DISSOLUTION DE LA LÉGION DE POLICE. — CONSPIRATIOH DE B&B EUF
Cependant, malgré les mesures précédemment adoptées, la fermentation excitée par l'anarchie allait
toujours croissant. Tout annonçait un complot prêt à éclater contre le repos public et le gouvernement existant. Un des plus grands embarras que l'on parvint à nous susciter dans ces moments difficiles, ce fut celui que nous donna la légion de police. Ce corps, formé par Aubry, pour servir de soutien à l'aristocratie dans Paris, avait pris un esprit tout contraire à celui qu'entendaient lui donner ses créateurs, ce qui arrive fréquemment dans les moments où régnent les factions. Souvent alors, on est immolé par l'arme qu'on avait forgée pour la perte de son adversaire. * Cette légion , séduite par les manœuvres et par l'argent de la faction anarchiste, devenait chaque jour plus indisciplinée et plus turbulente. Les soldats couraient les rues en désordre, effrayant les citoyens par leurs menaces et par les discours les plus séditieux. Tout annonçait de leur part une forte disposition à la révolte ouverte, qui ne tarda pas à éclater. Nous demandâmes au Corps législatif de mettre cette légion à notre disposition, pour l'envoyer aux frontières. Nous colorâmes cette proposition d'une manière propre à exciter son émulation et non son mécontentement. Plusieurs bataillons refusèrent néanmoins d'obéir à l'ordre du départ, lorsqu'il leur fut donné. Carnot montra beaucoup de vigueur dans cette circonstance; il ouvrit l'avis, que nous suivîmes, de licencier la légion et de la désarmer. Barras n'osa pas s'y opposer de front; c'eût été se mettre totalement à découvert. Il proposa des moyens termes et la lem- (M)risalion. Mais, voyant la résolution de ses quatre collègues bien prise, il se rendit après une résistance qui ne pouvait (jue lui nuire s'il l'eût prolon^jée. La
garnison seconda parfaitement le gouvernement dans l'exécution du désarmement et de l'envoi aux frontières. Elle s'y prêta d'autant plus volontiers que l'armée n'aime pas les corps privilégiés, ceux surtout qui sont destinés à un service stationnaire , et à peu près exempt des fatigues et des périls de la guerre.
Néanmoins cet échec n'arrêta pas les projets de la faction. Les gouvernements héréditaires et les classes privilégiées, dans toute l'Europe, étaient trop intéressés à ne pas laisser subsister et prospérer un gouvernement qui aurait prouvé par le fait de son existence que , dans un grand pays , on peut être bien gouverné sans royauté et sans privilèges. En vendémiaire, le royalisme n'avait pu réussir à empêcher l'établissement du gouvernement républicain; il était tout naturel que les moteurs de nos troubles, quels qu'ils fussent, profitassent de la réaction que tout mouvement violent entraîne après lui dans le choc des partis, pour renverser ce même gouvernement par le bras de l'anarchie populaire. Elle fut donc mise en jeu avec une activité égale à celle que nous mettions à la déjouer.
C'est dans ces circonstances que Carnot reçut d'un capitaine commandant de l'une des demi-brigades d'infanterie qui formaient la garnison de Paris, une lettre par laquelle il lui annonçait qu'il avait à lui communiquer un secret de la plus haute importance, et duquel dépendait en grande partie le salut public. Grisel, c'était le nom de cet officier, admis près de Carnot, lui fit part du plan de la conspiration de Babeuf. 11 n'est pas de mon sujet de le' détailler ici. Les pièces et le procès ont été imprimés et tellement i. 27
rendus publics qu'il est impossible qu'ils n'arrivent pas à la connaissance de la postérité. Mais il y a quelques circonstances particulières que je ne dois pas omettre. — D'abord Grisel ne cessa, pendant tout le cours de ses communications secrètes avec nous, je veux dire avec Carnot, Rewbel, Letourneur et moi, de nous conjurer de nous méfier de Barras qui était, nous assurait-il, en grands rapports avec une partie des conjurés. Les renseignements qu'il nous donnait à cet égard portaient un tel caractère de vraisemblance qu'il était impossible de douter de ce qu'il avançait. Au reste, la conduite de Barras, ses liaisons, son aspect sinistre, ses opinions, tous les rapports de la police suffisaient pour nous en convaincre. Aussi Carnot, pour nous communiquer sa découverte, choisit un moment où il était absent du conseil , et ce moment n'était pas difficile à trouver. Le temps qu'il donnait à ses intrigues, à ses maîtresses, à ses mignons et au plaisir de la chasse, entraînait souvent des absences de sa part, et toujours des retards pour se rendre au conseil. Nous jugeâmes alors que, forcés de lui faire connaître les faits , puisque nous avions à prendre des mesures dont le résultat devait ôXrc public, nous ne devions le faire qu'après avoir arrôté notre plan, de manière (ju'il n'y eût que trèspeu d'intervalle entre la communication faite h Barras et l'exécution. Nous avions cependant fort h craindre (ju'il ne le fît man(jU(M', en prévenant les conjurés. Heureusement, ('OMimet)ii le voit par les pièces nu'^mes du procès, les conjurés étaient de (lifférents partis et no marchaient pas tous au môme but définitif. Tout ce qui était theimidorien était sans contredit pour
Barras, et l'aurait conservé à la tête des affaires, sauf quelques adjonctions des chefs les plus marquants de ce parti. Mais Jes restes du parti de la commune et de celui de Robespierre, auxquels appartenaient le chef de la conjuration, Babeuf, et les autres membres les plus influents, ne pouvaient supporter dans Barras l'un des principaux acteurs du 9 thermidor, et, d'ailleurs, son luxe et sa prodigalité les offusquaient. Ils ne le ménageaient guère plus dans leurs pamphlets particuliers qu'ils ne nous ménageaient nous-mêmes, et si leur projet eût réussi, je ne doute pas que les dantoniens n'en eussent été les victimes et n'eussent payé de leur tête l'imprudence qu'ils avaient eue de le favoriser. Cette crainte put retenir Barras. Nous avions bien besoin de lui présenter les choses sous ce point de vue, sans néanmoins laisser échapper à son égard aucune trace de soupçon. Un autre motif le retint certainement; ce fut la crainte de se voir compromis. Je l'ai déjà dit ; il est brave le sabre à la main-, mais en toute autre circonstance , il a la lâcheté d'un homme sans âme. J'aurai l'occasion de montrer, dans le récit des événements du 18 fructidor, combien il lui est facile d'abandonner ses amis. Dans l'affaire Babeuf, nous étions instruits de tout ; il le voyait et ne pouvait se dissimuler qu'aucun des projets de la faction ne pouvait désormais réussir. Il pensa donc qu'en nous laissant faire , il nous ôterait tout prétexte de soupçons à son égard.
Grisel avait également une méfiance extrême des Blondeau, que Barras avait mis à la tête de la garde du Directoire. Néanmoins , nous crûmes devoir les
charger d'arrêter une partie des conjurés, mais en les prévenant que leur avancement dépendait de la réussite. Cependant, au moment de se saisir de la personne de Babeuf, de ses complices et de sa correspondance, nous crûmes que tout était manqué; Grisel disparut pendant trois ou quatre jours. Nous supposions, ou qu'il avait été tué par les conjurés, qui avaient découvert ses communications avec le Directoire, ou bien que, par un retour d'opinion, il les avait prévenus de ce qui allait se faire contre eux, et qu'à ce prix il avait acheté d'eux sa grâce. Mais il nous revint bientôt, et nous donna pour raison de son absence, qu'en sortant d'avec nous fort tard, le dernier soir que nous l'avions vu, il avait traversé le jardin du Luxembourg avec Blondeau, l'adjudant général, que nous lui avions donné pour l'accompagner, apparemment pour qu'il pût passer aux portes sans dilliculté ; que, se méfiant toujours de lui, il avait sans cesse l'œil sur sa personne, et que, parvenu dans l'endroit le plus écarté, il avait vu distinctement le sabre de Blondeau briller dans sa main, malgré l'obscurité, et levé pour le frapper ; que, convaincu, par divers indices, que Barras voulait le faire tuer, il s'était enfui, mais qu'il s'était rassuré par sa confiance dans la droiture des autres membres du Directoire, et qu'il était revenu, disposé qu'il était h diriger les recherches que nous voulions faire des conspirateurs. Nous y procédAmes sans délai. Blondeau étant venu de son c(Ué nous rendre compte de la conduite de Grisel, nous dit qu'en elVet il avait disparu tout à coup dans le jardin du Luxembourg, sans qu'il pût deviner lu cause d'une évasion si subite.
Au surplus , je pense que Grisel n'avait point été menacé, comme il se le persuadait, de perdre la vie sous les coups de Blondeau. Son imagination l'avait sûrement abusé. Ce Grisel, âgé de vingt-sept ou vingt-huit ans, avec beaucoup d'esprit naturel, manquait d'éducation. Son imagination était vive ; il parlait avec abondance; ses manières étaient pétulantes et sa complexion assez délicate. Quoi qu'il en soit, Barras ne parlait de lui qu'avec un dépit et un mépris fort peu déguisés, et si Rewbell et moi, après le 18 fructidor, ne l'eussions pas protégé, il aurait été fort disposé à le laisser persécuter. Barras nous avoua, au surplus, qu'il était le principal auteur de l'évasion, de la prison de l'abbaye, du député Drouet, pris en flagrant délit parmi les conspirateurs, et nous dit ouvertement qu'il avait dirigé les moyens de le faire embarquer.
Avant de terminer sur cet objet, je dirai deux mots sur l'article Babeuf, de la Biographie nouvelle des contemporains y ouvrage dont j'ai déjà parlé. Cet article est un de ceux où le Directoire est calomnié de la manière la plus effrontée. Un lecteur un peu attentif y verra les contradictions les plus frappantes, les accusations les plus absurdes, l'invraisemblance du but et des motifs qu'on nous prête dans celte affaire. On y verra le reproche qui nous est fait d'avoir employé des agents provocateurs. Jamais le Directoire exécutif ne s'est servi de cet infâme moyen. Le complot touchait à son exécution lorsque nous en eûmes connaissance, et il est bien évident que Grisel était révélateur et non provocateur, ce que assurément on ne confondra pas. On accuse le Directoire
d'avoir fait faire une fausse attaque contre le camp de Grenelle, pour frapper les républicains au cœur ! C'étaient de singuliers républicains que les septembriseurs et les plus fougueuK agents de la terreur ! Et quel intérêt avions-nous à frapper les républicains au cœur ?
On lira encore dans cet article ce qui suit : — « Un esprit de cette trempe ( Babeuf ) pouvait-il « écrire autrement à un gouvernement qui, trois « mois auparavant, cherchant à acheter sa plume, « lui avait fait offrir le ministère des finances par « le citoyen Fouché, lequel n'avait pas craint de dire « à la tribune nationale, sur les reproches qui lui <( furent faits de ses liaisons avec Babeuf, qu'il s'ho- « norait de son alliance avec la vertu. » — Fouché n'a eu aucun accès au Directoire, aucune communication avec ce gouvernement pris collectivement, jusqu'à son ambassade dans la Cisalpine; il n'a donc pu être char§;é d'une pareille mission près de Babeuf. C'est un conte absurde que celui de cette offre du ministère des finances. Au reste, le choix du témoignage cité n'est pas heureux, il en faut convenir. Fouché peut-il être invoqué en témoignage en 1821, et rappeler son alliance arec /arrr/u/'n'est-copns une dérision?
Enfia l'auteur de l'arlicle s'exprime ainsi : — « Après avoir (le Directoire) dépensé des sommes « immenses pour bâtir des cachots, déployé un grand « appareil de terreur, sohlé des dénonciateurs... » — Dépensé des soimnes immenses ! oii les aurions-nous prises ? On sait dans quel état on hiissait nos finances, a Pour solder des dénonciateurs! » on juge aisément à de pareilles alléf^alions la confiance que mérite cet
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article et je termine en invitant le lecteur à le faire passer sous ses yeux en entier. Il verra s'il n'est pas écrit avec une plume trempée dans le fiel !
ÉCQANGE DE MADAME ROYALE. — CE QUE FIT LE DIRECTOIBE POUR LA DÉLIVRANCE DE LAFAYETTB.
J'ai oublié de dire que, dès les premiers moments de son existence , le Directoire exécutif s'occupa de deux objets dont l'un tenait à la morale et aux bienséances sociales, l'autre aux intérêts de tous les amis de la liberté. C'était, d'une part, de renvoyer honorablement dans sa famille, en Autriche, Madame Royale, aujourd'hui duchesse d'Angoulême, et, d'autre part, de faire rendre en même temps à la France les députés et le général Beurnon ville, livrés aux Autrichiens par Dumouriez, et avec eux, Drouet, Sémonvilie et Maret. Ces deux derniers avaient été enlevés sur le territoire des Grisons par les Autrichiens, en violation du droit des gens.
Aussitôt que cet échange eut été convenu, il reçut son exécution. Dans la nuit du 27 au 28 frimaire, le ministre de l'intérieur, en costume, alla prendre la jeune princesse au Temple et la conduisit chez lui, où l'attendaient les voitures de voyage. Après avoir pris des rafraîchissements, elle partit à Il heures du matin le 28, accompagnée de sa sousgouvernante, de son valet de chambre, d'un capitaine
de cavalerie .et de Caron, garçon de service. Elle fut traitée pendant le voyage avec tous les égards qui pouvaient adoucir le souvenir d'une longue captivité. Ces mêmes égards lui avaient été prodigués depuis l'existence du Directoire exécutif, et même avant. L'échange fut consommé à Bûle. Je ne sais, au reste, où Ton a été chercher que c'était Treilhard qui, le premier, avait proposé de le faire. Cette résolution fut prise par le Directoire, trois ans avant que Treilhard en fît partie.
Je l'ai déjà dit, ce n'est pas l'histoire du Directoire exécutif que j'écris. Ce sont des notes historiques, dont l'objet est de rectifier des choses mal interprétées, des motifs mal jugés, des faits supposés, altérés ou ignorés. Je n'entends point m'occuper des événements et des actes publics, que l'historien trouvera dans tous les registres du temps, dans tous les journaux. Je ne crois pas, en conséquence, être astreint à l'ordr-e chronologique. Je vais donc parler ici de la délivrance du général Lafayette, de Bureau de Puzy et Latour-Maubourg, à laquelle nous reporte tout naturellement le fait précédent, bien qu'elle n'ait pu avoir lieu que plus tard.
(^.es trois citoyens avaient des titres incontestables h l'estime de tous les amis sages et éclairés de la liberté. Si leur délivrance ne fut pas négociée avec celle des députés cl de Beurnonville, on ne doit pas s'en étonner. Qu'on réiléchisse ii la différence des causes de leur emprisonnement, et à la nécessité où 86 trouvait le Directoire d'agir avec la plus grande circonspection, lorsque, encore sans assiette, sans force, accablé d'embarras, attaqué par toutes les
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factions et principalement alors par l'anarchie, il ^pouvait être renversé par la moindre imprudence, et l'on jugera que le moment n'était point arrivé. La démarche, mal conseillée, que Lafayette avait faite auprès de l'Assemblée législative, l'avait dépopularisé. Lui et ses deux amis n'avaient pas été livrés aux Autrichiens ; ils s'étaient livrés eux-mêmes, forcés, il est vrai, d'aban(^onner l'armée pour éviter les poignards d'une odieuse faction. Mais peu d'esprits étaient encore assez calmes pour peser toutes les considérations qui militaient en faveur de celui qui avait, dès ses jeunes années, abandonné toutes les jouissances que lui procuraient son âge, sa fortune, sa naissance, pour aller soutenir, dans les déserts de l'Amérique, la cause de la liberté et de l'égalité ; de celui qui, le premier, proposa une déclaration des droits dans l'Assemblée constituante, et proclama au sein de cette assemblée, qu'une cour perfide environnait des plus imminents dangers, que la résistance à l'oppression est le plus saint des devoirs.
La France, d'un autre côté, n'avait point encore assez imposé à l'Europe pour forcer le gouvernement hautain de l'Autriche à se dessaisir de ces trois victimes, pour lesquelles le gouvernement français n'avait pas les mêmes droits de réclamer que pour les députés et le ministre de la guerre, puisqu'elles s'étaient livrées elles-mêmes. Le Directoire, en agissant pour elles, n'aurait donc fait alors que s'attirer un refus, qui l'aurait déconsidéré auprès des gouvernements étrangers, et se serait dépopularisé sans aucun fruit. A cette époque, il devait, certes, se garder d'augmenter ses embarras, et les prétextes des
reproches et des injures dont on l'accablait avec tant d'emportement. Or, dans cette occasion, les anarchistes et les aristocrates déguisés, les uns et les autres également ennemis d'un homme qui avait si bien servi la cause de l'égalité des droits, n'auraient pas manqué de se réunir pour nous faire un nouveau crime d'avoir travaillé à le rendre k la liberté.
Mais lorsque l'administration intérieure eut pris de la force et de la régularité, et lorsque la victoire conduisit les Français aux portes de Vienne, le Directoire se fit un devoir d'exiger du gouvernement autrichien la mise en liberté de cet illustre proscrit et de ses deux respectables compagnons d'infortune, et déclara à ce gouvernement qu'il n'entendrait à aucune proposition sans ce préliminaire. Telle fut la déclaration que Bonaparte reçut l'ordre de faire au cabinet de Vienne ; c'est ainsi qu'ils furent rendus à la liberté.
Cependant lady Morgan , éprise d'une admiration exclusive pour celui auquel nous devons notre retour à toutes les anciennes idées, à toutes les anciennes institutions, et à tous les vieux préjugés, lady Morgan qui voit dans Bonaparte, bourreau de la France et oppresseur de l'I-lurope, l'être par excellence, lui fait l'honneur de la condition exigée de l'Autriche, et dont je viens de parler. Non contente de cela, elle ajoute que le Directoire lui en témoigna son n)éc()nlenlement. Elle en donne pour preuve que le Directoire refusa do rien changer aux décrets qui proscrivaient ces illustres fugitifs, et que ce no fut que quelque temps après qu'il leur fut permis de rentrer en France. ( La France» par lady Morgan,