauva plusieurs fois la Convention d'insurrections très-sérieuses.
Tel était le représentant Roux. Invité, comme je l'ai rapporté, à passer au comité de salut public, il y entrait tout essoufflé et toujours très- satisfait de luimême et de ses opérations. « Eh bien. Roux, mon « ami, » s'écriait Cambacérès dès le premier abord, « nos collègues sont inquiets de l'état des subsis- « tances. Où en sommes-nous, quant à celles de « Paris, pour demain? — Toujours même abondance, « citoyen président, » répondait Roux, avec un air de jubilation et de' triomphe, qui ne préparait guère au surplus de la réponse : « toujours les deux onces de « pain par tête, au moins dans la plus grande partie « des sections!... — Eh ! que lé diable t'emporte! » répliquait Cambacérès avec son accent gascon, « tu « nous feras couper le cou avec ton abondance ! » — Roux n'en retournait pas moins h son cabinet, aussi satisfait que s'il eût eu à sa disposition, dans Paris, tous les blés de l'Afrique et de la Sicile. De son côté, la bande du comité tombait pour quelques moments dans une consternation profonde. Mais bientôt une pensée lumineuse faisait évanouir ce sombre nuage. Il était proniptement dissipé par le colloque suivant : « Président, nous as-tu fait préparer quelque chose h « la buvette? Après des journées aussi fatigantes, on « a grand besoin de réparer ses forces. — Mais oui. « Il y a une bonne longe de veau, un grand turbot, « une forle pièce de pAtisserie et quelque autre chose « comnic cela... » Alors, adieu soucis, adieu crainte du lendemain! A raballenient et à la terreur succé-
dait la plus vive gaieté , et l'on sauvait joyeusement la patrie en s'empit'rant dé mets succulents, en sablant le Champagne, et les bons mots assaisonnaient la bonne chère.
On se rappelle ces fréquents renvois que prononçait l'Assemblée aux comités de salut public, de législation et de sûreté générale réunis. Dans ces occasions, sur les onze heures ou minuit, ces derniers comités S8 faisaient annoncer; les deux battants s'ouvraient pour les recevoir, et l'on faisait avertir le comité réuni à la buvette; mais à peine s'en détachait-il quelques membres. Le rapporteur du comité spécialement chargé de l'objet qui motivait la réunion disait en deux mots de quoi il était cas. « J'ai « examiné les pièces, » ajoutait-il, « voilà mes con- « clusions. — C'est bon, » disait-on unanimement. « Allons, passons de l'autre côté. » Ce surcroît de convives ranimait l'appétit mourant et ravivait la soif prête à s'éteindre. C'était un nouvel aliment aux joyeux propos qui se prolongeaient jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Daunou et moi, peut-être quelques autres de nos collègues, n'avons point à nous reprocher d'avoir jamais pris part à ces repas sacrilèges, ni du matin, ni du soir. J'éprouvais d'ailleurs un spasme continuel. Une oppression inexprimable accablait à la fois mon esprit et ma poitrine.
Que des hommes légers, et indifférents surtout, dansent sur le bord de l'abîme creusé sous leurs pas, et qui doit, selon toute apparence, les engloutir demain, ce n'est pas ce qui m'étonne. Des âmes fortes aussi peuvent quelquefois rire dans le danger; mais que des représentants d'une nation se livrassent à une
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joie insensée, à une bombance scandaleuse et missent les affaires dans l'oubli le plus profond, tandis que la malheureuse nation qui les avait appelés pour la sauver, accablée de misère, exténuée par la faim, déchirée par la guerre civile, tombait en ruines de toutes parts, frémissait dans l'attente d'une catastrophe plus épouvantable encore que toutes celles qui l'avaient précédée, c'est là, je l'avoue, ce que je n'ai jamais pu concevoir.
Vers la fin de la nuit, on quittait la buvette et on montait en voiture pour se faire conduire chez soi. Pour moi, je restais dans quelque coin en attendant que je pusse saisir au passage quelques signatures dont j'avais besoin et que la bonne humeur qu'avait fait naître le repas rendait quelquefois plus faciles à obtenir. Mais je renvoyais de bonne heure mon cocher (on avait attaché plusieurs voitures au service du comité de salut public) et je me rendais seul, au milieu de la nuit, à mon petit logement de la rue Copeau. Ma femme, mourant d'inquiétude, avait toujours l'oreille au guet, et ne commençait à respirer que lorsqu'elle entendait de loin mon petit bambou frapper sur le pavé.
J'atteste que je ne charge pas le tableau et que je dis la plus pure vérité. Cependant, quoique cette peinture du comité de salut public d'alors doive élve conservée pour l'exactitude do l'histoire et la connaissance du cœur huiuain, je dois faire observer, pour la justification des membres qui le composaient, qu'ils ne doivent pas ôtre jugés trop sévèrement. A la férocité du comité de salut public terroriste et h son gouveroeoient révolutioimaire , avait du succéder peu à
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peu un relâchement absolu dans celui qui le remplaça. Ce n'est donc ni au cœur, ni à la tele de ses membres, dont la plupart étaient d'honnêtes gens, bien intentionnés, qu'il faut s'en prendre de cet état de choses. Cette indiirérence, ce décousu , ce laisser aller étaient le résultat nécessaire d'un provisoire de trois années, tourmentées par les plus horribles convulsions qui puissent bouleverser une nation et par une suite de réactions qui avaient dû tout décomposer. A la fièvre chaude succède toujours une entière prostration de forces.
Cette pénible situation approchait enfin de son terme ; elle semblait devoir l'atteindre sans nouvelle catastrophe. Mais cette assemblée, la plus extraordinaire qui ait existé dans le monde, devait finir comme elle avait commencé, au milieu des orages. Les royalistes > dans les assemblées primaires, ne firent aucune difficulté d'accepter la Constitution; mais ils s'opposèrent avec fureur au décret qui les obligeait à choisir dans la Convention les deux tiers des membres qui devraient composer le conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents. Jusque-là les thermidoriens , Fréron , Tallien , Barras , etc. , n'avaient pas paru s'apercevoir qu'ils avaient peu de fond à faire sur les promesses des royalistes, dont ils avaient servi la cause avec zèle, en plusieurs occasions, depuis le 9 thermidor. Mais dès ce moment, il ne leur resta plus aucun doute à cet égard. Les royalistes se croyant désormais les maîtres du terrain, cessèrent de flatter ceux auxquels ils devaient un si grand avantage. Ils allèrent plus loin : ils eurent l'imprudence de les menacer de leur faire subir la puni-
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tion de leurs crimes passés, el d'anéantir avec eux tous les hommes qui avaient travaillé au triomphe de la liberté, dès qu'ils seraient maîtres des affaires. En rejetant les décrets dont j'ai parlé plus haut, ils le devenaient en effet. Ils n'auraient envoyé que des royalistes dans les deux conseils , qui , à leur tour, n'eussent porté au Directoire que des royalistes, qui n'auraient confié les fonctions inférieures qu'à des hommes de la même opinion. On prévoit aisément ce qui en serait résulté. Oubliant les nouveaux services des thermidoriens, le parti vainqueur eût exécuté ses menaces et satisfait ses vieilles haines contre des hommes méprisables , qui , après avoir longtemps et cruellement décimé et pillé les partisans de la monarchie, s'étaient ensuite lâchement vendus à eux. Les thermidoriens se hâtèrent donc de chanter la palinodie, et cela du jour au lendemain. Ils se rallièrent aux vrais amis de la liberté, que, naguère, ils avaient essayé de sacrifier aux royalistes, comme des hommes altérés de sang. Ils cherchèrent en eux leur appui pour éviter le sort dont le royalisme les menayait ouvertement.
Ici commença la lutte des sections contre la Convention, qui se vit obligée de repousser la force par la force. Dans cette dernière affaire, je n'eus que ma part comnninc ; je n'ai donc rien de particulier à en dire. Je me contenterai de remarquer (ju(^ phisieurs déjHités, parmi les(juelson pouvait compter Henry Larivière, Boissy d'Anglas, Lahaic, Aubry et plusieurs autres moins (!onnus, ou dont le nom m'échappe, se conduisirent d'une manière plus (|u'é(juiv{)(|ue dans ce débat, sans oser néanmoins se déclarer explicite-
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ment pour le système des sections, dans lesquelles on les en somma plusieurs fois. Lanjuinais lui-même ne prit pas une couleur décidée; sa tête ardente s'abandonnait trop au désir de voir le crime puni, et peut-être encore en ce moment se laissait-il entraîner par le souvenir d'une persécution inique de la part d'hommes qui le menaçaient de nouveau, après l'avoir séduit par de perfides menées et l'avoir mis en méfiance contre ses vrais amis. Pour le général Menou, soit trahison, soit mollesse, il ne fit pas ce qu'il devait faire. S'il eût agi contre la section Lepelletier avec la promptitude et la fermeté qui lui étaient commandées, la section aurait été forcée de mettre bas les armes, et nous aurions eu le bonheur d'empêcher la sanglante catastrophe du 13 vendémiaire.
La Convention étant demeurée victorieuse, les thermidoriens crurent n'en pas devoir rester là. Ces misérables, sans générosité comme sans esprit de conduite, résolurent d'empêcher l'établissement de la constitution de l'an m, et de rétablir le gouvernement révolutionnaire, à la tête duquel les circonstances les eussent nécessairement placés. Alors ils se seraient vengés à leur aise des hommes qui venaient de les faire trembler, et ils se seraient emparés du maniement des affaires, deux choses qui leur devenaient impossibles dans un gouvernement régulier.
Pour en venii" là, il fallait commencer par répandre la terreur. Les députés que je viens de nommer plus haut sont d'abord voués par eux à la mort, Boissy d'Anglas et Lanjuinais en tête. Ils réunissent autour d'eux les restes de toutes les factions qui avaient composé le parti anarcliiste dans la Conven- I. 47
tion, et devenus leurs chefs, ils animent cette bande, encore plus imbécile que furieuse. On n'entendait plus dans leurs colloques que des cris de vengeance. On ne parlait plus parmi eux que de la nécessité d'établir, au moins pour quelque temps, un nouveau tribunal révolutionnaire ou spécial, pour juger les députés traîtres, qui s'étaient associés avec les meneurs des sections rebelles (et l'on désignait hautement parmi eux Boissy d'Anglas et Lanjuinais), pour juger ces meneurs eux-mêmes, et tous ceux qui, dans cette circonstance, s'étaient déclarés les ennemis du peuple. On disait en même temps qu'il était indispensable d'ajourner la mise en vigueur de la constitution de l'an m, de rétablir le gouvernement révolutionnaire, etc. , etc. Ces bruits répandaient la consternation dans la majorité de la Convention. II était à craindre que, dépourvue de toute énergie comme elle l'était alors , elle se laissât subjuguer de nouveau. Pour moi, je traitais comme ils le méritaient ceux qui tenaient ces oJieux discours; je tâchais en même temps de relever les courages. — « Pouvons-nous compter sur toi ? » me disaient beaucoup de mes collègues. « Vous le pouvez d'autant « mieux, » leur répondais-je, « que moi, je ne compte. « sur personne. » Le moment arriva bientôt de leur prouver que je no les trompais pas.
En effet, après avoir excité une grande fermentation cl semé partout rinijuiélude, les thermidoriens, se croyant sûi's de leur coup, songèrent h le porter.
Un malin, loules les avenues de la Convention se trouvL'ul obstruées par ces baiules d'assassins (|ui uvaieul U^uré prccédemmeul dutis loules les scènes
d'horreur de la Révolution. Les tribunes sont remplies d'un pareil ramas de brigands, et des fameuses furies de la guillotine. Tous tenaient les discours les plus menaçants, applaudissaient à outrance les députés thermidoriens, et couvraient d'insultes les gens sages et intègres. Qu'on observe ici l'inconséquence du commun des hommes et combien il est peu siir de leur supposer d'avance une conduite conforme à leurs intérêts. Gomment, en effet, les thermidoriens, ces hommes qui avaient vu, dans le cours de la Révolution, les armes dont ils usaient en ce moment, devenir toujours en définitive l'instrument de la perte de ceux qui les avaient maniées , même avec le plus de force et d'adresse, ces hommes qui ne se voyaient appuyés que sur la réunion incohérente des restes de partis dont ils étaient haïs, autant qu'ils les haïssaient eux-mêmes, avec lesquels ils avaient toujours été en rivalité, qu'ils venaient de poursuivre à outrance depuis le 9 thermidor, qu'ils avaient vendus avec tout le parti républicain aux royalistes, auxquels ils n'avaient échappé eux-mêmes que par l'indiscrétion de ces derniers et leurs menaces prématurées, comment, dis-je , les thermidoriens pouvaient-ils s'aban- • donner aussi inconsidérément à de pareils projets et à de pareils moyens? Mais on peut tout attendre d'hommes sans honneur et sans vertu, et livrés aux plus aveugles passions. Lors même qu'ils auraient l'éussi à rétablir le gouvernement révolutionnaire, dans l'état où était l'esprit public, il ne pouvait rester longtemps dans leurs mains. 11 retombait bientôt dans celles qui avaient conduit un si grand nombre d'entre eux à l'échafaud, tandis que, sous le gouvernement
constitutionnel de l'an iri, la hache populaire cessait d'être suspendue sur leurs têtes. Mais ils obéissaient à ce qu'il y a de plus aveugle au monde : ce n'est pas l'amour, comme on le dit sans cesse, mais l'ambition, et ce désir de la vengeance qui ne voit pas le précipice qui le sépare de l'objet qu'il poursuit. — Je reviens à mon récit.
Tout étant ainsi préparé pour enhardir les factieux et réduire au silence les hommes sages et probes, Tallien, revenu au sein de la Montagne, dont il avait rassemblé tous les débris, se lève avec un front menaçant et déclame avec emportement contre les conspirations et contre les conspirateurs, à la tête desquels il place Boissy d'Anglas et Lanjuinais. Il essaye de soulever toutes les passions contre eux ; il veut qu'on les envoie devant un tribunal spécial qu'il propose d'établir pour purger la France du reste des conspirateurs ; enfin, il essaye d'entraîner la Convention à suspendre la mise a exécution de la constitution de l'an m . Toutes ces propositions furent accueillies avec transport par la Montagne et soutenues par les plus violentes clameurs. « Aux voix ! aux voix ! » s'écriait-on avec la plus grande force. Mais Daunou, Tliibaudcau et moi nous arrêtûmes bientôt celte* fougue en répondant h TalHen et en repoussant ces odieuses propositions, de manière à abattre à l'instimt l'audace du chef et l'emportiMiuMit de sa bande, cl ù rtîlevor le courage de la majorité de la Convention. Ce que j'avais prédit à Lanjuinais s'accomplissait. Jo lui tins parole. Bravant les menaces qui m'étaient pitrticulièrenjcnt adcessirs, je rai)pelai tous leH crinu's et toutes les turpitudes dont s'étaient ren-
dus coupables ces hommes de parti, qui changeaient sans pudeur de masque et de langage suivant l'occurrence, et qui, dans ce moment, mettaient le comble à toutes leurs infamies en demandant la tête de ces mêmes hommes qu'ils avaient environnés de tant de pièges et de séductions, peu de semaines auparavant, pour les entraîner dans le parti royaliste, en affectant à leur égard une confiance sans bornes et la plus profonde estime. Après avoir peint leur caractère et leur conduite, je présentai Lanjuinais sous les couleurs qui lui étaient dues, et je parvins h exciter dans l'Assemblée le plus haut degré d'indignation contre ses accusateurs. Je n'avais pas, je l'avoue, pour Boissy d'Anglas les mêmes sentiments que pour Lanjuinais. J'étais persuadé qu'en se liant avec les thermidoriens, il n'était point entraîné par la chaleur de sa tête, mais par des vues particulières. Je ne l'en défendis pas moins de toutes mes forces, et à cause de lui personnellement, et parce que j'étais convaincu qu'il suffisait au parti franchement républicain de montrer sa puissance et qu'il la triplait en pardonnant. En supposant d'ailleurs que Boissy d'Anglas eût conspiré avec les chefs des sections, le sacrifier dans ce moment, eût-ce été justice? Non! c'était l'immoler à des hommes qui, à une époque peu antérieure, avaient été complices de ces menées monarchiques, et dont, au moins, il n'avait jamais partagé les crimes pendant la Terreur, ni même l'impudeur avec laquelle ils changeaient de langage et de parti. Dans la défense que je fis de Lanjuinais et de Boissy d'Anglas, je ne manquai pas de vouer à l'exécration publique le projet d'épurer encore notre malheureuse
set MÉMOIRES
patrie avec un tribunal de sang, et, comme l'avaient fait Daunou et Thibaudeau, je combattis énergiquement tout relard apporté à la mise à exécution de la constitution de l'an m. Toutes les propositions tliermidoriennes furent rejetées, les proscriptions furent repoussées avec horreur et le régime provisoire prit fin.
En sortant de cette mémorable séance, Lanjui-
nais m'embrassa. 11 était très-reconnaissant, mais un
peu honteux de s'être laissé tromper par de pareils
hommes et de m'avoir cru un moment capable d'un
grand crime. « Je n'ai rempli qu'un devoir et j'ai
« satisfait mon cœur, mon cher Lanjuinais, » lui
dis-je, « en défendant contre des brigands un ancien
« collègue qui est depuis longtemps l'objet de mon
« estime et de mon attachement ; ainsi tu ne me dois
« aucune reconnaissance. Mais permets-moi un seul
« mot et qu'ensuite il ne soit plus question de cela
« entre nous. Ce mot, le voici : je te conjure de te
« méfier un peu de cette chaleur d'âme, qui est en
« loi la source de précieuses vertus, mais qui peut
« quelquefois l'égarer et te rendre la dupe, même
« l'instrument, de scélérats adroits. En politique,
« comme en tout, ne compte jamais que sur les gens
« de liicn. »
Ici finit le régime provisoire et commence le règne d'un gouvernement fégulier. C'est une autre gcène, remplie en partie par les mêmes acteurs et en partie par des acteuis nouveaux. J'ai été l'un de ceux qui se trouvèrent placés sur le premier plan. Si je n'y ni pas figuré avec éclat, ce qui ne fut en aucun temps l'objet do mes désirs, j'ai au moins fait tous
mes efforts pour remplir exactement mes devoirs. Mais avant de passer aux notes historiques que j'ai recueillies sur le Directoire exécutif, j'esquisserai le tableau abrégé de la marche des partis depuis 1789 jusqu'à l'établissement de la constitution de l'an III.
COUP d'oeii. général Sun la composition
ET LA Dl^CGMPOSITION DES PARTIS DEPUIS 1789 JUSQU'A* l'installation du directoire EXÉCUTIF.
Après une longue suite d'altérations et de changements opérés dans nos lois, dans nos mœurs, dans nos idées et dans la forme de notre gouvernement, il ne restait plus en France qu'une seule autorité qui existât par elle-même et d'une manière tout à fait indépendante : c'était l'autorité royale. Les grands corps judiciaires conservaient cependant encore quelques vestiges de leurs anciennes prétentions; mais après avoir absorbé toutes les autres puissances, l'orgueilleuse et jalouse royauté s'indignait de voir subsister encore les faibles restes de celle que les parlements avaient exercée à certaines époques, soit de droit, soit de fait. Leurs prérogatives furent donc attaquées par le monarque et leur résistance fit naître la résolution de les détruire. Ce fameux débat semblait devoir entraîner infailliblement leur chute, et rendre absolument illimité le pouvoir royal ou ministériel, ce qui est la même chose.
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A cette époque, la noblesse haïssait la magistrature et affectait de la mépriser. Elle ne voyait qu'avec dépit et colère, qu'elle eût une influence trèsréelle sur la vie, l'honneur et la fortune des citoyens, sans en excepter les nobles eux-mêmes, qui n'avaient aucune autorité directe. C'était un bien faible dédommagement pour eux que des titres vains et fastueux, qui ne leur donnaient pas plus de pouvoir légal que n'en avaient les derniers des citoyens. Les parlements, à leur tour, détestaient cette noblesse, qui, dans ses manières hautaines et ses propos indiscrets, ne laissait apercevoir que du dédain pour la robe. Néanmoins ces deux classes se ressemblaient en ce point qu'elles affectaient à l'égard du peuple, c'està-dire du corps entier de la nation, la supériorité la plus humiliante pour lui. Enfin, la noblesse et. la magistrature s'étaient rendues odieuses au peuple, la première par ses vexations et son insolence, la seconde par sa morgue et de criantes injustices. Il y avait au surplus entre ces trois corps une grande opposition de vues et d'intérêts.
Cependant, la puissance monarchique, parvenue sous Louis XIV à son plus haut point, ne pouvait que s'affaiblir et décroître. C'est, en effet, ce qui lui arriva promptement sous les règnes aussi dissolus que dissipateurs de Louis XV et de Louis XVI. Sous co dernier, le gouvernement monarchique était déjh caduc. Cette situation était sentie par les hommes éclairés de toutes les classes, et, dans l'attente d'une catastrophe, qui ne pouvait pas être éloignée, cette observation commune enfanta secrètement les desbeins les plus contraires.
Les nobles formaient le projet insensé de relever leur puissance féodale et d'établir une aristocratie semblable à celle qui existait en Pologne. Les parlements, déjà en possession du redoutable pouvoir de juger, et exerçant une certaine portion de la puissance législative, visaient à la création d'un patriciat et au gouvernement purement sénatorial. Enfin, dans le tiers état, cette portion, que son éducation, ses lumières, ses vertus privées et sa masse numérique rendaient la plus importante du peuple, voulait un gouvernement qui fit disparaître toutes les distinctions injustes ou chimériques, qui établît l'égalité des droits, qui assurât à chacun la liberté civile et à tous la liberté politique.
Telle était la divergence de vues, de sentiments et d'intérêts à l'époque où, dirigé par son ministère, Louis XVI résolut d'anéantir la haute magistrature. La noblesse et le tiers état, sur lesquels l'attaque ne tombait pas pour le moment, comprirent bien néanmoins que, malgré sa caducité, le pouvoir royal triompherait d'eux tous infailliblement, s'ils se laissaient combattre séparément. Ils sentirent que l'invasion pleine et entière du despotisme, sur tous les individus, comme sur tous les corps, était certaine, s'ils laissaient renverser une barrière qu'ils haïssaient à la vérité, mais enfin la seule qu'on eût à opposer à cette invasion. La noblesse et le tiers état s'unirent donc étroitement avec les parlements pour combattre l'autocratie royale, sauf ensuite à chacun, lorsqu'elle serait abattue, à tûclier de faire prédominer son système.
Ce fut alors qu'on vit la magistrature invoquer
les droits des peuples qu'elle avait si longtemps méconnus, et appeler à son aide tous les ordres de l'État, en provoquant la convocation immédiate des états généraux. Tout s'ébranle en effet pour venir au secours des parlements. La cour aux abois cède à des forces auxquelles elle ne peut plus résister. Mais à peine l'affaiblissement du pouvoir royal paraît-il assuré, que les coalisés cessent de s'entendre. Les parlements et la noblesse laissent échapper leurs vues; mais le tiers état était devenu ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, l'État tout entier. 11 montre à son tour qu'il entendait soutenir ses droits envers et contre tous; la querelle s'échauffe, lorsque les états généraux, enfin rassemblés, ouvrent une scène toute nouvelle, la plus grande peut-être et la plus extraordinaire qu'offrent les fastes du monde.
Ici paraissent de nouveaux acteurs, les vues changent, les intérêts se compliquent, les partis ne sont plus les mêmes, et les combinaisons sont toutes différentes. Mais ce que nous venons d'observer relativement à la marche des partis, on le retrouvera dans le cours entier de la Révolution. On y apercevra les mêmes rapprochements, les mêmes réunions, la même np|)aronce d'identité pour se défendre contre le parti dominant, les mêmes scissions après le succès, les mêmes alliances entre les factions vaincues pour ressaisir un pouvoir échappé.
Jo n'ai point parlé du clergé dans le tableau que j'ai tracé plus haut; mais, considéré comme corps, le clergé n'avait plus d'influence politique. (Ihacun do ceux qui le composaient se rallia à la caste h laquelle il uppurleouil soit par s;i naissance, soit par l'énii-
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nence ou par la médiocrité du rang qu'il occupait dans l'Église. Qu'on fasse attention qu'il ne s'agissail point encore de rien changer à l'état du clergé , non plus que de l'exproprier. D'ailleurs, les lumières du siècle, non moins que le scandale que le clergé catholique donnait au monde, et particulièrement en France, avaient tellement anéanti sa considération et son influence, qu'il n'a fallu rien moins que la réunion de toute l'aristocratie féodale et théocratique de l'Europe, secondée par l'immoralité et la folie des ultra-révolutionnaires , et enfin par toute l'hypocrisie et le despotisme de Bonaparte, pour que celui-ci pût lui rendre une sorte d'existence, et cette funeste influence dont il jouit en ce moment, et que chaque jour on augmente le plus qu'on peut, malgré l'opinion publique qui la repousse de toutes ses forces. Lorsque les états généraux s'assemblèrent, ils offrirent d'abord trois divisions principales. Les nobles, les parlementaires et le haut clergé en formaient une. Les premiers voulaient conserver tous leurs droits, honorifiques et utiles, toutes leurs prérogatives, distinctions, préférences, en un mot tous leurs avantages. Les seconds entendaient garder, au nioins dans leur étendue actuelle s'ils ne pouvaient l'accroître, leur puissance judiciaire et leur part dans la législation et l'administration générale du royaume. Enfin le haut clergé voulait se maintenir dans la possession de ses immenses revenus, de son existence comme premier corps de l'État, et dans son influence religieuse, qui lui échappait de plus en plus. Ces trois groupes, également menacés , se coalisèrent d'abord entre eux, et ensuile se rattachèrent à la
cause royale, qu'ils avaient combattue la veille. Ils n'eurent plus pour objet, à les en croire, que de maintenir l'autorité et la splendeur de la couronne. Ces saints évéques, cette magistrature impartiale, cette pieuse et chaste noblesse, rivalisaient de zèle pour le soutien du trône et de l'autel. Ceux d'entre eux qui se distinguèrent particulièrement à la tribune étaient Maury, Cazalès, Mirabeau tonneau (c'est ainsi que la brièveté de sa taille et son ampleur avaient fait surnommer Mirabeau le jeune) , Fabbé de Montesquiou, l'archevêque d'Aix, l'éveque de Clermont, Virieu, de Bonay, etc. Malouet, député du tiers état, à la tête d'un certain nombre de députés du même ordre, qui s'étaient réunis au parti aristocratique, tenait un rang considérable parmi ceux que je viens de citer.
La seconde division des états généraux se composait de l'immense majorité des députés des communes (c'est le nom que prit le tiers état) , d'un bon nombre des membres du clergé inférieur et d'un petit nombre de députés de la noblesse. Ceux-ci voulaient l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. Cette masse, au moment de sa réunion, était plutôt dirigée par le sentiment que par les lumières; jusqu'alors l'élude des matières politiques n'avait guère conduit (ju'îi la Hasiille : elles n'étaient donc familières (ju'à un certain nombre d'hommes, qui en avaient fait, dans le <'al)inet, l'objet de leurs méditations. Mais cette partie de l'Assemblée était l'élite (le la nation. Si ceux qui la formaient manquaient d'espcTience |)oli(i(iu<', ils ('laicMit habitués à lu réllexion; ils étaient animés de sentiments élevés.
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Il sullisait de leur découvrir la lumière pour produire, sur cette réunion d'amis sincères de leur pays, les effets les plus extraordinaires et les plus rapides. Un petit nombre d'hommes énergiques et éclairés fut donc le levain précieux qui l'anima et lui fit jeter subitement un éclat que la suite des siècles n'effacera pas.
La troisième division des états généraux était le parti d'Orléans. Elle avait à sa tête le duc de ce nom, environné de la jeune noblesse de cour qui faisait partie de la minorité de cet ordre. Quelques députés des communes grossissaient le nombre des orléanistes dans l'Assemblée. Leur but était de porter le plus haut qu'il serait possible ce prince assez spirituel, mais sans caractère, sans résolution, sans dignité, sans élévation dans l'âme, et d'une corruption profonde. C'était précisément le mannequin qu'il leur fallait. Ils ne voulaient pas d'un chef qui régnât, mais qui laissât régner. — S'ils n'avaient pu , dès ce moment, mettre la couronne sur sa tête, ils l'auraient au moins, comme de fait ils le tentèrent, fait lieutenant général du royaume, ce qui les aurait toujours rendus maîtres des affaires et eiit mis la cour actuelle en tutelle dans leurs mains , jusqu'au moment favorable pour supplanter Louis XVI et les princes qui devaient lui succéder, et leur substituer leur mannequin.
Pour assurer ses succès, ce parti sentit la nécessité de s'étayer du parti patriote. Il affecta de se fondre avec lui , et prit les couleurs les plus populaires. En conséquence, il attaqua le trône dans ses prérogatives, la noblesse dans ses privilèges et ses distinc-
tions, les parlements dans leur puissance et le clergé dans sa fortune. Parmi les moyens employés par les orléanistes, on doit regarder comme l'un des plus ingénieux celui de faire lever tous les Français au même instant, de les transformer en armée patriotique, sous le nom de gardes nationales. S'ils avaient pu, comme ils le comptaient, faire nommer le duc d'Orléans commandant général,. et le mettre ainsi h la tête de la nation armée, ils lui auraient donné une force invincible , celle de la popularité jointe à celle des baïonnettes.
Ainsi donc le vrai parti patriote et le parti d'Orléans n'en ofirirent d'abord qu'un seul en apparence, quoiqu'il n'y eut pas entre euK plus d'identité réelle que dans la première division dont j'ai parlé. Aussi les états généraux ne parurent d'abord composés que de deux partis : les patriotes en majorité, les aristocrates en minorité.
On distinguait dans le parti des patriotes , ainsi composé, Mirabeau, Barnave, Duport, Chapelier, Habaut- Saint- Etienne, Glezen, Pélion, Lanjuinuis, Laborde, Target, Desmeuniers, Volney, Uevvbell, Alexandre Lameth, Charles Lameth, Menoii, Sillory, Biron, Latouche-Tréville, Victor de Broglie, d'Aiguillon, Mathieu de Montmorency, Caslellane, Chatenay - Lanty , Talleyraud - Périgord , évôcjue d'Autun, etc.
Il faut observer qu'outre lo parti d'Orléans, il y avait dans le parti patriote un certain nombre de membres plus particnlieroMHMit unis entre eux par l'idenlilé de leurs opinions sur la constitution à doiuier il la France. Cette réunion était formée de l'autre
partie de la minorité de la noblesse. On y remarquait les ducs de Larochefoucauld et de Larochefoucauld- Liancourt, qui ont tant de droits à l'estime de la postérité, et qui obtinrent la vénération de leurs contemporains; Lafayette, les frères Grillon, d'André, Clermont -Tonnerre, Lally-ToUendal, Bauraetz, Louis de Noaiiles, etc. A ceux-ci se joignaient plusieurs députés des communes , JMounier, Thouret et quelques autres. Au dehors de l'Assemblée, ils se rattachaient à Necker, et au dedans à Lafayette, qui était leur bras ; ils avaient réussi à le faire placer à la tête de la garde nationale. Ils voulaient conserver la branche régnante de la dynastie des Bourbons, avec un gouvernement constitutionnel, modelé sur celui d'Angleterre, dans lequel une chambre haute eiit été instituée sous le nom de Sénat. Ils en auraient certainement tous fait partie ; car si cette constitution eût été acceptée , c'est évidemment Necker qui eût dicté le choix des sénateurs. Ils se fussent ainsi trouvés en possession de la plus belle existence politique possible en Europe, après la royauté, existence indépendante à la fois du roi et du peuple. Au reste, si des hommes comme les Larochefoucauld et quelques autres ne furent pas insensibles à cette perspective, je n'en assurerai pas moins que cette considération personnelle ne dicta point leur opinion. La persuasion qu'elle serait utile à la France pouvait seule déterminer ces grands et respectables citoyens.
Il est probable que si ce plan eût été franchement adopté par la cour, il eût obtenu une entière réussite. Cependant il aurait toujours éprouvé d'assez grandes diflicultés. La majorité de la noblesse et du haut clergé,
qui formait le parti aristocrate de T Assemblée, ne pouvait envisager qu'avec peine un ordre de choses qui entraînait l'anéanlissement de ses privilèges et de ses distinctions, et ne favorisait qu'un petit nombre d'élus, qui s'élèverait sur les ruines de ses grandeurs passées. Ils étaient certains d'^aiileurs que même ce petit nombre ne serait pas pris parmi eux, attendu qu'ils étaient haïs de Necker, autant qu'ils le haïssaient eux-mêmes. Il était clair que les choix devaient tomber sur les députés de la minorité de la noblesse, qui étaient dans le système du ministre, et sur quelques députés des communes, pour flatter le peuple et mettre en pratique le principe de l'égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics de toute nature. Les motifs qui déterminèrent la majorité de la noblesse à rejeter cette mesure décidèrent les nobles attachés au parti d'Orléans à l'imiter. Ils étaient également ennemis de Necker, et n'auraient eu non plus aucune part à ses choix. Observons toutefois que Mirabeau, ennemi juré de Necker, fut néanmoins dans l'Assemblée constituante le constant et zélé partisan de la forme du gouvernement anglais.
Il va sans dire que chacun de ces groupes politiques n'était pas tellement circonscrit qu'il n'y eut des nuances d'opinion intermédiaires, et souvent des Iranstnigrations d'individus de l'un à l'autre. Les changements qu'éprouvaient les intérêts et les passions, bien plus que ceux qui s'effectuaient dans les convictions, ont fait de ces transfuges aux diverses épotjues de la Uévolution.
De nouveaux arrangements furent l'une des suites des 5 cl 6 octobre. Les événements de ces affreuses
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journées sont universellement connus. La complication de leurs causes ne l'est pas également. Il est néanmoins indispensable de les étudier pour l'intelligence de ce qui va suivre. — Le parti d'Orléans eut sans contredit la plus grande part à ces journées. Au ili juillet et, plus nouvellement encore, à l'issue des orgies des gardes du corps et du régiment de Flandre, la reine faillit réussir à faire exterminer les patriotes de l'Assemblée. A cette époque, d'Orléans et les siens eussent été incontestablement les premières victimes d'une si funeste proscription. Le meurtre de cette femme hardie fut donc projeté comme une représaille de ceux qu'elle avait voulu faire exécuter sur eux. L'ambition vint à l'appui de la vengeance. En se défaisant d'une ennemie habile et intéressée à faire avorter leurs projets ambitieux, en forçant en même temps son faible époux à quitter au moins la partie par la fuite, si l'on ne réussissait pas à le frapper du même coup, les orléanistes se regardaient comme maîtres du terrain et libres de disposer de tout à leur gré.
D'un autre côté, on ne peut guère douter que la cour elle-même ne dirigeât par des agents secrets une partie de la multitude mise alors en mouvement. Elle voulait aussi forcer le roi par la peur à prendre la fuite et à s'aller jeter dans les bras de l'armée. Des piquets de cavalerie disposés sur la route de Rambouillet auraient favorisé cette évasion. Le roi ainsi mis à l'abri des effets de l'indignation du peuple et de la vengeance des partis, on aurait essayé le massacre de l'Assemblée nationale, ou son entière dispersion. Qu'on se reporte aux circonstances que j'ai détaillées plus haut en parlant des événements des
tu MÉMOIRES
5 et 6 octobre S on verra combien mes conjectu'"es sont fondées. Si ces projets avaient réussi, le monarque aurait tenté de relever par la force des armes une autorité minée par les désordres et les prodigalités d'une cour dissolue et assaillie de front par les élans généreux de la liberté et les progrès de la raison publique.
Mais Lafayette, que voulait-il ? Pouvait-il ignorer que dans le cas même où une partie de l'innombrable populace qui se portait sur Versailles eût été, en eflet, dirigée par la cour contre d'Orléans, au moins la plus grande partie était dirigée par d'Orléans contre la cour? Or, il avait un grand intérêt à traverser dans ses projets un homme dont il était détesté, et qu'il venait de supplanter dans le commandement des gardes nationales. Je dis des gardes nationales; le commandant de celle de Paris l'était, en elTet, alors, par l'opinion, de toutes celles du royaume. Il no devait pas, d'une autre part, apporter moins d'obstacle aux succès des trames de Marie-Antoinette, qui, certes, n'aurait pas épargné les partisans de la constitution anglaise, et celui qui, dans la nuit du 1^ juillet, avait le premier proposé une déclaration des droits, si elle eût cessé d'avoir besoin do leur appui. Pourquoi donc ce général abandonna-t-il Versailles à la merci de cette elVrayantc nmltitude, et ne donna-t-il l'ordre du dépait de Paris (jue vers la fm du jour et après avoir eu la main forcée? Et lorsque, dans la matinée du G, il occupait Versailles avec toute la gurdo nationale parisienne, comiuout lo massacre des