‹ MémoiresChapitre 3 sur 113 · SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ

PENDANT l'année 1856-1 857, PAR M. J. GARNIER, Secrétaire perpétuel ,

lu dam la séance publique du 12 Juillet 1857.

Messieurs ,

La Société a voulu que , dans chacune de ses séances publiques , ii vous fût présenté un compte-rendu de ses travaux. C'est pour marquer comme par un jalon, si je puis ainsi parler , les pas qu'elle a faits dans la carrière qu'elle s'est proposé de parcourir. C'est aussi qu'elle a senti , comme les individus , le besoin de s'épancher au sein de la bienveillance , de lui confier ses succès , ses embarras , ses espérances , ses aspirations même les plus intimes , et de lui demander les conseils et les encouragements qui l'animent et la soutiennent. Elle a chargé de cette mission délicate son Secrétaire perpétuel qui ne saurait manquer , pour se conformer aussi à l'usage , en

ce qui le coDcerne, de faire appel à votre indulgence. Vous m'en avez donné tant de preuves depuis que je satisfais à cette obligation dont il m'est plus facile de mesurer rétendue que de la bien remplir , que je devrais me croire assez fort de moi-même pour être sûr d'un auditoire bienveillant. Les travaux que je dois analyser suffiront d'ailleurs, j'en ai la confiance, pour fixer toute votre attention.

Je serai bref, pour ne vous point fatiguer, et me bornerai à une énumération aussi succincte que possible ; regrettant de n'avoir point à apprécier des travaux où je serais heureux de montrer, à côté de la certitude des faits , la finesse des observations et le charme d'un récit qui leur donne un incontestable intérêt.

Dans une Société comme la nôtre , où l'aclivité est toujours possible , où les traditions sont bien assises et respectées , il suffit de jeter un regard sur le passé , pour y trouver la règle du présent et une assurance pour l'avenir. Cette année n'a donc pas été moins laborieuse que tes précédentes , et chacune de nos séances a été remplie par des lectures et des communications où tous ont vouhi apporter à l'œuvre commune leur part d'intelligence et de travail.

Il y a loin , il faut l'avouer, de ces dissertations et de ces remarques sur un fait , sur un monument , sur une trouvaille , à l'histoire complète et encore à faire de notre province ; mais les mosaïques , vous le savez , ne sont formées que de petits fragments qu'il a fallu tailler d'abord et réunir. Pris isolément , ces fragments n'ont que peu de valeur , mais quand une main habile les a coor-

donnés et en a formé un ensemble où Ton admire l'élégance et rharmonie du dessin , n'éprouverions-nous point quelque regret si une tâche , un vide , se trouvait dans ce tableau par notre faute ou noire négligence , et ne serions-nous point heureux d'avoir contribué à cette belle œuvre , quelque modeste qu'eût été la part que nous y aurions prise.

Si la satisfaction d^un devoir accompli se mesure par les témoignages de sympathie que l'on reçoit , la Société a le droit d'attacher quelque prix à ses travaux , car ces témoignages ne lui ont point manqué. M. le Ministre de l'instruction publique nous a , cette année , non-seulement accordé une allocation à titre d'encouragement» mais une souscription à nos deux derniers volumes de documents inédits. Il a de plus , avec les Ministres d'état et de la guerre , enrichi notre bibliothèque de nombreux ouvrages historiques et artistiques publiés par leurs soins. Ici , l'administration a généreusement secondé nos efforts , et nous sommes heureux de cette circonstance solennelle qui nous permet d'exprimer notre reconnaissance pour un concours qui nous encourage autant qu'il nous honore. Rappelons aussi que deux des mémoires insérés dans le recueil de nos travaux ont reçu delà part de l'Institut des mentions très-honorables.

Les relations que la Société entretient avec les compagnies savantes, en France et à l'étranger, ont eu encore une activité nouvelle, et elles s'étendent aujourd'hui de St.-Pétersbourg à Milan et de Vienne à Philadelphie dans le Nouveau-^Monde. Nous avons reçu , en échange de nos mémoires, de curieuses et importantes publications qui

Tool de DOS archives une bibliothèque déjà précieuse que nous nous faisons un plaisir d'ouvrir à tous les hommes studieux.

Que les sociétés correspondantes reçoivent donc nos remerciements pour les excellentes communications qu'elles nous ont faites et pour l'empressement avec lequel elles ont accueilli ou sollicité un échange auquel nous attachons le plus grand prix .

Mais si la Société a ses jours de satisfaction et de joie , elle a aussi ses jours de tristesse et de larmes. Depuis quelques années la mort ne cesse de frapper dans ses rangs et de lui ravir ses membres les plus laborieux ou les plus dévoués. A ces pertes si regrettables est venue s'ajouter la perte non moins sensible que nous avons faite de M. Guerard , dont nous aimions l'érudition consciencieuse , l'impartialité d'esprit , la conviction sérieuse et les sentiments élevés et généreux. Un autre de nos collègues , dont le cœur conduit si bien la pensée , vous rappellera les travaux , l'infatigable activité , et les qualités qui distinguaient celui que nous regrettons. Qu'il me soit permis seulement de dire que si M. Guerard a été l'un des fondateurs de la Société , il a voulu aussi . être l'un de ses bienfaiteurs par un legs qui nous est bien moins précieux pour sa valeur que pour l'affection et le dévouement dont il est la preuve.

Adressons aussi un pieux souvenir à ceux de nos collègues qui , vivant loin de notre ville , nous étaient unis par une douce confraternité qui leur faisait aimer et partager nos travaux. Rappelons donc le nom de M. Morel de Gampenellc » d'Abbeville , <lont l'esprit fin et délicat

s'exerça sur tant de sujets variés , qui traita avec distinction Tune des questions géographiques les plus intéressantes pour nous , celle de remplacement du Portus Itius , et quelques points d'histoire littéraire qui n'ont rien perdu encore de leur charme et de leur fraîcheur.

M. Graves a poursuivi , pendant 10 ans qu'il iut attaché à l'administration du département de l'Oise^ une œuvre sérieuse , qui sera long-temps un modèle que Ton a beaucoup imité sans le surpasser et même sans l'atteindre. Les hommes et les choses , l'histoire et l'archéologie » le sol et ses produits , tout a été étudié dans ses notices statistiques courtes et substantielles , où l'on trouve indiqué les filons d'une foule de mines à exploiter , les éléments de questions sans nombre à développer et à résoudre. C'est que M. Graves était à la fois un économiste judicieux , un archéologue érudit , un naturaliste éminent. Qu'il nous suffise de relire la statistique de l'un des cantons ; le résumé si lucide et si savant où il étudie le département au point de vue archéologique ; la topographie géognostique de l'Oise qui fut si bien accueillie des géo<logues , et la botanique de ce département qu'il publiait quelques jours seulement avant sa mort prématurée.

Heureusement les institutions ne sont pas liées aux individualités quelque distinguées qu'elles soient , et les vides laissés dans leurs rangs ne leur font rien perdre de leur vitalité. Les hommes nouveaux qu'elles appellent dans leur sein les régénèrent et les revivifient.

MM. Darsy , Grauck et Salmon ont pris rang parmi nous. Les travaux de M. Darsy dont j'ai eu l'honneur déjà de vous entretenir , étaient un gage assuré d'une col-

laboration active qui ne s'est point fait attendre et dont nous recueillons les fruits. H. Crauck» premier prix de peinture , met à notre disposition ses pinceaux , et notre histoire lui fournira , comme celle de Valenciennes , plus d'une page où pourra se développer son beau et fertile talent. M. Salmon a justifié , par des études sérieuses et quelques publications, le bon accueil que sa candidature a reçu, et nous avons montré , en l'admettant parmi nous, que la jeunesse studieuse peut compter sur nos encouragements , comme nous comptons sur son concours.

Le cadre de nos correspondanls s'est également agrandu Nous citerons, parmi les nouveaux membres, Téminent historien de France M. Henri Martin, qu'a vu nailre notre Picardie ; M. le duc de Luynes, qui met si noblement sa fortune au service des lettres et des arts ; Tauteur d'une nouvelle description de Notre-Dame de Noyon, M. l'abbé Laffineur , et rhérilier d'un nom qui nops est cher , M. Du Fresne de Beaucourl , qui a si bien tracé le rôle et le caractère de Jeanne-d'Ârc dans la noble mission qu'elle a remplie.

Nous pouvons donc nous fier au zèle et au talent de nos nouveaux collègues , comme ils peuvent croire à toutes nos sympathies. Nous unirons nos eiforls pour atteindre le but vers lequel nous tendons, dans la voie du progrès , carie progrès n'est guère que la somme accumulée du peu de bien que chacun réalise dans la sphère de son travail et de ses facultés.

J'aborde enfin mon sujet , sans m'aslreindre à suivre aucun ordre déterminé. Dans celte revue rétrospective des lecluves qui ont occupé les dix séances qui nous se-

parent de Mon dernier rapport , la variété des sujets ne saurait le permettre. Les travaux qui sont la continuation de ceui dont je vous ai déjà soumis l'analyse , se présenteront cependant et tout naturellement les premiers.

M. Tabbé Gorblet dont la direction de la Reme de Fart cAr^^ten semble devoir absorber tous les loisirs , n'a point négligé l'hagiographie du diocèse qu'il a commencée. Aui vies de saint Adalhard et de saint Godefroy , il a ajouté celle de saint Blimont , fervent disciple de saint Valéry qui l'avait guéri miraculeusement. Il nous a montré le deuxième abbé de St.-Valery-sur-Somme , autrefois Leuconoé , forcé par les invasions des pirates de quitter son monastère dont il vint , en 627 , relever les mines , après un séjour de quelques années en Italie ; puis la renommée des vertus et des miracles de saint Blimond lui attirant bientôt de nombreux disciples qui voyaient revivre en lui le eèle et le dévouement de son prédécesseur. Après quelques détails sur le culte , les reliques , l'iconographie et la bibliographie de saint Blimond » M. Gorblet termine par une courte notice sur la noble famille de ce nom qui tire son origine d'un frère puiné du second abbé de St.- Valéry.

Cette notice nous conduit, sans transition , au discours de réception de M. Salmon , qui s'est surtout occupé de la vie et du culte des saints qui ont habité notre province. Il nous a montré , dans une esquisse rapide , quel parti on peut tirer des actes de ceux des premiers siècles pour l'histoire générale d'une province ou d'un pays. Prenant pour exemple ceux de saint Firmin le martyr , de saint Fuscien , de saint Just , le récipiendaire a fait voir corn-

menl ils peuvent servir à fixer la topograptiie de la ville d*AmieDS et des environs , en même temps qulls font connaître les gouverneurs et les personnages distingués de cette époque reculée. Caractérisant ensuite les deux écoles, Tune naïve , Tautre sceptique, qui se partagent les hagiographes , il signale les défauts de l'une , les erreurs et les passions de Tautre. Il démontre comment une critique saine et judicieuse doit explorer cette mine inépuisable de détails et de documents graves et précieux dans lesquels se retrouve toujours une peinture vraie et fidèle des mœurs des temps où ils furent écrits ; documents compromis , pour me servir de Texpression de Dom Guéranger , dans cette vaste conspiration contre la vérité qui les a seule exploités trop longtemps.

La vénération du chef de saint Jean-Baptiste a été, a dit un de nos collègues , Torigine de la foire de la saint Jean. On faisait toucher à cette relique précieuse des médailles d*or , d'argent et de plomb, que les pèlerins venus en foule emportaient avec un pieux respect. M. Souquet nous a décrit une de ces médailles de plomb trouvée à Ëtaple^ , représentant une figure humaine en forme de lune , placée sur une draperie tenue par un personnage à droite et à gauche duquel deux autres plus petits, portant des cierges, semblent en adoration. Cette pièce autour de laquelle on lit rinscription latine : Voici la face de saint Jean , était d'autant plus digne d'être signalée , qu'elle diffère quelque peu de celle qu'avait décrite M. Rigollot dans ses monnaies des évéques des innocents et des fous.

Le regretté collègue dont je viens de rappeler le nom , avait laissée inachevée la description des tableaux et des

aatres œuvres d'arl qu^avaient fait exécuter les mattres delà célèbre confrérie de Notre-Dame du Puy d'Amiens. La continuation de ce travail revenait de droit à celui qui avait si bien fait connaître cette confrérie au point de vue littéraire. M. Breuil a accepté cette tâche , et nous l'en remercions. Il a non -seulement révisé le texte et coordonné les notes , mais refondu le travail tout entier , de telle sorte que cette étude nouvelle est devenue Fœuvre commune de nos deux collègues. La première partie dont M. Breuil nous a donné lecture, comprend un coup d'œil sur la confrérie ; Thistoire générale des tableaux offerts par les maîtres , jusqu'en 172S que le chapitre les fit enlever^ et que commença leur dispersion et leur ruine ; les déplacements successifs qui tant de fois ont mis en péril leur conservation ; enfin une critique de ces œuvres, et des recherches sur les peintres auxquels elles peuvent être attribuées.

M. Breuil toutefois a respecté les opinions de M. Rigoliot ; et, alors même qu'il ne les partageait point , il les a fidèlement rapportées , mais en les combattant avec autant d'indépendance que de modération. C'est ainsi qu'il a vengé Pages de l'accusation d'ignorance et de mauvais goût dont M. Rigoliot l'accuse , en exposant divers jugements de cet écrivain qui prouvent qu'il avait le goût sûr et éclairé et que , s'il s'égarait quelquefois dans la description des détails, il ne confondait jamais le beau et ce qui ne l'était point.

Je tiens d'autant plus à signaler cette appréciation que j'avais formulé le même jugement dans une notice sur Jean Pages dont j'ai donné lecture à la Société , et dans

laquelle j'ai essayé de faire connattre» avec la vie modeste du chroniqueur , toute rimportauce de sou œuvre , et les points nombreui de notre histoire qu'il toilche avec uu talent et une érudition que n'ont point montrés toujours des historien^ plus célèbres, Jean Fagès dont un de nos collègues édite le travail , sera d'autant plu9 estimé qu'il sera mieux connu , car son livre fourmille de détails sur les monuments de notre cité aujourd'hui disparus, et qu'il s'est plu à décrire avec le soin minutieux que le citoyen dévoué, le chrétien fidèle, apportait à étudier tout ce qui lui rappelait les actes , la gloire ou la piété de ses ancêtres.

Pages a décrit tous les tableaux des maîtres du Pny qu'il a vus. Ses manuscrits sont donc particulièrement précieux pour le sujet qui nous occupe et que je ne sau'* rais quitter sans parler d'un charmant dessin d'une partie du tableau donné par Jean de Sachy en 1601 , qu'a exécuté pour nous M. Le Tellier , dont le crayon a su reproduire, avec autant de finesse que de vérité, une suite de portraits historiques dont le cabinet des estampes de la bibliothèque impériale pourra seul peut-être aider à constater l'identité.

M. Darsy a fait connaître une partie de son travail sur le canton de Gamaches. Dans une première lecture il a •exposé la topographie , l'état industriel et agricole , le caractère et le langage des habitants , les usages civils et religieux conservés , et les voies de communications an* ciennes et nouvelles de ce canton. A celte occasion il a discuté le mémoire de Dom Grenier sur les voies romaines qui traversaient celle partie de la province , et complété

— Blet rectifié en plusieurs points ce qu'avait écrit le savant bénédictin. Ce coup d'œil général qui sert d'introduction à la statistique cantonale préparée par notre collègue, est suivi d'une étude sur chaque commune en particulier. La commune de Beauchamp a fait comprendre la manière dont l'auteur a traité son sujet. Après avoir établi la sy-nonymie au moyen de chartes et d'autres documents , M. Darsy fait l'histoire des seigneurs qui ont possédé le village y décrit l'église et son curieux reliquaire du xiv/ siècle , raconte les événements qui s'y sont passés , dit les fondations qui l'ont enrichie , dresse la liste des curés et des maires , et complète par un dessin ce que l'écrivain ne peut faire voir que d'une façon tout à fait imparfaite.

Dans une autre séance , M. Darsy a étudié Bouvaincourt et quelques autres localités situées sur la Bresle et voisines de Gamaches. La même méthode a été suivie partout y aussi l'on y trouve, avec l'exactitude qui caraotérise les statistiques de M. Graves , les détails que l'on' aime à lire dans celles de notre collègue M. Prarond.

Si l'on demande à quelles sources a puisé H. Darsy , il répond lui-même dans son discours de réception , en recommandant l'étude des humbles archives des mairies et des fabriques de villages , étude aride et difficile , il est vrai , mais qui fournit à notre collègue les détails qui donnent à ces notices une grande partie de leur intérêt. Signalons avec M. Darsy l'utilité directe de quelques-uns de ces documents, je veux parler des testaments que recevaient les curés des paroisses , sous l'empire de l'ancienne législation. S'ils ont pour l'antiquaire un faible intérêt, ils en ont un bien grand pour l'habitant du vil-

lage ; car en même temps qu'il faisait un don à TÉglise , le père de famille distribuait sa fortune. Aussi est-ce là souvent le plus ancien titre des héritages , que généralement on ignore , et dont une mesure administrative devrait ordonner le dépôt aux mains des notaires , gardiens officiels de toutes les transactions.

Quelques usages rapportés par M. Darsy jont ouvert une discussion dans laquelle plusieurs de nos collègues ont pris part et fait connaître » dans une improvisation rapide et animée, des faits nouveaux ou Torigine de quelques uns. Les développements donnés à leurs opinions par MM. Gorblet et Dusevel en eussent fait de véritables dissertations , s'ils eussent été écrits et présentés dans la forme ordinaire.

J'en dirai autant de la discussion qu'a fait nattre le travail de M. Dutilleux sur l'utilité de l'étude du patois picard et des conséquences philologiques que Ton en peut tirer pour fixer l'origine de notre langue. Élude urgente , et qu'il faut entreprendre le plus tôt possible , car la diffusion de l'instruction et les rapports fréquents des campagnes et des villes , tendent à faire disparaître chaque jour le patois, en substituant à sa franchise et à son allure pittoresque un jargon barbare et ambigu où les mots français sont défigurés à la fois dans leur prononciation et dans leur sens.

MM. Gorblet , Breuil, Yion et Boca ont appuie par leurs observations ou combattu par des objections une partie des propositions de M. Dutilleux ; les deux derniers surtout ont là trouvé l'occasion de montrer , l'un une connaissance étendue et variée de nos langues modernes , l'autre

une étude sérieuse et profoade des aucieus romans et des vieux poèoies qui ont marqué les premiers pas de notre littérature*

Nous avons adopté en partie ce projet d'études philologiques et formulé une série de questions dont les réponses seront reçues avec le plus vif intérêt de quelque part qu'elles nous viennent. Nous avons» en elfet, autant besoin de l'ardeur généreuse de la jeunesse que de l'expérience assurée de l'Age mûr , car l'imagination qui va si vite eu matière d'investigations philologiques , va souvent 4rop loin quelquefois , et la réflexion est nécessaire pour !a retenir dans les limites vraies d'une méthode fondée sur l'histoire et la philosophie » sur la marche et les habitudes de la pensée humaine.

M. Bazot a poursuivi ses études sur le papiernuonnaie. Dans cette nouvelle partie il a traité des petites coupures dont la nécessité avait fait ^ntir le besoin pour les transactions ordinaires et qui ont reçu le nom de billets de confiance, billets d'assurance^ billets d'associaUons , bons patriotiques , selon le caprice des distriots , des villes, des bourgs même qui les avaient émis. Après quelques considérations générales sur ces bons , les embarras qu'ils créèrent , les réclamations dont Us furent la cause i les dangers dont ils menacèrent la fortune publique , M. Bazot s'occupe tout spécialement des bons patriotiques d'Amiens , où l'Administration , tout en venant m aide aux halntants , s'est montrée ce qu'elle a toujours été , dévouée, active et prudente. Il expose les détails de cette création , le mode et la valeur des émissions successives qui du l"" juin 1791 au 1*' décembre 1792, origine et

terme de TopéralioD, s'élevèrent à la somme de 2,013,540 livres , sans autre perte qa*une perte tout-à-^ait insignifiante. Il la suit dans une foule de curieui détails qu'il a recueillis dans les titres officiels conservés aux archives de la ville et du département ; et termine par des tableaux résumant les faits et rappelant les noms des commissaires qui ont signé les bons ou présidé à cette entreprise véritablement patriotique.

M. Dusevel a démontré la nécessité pour l'historié de puiser à toutes les sources lorsqu'il veut rapporter un fait historique y même le plus simple en apparence. GhoFsissant pour exemple le traité de paix conclu à Amiens en 1391 entre Charles VI et le roi d'Angleterre, il signale lesdétails divers des chroniqueurs et des historiens locaux, et fait voir que l'histoire générale fournit souvent des renseignements que rhistoire purement locale ne donne pas , et que toutes deux doivent se prêter un mutuel appui en rectifiant, éclairant, complétant ce que chacune peut avoir d'insuffisant , d'inexact et d'obscur.

Nous devons au même membre quelques fragments d^un ouvrage qu'il prépare sur les mœurs et les usages des Français aux diverses époques de notre histoire, dont les écrivains , les monuments et les œuvres de nos artistes lui ont fourni les éléments.

M. deGrattier a choisi pour sujet de ses études Charles Desmarest. Vous entendrez tout à l'heure celle biographie de l'un des vaillants capitaines qui aidèrent le plus puissamment à repousser l'Anglais de noire sol, pour y fixer, avec un souverain unique, le drapeau de notre nationalité.

N'oublions pas enfin un rapport de M. Dùfour, qui a pris

texte des comptes du trésorier pour faire Thisloire financière de la Société pendant les 20 premières années de son existence et montrer la marche toujours croissante de ses revenus et réconomîe de ses dépenses.

Peut-être , Messieurs, devrais*je ici rappeler les assises archéologiques tenues par la Société dans la ville de Noy on , au mois de septembre dernier , car elles nous ont valu , avec uue enquête instructi?e , des lectures du plus haut intérêt. Mais nous avons publié , et Ton a pu lire dans nos bulletins , le coup d^œil historique sur le Noyonnais par M. Peigné , les études sur le culte de St.-Médard par M. Gorblet , sur les concilai de Noyon par M. Laffineur , sur l'origine et l'état de la bibliothèque par M. Boulogne, sur la topi^raphie de Noyon par M. Tailliar , sur une visite à Notre-Dauie par M. Bourgeois et les belles paroles de M. Rogeau sur l'alliance des étucfes archéologiques et du sentiment religieux. Notre Président d'ailleurs a résumé d'une manière si précise les résultats heureux .des assises noyonnaises que j'aurais mauvaise i^râce à remercier après lai nos collègues du concours empressé et affectueux qu'ils nous ont j)rété.

Si nous avons trouvé ce concours chez nos correspondants quand nous sommes allés les visiter , d'autres n'ont point oublié que la Société reçoit toujours avec plaisir les communications qui lui sont faites.

Nous devons à M. Grégoire, deCouoy, deux notices. Dans l'une il démontre l'utilité de recherches qui auraient pour but de déterminer l'emplacement de Bibrax \ point de départ de €ésar , pour arriver à fixer la situation précise de plusieurs localités indiquées dans lesGommen-

laîres. Daasla seconde , Tauteur énumëre les litres d'Eaguerrand III de Coucy k la reconnaissanoe de la poslérilé, et termine celte espèce de biographie par le vœu de voir ériger une statue dans la ville de Goucy^le-château au puissant seigneur dont le r61e politique et social a mérité tant et de si vives sympathies.

M. Lefebvre a recherché les rapports historiques qui lient Boulogne avec Amiens, Âbbeville, BeauvaJs et qudques autres villes de la Picardie. Dans les preuves qu'il a données de Tunion qui doit exister eBtr*eUes , il a montré une lecture étendue et variée , mise au service d'une ima^ gination active et d'un esprit des plus ingénieux.

M. de Baecker a fourni de curieux documents sur un tournoi qui eut lieu à Corbie en 1234 , où asafttèrent ks plus grands princes de l'Europe , et dans lequel périt Floris ou Florent IV , comte de Hollande.

M. Le Fils» qui étudie depuis long-temps, au point de vue commercial , la baie de Somme et le port du Grotoy , a présenté une étude historique et comparative des cartes coniraes de cette partie de notre littoral. Il a montré comment la mer en a successivement modifié la configura* tion et, dès-lors, la nécessité de-reebercher la topographie du passé dans les marques qu'il y a laissées. C^r Vnp souv^t on accuse les anciens géographes d'erreons qui sont plus apparentes que réelles , et leurs cartes et leurs écrits ne sont mal interprétés que par suite d'une connaissance incomplète des localités et des variations qu'elles ont subies.

En dehors de nos rangs , le concours que nous avons demandé n'a pas été moins actif et souvent il a été spontané*

M. Knsard a enriehi nos cartons d'un beau dessin géométrique de la façade d'une tourelle de rancten bAlel des moineaux que M. Guenard a dû démolir poar le remplacer par des constructions nouvelles. No<n lui devons , ainsi qu*à M. Herbault » un dessin de la mosaïque qu'ont mise à découvert les travaux exécutés à l'hôtel delà gendarmerie. Ces deux architectes ont mis tous leurs soins » avec le plus ccHnplet d^intéressement , à l'enlèvement de ce curieux travail qui plus tard pourra être rétabli dans tQute son intégrité , grâce au calque si habilement exécuté par H. Cauchemont.

Nous devons ici des remerciements tout spéciaux à M. le Préfet, pour l'empressement avec lequel il a prescrit les mesures et alloué , sur les fonds du Département, la somme nécessaire à la conservation de ce monument.

Que MM. Dutboit reçoivent aussi l'expression de notre gratitude. Nous avions confié à ces sculpteurs l'exécution eu buste de M. Le Prince. Us ont demandé à s'associer à l'aete de reconnaissance par lequel la Société voulait honorer la mémoire de Tun de ses bienfaiteurs et nous ont fait généreusement le don d'un buste où l'exacte ressem-r blance est rehaussée encore par la perfection du modelé, la finesse et la distinction du travail. Ce jugement , que l'on pourrait croire dicté par la reconnaissance , a été sanctionné depuis par l'accueil fait à l'œuvre de nos eoxnpatriotea à l'exposition de Paris , et son admission par le jury, malgré sa présentation tardive.

Je m'arrête , Messieurs , passant sous silence de nombreuses communications qui ont occupé une partie de nos séances , car je me suis imposé le devoir de borner celle

énaoïéralion aux seuls travaux écrits qui présenlaieiit le plus d*iinportaDce. Si j'ai parlé trop longtemps déjà , la faute en est toute à mes collègues qui ont largement rempli la tâche qu'ils s'étaient proposée.

Mais ce n'est pas seulement par les travaux qui s'accomplissent dans leur sein que les Sociétés archéologiques , artistiques et littéraires répondent aux Yues de leurs fondateurs , au but pour lequel elles furent créées. Elles doivent aussi participer au dehors à toutes les entreprises utiles , s'y mêler , y communiquer leur pensée , y faire sentir leur action. Elles doivent donc, autant qu'il est en elles , hâter tous les progrès intellectuels et les encourager , veiller à la conservation des monuments et assurer à ceux qui n*ont plus d'utilité directe et aux ruines des temps passés que le hasard exhnme du sol , une place digne de l'intérêt qu'ils présentent au point de vue de Fart et de l'histoire. Chaque chose en effet a eu sa raison d'être, tout se tient , tout s'enchatne , et les objets les plus fotiles aux yeux du vulgaire et de la plus mince valeur en eox« mêmes , peuvent jeter sur l'histoire des mœurs et des idées les lumières les plus vives.

La Société n'a point failli à cette partie de sa mission ; elle s'est émue de la disparition de quelques-uns des monuments qui décoraient notre cathédrale et qui rappelaient ou la générosité de ses bienfaiteurs , ou le dernier souvenir d'une église détruite , ou le nom populaire d'artistes dont les œuvres sont dignes de respect autant pour leur valeur véritable que parce qu'elles sont dues au ciseau ou au marteau d'un enfant du pays. Elle a donc soumis ses observations au prélat dont l'administration semble devoir

se résamer dans les deux mots : voir et agir, et appelé son attention sur des actes déplorables qui font dire haute* temmt qu'il faut redouter autant que le vandalisme qui détruit , le vandalisme qui déshonore les édifices en les dépouillant. Que deviendrait en effet la Rome d'aujour-* d*hui , si, pour rendre à leur simplicité primitive les temples payens dont le Christianisme a chassé les idoles , un nouvel iconoclaste les dépouillait des monuments que les siècles y ont successivement entassés, et que toutes les écoles qui se sont succédé se sont plu à enrichir de leurs diefs-d'œuvre d*époques , de styles , de caractères et de genres si variés.

Laissons dans nos églises les monuments que la fol de nos pères y a placés , n'allons pas , pour faire la guerre au mauvais goût détruire de pieux souvenirs. Assurons par le respect que nous portons aux anciens , le respect que nous devons demander pour nos travaux modernes. Ne fournissons point , par notre inconstance et notre légèreté, un exemple fâcheux sur lequel on s*appuiera plus tard pour détruire , sous prétexte de restauration , ou pour satisfaire aux caprices de la mode ou d*un esprit exclusif ou novateur.

Laissonsaux constructeurs modernes toute leur liberté, qu'ils imitent l'harmonieuse simplicité des églises qui retentissent depuis tant de siècles des chants religieux des fidèles , où que sacrifiant à des exigences nouvelles , ils inventent d'autres combinaisons et des arrangements ingénieux et savants de matériaux inconnus à leurs devanciers. N'arrêtons point l'art dans les courants divers qu'il peut suivre , alors même que nous penserions que les œuvres*

— iode Tart chrétien , comme l'on dit » n'ont toute leur pureté que yers leurs sources.

Les produits de Tart , à quelque branche , à quelqu'é* poque qu'ils appartiennent, seront donc par nous recileilUs avec soin, et le monument qui s'élève pour les réunir sera noOHseuIement digtie de sa destination toute artistique , mais encore , de l'aveu unanime , l'un des plus beaux de nos provinces. Faisons en sorte qu'il soit aussi l'un de» plus riches.

N'allons pas donner raison au proverbe qui veut qu'Amiens se trahisse lui-même. Unissons nos efforts pour conserver toutes les richesses qui se découvrent chaque jour chez nous^ que les ornements hors d'usage de nos églises , que les curieux débris de l'antiquité ne passent point , pour quelques pièces d'or , aux mains de l'étranger qui s'enrichit de nos dépouilles.

On ne voit encore , je le sais , que quelques rares débris nageant dans un vaste abtnae , mais tous les musées ont ainsi commencé ; partout le succès a couronné les espérances des fondateurs , et les dons se sont succédé avec une rapidité qui les a toujours dépassées. Ainsi Lille a vu naguère doubler ses richesses ; Avignon a augmenté les siennes du précieux cabinet dont M. Requin lui fit généreusement l'abandon ; Nantes a dû au duc de Feltre une collection de tableaux qu'il avait formée à grand frais^ avec autant d'intelligence que de goût , et le musée du Louvre doit à M. Sauvageot une collection^ d'objets d'art que les experts ont estimés à la somme de près de 600,000 francs. Quel sujet pour nous de désespérer ? Ne pourrions-nous pas citer de nombreux exemples de gêné-

rosilé donnés par nos concitoyens , et ces actes ne sont-ils pas un gage assuré de libéralités nouYelles pour Tavenir ?

La grosse oBiiYre du musée Napoléon est maintenant terminée , et si des lenteurs que les difficultés d'une pareille entreprise eipliquent assez ont été remarquées » soyez assurés qu'il n'a point tenu à la Commission de les abréger et de poursuivre sa tâche avec tout le zèle et le dévouement dont elle croit avoir fait preuve. La Commission tient à honneur que Tordre le plus parfait règne dans ses dépenses et que chaque parlie de ses travaux soit arrêtée et réglée d'une manière absolue et définitive. Elle ne peut et ne veut rien donner au hasard ; elle doit, quelle que soit sa confiance dans l'avenir, agir avec prudence, car la prudence conduit toujours au succès.

Qu'on se rassure donc et que la confiance qui nous anime soitpartagée; le patronage sous lequel nous avons placé notre œuvre, la protège et en assure l'exécution. La haute et puissante intelligence qui conduit si bien les destinées de la France , que la guerre n'a pu arrêter sa marche progressive dans les conquêtes et les triomphes de la paix , ne s'écarte pas du but qu'elle veut atteindre quand elle soutient , par ses encouragements , des institutions libérales qui , sans autre mobile que leur conviction, sans autre force que leur zèle, travaillent à répandre dans les provinces le goût des lettres , des sciences et des arts ; elle donne en même temps un démenti à ce préjugé trop répandu que la capitale a le monopole des largesses et que ses travaux seuls sont dignes de faveur et de sympathie.

Page 1