‹ Mémoires;Chapitre 23 sur 25 · DE PICHEGRU · texte numérisé non relu

DE PICHEGRU

Enfin , Rewbell m'ayant secondé comme il me l'avait promis, nous parvînmes à obtenir l'arrêté relatif à la nomination des fonctionnaires publics, lequel avait pour objet de réformer les mauvais choix, et de faire connaître au public l'esprit qui dirigerait à l'avenir le Directoire dans ceux qu'il aurait à faire. CelamHé fut rendu le 27 ventôse an iv.

Dans le préambule, le Directoire avoue les erreurs dans Ies(juellcs on l'a entraîné sur ses choix, en profitimt de la [)ré('ipitati<)i) à la(|U('Ile il s'était vu, en quelque sorte, condamné. Pour y remédier, il demande par l'urrâté h tous les commissaires de lui fournir les

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renseignements qu'ils pourront se procurer sur les fonctionnaires publics nommés ou à nommer, afin de le mettre à même d'agir dans ses réformes en toute connaissance de cause. L'arrêté et les considérants qui le précèdent sont dans tous les journaux du temps; j'invite le lecteur à les consulter.

Cependant, si cet acte fut une déclaration de principes telle que je la désirais, les moyens d'exécution n'en eurent pas moins ma désapprobation. En effet, comme les commissaires du pouvoir exécutif que nous avions nommés étaient pour la plupart des anarchistes, les renseignements qu'ils nous donnèrent ne firent que confirmer nos mauvais choix, et de plus, si nous révoquâmes, en effet, quelques contre-révolutionnaires sur les indications qu'ils nous fournirent, ils furent remplacés par des anarchistes, tels que ceux qui étaient désignés dans l'arrêté.

J'aurais voulu que nous nous fussions bornés aux nominations directes des commissaires près les administrations centrales et les tribunaux; nous n'en aurions fait le choix qu'avec une attention des plus sévères ; nous aurions exercé à leur égard une surveillance extrêmement active et toujours soutenue, pour nous assurer de leur persévérance dans la bonne voie administrative et dans une conduite impartiale. Ces précautions prises, on s'en serait rapporté à eux, sans réserve, pour le choix et le maintien des autres fonctionnaires publics de leurs départements, en les rendant moralement responsables de leurs indications. Nous eussions ainsi environné les chevilles ouvrières de l'administration et de la justice d'une grande considération, et nous leur eussions donné une grande

force pour Texécution prompte et entière des lois et des arrêtés du gouvernement. En même temps, les choix eussent été plus éclairés et plus impartiaux, et la honte des mauvaises nominations ne serait pas tombée sur le gouvernement. Les commissaires, responsables devant le public, auraient été contenus par l'opinion; nous n'aurions pas perdu un temps précieux à discuter sur des individus que nous ne pouvions jamais bien connaître; nous eussions tari la source des tracasseries que les membres des députations suscitaient au Directoire, et qu'ils se faisaient entre eux-mêmes, pour placer et déplacer à leur gré les fonctionnaires de leurs départements. Mon plan fut trouvé fort bon par mes collègues chaque fois que je le proposai, mais il resta sans exécution : le désir de placer tel ou tel, les sollicitations des députés, des coteries, etc., prévalurent toujours. Aussi cet arrêté, pris dans un très-bon esprit, ne produisit à peu près aucun fruit.

Une des causes qui nuisirent le plus à la bonté de nos choix fut une constante partialité en faveur des ex-conventionnels. Qu'à mérite égal ils l'eussent emporté, c'était aussi mon avis ; mais que le seul tilre d'ex-conventionnel rendit propre h tout, et fit obtenir la préférence sur tous les autres candidats, c'était un grand abus. Souvent on faisait ainsi un choix détestable, quand on en pouvait faire un bon ; on décourageait des hommes exerces depuis longtemps dans une carrière épineuse; on compi'omettait la marche des affaires par l'incapacité ou l'inexpérienre des agents, et eulin l'on donnait naissance ù une sorte de palricial.

Voici pourquoi, lorsqu'il s'agissait des conventionnels, et en général de la clique anarchique, je n'étais pas soutenu par mes collègues, et j'étais souvent abandonné par Rewbell lui-même, quoiqu'il me témoignât toute confiance. Ils savaient tous que, malgré les persécutions que j'avais éprouvées et la cruelle blessure qu'on m'avait faite en immolant mon respectable frère, je n'avais conservé ni fiel ni désir de vengeance contre personne. Mais ils ne me croyaient pas à l'abri de la crainte du retour du régime qui avait fait tant de mal à la France, et à moi personnellement. Suivant eux, cette crainte portée h un point exagéré me faisait adopter un système outré de modération. Quoiqu'ils me témoignassent toujours les mêmes égards, ils me laissèrent voir quelquefois qu'ils pensaient ainsi, et cette persuasioa de leur part ôtait du poids à mes avis.

- Au surplus, nos mauvais choix n'étaient pas sans excuse. Il faut qu'on sache qu'à l'époque où l'arrêté fut pris, nous avions eu huit ou dix mille nominations à faire à la fois. Chaque coterie, chaque faction, voulait les places pour elle et les siens, afin de prolonger son règne. Quelque sages, quelque pures que fussent les intentions du Directoire, il ne pouvait tout faire par lui-même; les députés qui élevaient le plus haut la voix contre la nomination des anarchistes présentaient le plus souvent, pour mettre à leur place, non des hommes sages et amis éclairés et sincères de la liberté, mais des royalistes fougueux, des fanatiques redoutables, des provocateurs de guerre civile, qui auraient persécuté indistinctement et à outrance les vrais républicains, comme les plus vio-

lents anarchistes. Le Directoire crut bien faire en provoquant les avis de ses commissaires, dont le patriotisme pouvait être exagéré, mais au moins n'était pas douteux, et ceux des administrateurs qui, nommés par la faction de vendémiaire, donnaient dans un excès tout opposé. Il comptait voir jaillir la lumière de ce choc; il n'en sortit que le sombre feu des passions qui dénature tout.

Quant au système de bascule ou d'équilibre dont on a tant parlé, nous ne le pratiquâmes jamais. Ceux qui eurent si souvent ce mot à la bouche, se sont-ils au surplus bien entendus eux-mêmes ? Tl est trèspermis d'en douter. Que voulait-on dire parla? Que nous cherchions à tenir en respect le parti anarchiste par le parti aristocratique, et vice versa ? mais où serait le crime de forcer, l'un par l'autre, deux partis également dangereux, à marcher sur la droite ligne, et de les amener par la force des choses à se fondre dans le parti constitutionnel? Dira-t-on que le Directoire favorisait alternativement les deux factions l'une contre l'autre? Quel eût été le but d'une pareille manœuvre? Il a voulu les réprimer l'une et l'autre, et non les balancer, comme on le prétend, ce qui, quelques vues qu'on lui suppose, ne pouvait lui servir de rien. Quand il signalait les attentats des uns, manquait-il de signaler ceux des autres? Les conspirations de Rabcuf et du camp de Grenelle ne furentelles pas punies et plus sévèrement que celles des royalistes Lavilheurnois, Dunand, Hrollier, etc.? Kniin, la plus giaude partie des choix laits par le Dirertoiro ne lui avait-elle pas été dictée par les dc'putés ? C'étaient donc les députés eux-mêmes qui

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mettaient en jeu ce prétendu système de balancement contre lequel ils jetaient les hauts cris, lorsque le parti opposé au leur venait à son tour à influencer une nomination. Que de sottises dans ce monde on adopte sans examen ! — Je répète , au surplus, encore une fois que je m'étais constamment opposé aux choix qui nécessitèrent l'arrêté.

Pendant ce temps, le Directoire prit toutes les dispositions propres à éteindre la révolte, partout où elle avait éclaté. Elle fut bientôt réprimée dans les départements de Jemmapes et de l'Indre, à Sancerre, sur la flotte. Une proclamation adressée aux habitants de l'Ouest, et que je rédigeai (voyez le Moniteur du 12 ventôse an iv), commença à calmer les esprits dans la Vendée et le reste du pays insurgé sur la rive gauche de la Loire. Bientôt la mort de Stofllet et celle de Charette achevèrent de déconcerter les eflbrts de la malveillance, et la sagesse du général Hoche, qui exécuta les intentions du gouvernement avec une prudence et un talent admirables, rétablit tout à fait la paix dans ces contrées, et arrêta presque entièrement la fureur du brigandage sur la rive droite, au pays des chouans.

Je ne dois pas omettre ici une particularité qui servira à faire connaître le caractère de ces Vendéens malheureusement trop fameux, et qu'on ne doit pas confondre avec les chouans, qui n'ont fait qu'une guerre d'assassinat et de pillage.

Lorsque l'insurrection vendéenne en fut venue au point que les chefs purent dicter des lois dans le pays, les patriotes réfugiés furent déclarés émigrés de la Vendée. Leurs propriétés de tout genre devinrent alors la proie , les unes de l'administration générale

vendéenne, d'autres des administrations locales, d'autres encore celle d'un parent, d'un voisin, d'un fermier. Des ventes, des successions avaient souvent fait changer de mains tous ces objets mobiliers ou immobiliers. Lors de la rentrée des patriotes dans leurs foyers après la paciGcation, les réclamations et la diversité de leurs objets devinrent innombrables, et presque toutes elles échappaient aux décisions portées par les lois existantes.

Ces circonstances engagèrent plusieurs députés de cette contrée à se présenter au Directoire avec une série effrayante de questions à résoudre. Ils demandaient, ou que le Directoire provoquât une loi qui réglât tous les cas proposés, ou qu'il le fit lui-même par un arrêté de règlement, que l'autorisait à prendre la suspension de la constitution dans les pays insurgés, où l'on n'avait encore pu l'établir.. Malgré toutes les instances des députés, je m'opposai constamment à ces mesures. Je représentai au Directoire qu'en suivant le plan qui lui était proposé, on ne ferait que multiplier les procès, les rendre interminables, fournir aux gens de loi un aliment inépuisable pour leurs chicanes, donner aux coqs de village et aux mécontents des deux partis les moyens de remettre le feu partout, de perpétuer les discordes et d'achever do ruiner tout le monde, loin d'améliorer le sort de personne ; Je fis remarquer enfin qu'on introduirait l'esprit (le chicane dans un pays oii la bonne foi et une précieuse franchise avaient toujours régné. Je connais très-bien , ajoutai-je , le caractère paisible des Vendi'cns et la modération dejeurs désirs ; elle égale leur fermeté et leur courage. Voici, en consé(|uence,

ce qu'il convient uniquement de faire. Nous allons nommer les juges de paix dans ce département , où il ne serait pas prudent de réunir pour le moment les assemblées primaires. Il faut apporter un soin tout particulier à n'appeler à ces places que des hommes qui commandent la confiance par leur probité et leur impartialité connue, sans s'embarrasser du parti auquel ils ont tenu. Recommandez-leur de tout arranger à l'amiable et sans aucun délai, en représentant aux habitants qu'après les horreurs d'une guerre civile si affreuse, il est insensé de se livrer à des récriminations qui ne peuvent qu'aigrir les esprits et provoquer de nouveaux dommages; qu'il faut transiger surtout le passé, et ne songer qu'à réparer chacun ses pertes. Mes collègues me demandèrent si je me rendais responsable de l'efficacité du moyen que je voulais qu'on mît seul en usage. Je leur répondis affirmativement, mais à cette condition qu'ils prendraient l'engagement d'accepter, pour la nomination aux justices de paix , la liste des candidats que je leur présenterais , sans y faire un seul changement. Cela convenu, je m'adressai à trois de mes amis, afin qu'ils m'indiquassent , pour en faire des juges de paix dignes de ce nom, des hommes qui agiraient d'après le système que je viens d'exposer. Ces trois honorables citoyens étaient le docteur Clemenceau de Mouchamps , mon parent ; Ladouespe, propriétaire de la terre de la Bobinière, commune de Mouchamps, et le docteur Loyau du Coteau, demeurant à sa propriété de Pulteau, commune de Bazoges-en-Pareds. Ils répondirent parfaitement à la marque de confiance qui leur était donnée; nous ne changeâmes pas un seul nom sur leur liste.

Trois mois après l'entrée en fonctions de ces utiles magistrats, il n'existait plus dans la Vendée une seule contestation à terminer qui se rattachât aux discordes civiles qui l'avaient déchirée.

Le 1/i germinal an iv, le Directoire se détermina enfin à donner un successeur à Pichegru dans le commandement de l'armée du Rhin *. J'atteste que ce général n'avait jamais éprouvé ni du Directoire , ni d'aucun de ses membres rien qui pût motiver son mécontentement. II avait, au contraire, obtenu constamment du gouvernement toutes les marques de bienveillance et de confiance que pouvait lui attirer la réputation dont il jouissait alors. Ce ne fut qu'après des demandes très-réitérées et très-pressantes de sa part, et à la suite de plusieurs réponses du gouvernement très-obligeantes et très-propres à l'encourager, que sa démission fut acceptée.

Mais après le manque de succès de ses négociations avec le prince de Condé, il devait se trouver dans une position gênante. Forcé à une conduite équivoque qui devait le perdre , et auprès du prince avec lequel il avait traité et qu'il aurait mal servi, et auprès de la nation qu'il avait trahie, il préférait pour le moment la retraite à une situation si critique. Je l'ai di\jà dit, Revvbell avait eu de graves soupçons sur sa fidélité ; mais il avait cherché à les éloigner, parce qu'il n'avait que des présomptions et non des faits positifs. En lui donnant un successeur, le niroctoire en agit avec lui d'une manière généreuse ; il le nomma ambassadeur ii Stockholm, en lui adressant une lettre

1. Co fut Moronii, Piin dos lioutenants do Pichogru, (|tiu lu Diroctoite clioiiit pour le remplacer. ( O. L. L. )

très-flatteuse. Pichegru ne reconnut de semblables procédés que par un silence absolu. Il quitta l'armée sans nous faire part du moment ni du lieu de sa retraite; il arriva néanmoins à Paris quelque temps après, mais sans nous en prévenir. Cette conduite messéante lui était sûrement dictée par le parti royaliste, qui aurait voulu irriter le Directoire et l'amener à donner à Pichegru des marques de mécontentement, très-légitimes assurément, mais que ce parti aurait travesties en injustes persécutions de la part du gouvernement envers un grand général, dont il avait méconnu les services, uniquement parce qu'il n'était pas un terroriste. On a vu que les clichiens avaient déjà fait entendre des plaintes à l'occasion des fêtes données à Jourdan; mais nous*ne laissâmes pas aux aristocrates de prétexte pour renouveler leurs clameurs. Pichegru fut accueilli par chacun de nous et par le ministre de l'intérieur avec les mêmes attentions, et plus grandes encore, que ne l'avait été Jourdan.

Ce qu'il y a de particulier, c'est que cet honmie, qui avait demandé sa retraite avec tant d'instances, commença, dans la première visite qu'il fit au Directoire, par se plaindre de ce qu'on lui eiit ôté le commandement de son armée. Lorsqu'on lui rappela ses demandes réitérées, il répondit qu'il avait demandéun successeur et non pas le retrait de son commandement, et lorsqu'on l'eut prié de dire comment on pouvait lui donner un successeur sans lui retirer le commandement de l'armée, il ne put répondre que par des paroles vides de sens.

Je crois qu'il s'était repenti d'avoir quitté son commandement. Les députés royalistes lui représen-

tèrent sans doute combien il eût été plus utile au parti à la tête d'une armée que dans une ambassade, ou dans toute autre position. En effet, dans leur dépit, ils eurent la mauvaise foi de répandre que nous avions forcé Pichegru de quitter son commandement, et celui-ci eut la mauvaise foi, de son côté, de laisser ces bruits s'accréditer. Il ne répondit, au reste, à toutes les prévenances et à toutes les distinctions qu'il reçut, soit du Directoire exécutif, soit de chacun de ses membres en particulier, que par une parfaite indifférence. Pendant le temps assez long qu'il passa à Paris, il ne nous dit pas un seul mot ni de remercîment, ni d'acceptation, ni de refus à l'égard de l'ambassade en Suède. On ne doit pas oublier qu'il n'avait non plus rien écrit. 11 fut toujours extrêmement concentré; tout en lui annonçait un homme qui craignait de se laisser deviner ; à peine laissait-il échapper quelques mois.

J'eus avec lui, chez moi, une conférence* particulière. Je lui exposai avec une franchise et un abandon qui auraient pu pénétrer tout autre que lui, les véritables sentiments du Directoire exécutif à son égard, et lui rappelai la manière, au moins singulière, dont il y avait répondu. Je l'attribuai aux perfuics sugges- . lions des ennemis du gouvernement, dont je l'invitais à se défier. Je l'engageai à me communiquer, avec une confiance que je croyais mériter, ce qui pouvait lui donner à penser (jue le Directoire ne le voyait pas d'un l)on œil et voulait le laisser sans emploi; je l'assurai qu'il no me serait pas dillicilo de détruire tous SCS soupçons, et do lui démontrer que ceux qui auraient pu les lui donner n'étaient que des hommes

de parti et des fabricateurs de mensonges. Cette loyauté et cette sincérité, qu'il était impossible qu'il ne vît pas dans mon accent et dans mon langage, ne servirent qu'à accroître l'air mystérieux et la profonde réserve dont un traître devait naturellement s'envelopper davantage avec un homme droit, dont la franchise et les prévenances devaient singulièrement le gêner. Il me répondit quelques mots avec un embarras marqué et se retira.

Je commençai dès lors à croire que Rewbell avait eu grande raison de le soupçonner. Les découvertes faites depuis par Bonaparte à Venise dans les papiers de d'Entraigues, par Moreau dans la correspondance de Klinglin, la conduite de Pichegru au 18 fructidor, le grand cas qu'en faisaient les royalistes, enfin les pièces et les déclarations publiées par Fauche-Borel, ont suffisamment prouvé que rien n'était mieux fondé que ces soupçons , et que, lors même que nous eussions destitué ce général sans aucun ménagement, ce qui est une insigne fausseté, nous n'eussions fait que le traiter comme il le méritait, puisqu'il trahissait une cause qu'il s'était engagé à défendre.

J'avoue que je n'ai jamais eu une bien grande idée du génie de Pichegru. Je mets de côté ses talents militaires; je ne connais pas assez la guerre pour m'aviser de vouloir rien lui contester de ce qu'on lui accorde à cet égard. Mais sous les autres rapports, c'était selon moi un homme médiocre , qui , parlant peu et ayant l'air de réfléchir beaucoup, s'était fait considérer comme un esprit profond, toujours absorbé dans ses hautes pensées. On prend souvent, suivant

l'expression de Diderot, pour un génie qui médite ce qui n'est qji'un bœuf qui rumine.

Qu'on me permette ici d'ajouter quelques mots à des observations que j'ai faites précédemment.

• Il m'a toujours semblé qu'on exaltait beaucoup trop la gloire militaire. S'agit-il du génie ou du talent qu'elle suppose? L'histoire de tous les siècles et celle de la révolution française démontrent que de toutes les professions qui veulent du génie et des connaissances, la profession militaire est celle qui en exige le moins et qui, proportionnellement, fournit, parmi ceux qui s'y livrent, le plus d'hommes habiles et le plus vite formés. Est-il question de la bravoure? (i J'ai versé mon sang pour la patrie, » vous disent orgueilleusement les généraux. On leur a répondu : « Est-ce de l'eau qui sort des veines du soldat? » D'ailleurs le sang des généraux coule, proportion gardée, moins souvent que celui du soldat, et celui-ci, plus souvent exposé h la mort, n'acquiert, malgré ses services, ni titres, ni grosses pensions, ni honneurs, ni prérogatives, ni place dans les journaux du temps ou dans les pages de l'histoire. Sa mémoire meurt avec lui, et sa fanjille reste presque toujours sans récompense. En est-il ainsi des chefs des armées, qui ne sont trop souvent d'ailleurs que les oppresseurs dos peuples, ou les plus terribles instruments de ces oppresseurs? Ce menu; guerrier qu'on vante si fort n'expose-l-il pas fré(|uemnient sa vie dans un combat singulier pour le sujet le plus futile, souvent môme pour la prétention lu phis injuste? pourquoi donc a-l-il un si prodigieux mérite à l'exjjoser dans les baluilles, pour son honneur, son élévation, sa for-

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tune? L'estime et les récompenses qui sont dues au guerrier rentrent donc tout à fait dans la classe commune de celles que mérite tout homme qui, par son zèle, ses talents et sa probité, sert et honore son pays dans quelque carrière que ce soit. Que cherche l'homme de guerre en général ? Est-ce à mériter l'estime et la reconnaissance publique? non : il veut exciter l'admiration; il n'aspire qu'à la gloire, à la fortune. L'amour de la renommée inspire quelquefois sans doute des actions éclatantes, mais assez rarement en produit-il de bonnes, et combien de fois en fit-il commettre d'exécrables ! C'est l'amour seul du devoir, c'est la passion du bien public qui nous conduisent sûrement à des actions, sinon toujours utiles, au moins toujours dignes ^'éloges, puisqu'elles nous sont dictées par un dévouement tout à fait désintéressé. L'homme de bien saura donc sacrifier jusqu'à sa renommée et à sa gloire, le plus grand sacrifice que puisse faire une âme élevée, pour servir l'humanité et la patrie. Il n'oubliera jamais que, pour marcher d'un pas ferme dans le sentier de la vertu, il doit tout faire, tout risquer pour mériter l'appui de l'opinion publique et la faveur populaire, mais rien pour les obtenir.

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