‹ MémoiresChapitre 5 sur 113 · JEAN DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

JEAN DE LUXEMBOURG

ROI DE BOHÉIE,

Ven lut dans la Séance publique du 13 Juillet 1856 ,

Par H. A. BRElJIIi.

Hodiè cecidit corona militie, N^inquèin fuit similis huic régi Bohemie. (Paroles d'Edouard III, après la bataille de Crécy).

Il était Dé pour les combats,

L'illustre Jean, roi de Bohême 1

Ne pouvant à son gré gouverner ses Etats, ^

Où les Nobles , jaloux de son titre suprême ,

Prétendaient lui dicter leurs insolentes lois.

Tout à coup , il se livre à son ardeur guerrière ,

Et du nord au midi fait flotter sa bannière;

Bientôt , par ses talents , par ses nombreux exploits ,

Ce prince y au Faible sceptre > est Tarbitre des rois.

L'arbitre de TEurope entière.

Lorsque le duc d*Âutricbe à Louis , son rival , Aux plaines de MQhldorf vient disputer I Empire , Louis n*ose risquer un combat inégal ; Mais le roi de Bohême, en ce moment fatal , De ses hardis conseils et l'échattSè et l'inspire. Aux flèches des Hongrois s*exposant le premier , Par un terrible choc il brise leur colonne ; Qu'importent les périls à ce roi chevalier 1 Il promet la victoire et le Ciel la lui donne : Le duc d'Autriche est prisonnier »

Louis a sauvé sa couronne (i).

Plus tard , près du mont de Cassel , Au Communier flamand qui l'insulte et le raille » Philippe de Valois présente la bataille; La Noblesse de France , entendant son appel ,

Se presse autour de l'oriflamme.

Hauts barons» chevaliers, que la colère enflamme.

Le roi de Bohême réclame Pour ses braves guerriers une place en vos rangs; Toujours son blanc panache est d'un heureux présage : Vous ferez cette fois expier aux Flamands

De Courtrai l'horrible carnage 1 (2)

La France I oh 1 combien il l'aimait , Ce prince brillant , magnanime ,

A qni le Destin préparait Dans no8 champs une mort sublime I Nos rois raccueillaient à la cour , Joyeiu el splendide séjour , Théâtre d*aimables conquêtes; Il traversait les eaux , les monts et les déserts , Hardiment il aurait traversé Tunivers, Pour assister en France à de royales fêtes.

Voyez : En combattant cinq mois ,

Par sa valeur et son génie ,

Il a fait triompher la Croix ,

Au fond de la Lithuanie ;

Point de repos : Ce dur guerrier ,

Qu'emporte son fougueux coursier ,

Comme on trait vers Paris s*élance ; Lorsqu'on le croit encore aux champs lithuaniens , Couronne en tête , il siège auprès du roi de France,

Dans la cathédrale d'Amiens . (5)

C'est là qu'Edouard d'Angleterre Rend au roi suzerain l'hommage solennel ; En lui perce déjà cet ennemi mortel Qui sur le sol Picard viendra porter la guerre. O Jean de Luxembourg , tu ne soupçonnes pas. Des malheurs de Crécy , toi victime héroïque *

Que le sinistre liea marqué pour ton trépas

Soit si près de la basilique, Où tu vois , souriant , glorieux , magnifique , La foule , qui t'admire , accompagner tes pas !

Pourquoi parler sitôt de ces heures funèbres , Et , quand le soleil luU , évoquer les ténèbres ? Au souverain Anglais , à tous ses chevaliers , Philippe veut offrir d'éblouissantes fêtes,

Les lances des tournois sont prêtes , Le vin des longs banquets sort des vastes celliers. Âh I Quels jours fortunés pour le roi de Bohême ! Sonnez clairons I la joute est son plaisir suprême ; Aux yeux de ce prince vanté, Dont la victoire suit les armes , Aucun prix n*est plus doux» aucun n*a plus de charmes Que le prix des tournois offert par la Beauté 1

Imitant les héros de la célèbre Table, Les chevaliers d* Arthur braves et gracieux , Sur les chemins d'Europe il court infatigable. Et sait joindre en courant les combats et les jeux. Si sa vie est errante , elle n*est point stérile , Par des caprices vains Jean n*est point agité : Diplomate profond , en ressources fertile , L*épée au poing, il songe aux profits d'un traité.

D'illustres amitiés , dé hautes alliances ,

De sa maison sans cesse accroissent la grandeur ,

Et , pour combler ses espérances , Son fils doit être un jour Charles* quatre ^ empereur.

Hélas I lorsque le ciel lui semble exempt d'orage , Que du plus vif éclat resplendit son laurier , Tout à coup sur ses yeux s'abaisse un noir nuage.

Il est aveugle ce guerrier 1 (4) Sa redoutable épée a perdu son prestige ;

Bientôt de lâches ennemis.

Joyeux du malheur qui l'afflige , Menacent le royaume à son sceptre soumis.

Ceux qu'il foudroyait dans ses guerres, Que, même sans combattre , il faisait fuir naguères, L'accablent aujourd'hui de leurs défis hautains ; Qu'ils tremblent cependant I ils ont lu dans la Bible Que l'aveugle Samson était encor terrible , Et savait écraser d'insolents Philistins 1

Mais du roi de Pologne ont retenti les armes, Il tire le premier son glaive envahisseur; Intrépide au milieu des publiques alarmes , Jean veut sans nul retard châtier l'agresseur.

Des barons de Bohême il excite le zèle ; « Je puis livrer encor des combats glorieux , » Dit- il , que Ton me donue une troupe fidèle : » Il me reste mes mains , si je n'ai plus mes yeux ! »

Ce discours enfante une armée ,

Qui , par son exemple enflammée »

Refoule Tennemi vers les champs Polonais ;

Assiégé dans sa capitale , Casimir a maudit sa lutte déloyale ,

Et, vaincu, demande la paix.

Des ennemis de Jean la ligue alors se brise. 0 princes qui vouliez partager ses Etats , Votre rival n*est point de ceux que Ton méprise : Vous apprendrez bientôt comment par son trépas

Un aveugle s'immottalise I

La France est en péril ; daas les champs , les cités y L'Anglais dévastateur passe comme un orage , Et Paris même a vu la flamme et le ravage ,

Du haut de ses murs insultés.

Jean n*a point oublié les chemins de la France ^

Qui y pour sa prompte délivrance, D'un bras si bien connu réclame la valeur. Compagnon de Philippe , il partageait sa gloire ,. Et brillait à Cassel dans un jour de victoire : Fidèle , il reparaît daas un Jour de malheur.

Vous la connaissez trop cette historique page Qu'attristent de sanglants revers :

Àh ! pourquoi faut-il que mes vers Vous rappellent Crécy , Waterloo d*un autre âge ! Regardez ces barons , ces nombreux chevaliers Qui , poussés au combat par une folle audace , Courent s'entrechoquer dans un étroit espace , Où tombent à la fois les hommes , les coursiers. Tous n*OBt point succombé dans la mêlée obscure , Mais l'ennemi s'y glisse, armé du long couteau. Il frappe les vivants au défaut de l'armure : Princes , barons , seigneurs , Noblesse la plus pure , Vous mourez égorgés ainsi qu'un vil troupeau 1.... (5)

Moins sombre est le destin du bon roi de Bohême. Il apprend que l'Anglais sera bientôt vainqueur: Le péril de la France agite son grand cœur , Il veut se signaler par un effort suprême. En yain ses chevaliers lui conseillent de fuir , De ce timide avis il sMndigne , il s*irrite; « Eh 1 Quel roi de Bohême a jamais pris la fuite? » Dit-il , comme Ottocar je saurai bien mourir . (6) » Mon attente par vous ne sera point trompée, » Au plus fort de la lutte , enfants , conduisez- moi; 9 Si vous l'aimez encor, que, du moins , votre roi » Puisse férir un coHp d'épée ! ?>

Ott ne résiste plus à ce Tea martial : GiDqaante cheyaliers , qo'exalte sa prière , Pour ne point le quitter dans sa course dernière. Aux Treins de leurs chevaux attachent son cheval.

La troupe de héros s'élance ,

Conduite par le désespoir ;

Avec répée , avec la lance , Elle perce les rangs soumis au Prince -Noir; L'Anglais a reculé : succès court et stérile ; Les cinquante guerriers sont assaillis par mille. Et tous auprès du roi tombent en combattant ; Jean , vrai cœur de lion , dans cette lutte affreuse , A frappé quatre coups de sa main vigoureuse : Il n'en demandait qu'un l'aveugle est mort content I

On dit qu'Edouard d'Angleterre , Admirant ce héros qui venait d'expirer , Fit recueillir son corps étendu sur la terre , Toucha ses nobles mains et se prit à pleurer. Sur le casque de Jean flottait un blanc panache : Edouard en offrit les trois plumes sans tache

Au Prince -Noir victorieux ; «E J'accorde ce trophée à ton Jeune courage , » Lui dit-il , du triomphe il te fallait un gage :

» J'ai choisi le plus glorieux. » (7)

Et nous , Picards , enfants de la yieille province , Où le roi de Bohême en mourant est tombé. Sachons à notre tonr honorer ce grand prince ,

Qai pour la France a succomhé ; Remplaçons le fragile et trop modeste signe , Qui marque encor le lien de son trépas insigne.

Par un durable monument ; (8) Qu'en lettres d'or gravé , son nom cher à l'Histoire > Symbole du plus beau , du plus pur dévoùment , Sur le sombre Grécy jette un rayon de gloire !

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