‹ Mémoires;Chapitre 8 sur 25 · Commune de Faj^e (Maine-et-Loire · texte numérisé non relu

Commune de Faj^e (Maine-et-Loire

XL INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

mémoire des jours heureux qu'il avait passés là avec ma mère et mes deux jeunes sœurs avant les bouleversements de l'Europe lui était à la fois très-présente et très-chère ; il visitait toujours avec un plaisir mélancolique les vestiges de son ancien jardin, où les ronces du jour étouffaient, sans les faire tout à fait disparaître, les rosiers d'autrefois. Il avait revu nos parents et ses deux chers et anciens amis Leclerc et Pilastre, qui devaient lui survivre de peu d'années. Nous étions revenus à Paris près de ma mère et de ma sœur, vers la fin de novembre. Peu de jours après notre retour, mon père voulut aller voir son ami Daunou, qui demeurait rue de Ménilmontant, bien loin du quartier de l'Odéon que nous habitions. La course était longue, le temps humide et froid, les rues étaient boueuses et glissantes. On ne connaissait pas encore à Paris ces lignes d'omnibus, si sccoupables pour les femmes, les vieillards et les petites fortunes. On ne pouvait obtenir de mon père, prêt à tout pour les siens, qu'il fît pour lui seul la dépense d'une voiture de place. II revint fatigué, enrhumé. Un catarrhe s'ensuivit, dura tout l'hiver et l'enleva à sa famille le 27 mars t82ii, à l'âge de soixante-dix ans et demi.

Jamais je ne le vis plus calme, plus affectueux, plus patient que pendant cette maladie de quatre mois, à la vérité plutôt pénible que cruelle. Il conserva jusqu'au dernier moment la vie la plus complète du cœur etderintelligonce. Une seule, mais grande douleur troubla et hâta sa fin. Il adorait ma sœur, que de rares talents unis à de plus rares vertus rendirent toujours si chère à ceux qui l'ont connue. Veuve depuis trois ans, elle vivait avec nous et sa jeune enfant. Sa santé, déjà irès-ébranléo, ne put résister à la doul'îur que lui causa l'état do notre père. Deux jours avant qu'il succombât, elle dut quitter son chevet, pour ne

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plus le revoir, étant lombée elle-môaie irès-dangereusement maFade. On ne parvint pas, bien malheureusement, à cacher au père le mal de sa fille et à la fille la perte de son père. Ma sœur ne put supporter ce coup, et moins de deux mois après, il nous fallut conduire ses restes dans la même sépulture, au cimetière du Père-Lachaise. Quinze ans plus tard, en 1839, ils y furent rejoints par ceux de ma mère, dont la saine et robuste vieillesse se prolongea jusqu'à quatre-vingt-cinq ans. Restée seule avec moi pour prendre soin de la fille unique de ma sœur, elle avait eu le bonheur de voir, plusieurs années avant sa mort, sa petite-fille heureusement mariée à l'illustre statuaire David (d'Angers).

Thouarcé (Maine-et-Loire), 15 mars 1873.

Il convient d'observer qu'on a suivi dans cet ouvrage, pour lu nuui de l'auteur, l'orthographe que l'histoire a constamment adoptée. Son extrait de baptôme du 25 août 1753 le désignait sous celui de Louis- Marie de La Rcvellière. L'usage du temps voulait que, même dans les familles bourgeoises comme la sienne, au lieu de distinguer tout simplement par leur prénom les enfants d'un même père, on fit prendre aux puînés le nom d'un bien de la famille. Mon père reçut donc celui d'une petite ferme située dans une paroisse voisine de Montaigu et appelée Lépeaux ou Lespaud. Aussi fut-il toujours connu dans les lieux qu'il habita ayant la Révolution, et l'est-il encore, sous le nom de M. de Lépeaux. Sous le nouveau régime, il dégagea successivement son nom des articles qui l'allongeaient, et les actes de toute la partie la plu» importante de sa vie politique sont signés : L. M. Revellière-Lépeaux.

DE

MA VIE PRIVEE AVANT LA RÉVOLCTIOlf

Je suis né le 2 A août 1753, à Montaigu, en bas Poitou, aujourd'hui département de la Vendée, alors sénéchaussée de Fontenay-le-Gomte et diocèse de Luçon. Mon père était d'une famille de bourgeois de campagne, tous fort honnêtes gens; mon bisaïeul était fabricant d'étofîes au Mai, près Cholet; mon aïeul, bachelier en théologie, abandonna l'état ecclésiastique avant d'être engagé dans les ordres, et acheta une charge de notaire royal. Il demeurait au Pont-de-Moine, hameau de la commune de Montigné, extrême frontière de l'Anjou, du côté du Poitou, tout près du gros bourg de Montfaucon. Il habitait un^ maison qui fut incendiée dans la guerre civile et dont I. 1

t MÉMOIRES

je possède encore les ruines. Il ne laissa que deux '•' enfanls, une fille non mariée, morte dans la maison de mon père, et mon père, qui épousa à Montaigu Marie-Charlotte Maillocheau. Il se fixa dans cette petite ville et y exerça toute sa vie les fonctions de juge des traites, charge héréditaire dans la famille de ma mère, qui passait pour l'une des familles bourgeoises les plus anciennes et les plus notables du bas Poitou.

Je reçus les prénoms de Louis-Marie, ma marraine fut la sœur de ma mère, et le docteur Brunet, parent de mon père, fut mon parrain. Outre sa sœur, ma mère avait un frère, Augustin Maillocheau, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier. Mon oncle était un excellent homme; sa femme était pleine de mérite et digne, à tous égards, du respect qui l'environna toujours.

Le docteur Brunet, mon parrain, demeurait à Beaupréau, en Anjou (aujourd'hui Maine-et-Loire), lieu trop malheureusement célèbre dans les fastes de nos dernières guerres civiles. C'était un homme des plus distingués, et dans sa profession et sous tous les autres rapports. Aimable et prévenant avec tout le monde, il était néanmoins austère dans ses principes et dans sa conduite ; son Ame était forte et élevée, son 'désintéressement parfait. Il prodiguait ses secours et ses consolations aux pauvres encore plus volontiers qu'aux riches. Ces précieux dons, unis à la supériorité do ses lumières et à la sagesse de ses conseils, l'avaient rendu l'objet do l'amour et du respect de toutes les classes, depuis lo soigneur le plus titré du pays jusqu'au plus simple ouvrier; sa femme, bonne

s'il en fut jamais, était digne de lui. J'aurai l'occasion de parler encore de ce digne parent, dont la fin fut si funeste, et que je n'ai jamais cessé de regretter.

Mon père était un homme d'un mérite généralement reconnu, d'une probité exacte, plein d'honneur et de délicatesse. Quoiqu'il eût bien fait ses études, il n'avait pas une grande étendue de connaissances ; il n'en était pas moins, par la seule force de son esprit, fort au-dessus de son temps et de ses concitoyens. Son âme était aimante, son caractère énergique; une mélancolie profonde s'unissait en lui à la gaieté la plus franche et au plus aimable abandon. Il avait beaucoup de politesse et en même temps beaucoup de tête. Pendant vingt-cinq ou trente ans qu'il fut maire de Montaigu, il conduisit cette commune avec fermeté et justice. Les passages de troupes y étaient fréquents ; il se fit respecter par les militaires comme il se faisait chérir et honorer par les habitants.

Ma mère avait beaucoup d'esprit naturel ; elle était infiniment bonne et serviable. Malheureusement, elle avait, jusqu'à un certain, point, les défauts des femmes qui n'ont pas reçu une éducation forte et qui ont passé leur vie dans l'oisiveté des petites villes ; elle causait beaucoup et aimait assez courir la nouvelle. A cela près , sa société était très-agréable ; sa franchise poitevine et son cœur généreux la faisaient aimer de tout le monde, et la parfaite régularité de sa vie pouvait servir de modèle aux personnes de son sexe. Fille respectueuse, épouse fidèle, elle fut aussi la plus tendre des mères ; ainsi que mon père , elle n'était occupée que du bien-être de ses enfants. Comme jyjme Primrose, du charmant roman de Goldsmith,

elle se piquait de faire d'excellentes liqueurs, des confitures exquises; elle avait son cassis et son guignolet, comme M'"* Primrose son vin de groseille, et, comme elle aussi, mettait sa vanité à parer ses enfants.

Mes parents eurent cinq enfants ; deux moururent en bas âge, ils en conservèrent trois. D'abord une fille , nommée Marie-Charlotte , et qui fut mariée à Frédéric Bellouard de la Bougonière ; ensuite un fils, Jean-Bapliste-Louis , qui devint conseiller au présidial d'Angers, et enfin moi. Mon excellent frère fut le meilleur des fils, des époux, des pères, l'ami le plus sûr et le plus dévoué ; son savoir et sa sévère intégrité en firent l'un des plus dignes magistrats qui aient jamais tenu la balance de la justice. 11 faut que la rage des partis soit quelque chose de bien épouvantable, puisqu'elle conduit de semblables hommes à la mort!

J'étais le plus jeune des trois enfants; mon père était bilieux, ma mère d'un tempérament sanguin, mais tous les deux étaient d'une forte complexion. Md\heureusement pour moi, ma mère eut une fièvre intermittente pendant le temps qu'elle fut grosse de moi, de sorte qu'issu de parents robustes, je naquis trèsfaible. Mon enfance fut très-maladive; on crut d'abord (juc je périrais avant sept ans, puis avant douze, puis avant vingt... , et dans le mois d'août prochain (1823) j'accomplirai ma soixante-dixième année.

Mon père et ma mère nous aimaient avec une égale tendresse, mais celle do l'un était plus éclairée que celle de l'autre; ma mère aurait encore augmenté lu faiblesse' de ma constitution en voulant trop la mé-

nager; mon père, au contraire, représentait qu'un régime un peu sévère me forliflerait par degrés ; qu'ainsi, si je devais vivre, je n'en serais pas réduit à végéter comme une plante en serre chaude, privé de toute force d'ùme et de corps, et qu'en évitant les excès, je pourrais, comme un autre, jouir de la plénitude de la vie.

Grâce à ces principes, d'après lesquels je fus élevé, j'ai pu me livrer aux exercices du corps et au travail de l'esprit, autant, et plus quelquefois, que des personnes d'une forte complexion. De longues journées de voyage, par de mauvais temps et de mauvais chemins, soit à pied, soit sur des chevaux du trot le plus dur, du pain de seigle au déjeuner et au goûter, une paillasse et de minces matelas, nous accoutumaient, mon frère et moi, à nous passer sans peine des délicatesses de la vie. « Vous en pourrez jouir comme tout le monde , nous disait notre bon père, quand vous en serez à môme; dans le cas contraire, vous n'éprouverez pas ces pénibles privations qui rendent malheureux: ceux qui se sont créé des besoins qu'on est si souvent dans l'impossibilité de satisfaire. » II y avait défense aux domestiques de nous aider en rien de ce que nos forces nous permettraient de faire nous-mêmes. Mais si notre éducation physique était sévère, jamais éducation morale ne fut plus afléctueuse et plus douce. Nos parents nous inondaient de larmes chaque fois qu'il fallait les quitter pour la continuation de nos études ; le jour du retour était un jour de fête : tous les parents et les amis étaient invités à venir partager la joie de la famille, et nos jeunes amis de collège étaient reçus à

la maison avec la même affection que s'ils eussent été au nombre de nos parents.

\ Heureux temps, jours de bonheur et de paix, où ma sœur, mon frère et moi, unis dès la plus tendre enfance par les nœuds de la plus sincère amitié, chéris de nos vertueux parents, qui ne dédaignaient pas de s'associer à nos plaisirs, nous jouissions du bien-être le plus complet qu'on puisse goûter sur la terre , celui qu'on éprouve dans les familles lorsque les affections domestiques et la vertu les unissent!

Le caractère de nos deux domestiques augmentait encore pour nous le charme de la maison paternelle. Notre vieille servante, la bonne femme Jeannette, était au service de mon père même avant qu'il se mariât. Elle fut notre bonne à tous les trois, et même, depuis que nous fûmes mariés, elle nous appela toujours ses enfants. Elle était pleine d'attiichement pour nous et de zèle pour nos intérêts. Cette aimable fille, extrêmement intelligente, était douée des plus précieuses qualités. Elle n'est jamais sortie de la famille dont elle faisait, en quelque sorte, partie. Elle est morte chez ma sœur.

Notre autre domestique, René Giraud, que mon père avait surnommé Jacquinet, était bien l'houiine le plus singulier que j'aie connu. Il était fils d'un pauvre rnaron do IJoufferré, village îi une lieue de Montaigu. Il entra à la maison à l'âge de quatorze ans. Il cultivait le jardin, soignait le cheval, et rendait quelques services dans l'intérieur de la maison. Dès son enfance, il était parveiiu à apprendre h lire seul, en comparant, dans des Ueures (ju'il s'était procurées,

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les mots et les lettres avec les sons qu'il entendait àl'église, et qui étaient représentés par ces mots. Il était allé bien plus loin : à force de comparer, dans ces Heures latines et françaises, les deux textes l'un avec l'autre, il avait fini par comprendre littéralement le texte latin, au point de s'exprimer souvent, sur divers sujets, par une phrase latine très-grammaticale. En entrant chez mon père, il laissa percer ses dispositions. Aidé de nos auteurs latins, que nous lui laissions en main, il poussa bien plus avant ses connaissances. Par les mêmes moyens, il ne tarda pas à entendre l'italien et à le parler assez pour se faire comprendre. Avec le secours de nos livres de mathématiques, il devint très-bon géomètre et apprit fort bien l'algèbre. Il appliqua ensuite le calcul à la musique, et bientôt il fut en état de solfier toute sorte d'airs. A cette tête si bien organisée, il joignait une adresse de la main des plus singulières; on n'imaginerait pas ce qu'il faisait avec une mauvaise lame de couteau.

C'était un grand garçon, ayant le visage trèsallongé et la physionomie d'un penseur. Ses mouvements étaient lents, mais si bien combinés qu'en beaucoup moins de temps qu'un autre, il faisait beaucoup davantage. Il était tout réflexion et calcul, sans néanmoins être dépourvu de sensibilité et d'attachement. En voici la preuve : — « Mon cher Jacquinet, « lui dit un jour mon père, désormais tes forces et « tes. connaissances doivent te faire trouver aisément « une situation bien plus profitable que mon service. « La médiocrité de ma fortune ne me permet pas « d'élever tes gages autant qu'il serait juste de le

« faire. Si mes moyens étaient moins bornés, les H précieuses facultés que tu tiens de la nature au- « raient été cultivées comme celles de mes enfants; « elles auraient pu te conduire à un emploi hono- « rable et lucratif; mais puisque je ne puis te procu- « rerce bienfait, je ne veux pas au moins t'emppcher « de chercher une meilleure place. » Jacquinet regarda tendrement mon père, et les yeux baignés de larmes. Pour la première fois de sa vie, il se jeta h son cou : « Vous quitter, mon cher maître, s'écria- « t-il! J'ai trouvé en vous et vos enfants, non pas (( des maîtres, mais un père et des frères. Je ne vous « quitterai que lorsque vous me chasserez de votre (( maison. Vous regrettez que mes dispositions n'aient « pas été cultivées, parce qu'elles pouvaient me con- « duire à la fortune; mais m'auraient-elles conduit « au bonheur? J'aurais eu des envieux; l'ambition <i m'aurait tourmenté; lors même que j'aurais obtenu « de très-grands succès, je sens que le plus petit « dessous m'eût rendu malheureux. Je n'aurais ja- « mais joui du ciiUne qui rend heureux. Je l'ai été « chez vous autant qu'on le peut être dans ce monde. (( Si j'ai le malheur de vous perdre, je me retirerai a ù Bouiïerré, dans la petite maison que j'y possède, M avec un petit jardin bordé d'un ruisseau ; j'épouserai « une bonne paysanne comme moi, soigneuse dans « son ménage. Avec quehjue industrie, je gagnerai « assez pour que nous ayons tout ce qui nous sera « nécessaire, et nous vivrons contents. » Mon père fut aussi surpris que profondiMncnl ému d'une pareille réponse. A son tour, il embrassa son fidèle Jacquinet, en lui disant : « Va, mon ami, je ferai ce

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« que je pourrai ; nous ne nous quitterons pas ; la « mort seule pourra nous séparer. »

Cet homme extraordinaire ensevelit mon père, mort d'hydropisie, et mourut quelques mois après chez ma sœur de la même maladie, à l'âge de trente et quelques années. Malgré son air froid, il était ordinairement très-gai et très-plaisant; son commerce nous était fort agréable. Qu'on ne croie pas, au reste, que j'exagère rien à son égard. Tout Montaigu, toute notre famille, tous nos amis angevins et poitevins ont connu cet étrange personnage et pourraient attester ce que j'en dis.

Ce fut dans la maison de mon père, et par les soins de ma tante, que nous apprîmes à lire et h écrire. On nous mit ensuite, mon frère et moi, en demi-pension chez M. Perraudeau, curé du faubourg Saint-Nicolas, pour y pi'endre les premiers éléments du latin. Une figure doucereuse, un extérieur composé, cachaient en lui une irascibilité des plus dangereuses chez un instituteur. Il était faux et hypocrite. En sortant de ses mystiques entretiens avec ses dévotes, qu'il prolongeait en téte-à-tote pendant deux ou trois heures dans sa chambre à coucher, il venait brutaliser ses malheureux élèves, soit par cette indécente correction qu'on n'aurait jamais du permettre dans les écoles et qu'il aimait fort à prodiguer, soit par les coups les plus cruels sur toutes les parties du corps. C'est aux coups redoublés qu'il me donna sur le dos que sont dues la difformité de ma taille et, en grande partie, la faiblesse de ma poitrine. Nos parents ignoraient tout cela. Désolés de n'en avoir pas été informés plus tôt, ils nous tirèrent, dès qu'ils le surent.

des mains de cet homme dont la mine était si trompeuse. Us envoyèrent au collège de Beaupréau, en quatrième, mon frère, qui avait deux ans de plus que moi, et qui était beaucoup plus avancé ; je restai à Montaigu, chez un nouveau maître qui venait d'y arriver. C'était un abbé Séguillon, Bas-Breton, infiniment plus propre à l'enseignement que le curé Perraudeau, par l'habileté et le caractère. Malgré sa figure rébarbative, il ne nous frappait jamais, et faisait de fort bons élèves. J'avançai assez avec lui pour aller retrouver mon frère à Beaupréau et y entrer en troisième, comme il était en rhétorique.

J'étais, dans mon enfance, têtu, taquin et d'assez mauvaise humeur. Peut-être ces défauts tenaient-ils à ma faible santé. Heureusement les soins paternels, l'exemple de mon aimable sœur et du meilleur des frères, et un grand penchant aux affections de l'âme, me corrigèrent peu à peu. Il est rare que la patience m'échappe. J'évite soigneusemenl d'ononser qui que ce soit, ou même de le contrarier sans nécessité. Lors même que je suis le plus triste, je conserve l'égalité de mon humeur, et, ce qu'il y a de bizarre et d'assez déraisonnable, je suis plus disposé {i m'cmporter contre un objet inanimé, qui me fait obstacle, que contre un être vivant qui nie maltraite ou nie contrarie.

Dès mes plus jeunes ans, j'ai été enclin à une mélancolie profonde, qui no m'a jamais abandonné et (jui a donné à toutes mes aiïections morales une force irrésistible, et h mon caractère une énergie qui ne s'est |)as encore démentie, malgré mes soixante-neuf ans. Aussi, dans le cours onlinaire de la vie, je suis tout il ma famille, à mes amis ; ils foui de moi ce qu'ils

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veulent, et, dans les choses indifférentes, je veux, comme on dit, tout ce qu'on veut. Mais lorsqu'il s'est agi de morale, de raison, de patrie, d'intérêt public, jusqu'ici aucune crainte, ni aucune complaisance ne m'ont fait faire ce que j'ai cru de mon devoir de ne pas faire, ni empêché de faire ce que j'ai cru qu'il me prescrivait, et la force du caractère l'a toujours emporté sur les plus tendres affections. Je reviens à mon enfance.

Mon penchant à la mélancolie allait souvent jusqu'à me faire répandre des larmes. Je pleurais : on s'obstinait à me demander pourquoi; souvent je n'en savais rien. C'était aussi quelquefois le souvenir du mal que j'avais vu faire à quelqu'un, celui de ma séparation d'un camarade que j'affectionnais, et qui cependant m'avait quitté depuis longtemps; c'était, en un mot, la mémoire de tout ce qui peut exciter la pitié ou porter à l'attendrissement. La manière dont la mélancolie m'affecte a quelque chose de particulier. Il est bien rare que j'en éprouve les accès dans la matinée; mais lorsque le soleil a dépassé le méridien, vers une ou deux heures après midi, je n'y échappe que lorsque j'en suis distrait par des circonstances particulières. Depuis ce moment, elle va croissant jusqu'à l'extinction du jour , et elle se dissipe quand la lumière artificielle le remplace.

L'imagination est une faculté qui a aussi produit en moi des effets singuliers dans tous les temps de ma vie et surtout dans ma jeunesse. En voici un que je n'oublierai jamais : j'avais été conduit par une bonne, avec mon frère et ma sœur, à la promenade du château. En en sortant, nous passions à l'extrémité d'un fossé très-large et très -profond, qui sépa-

rait le château d'avec la ville. Ses bords étaient plantés des deiiK côtés de beauK marronniers d'Inde, qui formaient un magnifique berceau. Une obscurité mystérieuse régnait dans toute sa longueur. En même temps , comme le fossé se terminait sur le penchant du coteau, quand on regardait vers la campagne, un vif éclat de lumière frappait les yeux à celte autre extrémité, et contraslait d'une manière magique avec robscurité du berceau. Une imagination comme la mienne, que les ruines, les sites romantiques, les lieux jadis célèbres, ont toujours fait singulièrement travailler, ne pouvait manquer de se créer ici quelque illusion. A l'extrémité du fossé, au milieu de cette clarté prestigieuse qui terminait brusquement la sombre épaisseur de l'ombrage, je crus voir, distinctement, entourée d'une brillante auréole, une statue do saint Jean-Baptiste, avec sa croix et son mouton. Cette statue ornait en réalité la partie supérieure du maître-autel de l'église de la paroisse. Mais ici, elle était accompagnée de deux seaux pleins d'eau, un do chaque côté; elle me paraissait animée, elle remuait les yeux , enfin son mouton donnait également des signes de vie. Pourquoi, dans ma vision, cette bizarre circonstance des deux seaux remplis d'eau , dont l'image ne m'était tracée par aucun souvenir? Quoi qu'il en sr)it, frappé de ce tableau, que je voyais trèsdistinctement et que je vois encore comme s'il était sous mes yeuK, je m'arrête, en criant h ma bonne, à mon frère, ii ma sœur : « Voyez donc, voyez donc ! — Quoi? » Je leur détaille ma vision; on \no traite do menteur, qui voidait abuser de la crédulité des autres. Je soutins néanmoins fermement que je

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disais la vérité, et, certes, c'était la v6;*ité pour moi ! ma vision était aussi distincte que la réalité. Je ne crois pas qu'il y ait un exemple plus frappant de la manière dont nos sens peuvent être abusés par cette singulière faculté qu'on appelle imagination.

Nous avions pour voisin un M. Jousmet, ancien curé de l'île Dieu. 11 était pourvu, à Montaigu, d'un assez bon bénéfice, celui de sous-chantre dignitaire de notre petite collégiale, et nos deux jardins n'étaient séparés que par un mur mitoyen. C'était un homme irréprochable dans sa conduite, plein de sens, de droiture et de raison. Mon père et lui avaient contracté ensemble une étroite amitié ; ils étaient dignes l'un de l'autre. C'étaient toujours des moments bien agréables pour ma sœur, mon frère et moi, que ceux qu'il passait à la maison. Il se faisait extrêmement aimer des enfants, avec lesquels il savait faire plier la douce gravité de son caractère pour leur rendre la morale aimable et pour s'amuser de leurs jeux innocents.

Il n'en était pas ainsi d'un M. Bourasseau, chanoine du môme chapitre. Il était, à la vérité, sincèrement attaché à mon père et c'était une assez bonne tète; mais une éducation bornée l'avait rendu brusque,' et il était d'ailleurs assez égoïste. Il n'ainjait pas les enfants; un rien de leur part l'importunait. Pour nous écarter de lui, il n'avait que des paroles menaçantes à nous dire, et il avait sans cesse à la main une jpelïlejambetle, toujours prête à nous couper les oreilles. Nous ne savions où nous cacher quand il venait à la maison. Arrivés à l'âge de raison, nous devînmes ses amis, comme il était celui de

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mon père; mais, en vérité, il y eut quelque générosité de notre part , car il avait rendu malheureux beaucoup d'instants de notre enfance. M. Bourasseau ne se retrace encore à ma mémoire que sa terrible jambette à la main, lorsque, au contraire, je ne me rappelle jamais le bon et respectable Jousmet que le sourire de la bienveillance sur les lèvres et d'excellents fruits dans les mains.

Je n'arrivai à Beaupréau qu'au milieu de l'année scolaire. J'y achevai ma troisième. Je remportai un premier prix de version latine et un second prix de thème, s'il m'en souvient. L'année suivante, on nous envoya continuer nos études à Angers; nous entrâmes au collège de l'Oratoire, au mois de novembre 1767, mon frère en philosophie, moi en seconde. Ce qui détermina mon père à nous faire achever nos études ti Angers plutôt qu'à Poitiers, notre ville capitale, ainsi que le faisait toute la jeunQgse poitevine, c'est qu'il possédait au liaAieau de Chaume, connu pour ses bons vins et situé dans la commune de Rochefortsur- Loire, à quatre lieues d'Angers, une .petite maison de vendange, qui s'était toujours conservée dans la famille, quoique ses possesseurs en eussent toujours été plus ou moins éloignés. Comme le revenu de ce lieu était en vin, mon père et ma mère étaient obligés d'y venir chaque année faire les ven(liuip:es, quoique Chaume fut a seize lieues de Monlaigu, et par des chemins très-dillicilcs. Ils aimaient cet endroit-là; ils y étaient aimés, et le voisinage d'Angers leur avait fait connaître beaucoup do monde dans cette ville, (^elte circonslunco a influé sur ma destinée. Sans la maison de Chaume, jo serais resté Poitevin, etmc^mo

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Vendéen d'habitation, comme je le suis de naissance, et comme je n'ai jamais cessé de l'être de cœur.

A Angers, je regrettai beaucoup Beaupréau. Notre professeur de seconde, le père Calvet, était homme de mérite, mais il nous accablait de devoirs. Le découragement s'empara de moi. Je fis mal ma seconde, que le père Calvet me força de redoubler. Je passai alors sous le père Poulouzat, jeune homme d'une charmante figure et de manières aimables. Ils étaient trois frères à l'Oratoire d'Angers, fils d'un négociant de Bordeaux.

Dans cette deuxième année de seconde, j'aurais été le meilleur écolier de la classe, sans un appelé Gendry, fils d'un boulanger du faubourg Bressigny. Gendry nous laissait tous loin derrière lui. Indépendamment de sa supériorité dans toutes les parties de nos études, il avait déjà de grandes connaissances en histoire, et dans la philosophie ancienne et moderne. Mais il était pauvre, et toujours revêtu de la livrée de l'indigence. Il n'était jamais que le second dans les compositions, et moi le troisième ou le quatrième. Il n'obtenait que de seconds prix. J'en eus aussi un ou deux. Les premières places, comme les premiers prix, appartenaient sans examen à un grand flandrin qu'on appelait Boylêve de la Mourousière. Il n'était que d'une force médiocre; mais son père, janséniste renforcé, et, par cela seul, hautement considéré des principaux oratoriens, était syndic de la noblesse d'Anjou. Il jouissait, en cette qualité, d'un assez grand crédit, et, malgré sa morgue nobiliaire et sa pédanterie janséniste, il donnait de bons dîners el d'excellent café à MM. les oratoriens.

On ne saurait croire combien sont funestes ces injustes préférences! elles pervertissent la morale des élèves, qui ne reçoivent de leurs maîtres que des exemples d'injustice et de partialité; elles nuisent aussi beaucoup à l'instruction, en enlevant aux maîtres toute leur considération et en décourageant leurs écoliers. En agir ainsi, c'est commettre un crime; car c'est dans la jeunesse qu'on se forme au vice ou à la vertu , et l'exemple des parents et des maîtres sera toujours la leçon la plus puissante.

Ce redoublement de ma seconde fut l'une des circonstances remarquables de ma vie privée; car je trouvai dans cette classe Jean-Baptiste Leclerc d'Angers, connu depuis sous le nom de Leclerc (de Maineet-Loire), pour le distinguer de divers députés du même nom. Dès les premiers jours de notre réunion. nous commençùmes une liaison qui est toujours allée croissant et devint bientôt une amitié vraiment fraternelle qui ne cessera qu'avec la vie. Outre les jouissances que procure une sincère et constante affection, nous avons dû à notre liaison réciproque une grande partie de ce qu'il y a de bon en nous. Uecherchant reslime l'un de l'autre, et n'ayant rien de caché pour notre ami, nous ne nous permeUions jamais un mot qui ofl'ensât la morale ou qui clioquAl la raison. Ce n'est pas que nous eussions la pédanlesque prétention de nous aflichor, h (piinze ans, coïnme de j)r()r()jKls [)enseurs; c'est entre nous seuieiuenl (jue nous cherchions à exercer notre jugement, cl à nous affermir dans le sentier du bien. Nous nous livrions, du reste, ù tous les amusements de notre ûgc, cl nous étions d'une gaieté sans («gale.

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A peu près dans le même temps, je formai une autre liaison qui nous devint commune. Cette triple intimité devint telle, qu'on ne nomme guère aujourd'hui l'un de nous sans penser aux deux autres. Ce troisième ami est Urbain Pilastre. Ainsi que Leclerc, il a été membre de l'Assemblée constituante, de la Convention, du Conseil des Anciens, du Corps législatif, où son bon esprit et un dévouement sans bornes à la patrie lui ont toujours acquis le respect et l'affection de ses collègues. Ma sœur, étant en pension à Angers, s'était intimement liée avec celle de Pilastre. La liaison des deux sœurs avait amené celle des deux frères.

En rhétorique, je me retrouvai sous le père Calvet. Il nous chargea moins de devoirs dans cette classe. Il usa aussi de plus de prévenance et de bonté, et obtint de nous plus d'application et de succès. Cependant, le pauvre Gendry et M. Boy lève de la Mourousière continuèrent d'être placés en sens inverse de ce que voulait la justice. A la fin de l'année, nous eûmes, sur la rhétorique, un exercice trèsbrillint. Le pauvre Gendry n'en put être. Il n'avait pas le moyen d'acheter un habit et de mettre à la bourse pour les frais. Par la même raison il n'eut point de rôle dans l'espèce de comédie qui termina l'exercice avant la distribution des prix. Quant à M., Boylêve de la Mourousière, pour qui l'on avait choisi les interrogateurs, il ne répondit ni bien ni mal. Il n'en enleva pas moins le prix à ceux qui répondirent le mieux. Dans la pièce, on lui donna le rôle d'un grand seigneur, avec un bel habit et une longue épée. Pournous, ignobile n(/^M5, nous jouâmes

des rôles tout à fait plébéiens. Leclèrc et moi nous obtînmes les suffrages du public. Quoique M. Boylêve de la Mourousière nous eût répété modestement plusieurs fois qu'il pensait bien qu'aucun de nous n'avait la prétention de lui disputer la palme, il n'obtint que le petit nombre d'applaudissements que lui donnèrent les jansénistes. Un ou deux jours après cet exercice, j'étais, avec la foule, à la parade des carabiniers, superbe corps de cavalerie en garnison à Angers. Leur musique avait embelli notre exercice et nous y avions invité le corps des officiers. Ceux-ci, aussitôt qu'ils m'aperçurent, s'avancèrent vers moi, en me disant les choses les plus flatteuses sur le plaisir que je leur avais procuré dans mon rôle et dans mes réponses, en rappelant aussi quelques autres acteurs, tant de l'exercice que de la pièce. Mais le nom de M. Boyleve de la Mourousière fut totalement oublié.

L'année suivante, vers la fin de 1770, j'entrai en philosophie. C'était la logique et la métaphysique pour la première année; pour la seconde, la morale et la physique. Je suivis ces cours-lh à peu près aussi bien (|u'on pouvait le faire. Le pèie Lenoir la première année, et le père Laplagne la seconde, étaient deux hommes d'un vrai mérite, qui tiraient le meilleur parti qu'ils pouvaient des choses qu'ils étaient chargés d'enseigner. J'étais le seul qui prêtât à leurs leçons assez d'attention pour répéter chaque jour leur explication de lu classe précédente. Au reste, cea cours, (|ui m'eussent été utiles s'ils eussent été ce qu'ils devaient iHvQj no m'ont servi presque à lien, si l'on en excepte la physi([ue; car c'était toujours de la

physique, au degré où elle était arrivée à cette épo- (^ue. Mais la logique n'était qu'un amas de subtilités ridicules et de formules barbares ; la morale ne consistait que dans une théologie pitoyable ; la métaphysique ne valait guère mieux.

Mon cours de philosophie achevé, il fallut choisir un état. Peu d'hommes savent éviter l'oisiveté et ses funestes effets, s'ils ne s'imposent quelque occupation forcée par l'exercice d'une profession. D'ailleurs, nos parents avaient un riche héritage de bons et sages exemples à nous laisser, mais c'était tout. Ils avaient presque épuisé leur mince fortune pour nous élever. Rien de plus important que le choix d'un état, répèle-t-on sans cesse et avec raison. Malheureusement, il faut faire ce choix à un âge où l'on ne saurait distinguer sa vocation naturelle, puisqu'on ne peut connaître encore les diverses professions, ni se connaître soi-même. Aussi le parti qui doit décider du reste de la vie se prend-il aveuglément. Il en fut ainsi de moi. Je me suis convaincu plus tard que la profession qui me convenait le plus, sous tous les rapports, c'était la médecine. Il est même assez probable que je serais entré dans cette carrière sans la circonstance (|ue voici : — Mon père et son beau-frère, le docteur Maillocheau, s'aimaient beaucoup. Le docteur entendait très-bien raillerie. Celles de mon père sur les médecins étaient inépuisables, et quelquefois, pour montrer son bon esprit, mon oncle luimême nous racontait, aux dépens de sa profession, les traits les plus plaisants. Ce qui n'était qu'un jeu pour eux n'en fut pas un pour moi. Quoique je ne sais ([uel instinct me portât à l'étude de la médecine

prëférableraent à toute autre, la crainte de devenir l'objet du ridicule me fît choisir l'étude du droit, à laquelle je n'avais que bien peu d'aptitude. Je fis donc mon droit à Angers. J'avais alors dix-neuf ans. On connaît l'abus criant qui avait lieu dans cette école, et, je crois, dans bien d'autres, celui de vendre aux étudiants des arguments communiqués. Ce criminel commerce s'exerçait, au profit de tous les professeurs, par l'un des agrégés. Aussi l'on ne demandait pas mieux que de favoriser la paresse des élèves pour accroître le revenu des maîtres. Malgré mon peu de goût pour l'élude du droit, j'eus trop de vergogne pour profiter d'un si honteux expédient, et je soutins mes actes régulièrement et consciencieusement. Ce ne fut pas, il est vrai, d'une manière bien brillante; mais, au moins, la morale et le bon sens ne furent pas foulés aux pieds.

Mon droit achevé, j'allai à Paris rejoindre mon frère, qui y était depuis un an. Je m'y fis recevoir avocat, ainsi qu'il l'avait fait lui-même, et j'entrai avec lui chez Potel, procureur au parlement, pour me former aux alfaires. J'avais alors vingt-deux ans. — Mais avant d'aller plus loin , je veux revenir un moment sur ma jeunesse, jusqu'à l'époque où nous voici.

J'ai déjh parlé dos bont(^ que mpn père et ma mère avaient |)oiir nous, de l'intime union qui régnait dans la famille, de rexcellcnl accueil qu'y recevaient nos jeunes parents et amis. Pendant tout le cours des vacances, ils venaient chez nous, nous allions chez eux; c'était, pour eux et pour nous, un temps de délires. Cependant la rose ne fut |)as toujours sans épines.

Doué, comme je l'ai déjà dit, d'un tempérament mélancolique , j'ai senti les Iransporls de l'amour d'aussi bonne heure que les charmes de l'amitié. La famille Gouraud de la Proutière était alliée de trèsprès à celle de ma mère. M. Gouraud de la Bonnelière, membre de cette famille, demeurait à Saint- Sulpice, à deux lieues et demie de Montaigu. Il avait plusieurs enfants, et entre autres deux filles fort agréables de leur personne. Nous nous voyions fort souvent, et nos réunions étaient animées par tous les plaisirs de la jeunesse. Rosette, la cadette des deux sœurs, fui la première qui fit naître en moi de douces émotions. Ce n'était pas encore le besoin des sens; ce fut la voix d'un cœur qui eut toujours besoin d'aimer. Mais j'avais quatorze ans, elle en avait vingt; elle me traita comme un enfant. La certitude de n'être jamais à elle empoisonnait tous les plaisirs que je goiitais à Saint-Sulpice. Cependant diverses circonstances relâchèrent peu à peu nos liaisons; nous nous vîmes plus rarement. Les premières atteintes que j'avais éprouvées, quoique vives, n'étaient que le prélude d'une véritable passion. Dès lors je ne vis plus Rosette, bien plus âgée que moi, que- comme toute autre femme. Je crois que cette malheureuse parente, dont la conduite n'a pas été tout à fait exempte de reproches, mais qui n'avait aucune méchanceté dans le caractère, s'est jetée à la suite des armées royalistes, et qu'elle a péri malheureusement dans la guerre civile. Elle ne méritait pas un sort si cruel.

Lorsque nous commençâmes à nous voir plus rarement, sa famille et nous, des affaires amenèrent

JS MÉMOIRES

chez nous une autre parente de ma mère. Elle habitait ]\Iouchamps, gros bourg à cinq lieues de Alontaigu. Cette femme respectable était veuve et avait trois filles dignes d'elle. Dès cette première entrevue, les deux familles sentirent qu'elles étaient faites l'une pour l'autre, et M""' Maillot de l'Offraire, notre cousine, m'ayant pris particulièrement en amitié, m'emmena avec elle à Mouchamps.

Ce pays pittoresque et un peu sauvage me sera cher à jamais. Les bontés que j'y ai reçues, les plaisirs purs que j'y ai goûtés, les tourments même que j'y ai éprouvés, les vertus dont j'y avais chaque jour sous les yeux le touchant exemple, les amis que j'y ai acquis, tout contribue à faire de Mouchamps et de ses environs un lieii de repos pour ma pensée, chaque fois qu'elle remonte le cours de ma vie.

L'aînée de mes trois jeunes cousines portait, suivant l'usage, le nom de la famille; la seconde s'appelait La Bastière et la troisième Deshoulières. Presque dès l'enfance, l'aînée avait attiré l'attention de l'un de ses voisins, Biaille de Lalongeais, homme aimable, franc et loyal. Il habitait dans la paroisse de Mouchamps une belle terre, appelée la Guimenière, qu'il tenait à ferme deM. deTrudaine. Lalongeais fut payé de retour; cependant le mariage se dilférait d'annc'e en année. La "famille do la future, quoique intimement liée avec Lalongeais. (|ui était aimé de tout le monde, répugnait lusuunoins h s'allier à lui, parce qu'un de ses parents éloignés, mais portant le nu^nio nom, avait él('' blAmé h la barre d'une cour de jusiice. comme prévcmi du crime de faux.

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Il GQ faut convenir : ces trois jeunes parentes n'avaient pas autant d'agréments extérieurs que les cousines Gouraud de la Bonnelière, qui en avaient beaucoup. Mais combien elles étaient au-dessus d'elles par la sagesse de leur conduite-^ l'agrément et la solidité de leur esprit, et le charme de leur caractère !

Lorsque ma cousine Maillot de l'Offraire vint à la maison pour la première fois, elle était accompagnée •de l'aînée et de la plus jeune de ses filles. J'étais déjà un jeune homme. Pour la seconde fois de ma vie, mon cœur s'émut, et ce fut près de l'aimable Deshoulières. Sa mère ne voyait pas sans plaisir cet attachement naissant, qui m'eût sans doute fixé pour toujours, si je n'étais jamais allé à Mouchamps, où je connus la troisième sœur.

M"' de La Bastière était, au physique, la moins bien des trois sœurs. Sa figure était plutôt laide que belle, et sa taille, quoique assez avantageuse, était un peu difforme. Quelle femme, cependant , fut jamais faite autant qu'elle pour inspirer une passion forte et durable! Par l'irrésistible puissance de toutes les vertus qui peuvent honorer son sexe, par celle du plus aimable et du plus heureux caractère, elle exerçait un ascendant auquel on s'honorait de céder: c'était celui d'une raison parfaite et de la plus rare bonté. — Elle me paraissait libre de tout engagement. Mais l'objet de ses affections n'était pas dans le pays. C'était le jeune Clemenceau, avec lequel son mariage était convenu depuis longtemps dans les deux familles. Il était alors à Montpellier, où il faisait son cours de médecine. On n'attendait que son retour

pour célébrer leur union. Si j'eusse connu cette circonstance, que j'appris trop tard pour mon repos, je n'aurais point été entraîné par un penchant sans espoir, et le goût que j'avais pris d'abord pour la bonne Deshoulières, avant que j'eusse connu sa sœur, fut devenu un amour durable, tel qu'elle était faite pour l'inspirer; je me serais attaché à elle pour la vie.

Ma destinée en ordonna autrement. Voir chaque jour cette adorable Bastière , avoir à chaque instant de nouvelles preuves de l'excellence de son âme, de la pureté de son cœur, de la supériorité de sa raison, qualités qui formaient en elle un contraste enchanteur avec la plus franche gaieté, l'abandon le plus aimable, les manières les plus simples et les plus attrayantes!... la voir chaque jour, la croire libre, n'être pas soi-même sérieusement enij;agé de cœur, c'était plus qu'il n'en fallait pour m'enivrer. Je ne vis plus de bonheur au monde qu'avec elle. On croit volontiers ce qu'on désire. J'eus l'espoir d'obtenir un jour sa main, et, dans ma funeste sécurité, je laissai pénétrer juscpiau fond de mon cœur un amour qui m'a causé de grands tourments, jusqu'à ce qu'il se soit converti en cette tendre et respectueuse amitié que j'ai eue pour elle tant qu'elle a vécu. (Cette femme angélicpie est morte d'une longue et douloureuse maladie, il y a environ (jualre ou cin({ ans.)

Pendant (|ue je me bernais ainsi des plus douces illusions, Lalongeais obtint enfin le prix d'une constance (|ui ne s'était pas démenlie. M""' d(; TOlVraire déclara ii toute sa famille (pi'aprôs tant (rannées d'éprouvés , on devait croire (jue l'attachement ré- ('ipro(|ue qui régnait ' entre sa iille et Lalongeais

durerait autant que leur vie, et qu'en conséquence elle était décidée à ne pas sacrifier plus longtemps au préjugé le bonheur de sa fille. Elle amena tout le monde à un avis si sage ; le mariage fut fixé à un terme très-prochain, et, de concert avec Lalongeais, elle se disposa à donner à cette fête tous les agrément* dont elle pouvait être susceptible, au fond d'une can»pagne éloignée de toutes les villes. Par là elle voulait dédommager, en quekjue sorte , les deu\ époux d'une longue attente et de la triste crainte qu'ils avaient si longtemps éprouvée de n'être jamais l'un à l'autre.

Parents, amis, voisins, furent tous invités à la noce. Une nombreuse et respectable vieillesse, une aimable jeunesse, plus nombreuse encore, se (rouvèrent réunies. Dans sa simplicité, la fête fut vrainjeni enchanteresse; je n'en imagine aucune qui puisse laisser d'aussi agréables souvenirs. C'était dans un beau mois de septembre, le temps le plus agréable de l'année; la température était délicieuse. Des coteaux variés et sauvages, de majestueuses futaies, une jolie rivière formant d'agréables contours, des chemins, des prairies, bordés d'arbres de la plus belle venue, de toutes parts des promenades charmantes, des fruits exquis, partout l'ordre et l'abondance, le luxe et le gaspillage nulle part; ligurez-vous sur. cette scène champêtre deux jeunes époux, enivrés du bonheur de se voir enfin l'un à l'autre, après en avoir désespéré si longtemps, environnés d'heureux témoins de leur bonheur; voyez-y la jeunesse dansant sous l'ombrage ou se livrant à d'autres amusemenis de son âge; la vieillesse jouant à l'abri d'un vieux chêne un

jeu modéré, ou charmant les heures par une conversation toujours aimable; des promeneurs solitaires s' abandonnant à une douce rêverie ; deux amants ou deux amis errant sans but, pour se livrer aux épanchements de leurs cœiirs; voyez-y partout le ton d'une bonne éducation avec la simplicité de la campagne; enfin la décence toujours respectée au sein de la joie la plus vive et des plaisirs les plus animés. On ne manquera pas de dire qu'ici je fais du roman, mais ceux qui ont connu le pays et ses habitants au moment dont je parle ne refuseront pas de croire à la vérité de mon tableau. A cette époque, dans la plus grande partie du pays qu'on a appelé plus tard la Vendée, nous étions arrivés à cet heureux état intermédiaire, où l'ancienne gaieté française, sans son ivrognerie et sa grossièreté, régnait encore, s' alliant aux cîiarmes d'une conversation intéressante et polie, et à ceux des bonnes manières, qui ne la dédaignaient pas encore tout à fait.

Dix ou douze jours s'écoulèrent ainsi , tant à Mouchamps qu'à la Guinienière, devenue le séjour des deux épou\. Le spectacle de leur bonheur, l'espérance d'en oblonir un pareil, remplissaient mon âme de délices. Je ne concevais pas une plus grande félicilt»; mais elle no fut pi«s do longue duréo. Le docteur CliMuenccau revint i)ionl(H de Monl|)ollior, et je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir (jue ma cousine ï-a Baslière l'aimait depuis longtemps, et qu'on ne différait le mariage cpie pour allondie que le jeune (Kx'teur se fût fait une clienlèle, parce qu'ils avaient peu de fortune l'un et l'autre. Kxprimer les tourments que j'éprouvai lorsque j'acquis de pareilles certitudes

est au-dessus de mes forces; je ne pus tout cacher malgré mes efTorts, et j'en fis beaucoup. Je ne voulais pas troubler leur bonheur par le spectacle d'un homme que ce bonheur rendait si malheureux. Ce fut alors que ma cousine La Bastière s'aperçut de toute la force du sentiment qu'elle m'avait inspiré. Jusque-là, cette douce et innocente familiarité que me permettaient mes cousines avait caché le feu qui me dévorait; je ne m'étais, au reste, point déclaré. J'attendais qu'un état m'eût mis à même de lui olfrir, avec ma main, un bien-être que ne pouvait lui procurer mon peu de fortune. Sitôt qu'elle connut la vérité, avec quels généreux soins cette femme excellente ne chercha-t-elle pas à me guérir ! que de touchantes consolations, que de sages conseils ne mitelle pas en usage pour adoucir mes maux et me ramener sous l'empire de la raison! elle m'offrit l'amilié d'une tendre sœur et me présenta son ami comme un frère; j'ai toujours continué de les aimer de même, et j'ai pu toujours compter sur la réciprocité. Encore aujourd'hui, malgré notre éloignement et notre âge, nous entretenons le plus doux commerce de lettres, Clemenceau et moi. Bientôt je partis pour Paris, ils se marièrent peu après mon départ. Avec quel plaisir nous nous sommes toujours revus! L'aimable Deshoulières se maria dans le même temps à un homme qui lui donna de la fortune et la rendit très-heureuse ; au moment où j'écris, elle est la seule de mes trois cousines qui survive.

J'arrivai à Paris avec la ferme résolution d'étudier sérieusement la jurisprudence. Vains projets ! il me fut impossible de prendre goût aux affaires du

barreau et de m'y livrer. L'étude de la morale, de la politique, l'amour des beaux-arts remplissaient tous les moments que je pouvais dérober à une occupation, dont, au surplus, je ne recueillais aucun fruit, malgré le désir sincère de satisfaire en cela mes parents et de me procurer une existence indépendante , ce qui aurait été pour eux un assez grand soulagement ; en même temps, j'eus l'occasion de voir beaucoup de mes condisciples, qui étaient venus à Paris étudier la médecine. Je sentis que j'avais pris de fausses idées de cette étude, et que je m'étais tout à fait trompé dans le choix que j'avais fait d'un état. Combien je regrettai de n'avoir pas suivi l'élude de la médecine et celle de l'histoire naturelle ! mais en partie par mauvaise honle, et en partie par raison, je n'osai m'pn ouvrir à mes parents. Ils s'étaient dî^ya épuisés pour mon éducation, fallait-il donc entreprendre une autre étude, fort dispendieuse, et dont le fruit ne pouvait qu'être éloigné? Je pris le parti de redoubler d'elTorls , mais le dégoût l'empoita. Le- procureur chez lequel je travaillais, le bon Potel, sans contredit le meilleur homme do sa profession, témoin de ma bonne volonté, eut toujours pour moi les attentions les plus délicates, et lit ce qu'il put pour diminuer mes dégoûts. J'ai toujours conservé pour lui la reconnaissance que je lui devais ; j'ai clé assez heui^'eux pour lui en donner des témoigi\ages. Lorsque je fus appelé au Directoire, je l'invitai i\ venir passer (juelque temps ilans ma famille, au Luxembourg, où je lui assignai un upparlement |)Our toutes les fois qu'il vienilrait ù Paris. Il en profita plusieurs (ois avant sa mort; elle cul lieu dans un bien (ju'il avait auprès de

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Llois, OÙ il s'était retiré et où il exerçait les fonctions déjuge.

Mais celui-là, surtout, que cette circonstance de ma vie me défendrait seule de jamais oublier , celui / qui sera l'objet éternel de mes regrets, comme il est celui de ma plus profonde reconnaissance, c'est mon respectable frère. Il vit, avec une peine extrême, que je perdais mon temps à paperasser, sans en tirer aucune instruction ; il se chargea seul de l'étude du bon Potel, et par un travail soutenu de jour et de nuit, il gagna nos deux pensions et des appointements assez forts, qui servaient à notre entretien , ce qui était un grand allégement pour nos parents; non content de cela, il fournissait à mon instruction et à mes plaisirs. Je le répète, j'aimais l'étude de la politique, de la philosophie, et j'étais sensible aux beaux arts; la musique surtout a toujours exercé sur moi un puissant empire. A tout moment, mon frère me forçait d'abandonner un travail stérile pour m'occuper de choses qui avaient de l'attrait pour moi et qui ne pouvaient que perfectionner ma raison et polir mon esprit. Souvent il me mettait, malgré moi, de l'argent à la poche, pour aller à un bon spectacle, et l'on pense bien que cet amusement était fort de mon goût. Pourrais-je, au surplus, exprimer toute la sollicitude dont j'étais l'objet de sa part? Unique en bonté, en générosité, en délicatesse, si jamais je venais à me consoler de sa perte, je serais le plus vil et le plus ingrat des hommes! \^

Mon ami Leclerc , qui ne tarda pas à être celui (le mon frère, vint à Paris sept ou huit mois après moi. Il resta peu chez le procureur où son père l'a-

vait envoyé; le métier ne lui convenait pas plus qu'à moi. Bientôt, il sortit de chez Tournemine, aussi procureur vis-à-vis de ses clercs que le bon Potel l'était peu. Il prit un appartement garni et se livra à ses études fevôrites, les belles-lettres, la philosophie et surtout la musique. Il savait déjà la composition, que, depuis, il a poussée fort loin. Quelques-unes de ses œuvres gravées ont parfaitement réussi : ce sont des airs , des cantates , etc. , accompagnés à grand orcliestre. Son portefeuille contient des pièces de théâtre et des morceaux détachés charmants; souvent, dans ses productions, il a été l'auteur des paroles et de la musique.

Entraînés par les mêmes goûts, nous passions beaucoup de temps ensemble, mais nous le mettions à profit. Je pris un maître d'italien pour me donner la prononciation. Je ne le gardai qu'un ou deux mois; mais j'usai de tant d'application qu'en peu de temps je parvins à bien entendre les classiques et en général tout ce qui est écrit dans cette langue; je ne la parlais même pas mal. Partout où je rencontrais des Italiens (jui me paraissaient bien élevés, je surmontais la timidité qui empêche le plus souvent d'essayer à parler une langue dont on n'a pas l'usage, et j'engageais la convei'sation. Je suivis aussi, pendant du temps, les picces qu'on jouait alors on italien sur le ihéAtre de ce nom. Aussitôt (jue je fus un peu fort, je devins le maître de Leclerc. En retour, il devint mon maître de composition, avec cette différence qu'il sait l'italien tout aussi bien que moi, tandis (jue mon talent en composition n'est jamais allé au delà de (iuelf|ues petits duos.

C'était le temps des grandes querelles entre les iïluckistes et les piccinistes. Le premier opéra auquel j'assistai fut Iphigénie en Aulide. Je n'avais entendu jusqu'alors que de la musique d'église et des opérafcomiques. Je ne crois pas avoir éprouvé, dans le cours de ma vie, une impression aussi profonde que celle que lit sur moi celte musique dramatique que j'entendais pour la première fois. La beauté, peut-être unique, de cette ouverture qui prépare l'âme k recevoir toutes les sensations qu'elle va éprouver, l'ensemble qui règne dans toutes les parties musicales de ce bel ouvrage, le caractère du récitatif et du chant, si bien appropriés à celui de chaque personnage, à la circonstance oii il se trouve, à la passion qui l'entraîne, la vérité frappante et l'énergie de l'expression, la vigueur du coloris, l'harmonie des chœurs, celle des morceaux d'ensemble, des effets d'orchestre inimitables, la manière dont cet orchestre se lie avec'le chant, tout en lui restant toujours subordonné, tout cela me mit hors de moi. Ce fut l'âme, l'esprit et les sens pleins de cette sublime composition, que je sortis du spectacle. Toutes les pièces de Gluck m'ont fait éprouver les mêmes sensations, lorsqu'elles ont été bien exécutées.

Je fus l'introducteur de Leclerc aux divers spectacles. Ce fut aussi par Iphigénie en Aulide qu'il lit son entrée à l'Opéra. Il éprouva les mêmes impressions que moi ; mais, dans sa qualité de compositeur, il. sentit et comprit le savant emploi des moyens de ce maître immortel, dont je ne sentais que les effets. Nous devînmes ardents gluckistes, et, tout en rendant justice aux charmes de la musique de Piccini, nous

32 MÉiMOlRES

défendions, envers et contre tous, la supériorité de son rival, dont le génie a véritablement créé la tragédie lyrique, et semble avoir marqué dans ce genre le point de perfection. En effet, à l'exception du chefd'œuvre enchanteur de Sacchini, (Â-Alipe à Colone, et d'un très-petit nombre d'autres partitions, où l'on a saisi, plus ou moms, la manière de Gluck, les ouvrages que nous avons vus depuis sont sans caractère, sans ensemble, outrés ou plats, sans justesse dans l'expression; on y court après les effets avec une affectation qui en détruit toute la force; car elle ne peut venir que d'une composition habilement nuancée. Un tapage infernal se prend pour une harmonie savante et vigoureuse; le chant est presque toujours placé dans l'orchestre; la partie chantante n'en est plus que le faible accessoire. Ce sont les trompettes, les timbales, les trombones, qui sont les personnages en scène. J'ai entendu plus d'une fois les auteurs de ces ennuyeux charivaris avancer modestement que la musique de Gluck avait pûli devant la leur. « Si cela est, leur répondais-je, elle (1 pâlit d'effroi de l'épouvantable tintamarre que vous « faites. »

Dans la seconde année de mon séjour à Paris, fatigué de mes inutiles efforts pour devenir légiste, je fus sur le point de (juitler la France et d'aller combattre pour rindépendance des États-Unis d'Amérique. Un capitaine de di'agons, Lorrain d'origine, venait souvent à Paris, chez Polol. qui élait son pro^un'ur dans une affaire (^l'il avait au parlemonl. 11 amenait avec lui un jeune officier, son beau-fils, avec lequel je causais souvent. Il élait de mon âge.

DE" LAREVELLIÈRli-LÉPEAUX. 33

J'appris de lui que son beau-pène, le capitaine, négociait pour lever une compagnie franche de deux ou trois cents.homraes pour le service du congrès américain. Je demandai au capitaine une place de souslieutenant dans ce corps, ce qu'il m'accorda, et ce qu'il pouvait faire, parce que, d'après sa convention, ses officiers devaient être choisis par lui, et brevetés de France et d'Amérique. Tout était convenu, lorsque je ne sais plus quelles circonstances empêchèrent la levée du corps franc. Je fus singulièrement désappointé. Tout jeune que j'étais, la liberté m'était chère, et ce ne fut qu'avec bien du chagrin que je fus obligé de renoncer à l'aller servir dans le nouveau monde. Thomas-Louis Boyleau, aujourd'hui mon beaufrère, avait été, à Beaupréau, camarade d'étude de mon frère. 11 vint à Paris en même temps que lui; ils continuèrent de se voir. Bientôt Leclerc, mon futur beau-frère, mon frère et moi, nous contractâmes une étroite liaison, et le bon Potel, qui était avec nous comme un frère aîné, accueillit chez lui nos deux amis comme les siens propres. Dans la première année de mon séjour à Paris, après avoir travaillé assidûment toute la semaine, nous allions tous les dimanches faire des promenades dans les environs. Le bon Potel était souvent de la partie. La course, la gaieté, d'inépuisables et inoffensives plaisanteries faisaient les frais d'un amusement que je me rappelle avec un singulier plaisir. C'est toujours bien volontiers que je tourne ma pensée vers ma jeunesse ; car elle fut heureuse, et je n'ai eu à rougir d'aucun souvenir. L'année suivante, nous donnâmes une autre direction à nos amusements. Potel était veuf d'une

femme infiniment aimable. Elle avait reçu une excellente éducation d'une tante qui, par je ne sais quel heureux hasard, en avait reçu elle-même une trèsdistinguée, qu'elle n'aurait certainement pas trouvée dans sa famille, non plus que sa nièce. Le père de cette dame, appelé Sellier, était le bâtard d'une harengère d'Angers. Il était venu garçon tailleur à Paris, où il avait eu le secret de ramasser plus de huit cent mille francs. Il en était extrômement vain. C'était un homme très-médiocre, même à part son défaut d'éducation. M""' Sellier n'avait que celle d'une dame de la halle un peu renforcée, et sa sœur était encore marchande de poisson à la halle. Elle me fournit une preuve du mépris que les Parisiens, gens du peuple, avaient, avant la révolution, pour les provinciaux, quoique les neuf dixièmes des habitants de cette capitale soient eux-mêmes sortis des provinces. Cette harengère aimait fort à nous raconter qu'elle avait passé quelque temps à Reims. Là, suivant elle, elle était admise dans la plus haute société, celle de l'archevêque, du lieutenant général du présidial, des professeurs en droit, etc. Mais bientôt elle s'y était ennuyée; car, nous disait-elle avec une dédaigneuse prétention, « dans aucune de ces sociétés de province « on ne trouve ce bon ton, cet usage du inonde, cette ft politesse cnlin qu'on ne rencontre qu'h Paris. » — Les hommes éminents qu'on a vus surgir de toutes les parties de la Franco depuis nos assemblées politiques ont fort rai)atlu rorgueil parisien sur cet article.

Ix» père Sellier avait encore trois enfants vivants: un fils, très-pauvre sujet, et doux demoiselles de dixhuit h vingt ans. Adélaïde, l'aînée, était une blonde

fort vive, et Julie, la cadette, une brune sans vivacité. Adélaïde ne manquait pas d'esprit, Julie en avait médiocrement. Au reste, on les avait laissées sans culture l'une et l'autre. Mais, au moins, on n'avait rien fait qui dût gâter leur bon nalurel, qu'elles ont toujours conservé. Ce bon naturel, leur jeunesse , une gaîté qui ne passait jamais les bornes, pouvaient les rendre aimables à bien des yeux , surtout Adélaïde. C'est ce qui arriva. Devenus tous les quatre amis intimes de Potel, nous fûmes bientôt liés avec la famille Sellier. On avait appris un peu de musique à ces demoiselles. Nous fîmes avec elles , deux fois la semaine, de petits concerts qui n'étaient rien moins qu'excellents et avaient cependant de l'atlrait pour nous. Vint le carnaval; nous eûmes de petits bals; puis l'été; et nous allâmes danser à Arcueil, où le bonhomme Sellier avait loué deux ou trois chambres chez un fermier, pour y faire passer l'été à sa femme et à ses filles.

Cependant Leclerc et Adélaïde prirent, dans nos réunions, un goût très -vif l'un pour l'autre. Mais une alliance avec la famille Sellier ne convenait pas à la sienne. Leclerc, en excellent fils qu'il était, aima mieux étouffer un sentiment trop tendre que de faire le malheur de ses parents. Le temps et la raison réduisirent son amour pour Adélaïde au désir de la savoir heureuse. Elle finit par épouser Jousserand, limonadier du café de Foy, au Palais-Royal, oii il fit une brillante fortune. Quoique son mari ne fût pas du tout aimable, elle a toujours rempli ses devoirs d'épouse et de mère d'une manière digne d'éloges. Devenue veuve, elle a bien fait élever ses enfants.

Elle habite une fort belle terre du côté de Saint- Denis.

Le mariage que Leclerc projetait avec Adélaïde m'inspira le dessein de m'attacher à la douce Julie. L'idée de me trouver ainsi uni par un lien fraternel avec mon meilleur ami, en même temps celle de ne pas séparer deux sœurs qui s'aimaient, me souriait beaucoup. Cette idée n'était pas moins agréable à Leclerc. Que de charmants châteaux en Espagne nous avions bâtis dans la Vendée, ce pays romantique et sauvage, oii me rappelaient toujours mes goûts et mes penchants, et qui plaisait beaucoup h Leclerc lui-même, d'après la peinture que je lui en avais faite! mais le refus des parents de mon ami fut un souffle dévastateur qui fit disparaître tous nos châteaux. Je pris alors le parti de quitter Paris, et d'aller retrouver Leclerc en Anjou , à la fin de septembre 1778. Julie, quelque temps après, épousa un certain M. Barbier, petit homme rondelet, vieux, pincé, petit esprit, difiicultueux, sec, froid et pincemaille. La bonne Julie, sans être une femme bien remarquable, méritait mieux que ce receveur général du chapitre de Notre-Dame de Paris. Elle a, au surplus, fort bien vécu avec lui, ce qui prouve la bonté de son caractère.

Je [)arlis de Paris avec Morel , jeune avocat que j'avais connu chez Polel, et qui vient de mourir chef de bureau au ministère de la justice. Il é'ait fort instruit et plaisant très-agréable, incapable, au surplus, de la moindre méchanceté. Je n'ai vu de ma vie un homme d'une aussi heureuse insouciance. Il était de Blois; nous nous en allumes par Orléans. Celte

ville m'était tout à fait inconnue; j'étais venu à Paris par la route du Mans. En descendant de la diligence, je priai Morel de m'indiquer une auberge : « Je vais, » me dit-il, « vous y conduire : suivez-moi. » Il me conduit dans une rue étroite, dont j'ai oublié le nom, sonne à une petite porte; une domestique vient ouvrir. Morel demande si M. Caillé (je crois, du moins, que c'était ce nom-là) était à la maison. On répond qu'il n'est pas encore rentré. « Hé bien! nous allons l'attendre, » répond mon compagnon. Nous enfilons une longue allée, au bout de laquelle était une maison très-con for table. La domestique, occupée du souper de son maître , ne crut pas devoir laisser seuls dans un appartement séparé, et à huit heures du soir, deux personnages, dont l'un lui était totalement inconnu et l'autre connu à peine de vue, pour être venu chez son maître deux ou trois fois pour affaires. Elle nous reçut donc dans la cuisine, qui était fort propre. 11 y avait bon feu ; devant le feu un excellent poulet à la broche, et sur la table une salade de chicorée blanche, fort appétissante. M. Caillé était procureur au présidial d'Orléans et garçon. Morel, qui le connaissait très-légèrement, avait calculé que ses clercs étaient en vacances, qu'en conséquence il pouvait nous donner deux lits où nous serions couchés plus paisiblement et à meilleur marché que dans une auberge. Mais où l'on couche, il est naturel qu'on soupe ; aussi Morel avait-il également résolu d'y souper. Nous avions fait trente lieues; nous avions dîné à Étampes, de bonne heure et très-mal; l'appétit nous pressait. — Il A quelle heure soupe vofre maître? » dii Morel à la cuisinière. » — « Mais, sur les neuf heures, »

répondit-elle. — « Oh! oh! » reprit-il, « nous ne « pouvons pas attendre si longtemps; j'ai faim, et (( mon camarade de voyage, que M. Caillé sera en- « chanté de connaître et de recevoir, a besoin de « régime. S'il fatiguait son estomac, il en serait très- « incommodé, et M. Caillé en serait désolé. Le pou- « let est cuit, servez-nous-le avec la salade. Don- <( nez-nous du vin vieux, comme il convient à un « estomac faible et à des voyageurs fatigués. Faites- « nous à chacun un lit, afin qud^ nous puissions nous « coucher de bonne heure. » Je tombai de mon haut à ce procédé. Mais malgré mes gestes et mes œillades désapprobatives, Morel n'en allait pas moins son train, avec autant de laisser aller et d'aisance que s'il eût été chez lui. Enfin je le pressai de m'indiquer une auberge, parce que je ne pouvais consentir à importuner M. Caillé, que je ne connaissais pas, et encore moins à lui dérober son souper. Tout fut inutile. — Loin d'offenser M. Caillé, selon lui, nous i devions lui faire le plus grand plaisir. Le poulet et la salade furent servis, le poulet découpé, la salade assaisonnée, le tout dévoré et arrosé de bonnes rasades de vin vieux de Beaugency. — J'avais grand appétit, le souper était excellent; mais j'étais comme le rat des champs, mon inciuiétude était extrême : au moindre bruit, et je croyais en entendre sans qu'il s'en fît, je croyais voir entrer le maître du logis, pour nous mettre à la poilo comme deux avonluriors qui lui avaient escrorpié son souper. — La pauvre cuisinière, (jui n'avait osé se refuser aux ordres de MorcI, ne savait non plus ce qu'elle allait dire ii son maître pour s'excuser. — Morel seul était imperlur-

bable ; toujours la même aisance et la même sécurité. — 11 faisait ce soir-là une obscurité si profonde, que, ne connaissant pas Orléans , il m'était impossible de m'en aller comme j'en avais la plus grande envie. Ignorant d'ailleurs jusqu'à quel point les relations antérieures de mon introducteur et de notre hôte encore inconnu rendaient inconvenante ou excusable la conduite du premier, j'attendis l'issue de cette aventure. Le moment fatal arriva. — M. Caillé rentra sur les neuf heures; le souper était terminé. — Morel n'avait rien oublié, pas même la poire de doyenné et de beurré. — J'étais consterné, et me préparais à balbutier je ne sais quelle ineptie en forme d'excuses, lorsque Morel s'avance vers M. Caillé avec une bonhomie et un air de confiance que je n'ai jamais vus qu'à lui. — « Quoiqu'il ne fût pas connu de lui parce ticulièrement, néanmoins il avait cru, » dit-il, « lui « faire plaisir, dans un moment où une partie de sa u maison était vacante par l'absence de ses jeunes « gens, de venir lui demander gîte pour une nuit, et « de lui amener un de ses amis qu'il serait, il en était « bien certain, charmé d'avoir connu. » — Il appuya beaucoup sur le pressant besoin de réparer nos forces et sur l'obligeance de notre hôte, pour faire excuser notre procédé à l'égard du souper, qui n'était pas l'objet le moins difficile à faire approuver. — M. Caillé était heureusement un excellent homme, et un homme d'esprit. Il répondit, à la vérité, assez froidement à l'apologie de notre conduite par Morel, et aux com pliments qu'il lui adressait sur sa libéralité et sur son obligeance reconnues. Mais il ne fit pas tout ce qu'il avait droit de faire ; car il ne nous mit pas à la porte,

et ne nous dit même rien de désobligeant. Peu à peu la conversation s'engagea au coin du ieu de la cuisine. Morel, à un laisser aller, à une rondeur, à une bonhomie qui inspiraient la confiance dès l'abord, joignait une grâce naturelle dans l'esprit, une gaîté de verve, qui le rendait fort aimable. De mon côté, un peu rassuré, je mis du mien, autant que cela me fut possible, de sorte que M. Caillé et nous devînmes bientôt les meilleurs amis du monde. — Il nous remercia cordialement d'avoir mangé son souper et de nous être fait préparer des lits dans sa maison. II nous fit promettre de ne pas partir dès le lendemain. En effet, je restai trois ou quatre jours chez lui à Orléans oîi je laissai Morel, qui y avait des connaissances et des affaires. Pendant le séjour que je fis chez notre procureur, il invita plusieurs de ses amis, gens fort aimables et qui nous régalèrent à leur tour. Parmi eu\ était un neveu du célèbre Pothier. — Ainsi finit, le plus agréablement du monde, cette très-petite aventure, qui m'avait causé plus de transissement que je ne puis dire.

Je fis à pied la route enchanteresse d'Orléans à Saumur, où je m'embarquai dans un balelet rempli d'olficiers revenant de Corse. Ils n'avaient étudié ni le peuple ni le pays sous aucun rapport et n'avaient pas appris un mot d'italien, pendant huit ans qu'ils y étaient restés en i^arnison. Tous ces messieurs élaient cej)endanl fort bons gentilshonnnes. Je (juiltai lo batelel aux Ponts-do-Cé. J'allai passer quelques jours ïk Angers, et de là je me rendis h Chalonncs, chez mon ami Leclerc, (|uo j'omtncMiai h Moiitaigu.

Je fus reçu à bras ouverts p;ir mes parents, et lis

alors connaissance avec mon beau-frcre, car ma sœur s'était mariée pendant mon séjour à Paris. Frédéric Bellouard de la Bougonière, qu'elle avait épousé, avait de l'esprit naturel et l'âme élevée; mais il était tout à fait privé d'éducation. Son père, homme spirituel et fort instruit, était un égoïste des plus déterminés, qui n'avait pas dépensé un sou pour l'éducation de ses enfants. Bellouard de la Bougonière possédait, à un quart de lieue de Montaigu, la jolie terre dont i! portait le nom. Il y passait l'été avec ma sœur, et nous y faisions de fréquentes promenades. Bellouard avait contracté, par suite de son défaut d'éducation, quel(|ues habitudes et quelques liaisons que son mariage l'obligeait de rompre. Les gens qu'il cessa de voir, poussés par le dépit, cherchèrent à se venger en piquant son amour-propre. — Ils voulurent lui persuader que sa femme et toute notre famille, fièresde la supériorité de leur éducation et de leurs manières, entendaient le maîtriser. Aussi, bien qu'elle y mît b3aucoup du sien, les deux premières années du mariage de ma sœur ne furent pas tout à fait heureuses. Ce n'est pas qu'elle éprouvât de son mari aucun mauvais procédé ; il en était incapable. Mais il était toujours, avec elle et avec nous, froid et réservé. Il avait d'un premier mariage deux enfants de dix à douze ans, un garçon et une fille. On ne manqua pas de leur montrer toujours leur bellemère, à euK ainsi qu'à leur père, comme une marâtre redoutable. Mais mon excellente sœur savait qu'elle leur devait l'amour et les soins d'une véritable mère. Son admirable conduite triompha enfin des préventions, et le bonheur régna dans son ménage

pendant les dernières années de sa trop courte union. — Son mari , homme très-vigoureux , mourut en quelques jours, ayant à peine quarante ans. Ses deux enfants restèrent avec ma sœur, qu'ils aimaient comme leur propre mère. Mon père et ma mère les traitaient comme leurs petits-enfants, mon frère et moi les regardions comme nos neveu et nièce. Le garçon est mort entre les bras de ma sœur, à l'âge de seize ou dix-huit ans. Quant à ^1"' Bellouard, pourvue de toutes les qualités qui peuvent rendre une femme digne d'amour et de respect, elle s'est mariée avec le docteur Maillocheau, médecin à Angers et notre cousin germain. Elle n'a cessé de donner à ma sœur les marques les plus touchantes de respect et d'amour filial, tandis que le fils unique de ma sœur, élevé avec le môme soin , l'a ruinée et accablée de chagrin par son indigne conduiie.

Leclerc passa toutes les vacances h Montaigu, où il se fit aimer et estimer de tout le monde. Nous allumes visiter les cotes voisines; car il n'avait jamais vu la mer. Une promenade à Nantes lui fit connaîlrc cette belle ville, centre alors d'une activité commerciale immense. Pendant que nous étions à Montaigu , il y avait chez ma sœur, à la lîougonièro, do fréfiuentes et agréables réunions ; mais les instants (|ui avaient lo plus d'attrait pour nous (qui le croirait?), c'étaient ceux que nous passions à la grille d'un couvent.

Il y avait à Montaigu un monastère do religieuses Fonlévrisles. Parmi elles, était alors la plus jeune sœur de nos cousines (îouraud de la Honnolièiv, dont j'ai déjh parlé. Une naïveté enchanteresse, une

simplicité de cœur admirable, une piété douce comme son aimable caractère, une physionomie angélique et des manières charmantes , la faisaient chérir de tout son couvent. Mais ma bonne petite cousine y avait surtout une amie bien dévouée dans M""* Duchâteau. Celle-ci s'était faite religieuse tard, et comme on disait alors, par raison. Elle n'avait rien, et un frère qui la soutenait était mort. C'est ce qui lui avait fait prendre le parti du couvent. La conduite de cette dame, pendant qu'elle vécut dans la société, dont elle faisait les délices, fut toujours irréprochable. Dans le cloître, elle observa scrupuleusement ce que lui imposait l'état qu'elle avait embrassé, en y portant, au reste, tout entière, cette amabilité rare qui la distinguait dans le monde. Elle était pleine d'esprit et d'instruction, bonne musicienne, toujours prévenante, d'une gaieté franche et inoffensive ; elle se fit aimer des vieilles radoteuses comme de la jeune nonne. Sa physionomie spirituelle, ses vives réparties, l'expression de ses yeux, celle do son langage, contrastaient le plus agréablement du monde avec les qualités toutes différentes de ma bonne petite cousine. Ces deux femmes étaient charmantes l'une sans l'autre; mais réunies, elles enchantaient au point, qu'une fois avec elles, nous ne pouvions quitter le parloir. Hélas! ma pauvre petite cousine, si digne d'un meilleur sort, a été massacrée dans cette guerre impie qu'enfanta le fanatisme et qu'ont nourrie avec le plus cruel acharnement les passions exécrables du dehors et du dedans de notre malheureuse patrie. M'"* Duchâteau fut assez heureuse pour pouvoir se retirer à Nantes, chez Victor Goupilleau, de Mon-

taigu, mon ancien camarade d'étude et son Qlleul. Elle est morte chez lui paisiblement.

Cependant, mon frère et Potel, dont le frère était curé de Monlaigu, vinrent y passer quelques jours avec un abbé, ami des Potel, leur ancien condisciple, et haute-contre à la cathédrale de Nantes. Cette circonstance nous mit à même de répondre au désir que nous avait témoigné M'"^ Ducliûteau de régaler ses sœurs de musique , le jour de la fête de saint Benoît , leur patron. Ce grand événement fut bientôt annoncé dans toute la ville, et le jour de la fête l'église du couvent fut comble. L'attente du public ne fut point trompée. L'abbé, Leclercet moi nous exéculûmes, au Salut^ un trio qui fit l'admiration de tout le vulgaire des fidèles et des vierges sacrées, qui n'avaient jamais rien entendu de pareil. La musique céleste ne devait pas leur offrir, en paradis, une mélodie plus ravissante; tant il est vrai que, dans ce monde, tout est relatif. Une collalion nous fut servie au parloir. Potel, à raison de l'importance qui}. lui donnaient sa forte corpulence et son chapeau bordé à la Genlis, fut pris par ces dames pour le compositeur, lui qui avak la voi\ et l'oreille les plus fausses qu'on pût imagùier. Ce fut donc à lui que la mère prieure adressa les félicitations et les remercîments. Il se prêta à la méprise avec un grand sang-froid et un genre de modestie qui laissait entrevoir qu'il n'ignorait pas son mérite. Nous ne laissions pas de notre côté d'exalter ses talents et la célébrité de ses compositions.

Après ce brillant succès, Potel. l'ablu', Leclerc, mon frère et moi nous allAmes visiter La llochelle et

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Rochefort. Dans ce voyage, nous changeûmes de rôles. J'avais les cheveux coupés en rond, mode qui n'a existé que depuis la révolution, et que sa grande commodité m'avait fait devancer. J'étais avec cela vêtu de brun et j'avais une gance d'or au chapeau, ce qui était la niode alors parmi les Anglais prisonniers de guerre en France. Aux yeux des Français, mes cheveux et la couleur de mon habit me donnaient l'air d'un ecclésiastique, et ma gance d'or celui d'un abbé ou d'un riche prieur. Aussi fut- il convenu avec mes compagnons de voyage, que, pour eux, je serais M. le prieur, que Potel serait mon homme d'affaires, et les trois autres mes secrétaires. Cette plaisanterie occasionna pendant le voyage des quiproquos et des incidents (jui nous amusèrent beaucoup. Une fois, néanmoins, elle faillit m'attirer un petit désagrément. Mais cela n'alla pas jusque-là, et l'avQnture ne fit que nous donner un autre sujet de rire. A La Rochelle, nous allâmes à la comédie. Or, dans ce diocèse, le spectacle était complètement interdit aux ecclésiastiques, qui, en revanche, pouvaient chasser. Tous les yeux se tournaient vers moi. Les uns murmuraient, les autres lançaent des quolibets sur M. l'abbé, et j'eus l'honneur de sortir du spectacle avec les gens de ma maison entre deux haies de curieux , convaincus que j'aurais sûrement encouru la peine de plusieurs mois de retraite au séminaire, si je n'eusse été qu'un ecclésiastique du comnmn. Mais on se persuadait que je devais être l'un de ces gros et iftutiles bénéficiers, demeurant à Paris, et que leur titre et leur fortune mettaient au-dessus de toutes les règles.

A Rochefort, nous fûmes accueillis par le définiteur général des Capucins. Il avait fait ses études avec les Potel, et, dans les visites qu'il faisait quelquefois au curé de Montaigu, il venait toujours avec lui dîner à la maison, où il était fort aimé. C'était, en effet, un homme spirituel et des plus aimables. Sans jamais sortir des bornes de son état, il avait parfaitement le ton de la bonne compagnie. Le père Eugène, c'était son nom, jouissait à Rochefort de la plus haute considération. Nous lui dûmes d'être très-bien accueillis chez les premiers officiers du port, et de voir dans le plus grand détail tout ce qui pouvait nous intéresser. Nous quittâmes avec bien du regret cet aimable et respectable capucin.

Au retour de ce petit voyage, nous nous séparâmes. Potel et mon frère retournèrent à Paris, l'abbé à Nantes, Leclerc à Angers, et moi je restai à Montaigu. J'allais souvent à Mouchamps revoir mes aimables cousines, et tous les amis que je m'y étais faits et que je n'oublierai jamais. Je rendais aussi de fré(|uentes visites au prieur de Saint-André-Gouled'Oie, M. Chevreux. Il demeurait ii trois lieues de Montaigu , près de Saint-Fulgent. C'était un de ces honunes que la nature se complaît i» orner des dons les plus aimables, en même temps qu'elle leur prodigue les (pialilés les plus précieuses de l'esprit et de l'âme. Fils d'un riche bouclier de Xaintes, il fut élevé à Poitiers, où il reçut une excellente éducation. Elle fut brillante et surtout solide. C'était une tête pensante et un esprit plein d'agrément. Il intéressait au premier abord. Il était savant théologien, bon littérateur, bon musicien , très-instruit en philosophie et

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en histoire. Sa piété était douce et éclairée; sa conversation, très-instructive, était communément assaisonnée d'une charmante gaieté. Eh bien! malgré un mérite si grand, ce digne prêtre , si bien fait pour intéresser toutes les classes de la société, mais étranger à toute intrigue , avait été réduit , après avoir vicarié longtemps, à accepter la très-médiocre cure de Saint -André-Goule-d'Oie, diins le diocèse de Luçon, au fond d'une campagne sauvage et dépourvue de toute société. Il végétait déjà depuis des années dans ce pays perdu, habité par d'assez bonnes gens, mais tout à fait ignorants et grossiers, lorsqu'eu 1780 ou 1781, M. de Merci succéda à M. Jacquemet- Gauthier comme évêque de Luçon. Sans en être connu et sans avoir aucun titre auprès de lui, j'écrivis à ce prélat pour lui faire connaître un mérite si rare et si ignoré. Je remplis ma lettre de toutes les considérations que je crus propres à faire impression sur lui; elles produisirent leur effet. L'évêque chercha aussitôt à connaître le prieur Ghevreux. Il sentit toute sa valeur, et bientôt il le nomma à un canonicat de la cathédrale de Luçon, excellent bénéfice. A la dissolution des chapitres, M. Ghevreux se retira à Xainles, où il est mort fort vieux et avec peu d'aisance. Ses idées religieuses le mirent en opposition avec les principes de la révolution, qui étaient les miens. Gette circonstance l'engagea à Bompre avec moi, quoique je n'aie jamais cessé de lui prodiguer les témoignages de ma tendre affection et de mon profond respect. Et je les lui devais bien ! 11 avait pour moi tant d'amitié! son atlachement et ses conseils ont si souvent éclairé ma jeunesse! sa société

m'a procuré des plaisirs si vrais et si purs! cette pénible séparation est un des grands maux que la révolution m'a fails.

Après avoir passé un an à Montaigu, je songeai à retourner à Angers pour me mettre aux affaires. Mes parents voyaient avec peine que je restasse sans état, avec la plus mince fortune. Ils me pressèrent de nouveau de me mettre en mesure d'exercer la profession d'avocat ou les fonctions de sénéchal dans quelqu'une de nos bourgades. Projets toujours vains! Je me sentis encore, malgré moi, entraîné par mes goûts dominants. Mon ami Leclercetmoi nous continuâmes de vivre dans la même intimité, nous livrant aux mêmes études qu'à Paris. Nous continuAmes d'être en liaison étroite avec M. Boyleau, qui était venu exercer à Angers la charge de conseiller au présidial, qu'il remplissait très-honorablement. La plus jeune de ses doux sœurs, qu'on appelait M"' de Ghandoiseau , aujourd'hui ma femme, vint passer quelque temps chez lui. Je l'y voyais journellement. Dès cet instant, naquit le sentiment qui devait m'attacher à elle pour la vie.

De ce moment aussi date mon goût pour la botanique. M"* de Chandoiseau vivait à la campagne, chez son père, dans la j)ropriélé dont elle portait le nom comme cadette, et q.ii était située h six ou sept lieues au midi d'Angers. Sa famille cnirelenait des relations tfc voisinage avec lo docteur Buroloiui, médecin riche, éclairé et amateur passionné d'histoire naturelle. Ce doclour, voyant on elle une jouno personne douée d'un esprit distingue et d'une instruction d'autant plus rare qu'elle l'avait acquise seule et en

luttant contre une foule d'obstacles, chercha à lui inspirer le goût de la botanique, ce qui ne fut pas difficile. 11 l'engagea à devenir correspondante de la Société des botanophiles, qui se formait à Angers et dont il avait, par son zèle, provoqué l'établissement. Elle leur fit en effet de fréquents et riches envois de plantes vivantes pour le jardin qu'ils venaient de créer. Elle entreprit en même temps un herbier de toutes les plantes qu'elle put recueillir elle-même et qu'elle put obtenir de divers cantons voisins. Cette précieuse collection, préparée avec un soin admirable, a été brûlée en 1793 par les royalistes, avec nos meubles et avec la maison que nous venions de faire construire à Faye, en Anjou.

L'une" des premières promenades que nous fîmes avec M"^ de Chandoiseau dans les environs d'Angers, lorsqu'elle vint chez son frère, fut du côté d'Évantard, maison de plaisance de l'évêque. Chemin faisant, elle ramassa une fleur de ficaire {nanunculus ficaria), et l'examina avec attention. Je lui demandai ce qu'elle trouvait de particulier dans cette fleur commune ; elle m'en fît alors l'analyse. Je n'avais aucune idée. de la botanique, je n'en connaissais pas même le nom. Je fu§ donc singulièrement frappé de cette démonstration; je n'eus plus que la botanique en tête. Je priai M"^ de Chandoiseau de m'en donner les éléments, ce qu'elle fit avec beaucoup de complaisance. Cette promptitude à m'enflammer pour cette étude ne surprendra pas, lorsqu'on saura qu'indépendamment de son attrait naturel, c'était dans cette belle saison où les arbres et les plantes commencent à se couvrir de fleurs , où tout s'anime dans la nature» I. 4

animaux et végétaux, que cette science séduisante se produisait à mes yeux, et qu'enfin j'en recevais les premières leçons d'une jeune et aimable personne, qui commençait déjà à engager mes affections.

Peu de jours après le retour de M"' de Chandoiseau à la terre de ce nom, dans la paroisse de Favraye, en Anjou, où habitaient ses parents, nous y fûmes conduits nous-mêmes, Leclerc etmoi, par son frère, pour y passer le mois de mai. Sa sœur aînée, mariée à Doué, petite ville du voisinage, y vint aussi avec son mari. Là, mon attachement pour mon charmant professeur ne pouvait manquer de s'accroître par une connaissance plus intime. Mon hommage fut accepté, son frère seconda nos vœux ; nos parents ayant de part et d'autre donné leur approbation, nous nous mariâmes, le ili février 1781 , dans la chapelle de Chandoiseau, oîi s'étaient réunis nos familles et nos amis.

Ma femme possède éminemment les vertus de son sexe. Elle y joint un esprit supérieur, propre à saisir les matières les plus abstraites, un goût fin et délicat, une»raémoire excellente, et une lecture très-étendue, ce qui rend sa conversation aussi agréable qu'instructive; mais, entièrement livrée aux devoirs d'épouse et de mère, elle ne va point étaler son savoir dans le monde; elle aime la vie retirée. Elle 'seule a soigné 6cs enfants, tant qu'ils ont eu besoin d'un secours étranger, et elle se livre de préférence aux occupalions domestiques. Elle a composé, cependant, des vers charmants, entre autres beaucoup de romances pleines d'imagination et de goût; mais je crains qu'elle ne laisse rien subsister de tout cela.

Après notre mariage, nous restâmes à Chandoi-

seau et à Angers jusqu'à la belle saison, où nous nous rendîmes à Montaigu. Nous nous étions arrangés pour y vivre avec mes parents. Ma femme ne put cependant se faire aux habitudes d'un pays très-différent du sien, quoique peu éloigné, et nous prîmes à la fin de l'automne un petit appartement à Nantes, où nous vécûmes dans une retraite absolue. Au mois de mars 1782, elle y donna le jour à Clémentine, notre premier enfant, qui fait avec son frère Ossian les délices, de notre vieillesse.

Ma femme fut fort incommodée de son lait , quoique nourrissant son enfant. Nous fîmes appeler le docteur Bonamy, médecin de la plus haute réputation, et grand botaniste. Ma femme lui fit voir son herbier, qui lui fit tant de plaisir que, de ce moment, il la soigna comme sa propre fille et refusa obstinément ses honoraires. Jl avait une superbe bibliothèque qui contenait à peu près tous les ouvrages élémentaires et capitaux alors publiés sur les diverses parties de l'histoire naturelle, et particulièrement sur la botanique. Il nous en confia la clef, faveur qu'il n'accordait pas même à sa femme et à ses enfants. Jamais nous n'oublierons les bontés dont nous honora ce digne et savant homme. Ma femme eut la satisfaction de pouvoir lui offrir des objets d'un grand prix à ses yeux ; savoir, un choix de fossiles qu'elle avait recueillis dans le voisinage de Ghandoiseau, où commence un banc fort étendu composé de coquilles et de corps marins de toute espèce. Elle y ajouta de jolies incrustations, qu'on trouvait alors près des sources minérales de Martigné-Briand.

Pendant notre séjour à Montaigu mon beau-père

mourut, et pendant notre habitation à Nantes je perdis mon père, et mon beau-frère, mari de ma sœur. Nous nous trouvions isolés dans cetle grande ville, où nous ne connaissions que le docteur Bonamy. Ma belle-mère voulait faire abandon de ses biens à ses enfants et leur faire faire leurs partages; nous prîmes le parti de retourner en Anjou. Par le résultat de ces arrangements, ma femme se trouva propriétaire de vignes dans la commune de Paye ( nom qu'on prononce Foy dans tout le pays), dont les vins sont regardés comme la tète de ceux de l'Anjou. Elle eut avec cela, dans la même commune, divers domaines et une dîme de mille francs de revenu, supprimée par la révolution. Enfin, d'autres vignes et d'autres domaines, situés dans la commune voisine de Ghavagnes, entraient aussi dans son lot. Cette circonstance et le goût que nous avions pour l'habitation de la campagne nous déterminèrent à rebâtir une vieille baraque de maison de vendange, au hameau des Sablons, touchant le village de Paye. Chère Clémentine, tu étais encore jilors notre seul enfant! C'est toi qui posas la première pierre de celle conslruclion, que la fureur des discordes civiles devait rendre si éphémère. Le premier légume (c'était une carotte) que nous récoltûmes dans notre jardin fut aussi arraché en ta présence et celle de la inèie, porlé par toi à la maison et apprêté p.u' elle. Qu'il nous parut bon ce premier produit de la propriété !

Nous coulions des jours tranquilles dans cette rctraile, où nous ne recevions (ju'un pelil nombre d'amis. Nous ne passions en ville (jue trois ou (piatre mois d'hiver bornés de mCme ù lu sociélé de nos

parents, et de trois ou quatre amis, dont les goûts, les idées morales et politiques étaient en harmonie avec les nôtres. Ma famille était alors réunie à Angers. Mon frère y avait acheté une charge de conseiller au présidial et s'y était marié. Ma mère et ma sœur, veuves l'une et l'autre, vinrent aussi s'y établir. Il nous naquit un second enfant, Angèle. Jamais nom ne fut mieux mérité que celui de cette charmante petite fille. Une intelligence trop précoce, une sensibilité profonde et encore plus prématurée usèrent bien vite les ressorts de cette jeune existence. Elle mourut h l'âge de sept ans, pendant l'assemblée législative. Nous l'avons pleurée longtemps; ma femme la pleurera toujours.

Combien de fois, dans ma plus grande élévation, j'ai songé aux heureux moments que je passais à Faye avec mes petites filles, également chères, également aimables! Que j'ai souvent amèrement regretté, au milieu des somptueux repas que j'étais obligé de donner ou de recevoir, ces déjeuners que je n'oublierai jamais, où, lorsque la maman avait mis la tartine à la maki de ces deux enfants, elles s'empressaient de me suivre au jardin ! Là, pour compléter le régal, monté sur un cerisier de Montmorency, je jetais en abondance des cerises excellentes dans leur petit panier qu'elles me tendaient. Mais si j'ai éprouvé bien des regrets, au moins n'ai-je pas connu le repentir. Le ciel m'est témoin que je n'ai jamais désiré sortir de cette douce obscurité, et que je n'ai fait, dans aucun temps, la moindre démarche pour parvenir à aucune des places auxquelles m'ont porté les suffrages de mes concitoyens et ceux de mes collègues.

Dans l'hiver de 1787 à 1788, notre intime ami, le docteur Tessié, médecin distingué, et enthousiaste de tout ce qui pouvait éclairer les hommes et améliorer l'état social, se passionna pour la chimie, science si importante pour la médecine, pour les diverses branches de l'économie sociale, et dont on venait de créer la nouvelle nomenclature. Il résolut d'en faire naître à Angers le goût et la culture; il abandonna généreusement sa pratique, alla suivre des cours à Paris, et, à son retour à Angers, en donna lui-même un excellent, après y avoir établi, à grands frais, un laboratoire de chimie complet. Ce respectable citoyen, si digne d'une longue vie, périt sur l'échafaud avec mon malheureux frère!

Les élèves en médecine, et quelques personnes instruites, mais qui, comme presque tout le monde alors, ne connaissaient les sciences naturelles que de nom, curieuses, néanmoins, d'étendre leur instruction, suivirent ce cours, auquel j'assistai régulièrement. Les auditeurs, qui jusqu'alors n'avaient regardé la chimie que comme une science d'apothicaire, sentirent combien ils avaient eu jusque-lh de fausses idées sur cette étude ; ils en comprirent toute la beauté et toute l'utilité, Ce premier pas fait dans la ville d'Angers vers les sciences naturelles en fit faire un second; il y avait déjà, il est vrai, une Société de bolanophik'S et un jardin de l)olani(juo, fondés par le baron do la Hicherie et le docteur Huroleau. Ils faisaient m^mc chaciuc année une démonstration des plantes, il lacjuelle assistaient seuls les étudiants en médecine, car la bot<mique, aux yeux des gens du monde, n'était, comme la chiuiiei qu'une t^cionce

d'apothicaire. Cependant, le baron de la Richerie était mort peu après la création du jardin, et le docteur Buroleau, avec lequel, ou plutôt sous lequel j'avais étudié, n'existait plus; or, ni médecin, ni chirurj2;ien, dans la ville, ne savait un mot de botanique. Il eu était ainsi des botanophiles ; ces associés n'étaient que des amateurs de fleurs, ou de riches financiers, qui voulaient être de tout par vanité. Cependant, les élèves en médecine et tous les autres auditeurs du cours de chimie, voyaient avec beaucoup de peine que l'été suivant il n'y aurait pas de cours de botanique ; les uns le regrettaient sous le rapport des connaissances relatives à leur profession ; les autres, parce que le cours de chimie leur avait inspiré, comme je l'ai déjà fait observer, un grand désir d'acquérir des connaissances générales dans les sciences naturelles. Mon ami ïessié se mit alors en tête que je ferais trèsbien un cours de botanique générale, ainsi que la démonstration des plantes du jardin. J'eus beau représenter que j'en étais tout à fait incapable, je me vis continuellement obsédé par les prières des étudiants en médecine et celles des sept ou huit amateurs du cours de chimie. Ils comprenaient alors que la bota-; nique pouvait bien n'être pas une sèche nomenclature, ni les plantes une simple matière à cataplasmes et à dégoûtants apozèmes. Je refusai longtemps; enfin, pressé par leurs continuelles sollicitations, je consentis à ce qu'on demandait, ne voulant pas me faire acheter plus que je ne valais. Au reste, je leur protestai de nouveau qu'ils pouvaient compter sur ma bonne volonté, mais non sur mes connaissances, malheureusement trop bornées.

5i MÉMOIRES

Lorsqu'il s'agit de mon intérêt personnel, je pousse loin la fierté et je m'abstiens de toute démarche; s'il est question d'un avantage public, les démarches ne me coûtent rien et ne m'humilient jamais à mes yeux; au contraire, je m'en honore. Je pensai que, d'après les préjugés du temps, la médecine de tous les degrés verrait avec dépit un homme étranger à l'art de guérir entreprendre un cours de botanique et empiéter sur son domaine, et que, par suite de ce mécontentement, mes efforts pour répandre le goût d'une science aussi agréable qu'utile, pourraient être tout à fait annulés. Je pris donc le parti d'aller chez tous les médecins, chirurgiens, apothicaires, tous associés du jardin des plantes par pure bienséance, sans qu'ils y missent jamais le pied. Je leur fis part des instances qu'on me faisait de donner un cours, en invitant successivement chacun d'eu*t à s'en charger comme plus capable que moi. Tous me répondirent que leur pratique et leurs autres occupations ne leur permettaient pas de faire ce cours. Aucun n'allégua son défaut d'habitude ou de connaissances aaïuises. Cette prévenance que je ne leur devais pas, puisque j'étais aussi sociétaire, et de plus directeur depuis la mort du docteur Huroleau, et que d'ailleurs mon cours devait être gratuit, celte prévenance, dis-je, fut reçue assez froidement de la part d'un grand nombre d'entre eux, lorsque je devais compter sur leurs remercîments. Elle contribua cepen(hmt à écarter les obstacles qu'on aurait pu inellrc ii la réussite Je me luis dès lors à étudier de mon mieux, pendant tout l'hivor, le système de Linné et celui de Tournefort, suivant la métiiode duquel le jardin était

DE LAREVELLIÈRE-LÉPEÂUX. 57

planté. La méthode naturelle de Jussieu était encore peu connue. Le printemps arrivé, je commen; ai mon cours avec une grande méfiance de moi-même.

Mon premier objet fut d'essayer de donner une idée juste de la science qui allait nous occuper, de la faire connaître dans tous ses rap[)orts avec l'histoire naturelle en général, et en particulier avec l'économie rurale et l'industrie commerciale et manufacturière. Je cherchai, en même temps, à la rendre aimable, en faisant ressortir les charmes qui lui sont propres, et ceux qu'elle prête aux beaux-arts dans le paysage, dans les tableaux de fleurs, dans les décorations des fêtes et des solennités, dans la parure de nos jardins» etc., etc. Après avoir ainsi excité l'intérêt des auditeurs, je donnai un aperçu général des diverses parties qui composent les plantes; je développai le système de Linné, puis celui de Tournefort. Après l'exposition de ces deux systèmes, je parcourus le jardin méthodiquement, en démontrant chaque plante suivant ces deux méthodes. Ce fut l'alTaire d'environ quatre mois, tous les jours, le dimanche excepté. Je me rendais assez de justice pour sentir que je n'étais pas en état de faire des savants de mes auditeurs; je cherchai surtout à leur inspirer le désir d'approfondir cette étude sous des maîtres plus habiles que moi. Si une plante é!ait remarquable, soit par elle-même, soit par ses usages, ou des souvenirs, je ne manquais pas de la signaler. Ainsi, en démontrant l'acanthe, je rappelai le vase de Callimaque, qui, renversé sur cette plante et entouré de son feuillage, donna l'idée du chapiteau corinthien; l'aspect du mûrier noir rappela la touchante aventure de Pyranie

et Thisbé; à la vue de la ciguë, le nom de Socrate fut prononcé avec respect, et celui de ses persécuteurs avec exécration. Le saule pleureur {Salix Babylonica) nous transporta par la pensée sur les bords de l'Euphrate, et nous crûmes entendre encore ce cantique si touchant : Super jlumina Babylonis... sus pendimus ad salices organa nostra, etc. L'incalculable variété dans les formes créées par la nature, graduées et modiûées de la manière la plus admirable, les moyens de conservation des fleurs et des fruits, non moins multipliés, furent souvent remarqués. Passionné, comme je l'étais, comme je le suis encore, pour l'un des plus beaux génies qu'ait enfantés la nature, le vrai créateur de l'histoire naturelle, et qu'il est presque de mode aujourd'hui de traiter, sinon tout à fait avec mépris, du moins avec froideur et réserve, passionné, dis-je, comme je le suis pour Linné, sans déguiser les écarts de son système, je cherchai à faire sentir les sublimes beautés qu'il contient. Avec lui, la nature reçoit un nouveau charme, et la vie, je dirais presque le sentiment, s'étend dans tout le règne végétal sous les formes les plus altrayanles et les plus variées. L'union de l'imagination la plus poétique et la plus féconde avec l'observation la plus vaste et la plus attentive a pu seule produire ce chef-d'œuvre d'un génie immortel, qui a ouvert toutes les routes par lesquelles les sciences natuivlles sont arrivées au point où elles s'élèvent maintenant.

A l'épofjue où je commençai ce cours, j'étais doué d'une grande facilité h m'énoncer, et souvent avec énergie et chaleur. Les amateurs du cours de chimie qui suivaient celui-ci, y trouvèrent de nouveaux as-

pects de la nature qu'ils n'avaient pas même soupçonnés jusqu'alors. D'épaisses écailles, tombèrent de leurs yeux; ils devinrent tout feu pour ces nouvelles connaissances. Dès mes premières leçons, ils parlèrent en ville de la botanique avec admiration. Je vis bientôt, parmi mes auditeurs, les deux professeurs de philosophie du collège de l'Oratoire avec plusieurs de leurs élèves et un grand nombre de personnes de toute profession. Parmi elles, on distinguait un bénédictin, le savant et respectable dom Brault, depuis mort de chagrin d'avoir vu disloquer, et vendre en partie à la livre une riche et nombreuse bibliothèque publique, créée et arrangée par ses soins dans la ville d'Angers et dispersée sous le règne de Bonaparte.

Après ma dernière leçon, toute l'assistance vint me reconduire chez moi avec des remercîments beaucoup trop flatteurs, et que je ne devais qu'à la nouveauté du sujet et des idées, et à ma facilité d'élocution. On me pria avec instances de continuer l'année suivante, ce que je promis. Mais les événements qui ont bouleversé l'Europe m'enlevèrent à une carrière agréable, tranquille et parfaitement dans mes goûts, pour me jeter au sein des tempêtes politiques.

Ici se termine la première partie de ma vie privée, et j'entre dans ma vie publique.

ifiLECTIONS DB LA PROVINCE d'ANJOU AUX ÉTATS GÉNÉRAUX.

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