‹ Mémoires;Chapitre 5 sur 25 · M. Dugast-Matifeux · texte numérisé non relu

M. Dugast-Matifeux

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faisait son droit en même temps que moi. Le mobilier fort succinct de mes parents était resté à Domont, à la discrétion des étrangers. Les officiers allemands, par désœuvrement peut-être, plutôt que par une curiosité intelligente et peu scrupuleuse, fouillèrent dans les correspondances de mon père, après avoir bouleversé ses livres. Ils y découvrirent une certaine quantité de lettres, signées de noms célèbres, et se les approprièrent. Dans le nombre étaient celles du général Bonaparte à Larevellière pendant la campagne d'Italie. Leur presque illisible écriture les aurait sans doute fait négliger, si la signature qui les terminait ne les eût signalées à leur attention. Du reste, ce n'est pas là à beaucoup près la perte la plus regrettable que nous ayons éprouvée; car mon père ne leur attribuait qu'un médiocre intérêt politique. La manie assez puérile des autographes, devenue depuis si universelle, ne faisait alors que poindre en France; peut-être était-elle déjà plus développée de l'autre côté du Rhin, où le goût des recherches historiques poussées jusqu'aux dernières minuties a commencé, je crois, avant de se propager chez nous.

C'est trente ans plus tard environ, c'est-à-dire à partir de 18/j7, qu'a; ant cessé d'habiter Paris, et ayant transporté en Anjou, dans le lieu où je réside encore, tout ce que je possédais d'objets mobiliers, les cartons de mon père ont cessé d'être à ma disposition. Furent-ils détournés ou perdus dans le déplacement de mon mobilier? Mo furent-ils soustraits plus tard pendant son entassement dans une petite maison, maintenant démolie, où je l'avais fait déposer et où il est resté jusqu'en 1853, époque où je suis venu habiter celle que j'ai bâtie dans le même lieu? Do ces deux suppositions, la première m'a toujours paru la plus vraisemblable. Toujours esl-il que mes recherches réitérées ne

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me les ont pas rendus. Ce n'est, du reste, qu'au bout de plusieurs années que j'ai eu l'occasion de constater la disparition de la caisse où je les avais placés à mon départ de Paris.

Au moment où il eut lieu je me préparais, en effet, à quitter l'Europe pour un voyage de long cours dans l'Amérique du Sud et dans l'Inde. J'avais confié au neveu de mon père, ancien député de Maine-et-Loire, et que j'ai déjà nommé, le manuscrit de ses mémoires, accompagné d'une copie que j'avais préparée pour l'impression, et à laquelle était jointe celle des correspondances annexées , comme je le dirai un peu plus loin. Ce dépôt, soigneusement gardé par mon cousin, me fut remis par lui à mon retour, hâté lui-même dans une certaine mesure par la Révolution de 1848, qui survint pendant mon absence, et que j'étais loin de prévoir en m'éloignant.

J'avais commis une faute grave en ne complétant pas mon travail, avant de quitter l'Europe, par cette revue des papiers demandée par mon père. Ma seule excuse, et elle est loin, je le déclare, de me satisfaire complètement moimême, c'est que je n'espéfais pas retirer de cet examen des choses .d'une importance majeure , et qu'après avoir fait le principal, j'avais cru pouvoir laisser cet accessoire aux soins de ceux qui publieraient plus tard l'ouvrage, si je ne revenais pas d'une tournée lointaine, objet des ardentes aspirations de toute ma vie, et qu'une occasion unique et immédiate me permettait seulement alors de réaliser.

Voilà comment toute adjonction de faits omis dans le manuscrit des mémoires m'est devenue impossible, soit sous la forme de notes un peu développées, soit sous celle d'appendice. Ce qui peut se trouver de valeur historique dans ces papiers dont je déplore inutilement la perte sera-t-il également perdu pour l'avenir? Je ne saurais le

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dire; mais dans un siècle où tant d'écrivains et de collectionneurs réunissent, et impriment même, des documents d'un trop faible intérêt, si ceux dont il s'agit avaient échappé à la destruction matérielle, on peut penser que le public en obtiendrait tôt ou tard quelque connaissance. Il en pourrait être de même des quelques écrits de mon père que j'ai signalés.

Quant aux lettres de ses amis, celles du poëte Ducis, auxquelles je tenais particulièrement, avaient été aussi, pendant longtemps , perdues ou égarées. Grâce aux heureuses recherches d'une personne qui m'est très-chère, j'ai eu la bonne fortune d'en retrouver une trentaine dans les derniers jours de 1872. J'en pourrai donner plus loin des extraits un peu plus étendus que ceux qui furent publiés dans VAnnuaire nécrologique de Mahul pour 182/i, où se trouve une notice sur la vie de mon père. A cette époque, où tout ce qu'il avait laissé était encore à mon entière disposition, j'avais communiqué toute cette correspondance à l'éditeur de VAnnuaire '.

Je n'ai fait jusqu'ici qu'expliquer comment et pourquoi je m'étais refusé à user, à l'égard dé l'ouvrage de- mon père, de la latitude, à la fois inutile et dangereuse, selon moi, qu'il, concédait à celui qui publierait ses mémoires, en l'autorisant à les réJiger, au risque, me semblait-il, de se laisser aller à les refaire. Mon respect pour l'auteur, comme celui que tout le monde doit au public, me' paraissent également justifier cette abstention. Mais après avoir dit ce

1. A l'tgard do la notice citée, il convient d'observer qu'on y annonce re&iatonco aux Étata-Unia d'un double doa Mémoires do Larovulllère. Ici rinlcntloi» a M prise pour le fait. On avull ponsé, il e^t vrai, à faire et k envoyer en Amérique une copio du niunuscrit; niai» cotte sage précaution n'a Jamais été réalisée.

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que je n'ai pas cru devoir faire, il convient de dire ce que j'ai fait.

J'ai pris un crayon d'une main et les cahiers de mon père de l'autre, et en laissant partout intactes les lignes de sa très-lisible écriture, j'ai opéré de mon mieux, en interligne ou en marge, ces changements secondaires que l'auteur demandait avec beaucoup de raison, parce que presque tous les manuscrits les exigent au moment où l'on veut les publier. C'est ainsi que sur la copie destinée à la presse j'ai fait disparaître certaines répétitions, quelques incorrections, et que j'ai condensé le sens de plus d'un passage, avec l'intention constante de ne jamais modifier ce sens. J'ai l'espoir d'y avoir réussi, et, comme le texte primitif demeure intact, il sera toujours très-facile d'en juger, tant que le manuscrit restera entre mes mains, en le comparant avec l'ouvrage imprimé.

Cette confrontation, je ne la refuserai jamais à ceux qui me la demanderaient dans un intérêt sérieux et légitime, mais je m'empresse d'ajouter que, m'étant exactement renfermé dans ma position d'éditeur, je me refuserai nettement à toute controverse relative à l'appréciation des faits et des personnes dont 11 est question dans ces volumes. Né en 1797 et par conséquent étranger par mon âge, quelque avancé qu'il soit actuellement, à des événements qui se passaient à la fin du dernier siècle, je n'ai point mission de me prononcer à leur égard, et je conserve, en ce qui les touche, la complète indépendance de mon jugement. Je n'ai point entrepris d'ailleurs la tâche d'apologiste, tâche toujours excusable de la part d'un fils, mais en même temps toujours scabreuse et souvent inefficace. La mémoire, chère et sacrée pour moi, de l'homme de bien dont je publie l'écrit n'a jamais eu besoin, à mes yeux, d'un pareil

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secours. Elle me semble du nombre de celles qui se défendent toutes seules près des gens qui étudient sérieusement les faits et qui savent les juger sans passion.

Quant à This'.oire complète du Directoire, si je m'en rapporte à mon sentiment personnel, mieux informé peutêtre par les conversations de ma jeunesse avec des hommes du temps que par les volumes que j'ai feuilletés depuis, je crois qu'elle est à refaire en granie partie. Mais ce que mon père n'a pas essayé (il le déclare formellement et à plusieurs reprises), il me convenait encore bien moins qu'à lui de l'entreprendre. Aussi, au moment de faire imprimer son ouvrage, n'ai-je point cherché à lire ou à relire ce qu'on a publié sur cette époque; je redoutais, non sans motifs, de me laisser entraîner à des réfutations sans terme de calomnies et de mensonges. — Dire loyalement ce qu'on croit vrai et attendre tranquillement la justice, trop souvent tardive, de l'histoire, c'est souvent ce que les hommes publics peuvent faire de mieux. Mon père l'a fait : je n'ai pas été tenté d'aller plus loin que lui.

Je dois prévenir encore le lecteur que je n'ai point usé de l'autorisation, que me donnait l'auteur dans son préambule, d'atténuer les termes dont il s'est servi en jugeant la conduite de certains hommes publics do son temps, tels que Carnot, Rewbell, Camus. 11 m'a semblé que le vœu qu'il exprime est sufTisamment rempli, à l'égard des deux derniers, par les restrictions et les éclaircissements qu'il dooDC lui-môme. Quant à Carnot, qui, dans l'écrit qu'il publia à l'étranger après le 18 fructidor, donna un si triste exemple des excès auxquels une aveugle colère peut entraîner les plus fermes intelligences, le premier devoir do Larevellière était sans doute do se garder de l'imiter dans les monstrueux abus do langage auxquels il s'élciit aban-

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donné; mais il m'a paru s'en être trop soigneusement abstenu pour m'avoir laissé quelque chose à effacer dans sa réplique.

Si la vie de Larevellière s'était prolongée encore dix ou douze ans, il se fût offert àlui plus d'une occasion d'ajouter à son travail des éclaircissements importants et des réfutations provoquées par ce qui s'est publié sur le gouvernement fondé par la constitution de l'an III, soit dans les derniers temps de la Restauration, soit dans les premières années qui ont suivi la Révolution de 1830. L'établissement de l'an III fut la première de ces infructueuses tentatives qui se sont renouvelées depuis la grande tourmente révolutionnaire jusqu'à ce jour pour fonder en France, sur les principes de la raison et de la liberté, un pouvoir qui contînt les passions extrêmes dans les limites de la légalité. Ces mêmes passions ennemies se sont presque seules constituées juges du pouvoir directorial créé pour les combattre; aussi ne saurait-on s'étonner de ce que leur jugement ne soit point équitable. Les partisans de l'ancien régime n'ont jamais pardonné au Directoire d'avoir retardé leur avènement de dix-huit années, c'est-à-dire de 1797 , où ils se croyaient à la veille de leur triomphe, jusqu'à 1815, où ils manquèrent encore en partie leur but qui semblait presque atteint. Les terroristes, qui furent plus heureux, puisqu'ils renversèrent le vrai Directoire au 30 prairial, n'amnistièrent pas davantage un gouvernement qui avait surveillé, découvert et puni leurs redoutables complots. EnOn l'habile et heureux soldat, qui avait dû au Directoire ses plus grands éléments de succès, n'eut rien de plus pressé, avant même d'être parvenu à consommer la contre -révolution à son profit, que d'imposer un absolu silence à quiconque voulait répondre aux calomnies, le plus souvent contradictoires, 1. b

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que les anciens adversaires du Directoire lui prodiguaient vec lé plus constant acharnement.

Pour terminer ce que j'avais à dire sur l'ouvrage que je fais paraître, il ne me reste plus qu'à m'expliquer sur l'époque de sa publication.

On a vu dans le préambule de l'auteur qu'il avait prescrit de ne mettre au jour ses mémoires que dans un temps où il serait probable que la plupart de ceux qui y figuraient auraient disparu. Mon père a omis de faire connaître l'une des raisons qui l'ont décidé à exprimer ce vœu ; mais la lui ayant entendu plusieurs fois reproduire danssesjconversations intimes, je puis et même je dois la dire : — Parmi les hommes dont Larevellière blâmait la conduite à telle ou telle époque de la Révolution ou de l'Empire, il en était qui, sous la Restauration, rendaient des services pi us ou moms importants à la cause libérale. Dans l'intérêt de cette cause, qui à divers moments parut si compromise ou même si accablée, mon père ne voulait pas donner au parti de l'ancien régime, alors sur le pinacle, des armes contre des soutiens de la liberté. Le plaisir de nuire à celui dont il aurait reçu quelque injure personnelle n'était pas une jouissance à son usage; il n'y eût pas trouvé la moindre compensation au mal qu'il aurait pu faire à ce qu'il regardait comme les vrais principes de la Révolution de 89, en décréditant des gens qui les soutenaient alors, bien qu'ils ne les eussent pas à beaucoup près toujours respectés.

Celle considération était dans toute sa force en 1 82/j , époque de la mort de mon père. Elle cessa d'exister après la Révolution de 1830. Mais bientôt il s'en présenta une autre dont je crus devoir tenir un très-grand compte, et qui pouvait reculer encore le moment do la publication, quand les autres obstacles auraient déjà disparu.

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Il se faisait alors parmi nous une solennelle et décisive expérience, celle d'une monarchie fondée sur le principe fondamental des sociétés modernes, c'est-à-dire d'un gouvernement uniquement établi par et pour la nation, mais transigeant dans une certaine mesure avec les traditions, les habitudes, les préjugés même, si Ton veut, dont tant de siècles d'un régime tout opposé dans son essence avaient imprégné notre pays. Le gouvernement de juillet était le produit d'une révolution toute de résistance, comme celle de 1688 en Angleterre. Ce que l'Angleterre avait fait pour la seule liberté religieuse (la plus sacrée de toutes, il est vrai),' la France venait de le faire pour l'ensemble des libertés de 89, auquel l'esprit de l'émigration venait de livrer sa dernière et infructueuse bataille. Une dynastie toute nationale et populaire avait été détachée du faisceau de l'ancienne famille régnante, et sa mission, si elle eût réussi, devait clore l'abîme des perturbations stériles, dans lequel nous sommes maintenant si complètement retombés, et commencer une ère nouvelle de paix et de liberté, qui, par la seule propagande du bon exemple, eût pu s'étendre graduellement chez les nations assez avancées pour comprendre à la fois la nécessité d'une rénovation politique et les dangers d'une révolution radicale, qui manque son but en l'outre-passant.

Ce grand essai n'a pas réussi. Suivant moi, c'est un irréparable malheur et la faute en est â la raison publique, trop faible pour résister à l'assaut des passions destructrices coalisées contre un régime de transaction. La France a manqué totalement d'un esprit politique propre à fonder un véritable parti de gouvernement, et ce parti ne pouvait être remplacé par le simple concours d'une multitude d'intérêts égoïstes, dont le but unique et prochain était

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exclusivement personnel. Quand arrivent les heures difficiles, ce ne sont pas ces intérêts qui sauront suppléer l'action toute-puissante des volontés désintéressées et réfléchies, qui se sont dit résolument : Je maintiendrai.

Je suis demeuré toute ma vie, et par caractère tt par position, dans la plus complète indépendance à l'égard de tout gouvernement comme de tout parti politique. Je n'ai jamais été ni le serviteur salarié ou gratuit, ni le complaisant, ni l'obligé d'aucun d'eux. J'ai toujours connu le budget comme petit contribuable; comme partie prenante je l'ai toujours ignoré. Mais je suis bien loin pour cela de m'être cru dispensé de toute obligation envers les pouvoirs publics de mon pays. J'ai toujours cru, au contraire, que de telles obligations existent tout autant pour les existences obscures que pour celles qui brillent aux premiers rangs de la société. C'est assez dire, que partisan très-convaincu de la monarchie de juillet, si je lui devais dans les élections et dans la garde nationale mon faible mais sincère appui, je devais m'abstenir aussi de toute publication dont ses adversaires pussent s'armer contre elle, c'est-à-dire contre un pouvoir qui cherchait avec autant de bonne foi que découragea faire vivre côte à côte l'ordre et la liberté. — D'une autre part, on m'avait de bonne heure appris dans la maison paternelle que le devoir envers la patrie prime le devoir envers la famille, quand ils se trouvent tous deux en désaccord. Or, si la mémoire de mon père ne pouvait à mon avis que gagner à une plus prochaine publication de son ouvrage, à mon avis aussi rétablissement de 1830 pouvait y perdre, non assurément par les faits rapportés ou par les intentions et les sentiments de l'auteur, mais par l'abus que feraient les partis hostiles du mal que disait mon père à trop juste titre du l'ancien parti

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d'Orléans, ce réceptacle de toutes les corruptions de l'ancien régime et de la Révolution. Jacobins et légitimistes, si souvent d'accord après 1830, n'eussent pas manqué d'exploiter à frais communs contre la dynastie régnante, si étrangère qu'elle fût à cet ancien parti d'Orléans, les souvenirs qui s'y rapportaient.

Aussi, dans les premières années qui suivirent le coup d'État manqué de Charles X, je pris la résolution d'attendre, avant de livrer à la presse le manuscrit de mon père, non-seulement l'accomplissement de la condition dilatoire qu'il avait lui-même posée dans son préambule, mais encore le moment qù la monarchie libérale et consentie serait assez consolidée pour avoir moins à craindre les agressions désespérées des sectateurs du droit divin, et les violences bien plus redoutables des propagateurs de passions anarchiques. De ma part et avec mes convictions, constitutionnelles toujours et révolutionnaires en cas seulement de la plus absolue nécessité, c'eût été une témérité coupable de m'exposer à concourir, dans quelque mesure que ce fût, à l'ébranlement d'un pouvoir issu de la légalité vengée, et forcé par son origine même de demeurer toujours dans les voies de la modération. Nulle contrée d'ailleurs, pour le dire en passant, ne gagnerait plus que la France à acquérir un peu de ce respect pour l'existence des pouvoirs modérés, elle qui a si cruellement souffert des excès de la royauté et de la théocratie comme des excès d'une démagogie frénétique, puisqu'au milieu de toutes les splendeurs de son histoire, elle a la honte de compter ces quatre dates à jamais funestes : la Saint -Barthélemi, la révocation de l'Édit de Nantes, la Terreur de 1793 et la Commune de 1871, dont on chercherait vainement peut-être chez aucun autre peuple de l'Europe le quadruple et sinistre équivalent.

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J'ai cru devoir au public cette explication des motifs qui m'empêchèrent de publier ces volumes vers 1845, c'est-àdire une vingtaine d'années après la mort de l'auteur. Depuis cette époque, mes délais furent motivés par l'état de la législation en France. Surpris à deux mille lieues de l'Europe par la Révolution de 18^8, je trouvai la France à mon retour dans la terreur de ce prochain avènement du socialisme dont le suffrage universel, pour son coup d'essai législatif, ne put la tirer que par le plus honteux acquiescement au coup d'audace de l'héritier de notre grand despote. Il devint dès lors impossible pendant plusieurs années d'entreprendre chez nous une publication aussi peu conforme que celle-rci au culte des idées napoléoniennes. Quand plus tard la chose fut devenue seulement scabreuse et difficile, je n'hésitai pas à entreprendre à Paris l'impression de rouvr<ige, quitte à ne le publier qu'à l'étranger, si l'on ne pouvait mieux faire. Ce travail était avancé quand les désastres de 1870 vinrent séparer la capitale de la province que j'habite, et lorsque je pus reprendre l'achèvement des clichés qui n'avaient échappé que de bien peu aux obus prussiens, survinrent d'autres retards, conséquences en partie des malheurs publics, et en partie des lenteurs auxquelles me condamnent mon âge trop avancé et une santé trop inégale. C'est ainsi que le demi-siècle s'est trouvé accompli et que s'explique cette date si tardive de 1873, lorsqu'à la dernière ligne de son manuscrit mon père avait inscrit celle du 1«' janvier 1823.

Ici ma tùche me semble bien avancée, puisqu'après ces éclaircissements préliminaires sur l'ouvrage, il suffirait à la rigueur d'ajouter quelque chose sur les derniers temps de la vio do l'auteur, qui a survécu d'environ quinze mois à la conclusion do son travail. Mais pour aider le lecteur à le

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mieux connaître, je me sens irrésistiblement entraîné à allonger cette introduction de quelques pages par des extraits de la correspondance d'un de ses bons amis, le poëte Ducis; cet homme chez lequel ses contemporains ont reconnu et proclamé, dans un vers resté célèbre,

L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.

Ces extraits, comme je l'ai -dit plus haut, avaient en partie paru dans une notice sur Larevelliére, publiée dans YÂnnuaire nécrologique, de Mahul pour 1825, et proviennent d'un assez grand nombre de lettres de Ducis à Larevelliére, que ma mère avait réunies à mesure de leur arrivée et qui, égarées longtemps, puis retrouvées, sont encore aujourd'hui pour notre famille un précieux témoignage de sa généreuse affection.

Ducis avait rompu en visière à Napoléon et avait refusé de siéger au sénat. C'était un courtisan des pouvoirs déchus, paraît-il ; car, ainsi que mon père l'a dit dans son texte, il fut l'un de ces amis peu nombreux, mais fidèles, qui vinrent assidûment le visiter dans les déserts de la Sologne, de 1805 à 1809. L'image de ce majestueux vieillard, qui m'est encore toute présente, est un des plus beaux souvenirs de mon enfance. Né à Versailles où il est mort âgé, dans les premières années de la Restauration, il était originaire de la Savoie, et se faisait gloire d'être le descendant de montagnards des Alpes. Il en était digne par l'élévation de son âme, la simplicité et la noblesse de ses goûts, par son dédain pour la fortune et les jouissances du luxe, comme par sa taille athlétique et l'expression imposante de sa belle physionomie. Il arrivait presque toujours avec sa sœur, madame veuve de Lagrange, qui avait été belle et

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qui était restée aimable, et ils passaient six semaines ou deux mois d'été avec nous, recevant de mes parents une très-affectueuse hospitalité, mais exempte, et pour cause, de tous les raffinements dont ils savaient d'ailleurs si bien se passer, et que nos habitudes et notre fortune s'accordaient pour nous interdire. Ils faisaient avec nous de longues promenades dans nos bruyères, n'oubliaient guère le soir de faire ensemble leur cent de piquet, et jetaient par le charme de leur caractère comme par celui de leur esprit un vrai bonheur dans la maison, appréciable même par un enfant, comme je l'étais alors. Chaque dimanche, mon père les conduisait à pied au village, allait herboriser aux alentours pendant qu'ils étaient à la messe et retournait après qu'elle était finie les reprendre chez le curé, qui parfois, après les vêpres dites, venait partager noire soupe avec eux. Ducis composa chez nous quelques-unes de ces poésies fugitives qui feront vivre son nom bien au delà du souvenir de ses imitations de Shakspeare, malgré de puissants et tragiques accents; c'est à la Rousselière qu'il écrivit en grande partie sa belle épître à Gérard.

Le dernier nom que je viens d'écrire m'impose un devoir auquel je me sens heureux de satisfaire. Je m'aperçois qu'il n'a point été inscrit par mon père parmi ceux de ses amis. C'est certainement une omission purement fortuite de la part de l'auteur des mémoires; car il répondait de tout son cœur à l'estime comme à l'aiTection que cet illustre artiste lui a toujours lémoignées. François Gérard n'était pas, je crois, revenu depuis longtemps d'ilulie, lorsqu'il insista pour faire le portrait en pied de Larevellière, qui certes ne songeait guère à se faire peindre dans un temps où, président du Directoire, il portail, diiiis des circouslunces si critiques, le poids si lourd du gou\enicmcnt

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de la France. Gérard ût un chef-d'œuvre auquel un autre ami de mon père, Van Spaendonck, voulut s'associer en peignant les fleurs que Gérard lui avait mises à la main. L'amitié du grand peintre pour son modèle fut durable et courageuse : jamais elle ne subit d'altération. Si l'envie pouvait être juste, cette amitié devait faire au baron Gérard plus d'honneur encore parmi ses envieux que parmi ses partisans; car ceux qui se montraient jaloux de la position tout exceptionnelle que lui avait faite dans le monde le plus élevé la supériorité de son esprit, encore plus que son talent et sa fortune, l'accusaient à la fois, et fort injustement à mon avis, d'être un ambitieux et un ambitieux circonspect. A coup sûr il ne se montra ni l'un ni l'autre, quand sous l'Empire et sous la Restauration, du vivant de mon père comme après sa mort, il se proclamait hautement l'ami d'un homme qui n'avait rien à attendre de Bonaparte comme des Bourbons, sauf la proscription.

Puisque j'ai été conduit à parler ici du portrait de Larevellière par Gérard, c'est peut-être le lieu d'ajouter quelques lignes sur cet ouvrage, ainsi que sur une autre reproduction des traits de mon père dans ses vieux jours, due au ciseau de David (d'Angers). — Quant au portrait, dont j'ai fait don, il y a une trentaine d'années, au musée d'Angers, que mon père avait contribué à fonder, voici ce qu'en dit Ducis dans une lettre à Népomucène Lemercier, datée de la Rousselière en Sologne, le 12 juin 1805 : « L'hôte de la Rousselière, qui me donne le pain et le sel, vous connaît et vous estime ; j'ai eu le plaisir de lui parler de vous. Son portrait par notre ami commun Le Corrège est ici. Il l'a peint assis, tranquille, rêvant en botaniste sur une fleur que lui a donnée sa femme. Cette fleur, petite et charmante, a un nom allemand, qui signifie : ne m'oubliez

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pas. J'ai sous les yeux dans cette famille les mœurs d'Isaac et de Jacob, ou une vie de Plutarque K n — Pour le buste, qui figure également au musée d'Angers, auquel il a été légué par mon cousin Victorin Larevellière, ancien député de Maine-et-Loire, le statuaire David, qui aimait à inscrire au pied de ses ouvrages quelques paroles émanées de l'homme qu'il avait pris pour modèle et qui lui semblaient caractéristiques, avait choisi ces mots de la défense de Larevellière contre les accusations capitales portées contre lui aux conseils législatifs, lorsqu'il fut renversé du pouvoir au 30 prairial an VII : Dans aucune circonstance de ma vie, je ne plierai mon langage et mes actions au gré des partis, ni pour obtenir leurs faveurs, ni pour sauver ma tête.

C'est ici que se placent naturellement les extraits de la correspondance de Ducis avec mon père que j'ai annoncés plus haut :

Versailles, le 22 ventôse an .Y// A. — Respectable citoyen, j'ai passé bien Iristement mon iiiver dans la douleur et la maladie. Enfin, Dieu m'a sauvé, car j'ai été dans un grand danger. Mes médecins m'ont bien recommandé de me défier de mon sang, à cause de sa forco et de sa prodigieuse chaleur, qui est toujours prêle à mellro le feu au bâtiment. J'avais déjà pris la résolution de quitter Paris et de vivre dans une grande retraite. Ma maladie et la nécessité d'un régime exact m'y ont confirmé. Ma femme est auprès de moi. Elle m'a donné ses soins et les marques do la plus tondre afToclion. Elle retourne demain à Paris, où elle loge dans une maison dont elle est propriélairo. Elle viendra souvent me voir cl nous aurons tous deux le plaisir d'une bonne union et

1. Cette lolire, Urée dei OBuom po$thumê$ d$ Ducis, ptibiktos par Campooon (i'aris, 1830, un vol. in-8"j, » été reproduite duiis lo Trésor épiitolaire de la France, choix des lettres 1rs ;»/mj retnanjuables au point de vue titliraire, etc., 2* partie, p. SinJ. Ilacliutto, 180r), iii-12.

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d'une douce liberté. Je lui ai lu votre très-amicale et très-obligeante lettre. Elle a joui, comme ma compagne, des marques touchantes d'estime et d'amitié que vous m'y donnez. Elle sera charmée de me savoir dans votre solitude et au sein de votre respectable famille. L'approche du printemps, après ma longue et opiniâtre maladie» revient pour moi avec un charme plus sensible. 11 va m'offrir sous mes fenêtres des jardins immenses et des vergers en fleur; mais je vous assure, respectable et très-respectable citoyen, que je verrai avec cent fois plus de plaisir et avec un intérêt bien profond votre ermitage, les fleurs modestes de vos déserts, vos bruyères amies d'Ossian et de Fingal, et l'intérieur si aimable de la maison d'un homme de bien. Je vous donne ma parole, mon digne ami (permettez-moi ce nom), d'aller religieusement visiter les hermites de la Rousselière. Je vous y verrai cueillir les présents de la flore de la Sologne, qui n'est pas tant niaise*, et les dispositions naturelles de votre cher enfant que j'ai vu sur le sein de sa tendre mère. Mais je ne pourrai partir qu'après Pâques, à cause de ma santé qui a besoin de se raffermir.

Versailles^ H floréal an XIII. — Voilà cinq mois que je n'ai mis le pied à l'Institut. Je vis fort retiré et je sais bien que l'air de vos déserts est celui qui me convient. Mais c'est parce qu'il doit m'offrir infiniment de douceur que je veux le respirer sans inquiétude. Mon médecin croit qu'il est de la prudence que je ne prenne ma route vers Orléans et de là vers la Rousselière que quand ma santé et ma gorge seront tout à fait raffermies.

Versailles, 29 prairial an XIII. — J'ai vécu presque seul depuis six mois, pendant le cours de ma maladie et de ses retours. C'est une fête pour moi de penser que je serai bientôt auprès de vous, dans une thébaïde profonde, dans le silence de la nature et celui des passions, causant avec vous, ou plutôt vous entendant causer sur les miracles des plantes et des fleurs qui croissent sous nos pieds.

Paris, 15 messidor an XIIP. — Je suis arrivé hier à Paris, un peu avant onze heures du matin, en très-bonne santé. La nuit

1. Allusion à une petite pièce du temps, intitulée Le Xiais de Sologne. 3. Au retour de son premier voyage en Sologne .

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

du voyage a été douce et favorable. En rentrant à mon hôtel garni du Gaillard-Bois, une femme m'a sauté au cou : c'était la mienne. Je lui ai donné à dîner dans ma chambre, et là je lui ai conté toutes les bonnes amitiés, les tendres soins, les touchantes attentions dont j'ai joui à la Rousselière, sans oublier le petit-lait, fait, apporté et versé par madame Larevellière elle-môme. Je l'ai fait assister à la double fête et à la double conjuration de la Saint-Jean, où les couplets et les fleurs se préparaient dans les ténèbres. Je lui ai fait voir le portrait de mademoiselle Clémentine dans mon acrostiche. Elle a lu mon nom attaché sur un superbe peuplier dans la retraite des souvenirs*. Je l'ai promenée dans vos immenses déserts, autour de vos étangs, de ces bois silencieux ■qui vous environnent et où le rossignol chantait encore quand j'ai eu le bonheur d'arriver chez vous; enfin j'ai voulu qu'elle en jouit sur ma description. Mais ce qui l'a touchée infiniment, et sur quoi j'ai insisté pour elle d'avantage, c'est cette amicale et vive et réitérée invitation de vous et de madame Larevellière-Lépeaux, de venir partager avec moi le plaisir de passer quelque temps avec vous, dans le sein de votre respectable famille. Permettez-moi, mon cher hôte (car je me crois encore chrz vous, et j'en jure par les heureuses racines de ce peuplier qui m'yttachent à votre jardin de Sologne), permettez-moi de vous renouveler toute ma gratitude des jours de -calme, de silence, d'amitié, de confiance, de respect et d'attachement qui ont coulé si vite à la Rousselière, où vous trouvez de nouveaux présents de la flore solonaise , et où vous réunissez, chose rare, la meilleure des femmes et les plus aimables des enfants.— A mon arrivée au Gaillard-Bois, j'ai trouvé mon jeune ami Lemercicr', à qui j'ai dit tout ce que vous pensez d'avantageux sur son compte, sur son âme et sur son talent. Il a été très-sensible à votre obligeant désir de le voir avec nous dans vos déserts où son respect vous accompagne. Il a fallu lui lire surle-champ deux cents vers faits et revus à la Housselièro. Il en a été content à un point extrnordiniiire. Nous les lirons chez Gérard

1. C'était no pttlt coin du Jar<lin oit croiitaiont quolquos lioaux arbros que fflailam* Larovetlliro avait i\éAi6» au bianfaitour ot à quolquoa aorii do la fumtUa 00 y ioacrivant laur num. Do liuiro ot DucU y avalent chacun leur pcuplior.

S. NApomucAno I.emercier, auteur du la tragédie i'Agamtmnon.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xxix

en petit comité. — Je ne puis vous dire en quel état je me trouvais hier dans ces rues bruyantes et populeuses de Paris, en sortant de nos bois et de nos bruyères de Sologne, Je ne parle pas de mes liôtes. J'ai trop d'expérience et trop de tendre vénération pour tous les trésors de l'âme et de la vertu, pour ne pas m'associer en tous lieux à leurs plaisirs et à leur famille. — N'oubliez pas, mon cher hôte, d'assurer de mon respect M. le curé d'Ardon.

Paris j il messiior, an XIII ^. — Respectable et excellente citoyenne, permettez à un tendre ami de la Roasselière, à qui vous avez donné ses lettres de naturalisation, non pas dans un vain parchemin, mais par un beau peuplier où son nom est attaché et qui croît sous vos yeux dans une petite retraite favorite consacrée à vos souvenirs, permettez-lui, je vous en prie, de joindre à cette lettre la romance du pauvre Bélisaire, avec accompagnement de piano ou de harpe, paroles de Lemercier, musique de Garât, que mademoiselle votre Bile m'a permis de lui envoyer. Je suis bien sûr qu'avec une âme aussi sensible à la pitié et aussi mélancolique que la vôtre, celte romance vous charmera, chantée par mademoiselle Clémentine. Les paroles ont quelque chose d'auguste comme l'infortune de Bélisaire. Elles donnent beaucoup à penser, et mon jeune ami Lemercier a pris l'accent de la vieillesse et du malheur, noblement confondus ensemble. — Puis-je trop vous remercier, ma généreuse et sensible hôtesse, de toutes les bontés que vous avez eues pour moi. C'est votre petit-lait qui m'a rafraîchi le sang, qui m'a donné une si belle santé et ce bon teint dont tout le monde me fait compliment ici. Je crois vous voir au milieu de votre famille et de vos occupations de ménage, j'attends qu'Ossian vienne me dire d'une voix de petit chanoine : La soupe est prête. Il faut pour ainsi dire que je me réhabitue à la société. J'ai fait ce matin beaucoup de chemin, mais ce n'est pas dans vos bois et dans vos bruyères! — J'ai vu hier Gérard. Il a été charmé de la lettre du maître de la Rousselière, et de tout ce que je lui ai dit de l'amitié qu'on y a pour lui. Il en est très-persuadé et je pense qu'il y a bien des moments où, las du monde et de tant de

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