SUR JEAN PAGES
MAHCHAND ET HISTORIEN d' AMIENS;
(1656-1723) Pab m. J. GABNIER,
MEMBRE TITULAIRE RlKsiOANT.
S*îl convient de transmettre à la postérité les noms de» hommes qui se sont distingués dans les sciences, les lettres ou les arts, il n*est pas moins juste de tirer de Tobscurité les noms de ceux qui, dans une sphère moins élevée, ont, pour occuper leurs loisirs, marqué leur passage par quelques travaux utiles. Permettez-moi, sous le bénéfice de ces idées, de vous entretenir un moment de Jean Pages, dont le nom était, il y a peu de temps, inconnu encore à la plupart de nos concitoyens» mais que ne peuvent plus ignorer aujourd'hui ceux qui s'occupent de Tétude de
— lOi —
notre histoire locale, car les trois volâmes qu'il nous a laissés, et qui font partie des manuscrits de notre bibliothèque communale, sont une mine féconde exploitée depuis quelques années avec un empressement qui en marque tout le prix.
Le Père Daire, dans son Histoire liltéraire de la vQle d Amiens, page 258, cite Jean Pages, descendant d'Antoine, originaire du Yivarais. Daire nous raconte la fortune et les exploits du chef de cette famille, sorte de partisan mort en 1640 à Marseille en Beauvaisis , on il s'était marié en 1620. De ses six enfants, il ne resta qu'André, qui épousa à Amiens Marie Le Prestre, le 14 janvier 1646, et en eut quatorze enfants, six (ils et huit fllles, dont le septième, né dans la paroisse Saint-Martin-au-Bourg, en 1656, et mort en 1719, fut Jean Pages, qui partageait son temps entre la profession de marchand et l'étude.
Ses écrits, dit le P. Daire, sont : l*" V Auguste Temple, ouvrage manuscrit, divisé en plusieurs dialogues, qui remplit deux volumes in-folios datés de 1715 ; 2* b Promenade marchande, recueil de vers galants sur les personnes du sexe qui de son temps passaient pour être les plus belles. Il y a bien des fadeurs, bien des jeux de mots dans ces poésies, ajoute le P. Dair^, mais de l'imagination et de l'esprit dans plusieurs, et il appuie son opinion de quelques citations que je passerai sous silence, et qui ne me paraissent justifler qu'une partie du jugement du savant célestin.
Daire semble n'avoir connu qu'imparfaitement les travaux de Pages, comme nous le verrons plus tard, et s'être très-peu intéressé à la vie, fort calme et fort paisible d'ail-
leurs, dé récrivain, qui nous fouroira lui-même les détails biographiques que je vais vous présenter, détails qui contredisent le Père Daire en deux points priocipaux, la date de la paissance et celle de la mort.
Jean Pages naquit à Amiens le 24 mars 1655, fut baptisé le 86 à la par<»sse de Saint-Martin, et eut pour parrain M.Jean dlmbert, aumônier de M. de Bar, gouverneur de la ville], et pour marraine Jeanne Pecoul , fille de Jean Pecoul, greffier de bailliage.
Après avoir passé quelques années aux petites écoles, J. Pages entra, en 1665, au collège des Jésuites, où il acheva sa rhétorique en 1671. En 1678, il alla étudier la logique à Paris, et revint à la campagne, où habitait S(m père, passer Tannée 1673, partageant son temps entre la chasse et rétude. L'année suivante, il retourna à Paris; mais il dut bientôt, sur Tavis des médecins, revenir respirer Tair natal à Amiens, où il étudia la physique. Son père malade le rappela auprès de lui, et il eut la douleur de le perdre le 26 novembre 1674, et de perdre, trois jours après, Catherine Benoist, sa grand*mère.
Pages, orphelin à 19 ans, car il avait perdu sa mère en 1666, dut songer à prendre un état. Il paraissait destiné à la carrière ecclésiastique ; ses études et la tonsure qu'il avait reçue de l'évèque François Faure, en 1669, Tannonçaienl assez. Mais il se décida, sans qu'il nous en donne la raison, pour le commerce, qu'avaient fait avec honneur les Le Prestre et les Benoist, ses parents du côté maternel. Il alla en conséquence passer à Paris cinq années, de 1675 à 1680, et revint de là à Amiens, qu'il ne devait plus quitter, se fit recevoir maître en la communauté des mer-
eiers secs le 20 mars 1684 (1) et s'établit marehand l& leodeoiaiD des fêtes de Pâques de cette même année , dans la maison n* 16 , sur le grand marché, à l'ensdgne de la YUIe de Boum , où il était né.
Quatre ans après Je 29 février 1688, Pages éponsait Jeanne de Bouvroy, fllle de Pierre de Roa?roy, mercierépicier, me de Noyon, et de Jeanne Acard. Dieu baissait ce mariage, et de 1689 à 1707 donnait à Pages onze enfants, huit filles et trois fils, dont un seul, Jean-Baptiste , né en 1691, vécut et fut ordonné prêtre, à la grande joie de son père, au moisde décembre 1715.
Les honneurs ne manquèrent point à Pages. En 1684 , la veille de la fête du très^saint sacrement, il fut élu jeune garde de la communauté des merciers secs ; le 87 avril 1688, il fut choisi pour porter la châsse de saint Firmin à la procession générale ; en 1689 il fut désigné pour porter le dais à Saint-Martin, sa paroisse, et le 20 aoftt de la même année il était nommé ancien garde de la communauté dont il faisait partie.
Si le marchand était fier des suffrages de ses pairs que son instrucUoD, sa loyauté et sa piété sincère lui méritaient, le citoyen ne l'était pas moins des distinctions flat« teuses dont il était l'objet. Au mois de mai 1695, en effet. Pages était pourvu et recevait ses provisions de la charge de chef des portes de milice bourgeoise dans la compagnie de M. Salle. C'est à ce titre, dont l'importance était fort grande encore à cette époque, qu'il fut chargé, en 1703,^
(1) La corporation des merciers secs était de première classe et payait 50 fr. poar droit royal.
de la garde des 300 prisonniers enfermés dans le basUoR de Goyencourt, après la prise de Toûgres, et qu'il visita les lieux avec le maire Da Fresne de Fredeval et le major de FoDtenelle, avant d'en prendre possession.
Le 31 mai 1706 il fat élu consul, et présenta requête pour être déchargé de cet office que le soin de ses affaires domestiques et de son négoce ne lui permettait point, di* sait-41, de remplir avec exactitude. Sa requête ne fut point admise, et il dut accepter, ce qu'il fit en déclarant qu'il le faisait comme contraint; il demandait, en conséquence^ qu'il ne lui fût rien imputé devant IMeu et devant les hommes toutes les fois qu'il manquerait aux devoirs de la nouvelle charge dont il était investi (1 ) .
C'est de 1709 à 1719 qu*il composa ses notes historiques, ou plutôt qu'il les mit en ordre et les transcrivit telles qu'il nous les a laissées.
Sa santé paraissait alors fortement altérée, car dans le cours de ses dialogues il prie Dieu de lui conserver assez de force pour terminer ce travail. Dieu exauça sa prière, car il ne rappela à lui cette âme si naïve et si pieuse que quatre ans après. Une attaque d'apoplexie frappa Pages dans la nuit du 3 novembre 1723, le i il se confessa , et reçut l'extrème-onction , n'ayant pu recevoir le viatique à cause d'une paralysie de la langue , il mourut le 6 du
(1} M. Pingre, procureur du roi, fit cette déclaration dans Paudîence du bailliage du t juin , au moment de la prestation de serment des nouveaux élus : François Delacour, échevin, marchand de laine en gros, juge consul, Firmin Mimerel , marchand de toile, Augustin Bonnardi , marchand en gros, Jean Pages, marchand mercier sec et Charles Delahaye aussi marchand en gros.
même mois et fut enterré le lendemaÎD , dans le cimetière de Saînt-Deoys, au pied de la croix de fer qui couvrait les cendres de sa famille maternelle.
Il faut lire les quelques pages que Jean Pages a consacrées à chacun de ses enfants, pour se faire une idée de sa piété sincère, de sa foi vive et de sa confiance en Dieu. Les maladies ont-elles menacé sa jeunesse, a-t-il échappé aux dangers auxquels les plaisirs Tont exposé, il en rend grâces à Dieu ; il reporte vers lui le succès de ses voyages à Paris, à Rouen, à Gaen, à Ârras, à Dieppe, etc., et la prospérité de son commerce. Dieu tenait entre ses mains la vie et la mort de ses enfants ; qu'il en augmentât ou en diminuât le nombre. Pages bénissait la main qui frappait ou vivifiait sa nombreuse famille avec une simplicité de paroles, une modestie si vraie, une bonhommie si franche, qu'on demeure convaincu qu'il n'a point calculé les sentiments qu'il exprime , qu'ils étaient en lui simples et naturels , et qu'il les a suivis.
Les anagrammes et les épitaphes en vers latins et français n'ont point manqué à Pages. Sa piété, sa droiture, sa connaissance de l'histoire locale y sont rappelées et confirment le portrait qu'il a lui-même tracé de sa personne en tête de son livre, le 18 janvier 1680, avec une naïveté qui en assure la franchise et la sincérité (1).
(1) Voici le portrait placé par l'auteur en tête de ses dialogues,
l'anagramme qui lui fut envoyée , et son épitaphe composée par un
de ses amis.
Portrait de Hauteur,
fi Vous me commandez de vous envoyer mon portrait , Monsieur, « il faut tâcher de vous satisfaire par mon obéissance, plutôt que de
Pages a choisi la forme du dialogue ; il a évité ainsi les difficultés que lai eût offert souvent le travail de description qu'il a entrepris et s'est ménagé les transitions dont il avait
» vous déplaire par mon refus, quoiquMl soit dificile d'exercer un art 9 qui m'a esté jusques ici inconnu ; ainsi pardonnez au peu de capa- » cité d'un apprenty qui se servira dans cet art d'un papier pour » toiîle, d'uîie plume pour pinceau, et d'encre pour couleurs, pré- » jugez de la délicatesse du portrait.
» Je vous marque donc , Monsieur, que j'ay le tour du visage assez » rond , les cheveux frisés d'un châtain brun, le front large, les yeux » bleus, la bouche, et le nés moyen, les lèvres vermeilles, et la peau » du visage rouge. J'ay le corps menu, droit, et la taille moyenne.
» Voilà l'extérieur, voici à-peu-près l'intérieur.
» J'ay de la disposition à la mélancholie , parce que mon tempe- » ramment m'y porte, c'est pourquoy j'aime la solitude, les bois, » les fontaines , et les autres objets qui entretiennent l'esprit dans » la tranquilité d'une agréable rêverie^ surtout je hay le grand bruit, » et l'embaras des affaires du monde ; la médiocrité de ma fortune » m'empêche de m'occuper à plusieurs choses, auxquelles mon in- » clination me porte. J e garde inviolablement un secret d'importance, » lorsqu'il m'a esté confié. J'ay de la curiosité pour les belles choses, » et je serois bien ayse de sçavoir un peu de tout , à quoy la mé- » moire que j'ay, grâces à Dieu, assez heureuse, contriburoit beau- » coup. Gomme je suis fort reconnaissant d'un bienfait , je suis aussy » sensible à un outrage. La promptitude me domine quelquefois, » mais les mouvemens en sont si prompts qu'ils ne sont pas de durée. » Je fais facilement habitude avec les personnes dans la compagnie » desquelles je me rencontre, et j'ay un fond inépuisable de tendresse » pour mes véritables amis. Je me plais beaucoup dans la lecture , » principalement dans celle des livres qui traitent des histoires , des » guerres , et des voyages. Je suis fort compatissant aux misères de » ceux que la nature a doué de belles qualités, et que la fortune a » privé de ses faveurs. Mon cœur est sensible aux attrais de la
souvent besoin, et sortottl une excuse pour ce que âôn œuvre présente de désordre, de hors d'œuvre et de dé^ cousu. L'ami qu'il s'est donné pour interlocuteur a reçu le
» beauté , mais il a bien plus de sensibilité pour les charmes des D personnes d'esprit, pour lesquelles je conçois aisément une estime j» toute particulière.
» Je finis mon portrait par l'endroit que j^aime le plifiT, et si vous » trouvez qu'il ressemble peu à l'original, blamez-en l'amour-propre, » qui aveugle assez souvent les hommes , et dont il est difficile de se » défaire quand on travaille pour soy-mème. Lorsque vous aurez » remarqué les défauts et les ombres que je peus avoir obmis, ou les n couleurs trop éclatantes pour l'original dont je peus m'étre servis, » regardez , je vous prie, les derniers trais de mon pinceau , où » vous trouverez une couleur véritable, quand je vous marque, » Monsieur , que je suis tout à vous.
» J. Pages. »
Ce 18 Jamier 1680.
Anagramme sur le wm de VAutheur à luy envoyée par un de ses amis.
Jean-Baptiste Pages.
Petit ange baptisé.
Il ne faut pas que Ton s'étonne
De te voir si charmant , prudent et avisé ,
Puisqu'on trouve en ton nom , comme dans ta personne ,
Un petit ange baptisé.
L'objet de ta juste poursuite ,
Dont le cœur est pour toi fortement embrasé
Se verra désormais sous la bonne conduite,
D'un petit ange baptisé.
— lit -.
nom de Pariphile, et il a conservé pour lui celui de Phflambien, qui lai convenait si parfaitement.
Le premier dialogue porte la date de 1709 ; il a pour titre l'Auguste Temple ou Description de l'église cathédrale de Notre-^Dame d^ Amiens.
Le portail principal, les tours» la rose» les portails la* téraux» les piliers butants, les galeries extérieures, les vitraux, sont examinés d*abord par les deux amis, qui en
■ÉpUaphe faite par un de ses amis :
Hic jacet Joannes Pages civis Ambiann^.
Solerti fuit ingenio, Moribus suavis ac bene compositus.
Mercaturam cmn laude bonorum diu exercuit, Integritatem, non opes fœlix dum quœrit. Suà sorte contentus , Ditior pietate solum factus , In suœ cîvitatis historia versatissimus , Milita scriplis manu indefessa reliquit.
• Fruamini, ô Cives!
Labore kominis non minus eraditi, quam modesti, Vir ille patriaB amantissimus ac verè christianus Obiit 6 à novembris anni 1723 œtatis 70 cœptœ. Requiescat in pace.
Autre épitaphe :
Gy gist Jean Pages Qui n^eut d'autre objet, Amiens que la gloire D'être vertueux.
De fiûre ton éloge Et d'aller aux cieux.
élodieiil la forioe et Teffet* Ils péDètrent ensuite dans le temple, où Pages Eadl remarquer à Pariphile les beaux tombeaux de cnnrre alors placés an centre de la nef et reliés aujourd'hui derrière les portes» pour servir de piédestal aux carieax dans les cérémonies publiques dont la cathédrale est le théâtre; il lui montre en même temps le pavé au centre duquel se détachait un grand labjrriathe , dont cent pierres tumnlaires, variées de forme et de dessin, rappelaient aux fidèles les bienfaiteurs de Téglise, et que la triste uniformité du dallage actuel fait regretter au double point de vue de Tartet de Thistoire. Puis levant les yeux, ils admirent rélancement des colonnes, la légèreté des voûtes, le brillant coloris des verrières^ les orgues si élégamment et si hardiment suspendues, et les nombreuses chapelles où l'architecture et la sculpture semblent avoir épuisé ce qu'elles ont pu produire d'ornements délicats et variés, suivant le goût et le caprice de chaque époque. Les tableaux ne sont point oubliés, et nous fout regretter l'histoire de Jahel, donnée, en 1 492, par Adrien de Henencourt, le généreux doyen, et le beau cadre ou Jean de Collemont avait fait sculpter la course d'Atalaute en 1598.
Déjà, à l'époque ou Pages écrivait, ces tableaux étaient frappés de proscription, et l'unique raison que l'on donnait de cet acte de vendalisme, dont la seule pensée révoltait Pages, était le désir de rendre Tédifice plus clair et plus dégagé. Étrange aberration qui prouve que rien n'est stable en ce monde, même dans les lieux qui par leur caractère sembleraient devoir élre à l'abri des changements et des nouveautés.
Pages ne décrit pas seulement, il discute ou plutôt il dis-
serte à chaque pas sur le style et le caractère des moni)ments qu*il classe avec autant d*habileté que de rai*^ son.
Pariphile regrette qu'une place plus étendue ne règne point au devant de Tédifice ; il admire le bel effet du portail, mais il gémit sur le peu de goût des architectes, qui eussent dû adopter plutôt le style des Grecs et des Romains. Influence fâcheuse de ce goût nouveau qui substituait alors des façades grecques aux portails si grandioses et si riches de nos monuments du moyen^ge, et dont Paris avait donné le triste exemple.
Pages combat la pratique de ces novateurs; ilveutcon-^ server aux églises du moyen-âge, si solides et si belles, leur unité si harmonieuse; et, partisan de Tart gothique» comme on dit encore, il le défend contre la funeste école qui devait frapper de ruines tant de monuments regrettés» et menaçait de ne laisser aux siècles à venir aucun souvenir de Tart et de la fol de leurs ancêtres.
Dans le second dialogue, écrit aussi en 1709, Pages .s'occupe des tableaux et des sculptures qui décoraient la cathédrale.
Ce chapitreoffre d'autant plus d'intérêt que ces monuments de l'art ont à peu près tous disparu. Qu'on se figure en effet le prix inestimable d'une collection présentant une suite annuelle non interrompue d*œuvres de peinture remarquables commençant en 1472, date de la plus ancienne que nous y voyons mentionnée, et finissant aux premières années du xviii" siècle. Dans les uns nous trouverions un recueil d'allégories et d'emblèmes plus ou moins ingénieux sur les prérogatives, les qualités, les
noms de la vierge Marie ; dans d^aatres, les porlrails des hommes les plos disiingaés de notre ville, et de chaque époque; dans d'autres, enfin, la représentation d'événements contemporains qui compléteraient plus d*on fait mal exposé dans nos histoires locales et aideraient au silence de nos annalistes. L'histoire des costumes et de ses variations y Irouverait plus d'un renseignement utile» et celle de l'art dans notre province un chapitre des plus importants. La confrérie de Notre-Dame-du-Puy tient donc une large place dans ce dialogue, car c'est à elle que l'on doit ces tableaux, c'est elle qui pendant deux siècles exerça le talent d'artistes d'un mérite souvent Incontestable, dont une nuit néfaste du printemps de 1723 devait bii*ntôt disperser et détruire les œuvres, ruinant ainsi l'un des plus beaux titres de notre ville à l'intérêt et à l'admiration des amis des arts.
L'histoire de cette confrérie, qui se lie si intimement à celle de la cathédrale, n'est point la seule digression de Pages. Les tombeaux des évèques lui fournissent matière à raconter en abrégé leur histoire; il donne toutefois un développement plus considérable à celle ries deux derniers, François Faure et Feydeau de Brou, sous l'épiscopat desquels il avait vécu.
Quelques épisodes de la Ligue y trouvent place aussi, à l'occasion d'un tableau où Ton voyait le portrait du duc de Mayenne , donné par Firmln Dufresne, marchand, maître de la confrérie en 1593. Je laisse de côté une foule de traits qui n'ont avec notre histoire aucun rapport direct, et qui prouvent seulement que Pages était fort de beaucoup de lecture et d'études Irès-variées, dont peut-être.
malgré sa bonhommie» il aime à faire montre un peu trop Muvent.
Le troisième cUalogue traite des clôtures du chœur, ducs en partie aux libéralités d* Adrien de Henencourt, des stalles si bien décrites par MM. Duval et Jourdain^de Tai^ tel, du retable, du contre-retable et de la table d'argent du poids de 576 marcs, que le chaplfre vendit en 1598 pour leprix de 12,870 Uvres.
Les reliques, les chasses, sont décrites avec beaucoup de soin. Leur aulhentieilé est discutée, établie, et Thistoire du chef de saint Jean-Baptisle y est un excellent résumé des travaux de Du Gange et de Robert Viseur. La description du jubé mérite surtout une attention spéciale; il semble que sa ruine prochaine préoccupait Pages et qu'il ait senti le besoin d'eq faire connaître tous les détails.
Pariphile critique avec un certain dédain mêlé d*amerlume les statues qui décorent ces parties^ et accuse hautement rignorance des ouvriers. Ambonoclaste déclaré, il veut dégager Téglise de tous les monuments étrangers et ouvrir aux fidèles la vue des saints autels que le jubé leur dérobe.
Philambien, ou plutôt Pages, partage Tavis deThiers; 11 ne veut pas que rornementalion des églises dépende du caprice et du goût du jour. La nouveauté est fille de rinconslance. Il ne veut pas, pour me servir de ses expressions , que sous prétexte de rendre les églises plus belles ou plus simples on les estropie, en relrauchaDt des parties qui n'en sont pas le moindre ornement. 11 ne veut pas renverser les anciens usages de l'église, qu'on ne saurait trop respecter; de plus, tous ces ornements
sont le fruit du zèle de nos pères, rhonunage de leor piété, roayrage de leurs maîDs.
Ici se termine la première partie du travail de Pages , eelle que Daîre indique sons le titre de FAugnste Temple. Son ami le félicite et souhaite à chaque ville une personne aussi instruite des particularités de son histoire. P^gés reçoit ce compliment avec sa modestie accoutumée et rend grâce à Dieu de Tavoir choisi pour un si noble but.
Pages ne connaît pas seulement la cathédrale; Thistoire des autres églises lui est également familière , le quatrième dialogue en est la preuve. La plus ancienne devait être décrite la première, c*esf par Saint-Acheui qu*îl commence. Il a de plus l'avantage de dominer la ville, do haut de ce point culminant, et d'en faire embrasser Fensemble à son ami qu'il y a conduit. L'histoire de Saint- Achenl est courte, comme celle de toutes les autres églises, mais il n'omet rien des faits principani. Saint Firmin le confesseur, Saint-Firmin en Castillon, Saint Firmin au Val ou à la Pierre, Saint-Martin au bourg, Saint-Martinaui-Jumeaux, Saint-Remy, Saint-Leu, Saint-Germain^ Saint-Jacques , Saint-Michel, Saint-Sulpice, Saint-Pierre, Saint-Maurice, Longpré, le Petit-Saint-Jean , la chapelle Sainl-Laurent, celle de Saint-Quentin, et celle du cimetière Saint-Denis sont successivement visitées par l'auteur. Il y signale les principales libéralités dont elles furent l'objet, les œuvres d'art qui les décorent, et en demande avec prière la conservation. La destruction do jubé de Saint- Martin au Bourg, où il fut baptisé , loi arrache de nouvelles plaintes, et son chagrin se traduit par ces paroles
— in —
si simples et siénergiqaes à la fois : Tant il est vrai qa*il n*y a rien de stable dans ce monde , même dans les lieax qui sembleraient être exempts dn changement et de la nouveauté.
Les tombeaux de Saint-Acheul et ceux du cimetière Saint-Denis appellent natureliement des réflexions sur les sépultures. Pages n*y fait point faute et une nouvelle di* gression nous initie aux usages des anciens » à la forme » à la nature de leurs inscriptions, et an culte des divinités locales si souvent rappelées dans les monuments antiques. Cest en 1713 qu'il écrit ce dialogue et c'est seulementdeux ans plus tard, en 1715, qu'H reprend la la plume pour écrire le cinquième.
Dans ce cinquième dialogue, Pages entreprend Thistoire desévèques qui depuis saint Firmin ont perpétué la foi dans le diocèse. On comprend que l'état de la religion des Gaulois dans la seconde Belgique doive servir d'introduction à ce non veau, chapitre; c'est en effet ce qui a lieu. Après avoir déroulé la longue liste des martyrs qui mirent fin à l'idolâtrie^ Pages expose l'établissement de la religion chrétienne et celui des évéques, leurs privilèges, les droits des comtes, des châtelains et des mayeurs. L'organisation municipale, la nature des divers offices, les charges, les corporations, les maîtrises, l'état des marchés, des foires, des fabriques» sont autant de sujets qu'il développe ou qu'il effleure, semant, selon son caprice, de faits historiques ou d'anecdotes, le tableau trop vaste et un peuconfusqu'ila essayéd'embrasser. Cependant il n'a point renoncé à son rôle de descripteur qui semble être surtout celui qui lui est propre et là.encore il trouve occasion de
ADOS faire coonattre le palais épîseopaU la malemaisoif, le bailliage, lli6tel-de-^le, le beffroi, le grenier à sel, les puits publics, le pilori, la poissonnerie, la boucherie, la monnaie, les nombreux moulins, source de longs débat» entre le cha|ritre et la ville, Tarsenal, le mail, les principaux hAtek et les nombreuses statues de saints et de saintes dont la piété des habitants décorait la façade des maisons et Tangle des rues. Un de ces bAtels mérite surtout de TOUS être signalé, c*est celui deM. Yaqoelte de Cardonnoy, rue des Jacobins. Huit laïcs et six ecclésiastiques s*y réunissaient chaque semaine pour de doctes et spîiv taelles causeries et formaient celte société littéraire qui deyait quelques années plus tani devenir l'Académie. Pages salue avec respect ce sanctuaire des lettres, il rappelle les titres glorieux de notre ville dans l'hisioire littéraire, les services qu'a rendus la confrérie du Poy , et ne peut s'empêcher de dq>loreren passant la discussion dans laquelle se sont jetés quelques académiciens, c'est ainsi qu'il les appelle^ lors des controverses auxquelles a donné Ueu la découverte des tombeaux de Saiot-Âcheul.
Le sixième dialogue fut aussi écrit on 1715. L'auteur parcourt les rmnparts et prend texte de cette promenade pour nous instruire des agrandissements successifs de ta vHIe, et de ses limites aux diverses époques de notre histoire. Aussi, dansses enceintes de la villed' Amiens, M. 6ozea4ril amplement emprunté à Pages, comme il le confesse loi-^ même avec la plus grande bonne fol. Les premières pages sont bien nourries de faits, mais les connaissances historiques de l'auteur se déroulent surtout dans la suite de ce chapitre. Du haut des remparts il embrasse en amont le
cours de la Somme et v<rft à droite et à gauche aea affluents la grossir. li en suit le cours, et cette navigation toute historique est pour lui Toceasion de s'arrêter dans chacun de lieux qu'il rencontre, pour signaler ce qu'ils eurent à souffrir des ennemis , ou les fondations pieuses dont la générosité des seigneurs les a gratifiés. C'est ainsi qu'il nous foit connaître Orville et Baisieux, anciens palais de nos rois, Corbie si puissante et si maltraitée, Albert si chère à sa famille et dont son grand'père fut le commandant et le défenseur, Montdidier, Roye, Breteuil,Moreuil, Boves et le Paraclet, et que, suivant la Somme dans sa dérivation au centre de la ville, il décrit les portes qui en défendent le cours et les nombreuses usines auxquelles ses bras donnent la vie et le mouvement.
Dans le septième dialogue, écrit en 1716, Pages n*a point quitté son poste des remparts, mais celte fois il suit le cours de la Somme en aval. Les affluents ne sont pas non plus oubliés ; Poix , Aumale , Saveuse , GreveccBur , Thoix, Conty, Croissy, Nolre-Dame-des-Vertus et son pèlerinage, Salouel et son temple de calvinistes détruit en 1665, le Petit-Saint-Jean, l'abbaye de Saint-Jean, Renancourt où le jeu de la cholle soulevait des débats entre l'évéque et le mayeur, Monlières et son château et la Maladrerie sont autant d'étapes où l'auteur écrit une page pleine d'intérêt. Il descend ensuite à Picquigny , à Longpré, à PontrRemy, à Saint^Riquier, à Forest-Montier, à Abbeville, à Noyelles et àSalnt-Yalery . Guide instructif toujours, il sait l'histoire ecclésiastique et civile de chaque localité, Gonnatl l'origine de chaque fondation, de chaque prieuré, abbaye ou collégiale ; il sait les sièges et les attaques des
chàleaux, les droits des seigneurs, et connaît lesdates{H*écises de tous les débordements de la Somme dont les eaux couvraient en 1 035 l'autel de la chapelle des Minimes, et permettaient de parcourir en bateau toute la ville basse jusqu'au Bloc en 1658.
Si le passé Toccupe, iln*est point indifférent à Tavenir, et la mission de Tingénieur Le Nain, chargé par le roi en 1644 d'améliorer la navigation de la Somme et d'étudier sa jonction avec TOise, sont autant de travaux dont il appelle de tous ses vœux la prochaine réalisation pour la prospérité de son pays.
Là s'arrêtait le travail de Pages. C'est la partie que le P. Daire a connue. Des raisons particulières, pressantes , dit-il, le danger de poursuivre son œuvre et d'autres obstacles qu'il ne nous fait point connaître ayant cessé, l'auteur, alors âgé de 52 ans, reprend la plume pour un huitième dialogue qu'il promet de faire suivre de deux autres, si Dieu lui conserve la santé.
Ce huitième dialogue a pour titre Promenade du rempart. Pages parcourt la partie comprise entre la porte de Saint-Pierre et le bastion de Longueville; le pont des Célestins, le pont de Barâbant, le pont du Gange, la porte de la Voirie, la porte deNoyon, la porte Paris sont donc passés en revue. Pariphile fournit à Philambien toutes les questions dont celuH» a besoin et donne par-là prise à une foule de digressions auxquelles il se laisse aller volontiers. C'est ainsi qu'il expose l'origine de la ville, ses établissements romains, les incursions des barbares et leurs invasions. Il n'oublie point dans ce narré les défenseurs de la ville, et les corporations d'archers,, d'arbalé*
Irîers» de couleovriniers et d'arquebasiers, trouvent en lui un historien fier de leurs privilèges et de leurs succès dans les luttes sérieuses et dans les combats courtois qu'ils eurent à soutenir.
Dans ce chapitre, peut-être plus qu'ailleurs» on peut juger des connaissances étendues de l'auteur, qui paraissait joindre au goût des études historiques celui des arts et de la poésie. Il connaît surtout très-bien les poètes classiques et les écrivains amiénois, auxquels il emprunte souvent d*heureuses citations.
Dans le neuvième dialogue, daté d'avril 1717, Pages décrit le bastion de Longueville, bâti de 1571 à 1578 et qui servit de refuge en 1712 à 2,486 prisonniers faits à Denain. De là il parcourt la promenade plantée par l'échevin de Vitry en 1683, entre le château de la Vallée, le Pinceau, la fosse Ferneuse, la Neuville, le pré Porus et Camon. Il fait remarquer les tombeaux existant auprès du Pinceau et se demande si ce sont ceux de l'antique Âbladane, ou d'un ancien camp établi lors du démêlé de Philippe d'Alsace et de Philippe-Auguste en 1156, ou bien du campement du duc de Bourgogne en 1470. Un mou* lin à vent situé sur le boulevard le ramène aux moulins bannaux, aux droits et aux coutumes qui s'y réfèrent, et à l'histoire de quelques-uns des moulins de la ville.
La voie romaine de saint Acheul , les tombeaux nombreux qui s'y rencontrent , les vases antiques qu'on y a recueillis , sont le sujet d'une digression dont le savant travail de Bergier fournit les éléments.
Camon lui rappelle la chasse aux cignes et les poésies ca-
moniales auxquelles elle a donné naissance ; et Caustler, poêle issu d*une famille ancienne d'hortillons encore existante, loi donne , avec son SolaHnm Camenœ AnMa-^ nensis[\) , Toccasion de comparer les auteurs païens et chrétiens , et de faire preuve d'une érudition assez graïKle, mais d*un goût très contestable.
Le dixième dialogue est de beaucoup préférable au précédent, Fauteur ne quitte point la porte St-Plerre. C'est en effet l'un des points les plus importants de la ville. C'est par là que les Espagnols s'en sont emparés , c'est par là qu'Henri IV y rentra victorieux. Toutefois nous pourrions bien mieux intituler ce chapitre la Ligue à Amiens.
Une exposition nette de l'origine et des faits généraux de cette grande association formée à Péronne en 1577 nous conduit à l'histoire locale , si je puis ainsi dire , de cette triste lutte. Pages n'a point seulement étudié les écrivains contemporains , il a recueilli les souvenirs des hommes qui ont participé aux événements ou ceux des^enfants dont les pères en ont été les victimes ou les héros. Des notes, des mémoires manuscrits, lui ont fourni mille détails qu'on ne trouve que là et qui permettront à ceux qui voudront écrire cette page intéressante de notre histoire, de rendre aux magistrats de cette époque la justice qui leur est due , et de signaler plus d'un service éclatant , plus
(1) Louis Caustier ^ aé à Amiens en 1637^ mort en 1712, publia ses poésies sous le titre de :
Solalium Camenœ Ambianensis pia varietate delinitum sttidio magisiri Ltdoviei Canslier. Amhiani 1695. Via. HubaulL 1 vol tn-S*".
d*UB acte glorieux de courage. J'aime à voir un bon citoyen , Jacques Cornet , embrasser sa femme et ses enfants , sortir armé de sa maison pour une lutte impossible et déplorer la lâcheté de ceux qui devaient montrer Texemple ; et , comme si son courage Teût abandonnét en même .temps qu'il comprenait Tioutilité de ses efforts^ seloigner en pleurant d'une ville que l'ennemi venait d'envahir. Si nous retrouvons une partie des projets de défense de Claude Lematre , conservés aux archives de l'hôtel de ville » nous regrettons de ne point connattre les mémoires de Jacques Cornet, cités par Pages, et qui doivent, ce Dous semble, compléter heureusement le journal trop succinct et trop anecdotique de Jehan Patle dont la mort d'un regretté collègue, M. Rigollot, a enrichi la bibliothèque communale d'Amiens.
Le onzième dialogue comprend les faits qui suivent la prise d'Amiens par Henri lY , la construction de la citadelle , sa description , les changements que ces travaux apportèrent dans cette partie de la ville et qui faisaient, à cette époque comme aujourd'hui , gémir les petits fils de la négligence de leurs grands pères. Les uns regrettaient les privilèges que le Roi avait confisqués, les autres les entraves apportées au développement des constiuctions par les servitudes militaires. Le gouverneur de la ville et celui de la citadelle ont des attributions qui se touchent en bien des points ; de là des conflits de chaque jour dont Pages nous entretient. Ajoutez à cela la tyrannie du maréchal d'Encre, ses vexations de toute nature, et vous aurez une idée des malheurs dont Amiens fut victime et que nous trouvons racontés dans ce court chapitre avec les
événements principaux qui onl signalé les premières années du règne de Louis XIII.
Dans le douzième dialogue qui est le dernier , et que Pages écrivit en 1719, nous ne trouvons plus que des annales où sont rangés chronologiquement les faits les plus saillants qui se sont passés à Amiens de 1632 à 1714. Morts de personnages illustres , entrées d'évèques , de souverains , de princes ou de gouverneurs , phénomènes météorologiques, incendies, épidémies, pestes, ravages causés par les ennemis , fondations et fêtes religieuses, construction et reconstruction de monuments sont enregistrés à leur époque. Ce chapitre donnera de bonnes dates, fixes et précises , mais il est loin de présenter l'intérêt des précédents. Tout le monde en effet peut tenir un registre de cette nature, car c'est la chronique locale d'un journal, et il n'y a point nécessité de réunir pour cela le savoir et la critique dont en plus d'une page de ces trois volumes Pages a donné la preuve.
Nous n'avons pas les poésies de Pages qu'a mentionnées le père Daire , sous le titre de la Promenade marchande^ ni ses autres écrits, car là ne paraissent point se borner ses travaux. Multa scriptis manu inde fessa reliquit, dit l'auteur de son épitaphe latine. Ces mots ne semblent-ils pas annoncer des ouvrages plus nombreux ?
Nous connaissons , il est vrai , deux petits volumes in-4 intitulés : Recueil de diverses remarques sur la ville Simiens , écrits aussi de la main de Pages. On y trouve peu de choses qui ne soient dans nos trois volumes , si j'en excepte les recherches généalogiques, sur la famille Benoist
qui était celle de la grand mère de Fauteur et sar la sienne propre , des listes de curés , de procureurs , et quelques faits qui compléteront le grand ouvrage ou en éclaireront certains points. Ajoutons aussi une description de la ville mêlée de prose et de vers , qui n'est pas sans un certain mérite^ Ces deux volumes nous sont promis, et doivent ui^oûr enrichir la bibliothèque d'Amiens.
Daîre a peu profité des écrits de Pages , bien qu'il ail, dil-il , fait usage des choses utiles qui s'y rencontrent. M. Dusevel n'a point eu connaissance de ces manuscrits ; nos derniers historiens seuls ont puisé à cette source qui eût offert plus d'une page à citer à leurs devanciers , et tous les jours cette mine féconde est explorée et exploitée fort largement.
Pourquoi cet oubli et ce long silence sur des travaux si utiles et si précieux pour l'histoire locale? C'est que les héritiers de Pages, qui avaient recueilli son livre et l'avaient conservé avec soin , le laissèrent à une génération plus occupée des besoins de son commerce que de l'appréciation des écrits de notre historien , dont elle ne connaissait ni le prix ni l'importance.
Un amateur que nous pourrions justement appeler le dernier chroniqueur amiénois, Achille Machart, frère atné de l'un de nos littérateurs amiénois les plus spirituels et les plus élégants , qui enregistrait avec autant de soin que de patience les faits contemporains de notre histoire, éventa cette mine , en apprécia le mérite et se rendit propriétaire des trois volumes. Je le laisserai raconter luimême sa bonne fortune et son dévouement.
« Cet ouvrage , dit Âch. Machart , est le frait des veilles d*un homme de bien à qui de profondes éludes procuraienl des conuaissances très-grandes sur Thistoire d'Amiens. En lisant ses entretiens , on voit qu'il a puisé dans des sources authentiques. Il faut s*étre livré au même genre de travail pour comprendre quelle a dû èlre retendue de ses recherches , quelle patience et quel discernement elles ont exigé , et combien il a fallu de réflexions et de jugement pour distribuer dans un ordre naturel et méthodique tous les matériaux que l'auteur a rassemblés. Cependant le fruit de ces méditations était menacé d'une perle inévitable , 11 était tombé dans les mains de gens fort experts en leur commerce, mais tout a fait incapables d'en connaître le prix. Les feuilles en avaient été divisées et mêlées; il allait être détruit; mais j'en connaissais l'existence. Je n'examinai pas si mon peu de fortune me défendait de l'acquérir , je ne fus frappé que de la perte d'un manuscrit utile , que le temps avait respecté et que l'ignorance allait anéantir ; je conçus que sa conservation intéressait mon pays natal. Si je n'avais pas le savoir de l'auteur, j'avais son goût pour les choses des temps passés, je portais comme lui un profond intérêt à tout ce qui concerne le pays où nous sommes nés l'un et l'autre. Je m'imposai des privations , j'achetai l'ouvrage que des hommes opulents et se disant amateurs des antiquités de notre ville avaient refusé. Je l'acquis des parents de l'auteur moins pour moi-même que pour mes concitoyens. Je n'aurai point regret de ce sacrifice , et j'en aurai reçu le prix le plus conforme à mes vœux , si l'ouvrage que mes soins ont conservé contribue à consacrer le souvenir d'é-
vénements qui , comme les choses de la vie , étaieol menacés de tomber dans un éternel oubli. G*esl dans celte vue que j'en ai fait hommage à la bibliothèque d'Amiens. J'ai le dessein d'y joindre le recueil des not^'s que j'ai faites et que je me suis procuré pour servir à l'histoire de cette ville. »
Achille Machart , possesseur du manuscrit qu'il avait acquis de la famille Turpin , et dans lequel il avait fait déjà de nombreuses copies , gardait ces volumes comme un avare son trésor , et les communiquait peu. Quelques débats avec l'un de nos historiens lui avaient de plus fait désirer que celui-ci ne pût s'en servir, à tel point qu'en mourant , il exigeait que ces manuscrits ne fussent remis à la Bibliothèque que dix ans après sa mort. Ce vœu fut respecté, et c'est seulement le 15 mars 184S que M. Auguste Machart , conformément aux dernières volontés de son frère , adressa les irois volumes de Pages avec les notes dont parle Achille Machart et qui forment sept volumes in-folio, à l'administration municipale , qui s'empressa de le remercier de ce précieux cadeau.
Peut-être cette notice paraîtra sans objet alors que, par les soins d'un de nos collègues, M. Louis Douchet, le travail de Pages est en partie publié et soumis à l'appréciation de tous. J'ai la conscience que vous n'en considère* rez pas moins comme utile la tache que j'ai entreprise de faire connaître un de nos historiens les plus dignes d'être étudiés , tant il abonde en faits et en détails , et surtout en descriptions de monuments qu'il avait sous les yeux, que le dessin n'a point reproduits ou n'a pas donnés toujours avec une exacte fidélité. J'ai essayé, dans cette
analyse rapide, de donner nne idée aussi nette qae pos^ sible de Tœavre de Pages et de sa manière , et j'espère en avoir indiqué le prix^ sans dissimuler toutefois les nom^ breux défauts qui la déparent et en rendent souvent la lecture fatiguante et monotone.