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LA VIE ET LES OUVRAGES

Dl

M. François GUERARD,

Conaeiller à la Cour Impériale d'Amiens , Hoibre-fM^iteiir et iBeieB PrMdcnt d« la Steiélé des Aitiqiiirei d« PÎMrdie

Par m. Hbnri HAEDOUIN,

HBIIBai TRULÀIRI MOR HifilDiMT.

Lue en fèanoe publique le 12 Jaillet 1857.

Dans la Séance publique annuelle de 1 856 , Tun des membres de la Société communiqua un fort intéressant mémoire sur divers documents , pour la plupart inédits , de rhistoire d'Amiens au moyen-ftge (1).

On ne reconnaissait déjà que trop à Taltération de la voix du lecteur, — Thonorable M. Guerard, — qu'il luttait péniblement contre les atteintes d'une grave maladie.

(1) Notice sur l'ancien édifice appelé hétH du Gard,

« A peiae ai-je pu réussir à arriver jusqu'au milieu « de vous , disait-il , le même jour , au collègue qui « écrit ces lignes; mais j'eusse trop regretté de ne

» point participer activement à notre fêle de famille

» une dernière fois ! d En s'exprimant ainsi avec un calme qui n'était point sans tristesse , M. Guerard n'affectait pas de braver la mort ; il témoignait seulement qu'il avait su , dès long-temps , la regarder en face ; s'y résigner ; pratiquer a l'utile conseil de penser souvent à la dernière » heure et de régler toute la vie sur le moment qui doit T^ la finir. (1) » — Parmi ses concitoyens et ses collègues , on n'en citait pas un , plus homme de bien.

Le^20 février dernier , un vide de plus survenait dans les rangs , naguère encore si cruellement décimés , des fondateurs de la Société des Antiquaires de Picardie.

Cette fois , le deuil et les regrets redoublaient. — M. Guerard s'était concilié à un si haut degré , et il méritait à tant de titres l'estime et l'affection de ses collègues ! Aussi , ont-ils associé aux larmes de sa compagne et de sa fille l'expression de la plus sincère condoléance. Us ont voulu, pour témoigner tout particulièrement de leurs sympathies, que les traits de M. Guerard fussent reproduits par le pinceau d'un artiste distingué (M. Borély.) — En donnant quelque éclat à l'inauguration de ce portrait , la Société s'est préoccupée de sa dette envers un collègue qui survit par les bienfaits (2) comme par

(1) Flkchieb, Orais. fan. du duc d'it^tlloi» , p. 61. Paris. Didot. 1803. in-12.

(î) Le testament de M. Guerard renferme , en termes des plus

les travaux dont il Ta honorée. Elle s*e8t aussi proposé de remercier de sa généreuse intervention dans cet acte de gratitude » la personne qui a voué le culte le plus assidu à la mémoire du défont.

Il a été dit de M. Guerard : « qu*il fut aussi pieux j> qu'instruit , mais surtout doutant de sa valeur vérip table. » — Que ce témoignage , d'une si touchante vérité , franchisse un instant le seuil de Tenceinte où il fut recueilli par l'amitié. — N'a-t-il pas eu d'avance un écho dans le cœur de tous et de chacun ?

Le choix était facile entre les pages du livre, bien simplement écrit , auquel la vie de M. Guerard peut et doit être comparée ; mais , pour retrouver ces pages que sa modestie s'ingéniait à laisser ignorées , il a fallu surprendre leur secret aux larmes qui coulèrent sur sa tombe à l'heure où commençait déjà l'éternité du silence I

M. François Guerard naquit à Amiens le 29 octobre 1795 , d'une famille de commerçants , ancienne et considérée, à laquelle s'ailla celle du célèbre sculpteur Blasset. Les noms de plusieurs membres de celte maison se retrouvent sur les listes de l'échevinage. L*un d'eux, M. Pierre Guerard, était, en 1760, juge consul des marchands , magistrature élective et gratuite , alors en

sympathiques^ uq legs de 2,000 francs eu faveur de la Société des Antiquaires de Picardie. ( V. dans le bulletin de la Société , année 1857, n.« %, p. 339 et suiv. le rapport de M. Gh. Dufour et la délibération prise dans la séance du lî mai 1857. }

grand honneur dans une ville qui a été l'un des berceaux de rinstitution des juges du commerce. Il participa activement aux sollicitations et aux démarches dont fut précédé Tarrét du conseil du roi du 19 octobre 1761 , par lequel fut autorisée la fondation de la Chambre de Commerce d'Amiens.

Dans une autre carrière, M. François Guerard fit preuve du même esprit d'initiative et de prévoyance. Profondément versé dans Fétude de Thistoire et des antiquités , il se voua à la propagation de cette étude. Pour atteindre à ce but , il sut , comme son aïeul, rompre en visière avec Tindifférence et la routine dont Tinmiobilité se transforme si Souvent en résistance opiniâtre. Dans sa conviction, entre TÂcadémie littéraire, fondée depuis près d*un siècle sous le patronage de Gresset , et la Chambre de Commerce qui a rendu tant de services , se trouvait marquée, à Amiens, la place d'une troisième association, qui se donnerait pour mission de veiller à la conservation des monuments historiques et des objets d'art , et surtout de renouer autant que possible la chaîne des travaux d'érudition par lesquels s'immortalisèrent Dufresne Du Gange et le bénédictin Dom Bouquet. — Il considérait le goût et les progrès des études qui ont spécialement pour objet l'histoire locale , comme propres à rehausser l'éclat du commerce et de l'industrie dans une ville aussi ancienne et aussi importante qu'Amiens.

M. Guerard eut pour premier mattre , un digne ecclésiastique , M. l'abbé Bicheron , dont le nom est demeuré en vénération dans maintes familles qui conservent encore son modeste portrait. L'aménité d'esprit et de

cœur qui caractérisait à un si haut degré le pieux instituteur, se retrouva chez son élève. On vit en effet M. Guerard se concilier les plus vives sympathies, parmi ses mattres comme parmi ses condisciples , soit dans rétablissement de Paris (institution Liotard) où il termina ses études , soit à la faculté de droit. Il ne cessa jamais de maintenir aux relations qui datèrent de cette époque de sa vie , la plus libre et la plus entière cordialité. Durant sa longue agonie , la venue d'un ami d'enfance rappelait le sourire sur ses lèvres (1).

Admis comme stagiaire au barreau de Paris en 1819 , M. Guerard s'adonna avec ardeur à l'étude de la jurisprudence , à celle de la théologie , et aux travaux d'érudition. De bonne heure orphelin , il sut se faire , d'une vie régulière et studieuse , un plaisir en même temps qu'une habitude.

c( Nommé conseiller auditeur en 1822 sur la présenta- » tion de la Cour d'Amiens , il fut immédiatement attaché » au parquet où il rendit des services réels. Les archives, i> mal classées et depuis long-temps en désordre , récla- » maient un travail de patience minutieuse. Notre nou-

(1) Les indications qui viennent d'être données sont dues à Pobligeance de M. Charles Dufour, légataire des mss. de M. Guerard qui ne cessa de lui témoigner, jusqu'au dernier soupir^ l'affection et la confiance la plus entière. Qu'il soit permis à l'auteur de la notice d'exprimer ici sa vive gratitude pour le concours tout dévoué dont il a été honoré par son collègue et bien sincère ami.

» Yeau collègue, dit Téminent magistrat dont on se fait on » devoir de reproduire textuellement ici les paroles (1) , » nous aida de ses habitudes d'investigation , de méthode , » et nos successeurs trouvèrent Tordre là où avait existé » la confusion. Une timidité qu'il ne put jamais surmon- » ter , ne permit pas à M. Guerard d'aborder , même » accidentellement , les fonctions du ministère public , que » nous nous plaisions à lui offrir, et il prit sa place parmi » vous sur le siège qu'il ne devait quitter qu'avec la vie. » Vous l'avez vu , pendant de longues années , partager )) vos travaux avec un zèle soutenu ; vous l'avez vu , » position souvent délicate , obligé d'ouvrir , le premier , » un avis dans vos délibérations. Cet avis consciencieux » que la majorité sanctionnait presque toujours parce » qu'il émanait d'un sens droit , il le donnait avec une » émotion qu'il ne pouvait , non plus maîtriser , comme D s'il eût craint d'occuper de lui et de fatiguer l'attention » des collègues , pourtant si bienveillants , qui l'écou-

» talent Quelques écrits d'une érudition saine ,

» d'un style correct et facile , nous ont donné la me^sure » de ses forces. Un peu plus de hardiesse , et M. Guerard » eût pu , lui aussi , prendre et tenir sa place sur la » scène du monde. ... Je crois pouvoir l'affirmer sous » ces voûtes où la vérité seule se fait entendre : homme » de bien, cœur loyal, d'un commerce sûr, magistrat » toujours digne , toujours irréprochable , M. Guerard » laisse beaucoup d'amis et ne peut avoir eu un seul » ennemi. »

(1) y. Discours ( imprimé ) de M. le président Bazenery aîné , prononcé lors des obsèques de M. Guerard^ le ^ février 1S57.

Tel fut le témoignage que rendit^ au nom de la Cour d'Amiens tout entière , de la carrière de M. Guerard comme magistrat, l'un des dignitaires de cette Cour, M. le président Bazenery dont la voix ne connut jamais la flatterie , et qui , comme on a pu s*en convaincre , n'inclina pas, même devant le cercueil d'un ami, la franchise de ses appréciations personnelles.

Il n'y eut que vérité et justice à apprécier le caractère et les écrits de M. Guerard comme ils le furent dans le discours dont les principaux passages viennent d'être cités.

Ces écrits, — il est permis de l'attester aussi, — vinrent réduire à sa juste valeur l'opinion qui , jusqu'à leur publication , s'était à peu près exclusivement résumée en regrets à l'endroit d'un excès de timidité. M. Guerard s'était mépris moins que personne sur la portée d'une telle opinion; il la considérait très-justement comme une sorte de voile jeté , à tout jamais peut--ètre , sur ses services comme sur son savoir. Mais il possédait le bien rare secret de chercher et de trouver une égide dans la patience , ou plutôt un refuge dans le témoignage de sa conscrence aidée d'une modestie pleine de candeur. Il se borna donc à redoubler d'assiduité dans l'accomplissement des devoirs de sa charge, sans murmurer une plainte , sans laisser ni le découragement , ni surtout l'amertume troubler un seul instant la sérénité de son âme , affectueuse s'il en fût. Les nombreux collègues qui le devancèrent ne reçurent pas d'accueil plus cordial que le sien. Il eût réussi à désarmer l'injustice ; il se résigna donc à lasser l'erreur. Aussi, était-il depuis long-

temps , dans sa compagnie , le seul qui ne se plaignit pas des retards de sa nomination lorsqu'elle yint enfin, en 18S2, mettre un terme à un auditorat qui durait depuis trente années. M. Gnerard ignora toute sa yie Tusagé « de « ces artifices que les ambitieux appellent la science du « monde et le secret de parvenir (1 ) . » Il avait fait son profit des remontrances que d'Agnesseau, dont il aimait à lire les œuvres , adressait aux magistrats oc qui croient que la <K simplicité dans les mœurs les avilirait aux yeux des hom- « mes ; qu'elle est Tobscure vertu de l'homme privé, et que « l'extérieur brillant est le véritable apanage des fonc- « tions publiques, d II s'étudia au contraire à corroborer par son exemple la vérité de l'observation suivante du célèbre chancelier : « une vie simple en apparence, mais « vraiment digne , a été dans tous les temps le caractère a et l'heureux partage des plus illustres ministres de la a justice. » Les honneurs judiciaires lui paraissaient a institués pour récompenser le mérite , pour exercer la 01 sagesse , pour être des occasions de faire le bien , et « comme n'appartenant de droit qu'à des âmes modérées, €( justes, charitables, qui les reçoivent sans empressec( ment, qui les possèdent sans orgueil, qui les retiennent a sans intérêt (2). d Ce qui contribua le plus à paralyser parfois l'essor de sa parole dans les délibérations, ce furent les scrupules d'une âme religieusement timorée. M. Guerard de mesurait jamais qu'en tremblant , la responsabilité inséparable de tout exercice du pouvoir de

(1) Fléchier , Orais. fun. de M. de Moniausier, p. 5.

(2) Id. ihid. p. 4.

prononcer sur la fortune, sur l'honneur, sur la liberté et, parfois même, sur la vie du prochain. Jl se disait qu'une telle mission est , après le sacerdoce , celle qui engage le plus avant la conscience. 11 savait que , dans l'accomplissement des fonctions de juge , a les fautes ne sont ja- « mais petites , » et que , à ne parler que des causes où l'intérêt pécuniaire se trouve seul engagé , il a été dit de tous temps et en toute vérité que a pour les gens ruinés , « il importe peu que ce soit ou par un homme qui les « trompe ou par un homme qui s'est trompé (1). » Aussi sa mort ne causa-t-elle pas moins de regrets dans les rangs des justiciables et du barreau d'Amiens par lequel il fut toujours pleinement apprécié , que dans les rangs de la Cour.

Qu'il soit donc permis aux collègues que M. Guerard aima et qui l'aimèrent si sincèrement dans la douée intimité de la vie littéraire , de répéter qu'il fut un magistrat digne , indépendant , irréprochable entre tous.

Après ses devoirs de conseiller consciencieusement remplis, M. Guerard consacrait, comme on l'a dit, la majeure partie de ses loisirs à des travaux d'érudition.

Orné d'une bibliothèque dont le choix , le classement et la richesse accusaient , soit dit en passant , l'habitude de travaux intellectuels de l'ordre le plus élevé, et qui fut sans rivale à Amiens , son cabinet, devint, pour ainsi parler, le berceau de la Société des Antiquaires de Picardie.

(1) FiicHiBii , Orais. de lamoi^nofi. p. 118.

Ce fut là que se réunirent les fondateurs et que l'organisation fut préparée; là aussi que fut adopté le programme ou plan des travaux tracé avec tant de netteté par la plume qui depuis annota si savamment les coutumes du bailliage d*Âmiens. — La main qui tenait cette plume était celle de Tun des plus anciens et des plus affectionnés condisciples de M. Guerard. — Tout au moins , hors d'Amiens , le programme dont on parle ici et les publications qui ne tardèrent pas à y succéder , fixèrent à un haut degré Tattenlion des érndits le plus autorisés.

Au dedans, les temps alors n'étaient guère propices. Que de fois M. Guerard, dans la familiarité de causeries intimes, ne se plut-il pas à retracer Thistoire de la période d'essai? En vain s'évertuait-on , disait-il , à signaler du doigt, aux uns, les Glossaires, la Byzantine, le Recueil des historiens de France, œuvres de deux Amiénois; aux autres, la majestueuse basilique-dont l'histoire était à entreprendre avec celle de beaucoup d'autres églises du diocèse ; à ceuxci , les archives de la commune et leurs richesses inexplorées ; à ceux-là , les titres du chapitre et des monastères d'Amiens , et ce qui survivait des abbayes de Gorbie et de Sl.-Riquier si longuement célèbres dans la chrétienté tout entière I Au seul mot d'archéologie, l'hilarité éclatait sans mesure là-méme où les sarcasmes ne pleuvaient pas sans intermittence. A la ville et surtout au département, la présence d'une Société d'antiquaires devenait comme le présage de subventions imprévues , sans précédents sur les colonnes des budgets et de nature à compromettre l'équilibre habituel de leur économie. A la cour (judiciaire) , l'étude de l'histoire et des antiquités était assez

généralement réputée peu compatible avec la pratique du droit , moins compatible encore avec la postulation à Tusage des oi&ciers ministériels. M. Guerard pensa tout diSëremment non sans rencontrer , dans les rangs de ses collègues , plus d*un imitateur. Autant l'abus et les fatigues de la vie extérieure , — celle dont la majeure partie se trouve absorbée par les exigences des salons ou de la politique , — lui semblaient à redouter y autant il considérait comme légitime et digne remploi des loisirs du magistrat aux rudes labeurs de Térudilion. Il s'honora d'ailleurs , quant à lui , de subir , sans réserve aucune , cette égalité devant les lois de l'étude et de la science qui, si elle put, effectivement, contribuer parfois à l'élévation de quelques-uns , n'abaissa jamais personne.

Secrétariat, vice-présidence, présidence à deux reprises , participation active aux travaux des commissions les plus surchargées , démarches au dedans ou au dehors, correspondance, M. Guerard accepta tout sans avoir jamais ni brigué une distinction , ni dédaigné un service. Il aida efficacement à la récupération partielle d'objets d'art, regrettablement déplacés de l'évéché d'Amiens en 1828 : on veut parler des cadres de tableaux offerts par les membres de l'ancienne confrérie du Puy , c*est-àdire de sculptures qui rivalisent de richesse et d'élégance avec les stalles du chœur de la cathédrale. Il avait intéressé à la réussite des négociations poursuivies alors auprès d'une famille royale, l'un de ses meilleurs amis, M. le vicomte Blin de Bourdon , que la Société s'honora de compter au nombre de ses membres, et dont la mort

à son poste de vétéran des assemblées parlementaires , excita les regrets de tons les partis.

Deux Commissions , dont H. Guerard fut membre , eurent à s'occuper de la fondation d*un Musée monumental à Amiens. Il n'y a nulle exagération à dire que jamais, jusqu'ici, tâche ni plus vaste, ni aussi extraordinairement difficile n'avait été dévolue à une réunion d'archéologues de province. Telle était la distance entre ce qui était à faire et les moyens d'y parvenir, tel aussi le contraste entre un projet de cette importance et les travaux habituels de l'association , que l'exclamation d'impossibilité dut en'effet retentir de toutes parts !

M. Guerard sut prévoir qu'il n'en serait ni plus ni moins de la fondation du Musée que de l'établissement même de la Société. Persuadé que , en fait d'œuvres d'intérêt public largement conçues , vouloir, toujours vouloir, c'est s'acheminer à pouvoir , il seconda de tous ses efforts l'exécution du projet. Son concours le plus cordial fut acquis au collègue qu'il savait résolu , ainsi qu'un pilote courageux , à braver l'orage et les écueils pour aller droit à la construction du Musée Napoléon , comme au terme d'une périlleuse navigation. Lorsque survint la mort si regrettable de M. Guerard , Amiens voyait élevé déjà un édiflce dont les fondateurs peuvent louer sans crainte de contradiction , l'aspect , les proportions et l'architecture , et qui témoignera un jour de la sollicitude avec laquelle la Société des Antiquaires sut encourager l'étude des beaux-arts en même temps que celle de l'histoire.

Toute l'assiduité du magistrat se retrouvait chez l'érudit et dans l'homme privé. La régularité presque monastique

doDl M. Guerard avait , de bonne heare , contracté Tbabitade , explique seule comment il put suffire à la multiplicité d'occupations dont il était surchargé. Jamais suppléé , souvent suppléant sur son siège judiciaire , exact entre tous aux séances de la Société , il participait non moins activement aux travaux d*une administration de paroisse , et de la commission des prisons. Très- versé dans rétude du droit canonique et de Thisloire ecclésiastique , il était sans cesse consulté sur les questions les plus délicates. M. Guerard associait d'ailleurs à la pratique des plus austères devoirs de la bienfaisance et de la piété , une vive prédilection pour la vie d'intérieur et de famille. Personne mieux que lui n'en apprécia la douceur. La règle à l'usage de ma maison , disait-il avec esprit et vérité , c'est la devise des oraloriens citée par le grand Pierre de Bérulle : « Ici personne ne com- » mande , et chacun obéit, »

Ce fui par la communication de ses premiers essais , que M. Guerard se révéla , pour ainsi parler , à luimême. Dégagé des préoccupations du juge , il prit essor et confiauce dès le début , et il sut captiver 1 attention tant par la consciencieuse érudition dont tous ses écrits sont empreints , que par la sûreté de sa mémoire et de son jugement dans les discussions orales auxquelles il aimait à prendre part. Son langage vibra souvent d'élans d'une émotion profonde et tout à la fois contenue qui fit de mieux en mieux apprécier son application constante à des recherches hérissées de détails et d'aridité. Jamais homme voué au culte désintéressé de la science ne fit preuve ni de plus de candeur dans la manifestation de ses

opinions , ni de plus de facilité a soumettre ses travaux à ré[H*euve de la discussion ^ ni de plus de déférence pour les avis éclairés et «incères.

« Un jour viendra , écrivaît-îl il y a vingt ans , en rey> traçant avec une érudition des plus remarquables, v rhistoire de Tancienne communauté des Augusfins d' Ar> miens (1 ) , et celle des débuts de Tordre lui-même , un » jour viendra , qui n'est pas loin peut-être , où , grâce à » l'avidité d^un siècle mercantile , on ignorera la demeure v et le nom de ces hommes qui ont tant fait pour h D France, et nos villes ne pourront revendiquer l'honneur » de compter au nombre de leurs citoyens , ceux dont on » n*a même pas respecté les cendres. »

Les citations de ce genre pourraient êlte multipliées. Même vigueur de pensée et souvent même élévation de langage dans les autres travaux imprimés de M. Guerard. On se bornera à indiquer ici en passant sa notice sur l'évêque Geoffroy , Tardent et saint protecteur de l'affranchissement de la commune d'Amiens (2), et cette dissertation sur les travaux des Bénédictins qui , lue en séance publique, reçut et mérita de si vifs applaudissements (3).

M. Guerard faisait , de Tétude de Thistoire locale , sa plus douce occupation. II s'associa donc de grand cœur au projet, formé par la Société en 1849 et ratifié par l'administration municipale, de préparer le classement

(1) V. Mém. de la Société des Antiq. de Picardie , 1" série, l. ï<»». p. 213.

(2) Ibid. 1" série, t. VI. p. 147.

(3) [bid. !'• série, l. VIII. p. 535.

1^ ï'iDvenlaire des archives communales d'ÂinfeBs, Lear eiploration avait , comme on le sait , excité au plus haut degré TattenlioB d'un savant céiëbre, (M. Augustin Thierry) et la sollicitude du gouvernement , qui a voulu faire, des richesses paléographiques de ce vaste et précieux dépôt, le spécimen d'une histoire du Tiers-État en France. Il n*esl pas besoin de rappeler Tempressement avec lequel M. Guerard accepta de faire partie de la Commission fAiargée de rétablir un peu d'ordre au sein d'une confusion inextricabte » et avec quelle ardeur il entreprit l'accom^ plissement de sa tâche. L'œuvre ^ à laquelle il consacra bien des veilles, procura le dépouillement des trois cartulaires les plus importants. Il effectua ce dépouillement avec autant de conscience que de saine critique. Après avoir décrit chacun des cartulaires au point de vue bibliographique , il dressa , par ordre chronologique , la série des pièces , et il né manqua pas de citer , en regard de chaque notice , les auteurs qui déjà les ont pu-^ bllées. Dans une troisième partie , il donna la copie des documents qui lui semblaient offrir le plus d'intérêt , et l'accompagna de notes qui toutes révèlent un profond savoir.

Honoré du litre de correspondant du ministère de l'instruction publique pour les travaux historiques, il s'acquitta de sa mission avec le zèle et l'exactitude dont il avait accoutumé de faire preuve dans l'accomplissement de toute tâche qu'il acceptait.

Il ne fut point donné à M. Guerard de publier toutes ses œuv)*es. Â celles dont on a déjà parlé, il devait ajouter l'histoire de l'église saint Germain d'Amiens. Ce travail

entièrement terminé et inédit ne sera point perdu pour la science ; la Société s'est chargée de le mettre au jour , et elle le fera avec la conscience de s'acquitter d'un devoir envers l'un de ses bienfaiteurs.

Tous ces ouvrages se recommandent par la simplicité d'un style sans négligence , rehaussé d'ailleurs par une grande sûreté de critique. M. Guerard était assez riche de son propre fonds pour se passer d'emprunts. Jamais il ne lui arriva de faire son profit d'un texte sans citer l'autorité qui le lui avait fourni et sans en vérifier avec scrupule la parfaite exactitude.

Quand survint la lente et cruelle agonie de M. Guerard , il continua d'accueillir, ses amis et de converser affectueusement avec eux. On le vit dominer la pensée de la déchirante séparation dont il connaissait l'imminence, comme 11 dominait les angoisses de la maladie, il répétait fréquemment les paroles suivantes dont il tempérait l'austérité par un calme et par un sourire qui , déjà , cessaient d'appartenir à la terre : « La volonté d'en haut , s'est fait » entendre ; j'obéis ; je suis prêt. »

Auprès de lui veillait , sans trêve , ni repos , une courageuse compagne , une compagne a dont la vie se parta- » geait entre ses soins et ses peines , » et dont la douleur savait céder à la foi.

Déjà la mort accélérait son œuvre ; lorsque se dirigèrent vers la demeure de l'agonisant , les pas du nou-

veau prélat qui venail à peine de prendre possession du si^ épiscopal d*Amiens. L'empressement de l*auguste vidteur à honorer souvent de sa présence et de ses consolations une famille qu'il ne connaissait encore que par Taffliction dans laquelle elle étadt plongée» toucha profondément M. Guerard. Il reconnut un digne cmtinualeur des anciens évéques d'Amiens dont il aimait tant à redire les vertus et l'histoire. En de moins lugubres instants , il eût parlé des prélats qui , pour les affligés de tout rang , surent associer l'effusion de la plus paternelle bîenveilr lance à la dignité de premiers pasteurs ; il eût rappelé leurs noms demeurés comme autant de symboles de l'aménité de cœur et de parole dont la tradition du diocèse se plut de tout temps à faire l'apanage de l'épiscopat.

M. Guerard ne survécut que peu de jours aux visites dont il avait été honoré par Monseigneur Boudinet. Par une dernière prière , son âme s'était transmise au séjour vers lequel s'élève toute prière. La main que baignaient de leurs pleurs sa compagne et sa fille chérie , avait cessé de serrer leur main , à tout jamais !

Il avait légué la mission de continuer auprès d'elles, la prévoyance et l'affection du chef de famille , à l'ami qui lui fut le plus cher , à l'honorable M. Isidore Daveluy , digne entre tous d'une telle confiance. — M. Guerard avait été lui-même dépositaire des dernières intentions d'une personne dont la charité surpassa même la distinction et la fortune, M."' de Morgan, qui, après avoir donné, durant toute sa vie, l'exemple du dévouement le plus religieux à l'infortune et à la misère , avait encore voulu, au-delà du tombeau, pourvoir à leur soulagement.

La On qui vint couronner la vie do collègue dont la perte a été si vivement sentie , fut on long et toochant adleo qo*adre$$a à tous ceox qu'il avait aimés sur la terre» son ccBor préparé ao sacriflce par la plus sincère piété. — Cette fin fot celle do josle.

Toujours prématurée au gré des cœurs briséa qui sor^ vivent, une pareille fin , pour celui qui la mérita , n*en demeure pas moins une récompense qui n'est jamais ta trop tôt ni trop tard acquise.

' L'honneur n'en est décerné ni par la main des hommes» ni par leur volonté.

NOTICE

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