III
La rédaction de Mme Roland est presque mot pour mot conforme au texte de la pièce officielle ; on se l'explique aisément en considérant qu'elle dut la faire presque séance tenante. Après l'avoir envoyée à Dulaure, elle l'adressa aussi à Lauze-Deperret, un des Girondins qui n'avaient pas encore été arrêtés, avec un billet qu'on lira à sa date dans les lettres que je donne à la suite des Mémoires.
A Sainte^élagie, le 8 août 1793.
Il y a plus de deux mois que je suis incarcérée parce que j'appartiens à un homme de bien qui s'est avisé d'être vertueux dans une révolution, et de rendre des comptes rigoureux étant ministre. Il a vainement sollicité durant cinq mois qu'on apurât ses comptes et jugeât son administration : l'examen en a été fait, mais comme il n'y avait pas de quoi médire, on n"a point voulu faire de rapport (2) et l'on a calomnié. L'activité de Roland, ses travaux multipliés, ses écrits sages lui avaient acquis
(i) Sur l'enveloppe qui renfermait le manuscrit de cette partie des Mémoires, se trouvait la note suivante de la ma<n de Mme Roland :
M Le 31 août, je ferme ce travail à la hâte, comme matériaux, sous le titre de Portraits et anecdotes, commencé le 8 de ce mois, pour réparer ce qui fut perdu. Je ferme également les trois premiers cahiers de mes Mémoires commencés le 9, et je suis fort étonnée d'avoir écrit environ trois cents pages en vingt-deux jours, dans mes instants de liberté d'esprit, lorsque je consacrais encore tant de moments au repos, à la rêverie, au clavecin et à la société, à cause du séjour de Mme Petion, arrivée ici dans )a nuit du 9 au 10 ; que ne fait-on point en allant toujours! »> (Note de M. Barrière, l'éditeur de 1820, qui avait sous les yeux des papiers confiés par Bosc )
(2) N'écrivant pas l'histoire de Roland, je ne puis énumérer ici toutes les réclamations qu'il adressa pour obtenir que le rapport sur ses comptes fût examiné. Il suffira de rappeler que, le 10 mai, la Convention avait enfin décrété que ce rapport lui serait présenté dans la quinzaine, que cela n'avait pas eu lieu, et que le i" juin (le jour même où Mme Roland était écrouée à l'Abbaye) elle décidait que ce rapport serait fait dans huit jours. {Procès-verbal de la Convention.) Mais la Montagne ne l'entendait pas ainsi.
une considération qu'on a crue redoutable ; ou du moins les envieux l'ont fait croire telle, pour renverser un homme dont ils haïssaient l'intégrité. On voulait le perdre, on a tenté de l'arrêter lors de cette insurrection du 31 mai, époque de l'avilissement complet de la représentation nationale, de sa violation et des succès du décemvirat : il s'est échappé; on m'a saisie de rage, mais l'on m'aurait toujours arrêtée, car ceux qui nous persécutent, s'ils savent que mon nom n'a pas l'influence du sien, sont persuadés que mon caractère n'a pas moins de force, et ils ont presque autant d'envie de me perdre.
J'ai employé les premiers temps de ma captivité à écrire; je l'ai fait avec tant de rapidité, et dans une disposition si heureuse, qu'avant un mois j'avais des manuscrits de quoi faire un volume in-12. C'était, sous le titre Notices historiques y des détails sur tous les faits et sur toutes les personnes tenant à la chose publique que ma position m'a mise dans le cas de connaître ; je les donnais avec la liberté, l'énergie de mon caractère, avec l'abandon de la franchise, l'aisance d'un esprit au-dessus de toutes les considérations particulières, avec le plaisir de peindre ce que j'avais senti ou ce que j'éprouvais; enfin avec la confiance que, dans tous les cas, ce recueil serait mon testament moral et politique. Il avait le caractère d'originalité que lui prêtaient les circonstances, ce mérite des réflexions qui naissent des événements à mesure que ceux-ci surviennent, et la fraîcheur qui appartient à une telle origine... Je venais de compléter le tout en conduisant les choses jusqu'à ces derniers moments, et je l'avais confié à un ami qui y mettait le plus grand prix (i) ; l'orage est venu fondre sur lui tout à
(1) Champagneux, décrété d'arrestation le 2 août, incarcéré le 4.
coup; à l'instant de se voir en arrestation, il n'a songé qu'aux dangers; il n'a senti que le besoin de les conjurer, et, sans rêver aux expédients, il a jeté au feu mes manuscrits (i). J'avoue que j'aurais préféré qu'il m'y jetât moimême. Cette perte m'a plus agitée que n'ont jamais fait les plus rudes épreuves que je subis encore ; cela peut se concevoir si l'on se représente que la crise approche, que je puis être massacrée au premier jour, ou traînée je ne sais comment au tribunal que les dominateurs emploient poilr se débarrasser des importuns ; que ces écrits étaient un oreiller sur lequel je me reposais de la justification de ma mémoire et de celle de beaucoup de personnages intéressants.
Certes! la mort de l'araignée de Lauzun à la Bastille ne fut pas plus cruelle, et elle n'était une perte que pour lui. Cependant, comme il ne faut succombera rien, je vais employer mes loisirs à jeter çà et là, négligemment, ce qui se présentera à mon esprit. Cela ne saurait remplacer ce que j'ai perdu, mais ce seront des lambeaux qui serviront à me le rappeler, et à m'aider un jour à y suppléer, si la faculté m'en est laissée (2).
BUZOT, d'un caractère élevé, d'un esprit fier et d'un bouillant courage, sensible, ardent, mélancolique et paresseux, doit quelquefois se porter aux extrêmes. Passionné contemplateur de la nature, nourrissant son imagination de tous les charmes qu'elle peut offrir, son âme
(i) D'après la récit de Champagneux (voir mon Étude critique sur les manuscrits de Mme Roland), ce n'est pas lui qui brûla ces cahiers, mais une personne qui habitait chez lui. Ce ne pouvait être sa femme, alors à Bourgoin ; d'après une tradition de famille, c'est une de ses sœurs, Antoinette Champagneux.
(2) Tout ce préambule a été supprimé par Champagneux dans son édition de 1800.
des principes de la plus touchante philosophie, il paraît fait pour goûter et procurer le bonheur domestique; il oublierait l'univers dans la douceur des vertus privées avec un cœur digne du sien (i). Mais jeté dans la vie publique, il ne connaît que les règles de l'austère équité ; il les défend atout prix. Facile à s'indigner contre l'injustice, il la poursuit avec chaleur et ne sait jamais composer avec le crime. Ami de l'humanité, susceptible des plus tendres affections, capable d'élans sublimes et des résolutions les plus généreuses, il chérit son espèce, et sait se dévouer en républicain; mais juge sévère des individus, difficile dans les objets de son estime, il ne l'accorde qu'à fort peu de gens. Cette réserve, jointe à l'énergique liberté avec laquelle il s'exprime, l'a fait accuser de hauteur et lui a donné des ennemis. La médiocrité ne pardonne guère au mérite, mais le vice hait et poursuit la vertu courageuse qui lui déclare la guerre. Buzot est l'homme le plus doux de la terre pour ses amis, et le plus rude adversaire des fripons. Jeune
(i) Cette allusion, peu bienveillante pour Mme Buzot, s'explique d'elle-même. Marie Anne-Victoire Baudry, qui avait épousé, le 28 avril 1784, son cousin, François-Nicolas-Léonard Buzot, alors avocat h Évreux, était laide et un peu contrefaite (V.\tei., III, 583 ; Dau- BAN, Introduction aux Mi moires de Hiisot, p. LVii). Elle avait suivi son mari ?i Paris en 1789, lorsqu'il fut élu aux États généraux, et ils logeaient à l'hôtel de Bouillon, quai Malaquais, 19 (là même où habita Mme Sand en 1834, à son retour de Venise). C'est lA que Mme Roland les connut en 1791. « Il avait une lemme qui ne paraissait point à son niveau, mais qui était honnête, et nous nous vîmes fré'juemment », dit-r^lle plus loin, p. 210. Il y eut d'abord entre les deux femmes une liaison affectueuse (lettre de Mme Roland h son mari du 9 septembre 1791). Puis, les Buzot étant retournés à Evreux, il y eut un an de séparaiiun. Quand on se revit, en septembre 1792. et que l'amour naquit entre Mme Roland et l'éloquent conventionnel, les rapports changèrent : « Je ne suis allée qu'une fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention », a dit ailleurs Mme Roland <p. 57).
encore, la maturité de son jugement et l'honnêteté de ses mœurs lui valurent l'estime et la confiance de ses concitoyens. Il justifia l'une et l'autre par son dévouement à la vérité, par sa fermeté, sa persévérance à la dire. Le commun des hommes, qui déprécie ce qu'il ne peut atteindre, traita sa pénétration de rêverie; sa chaleur, de passion; ses pensées fortes, de diatribes; son opposition à tous les genres d'excès, de révolte contre la majorité : on l'accusa de royalisme^ parce qu'il prétendait que les mœurs étaient nécessaires dans une république, et qu'il ne faut rien négliger pour les soutenir ou les rectifier; de calomnier Paris, parce qu'il abhorrait les massacres de septembre et ne les attribuait qu'à une poignée de bourreaux gagés par des brigands ; A'aristocratie, parce qu'il voulait appeler le peuple à l'exercice de sa souveraineté dans le jugement de Louis XVI (i) ; de fédéralisme^ parce qu'il réclamait le maintien de l'égalité entre tous les départements et s'élevait contre la tyrannie municipale d'une Commune usurpatrice. Voilà ses crimes. Il eut aussi des travers. Avec une figure noble et une taille élégante, il faisait régner dans son costume ce soin, cette propreté, cette décence qui annoncent l'esprit d'ordre, le goût et le sentiment des convenances, le respect de l'homme honnête pour le public et pour soi-même.
Ainsi, lorsque la lie d'une nation corrompue, amenée à la surface dans le bouleversement dune révolution, portait au timon des affaires des hommes qui faisaient consister le patriotisme à flatter le peuple pour le conduire, à tout renverser et niveler pour s'accréditer et s'enrichir, à médire des lois pour gouverner, à protéger
(i) Buzot avait voté pour l'appel au peuple.
la licence pour s'assurer l'impunité, à égorger pour affermir leur pouvoir, à jurer, boire et se vêtir en portefaix pour fraterniser avec leurs pareils, Buzot professait la morale de Socrate et conservait la politesse de Scipion : le scélérat! Aussi, V intègre Lacroix, le sage Chabot, le doux Lindet, le réservé Tliuriot, le savant Duroi, \ humain Danton (i) et leurs fidèles imitateurs l'ont déclaré traître à la patrie; ils ont fait raser sa maison et confisquer ses biens (2), comme autrefois on bannit Aristide et
(i) Lacroix ou plutôt Delacroix ^1753-1794), député d'Eure-et-Loir à la Législative et à la Convention, guillotiné avec Danton. Lié, au début de la Révolution avec Brissot et Pétion ainsi qu'avec Buzot, il s'en était séparé pour marcher avec Danton, et il y avait entre eux, outre la séparation politique, de l'animosité personnelle. — Voir ce qu'en dira Mme Roland dans les Anecdotes.
Chabot (i 759-1 794), vicaire général de Grégoire, évêque de Blois, puis député à la Législative et à la Convention, exécuté avec Danton, avait eu des liaisons avec les Girondins (voir plus loin l'article de Grangeneuve) avant de s'attacher à la Montagne. Le 26 septembre 1792, il disait encore à la Convention : « Dans la législature, Roland n'a point eu d'ami plus chaud que moi. »
Robert Lindet (1746-1825I, député de l'Eure à la Législative et à la Convention, si connu par ses services comme membre du comité de Salut public ».
Thuriot de la Rozière (1753-1829), député de la Marne à la Législative et à la Convention; puis, sous l'Empire, avocat général à la Cour de cassation.
Duroy (1753-1795), député de l'Eure A la Convention, condamné à mort .^ la suite de l'émeute du i" prairial, un des « derniers Montagnards », avait été lié avec Buzot en 1791 et 1792.
Il convient de remarquer que Mme Roland rassemble surtout, dans cette énumération, les ennemis particuliers de Buzot : — Duroy qui, dans la séance du 13 juin 1793, avait lancé un sarcasme sur elle et son ami; — Delacroix et Thuriot qui, le 17 juillet, avaient fait voter le rasement de la maison d'Évreux ; — Lindet, son compatriote, etc ...
(2) C'est le 2 juin que Buzot avait été décrété d'arrestation, le 13 juin décrété d'accusation, le 28 juillet déclaré traître ;\ la patrie, et, quelques jours après, la mesure pronom.-ant la confiscation de ses biens venait confirmer le décret qui, dès le 17 juillet, avait ordonné que sa maison fût rasée.
condamna Phocion. Je m'étonne qu'ils n'aient point décrété qu'on oublierait son nom. C'eût été plus conséquent à leurs vues que de prétendre le conserver avec des épithètes que désavoue l'évidence.
On ne peut point effacer la conduite de Buzot dans l'Assemblée constituante, ni supprimer ses sages motions, ses vigoureuses sorties dans la Convention. Quelle que soit l'altération des opinions dans des journaux peu fidèles, les principes qui les appuient se retrouvent toujours. Buzot improvisait fréquemment, travaillait peu d'ailleurs, mais ne manquait jamais de s'élever contre tout système pervers ou nuisible à la liberté. Son rapport sur la garde départementale (i), dont on a si fort décrié le projet, contient des raisons auxquelles on n'a pas répondu ; celui sur la loi proposée contre les provocateurs au meurtre (2) renferme la plus saine politique et cette philosophie, vraie comme la nature, forte comme la raison, sur lesquelles elle s'appuie; sa proposition du bannissement des Bourbons (3), développée avec précision, motivée avec justesse, est écrite avec grâce et chaleur ; son opinion sur le jugement du roi (4), nourrie de choses et de raisons,
(i) Le 24 septembre 1792, la Convention, sur la proposition de Buzot, avait nommé une commission pour étudier les moyens d'avoir à sa disposition une force publique, prise dans les quatre-vingt-trois départements, et c'est le 8 octobre que Buzot avait lu son rapport (Moniteur du 9 octobre) sur cette proposition, qui fut très applaudie, mais qui n'aboutit pas,
(2) Moniteur du 30 octobre. Rapport présenté par Buzot dans la séance du 27, pour un projet de décret <« contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat m. C'est dans la discussion qui s'ensuivit, le 30 octobre, que Danton s'écria : « La liberté de la presse ou la mort! » Ce projet resta en suspens.
(3) 16 décembre 1792.
(4) Dans la séance du 28 décembre 1792, Buzot s'était prononcé pour l'appel au peuple; au vote décisif du 15 janvier 1793, il vota la mort, avec « un sentiment profond de douleur », et en demandant
n'a rien du pathos et des divagations auxquels ce sujet a donné lieu à tant de harangueurs ; enfin ses Lettres à ses commettants, des 6 et 22 janvier (i), peignent son âme avec une vérité qui les fera rechercher. Quelques lutteurs de sa force auraient pu donner à la Convention l'impulsion qui lui était nécessaire ; mais les autres hommes à talents, paraissant se ménager comme orateurs pour les grandes occasions, négligeaient trop le combat journalier (2), et ne se méfièrent point assez de la tactique de leurs médiocres adversaires.
Pet ION. — Véritable homme de bien et homme bon, il est incapable de faire la moindre chose qui blesse la probité, comme le plus léger tort ou le plus petit chagrin à personne; il peut négliger beaucoup de choses pour lui, et ne saurait exprimer un refus d'obliger à qui que ce soit au monde. La sérénité d'une bonne conscience, la douceur d'un caractère facile, la franchise et la gaîté distinguent sa physionomie. Il fut maire prudent, représentant fidèle, mais il est trop confiant et trop paisible pour prévoir les orages et les conjurer. Un jugement sain, des intentions pures, ce qu'on appelle la justesse de l'esprit, caractérisent ses opinions et ses écrits, marqués au coin du bon sens plus qu'à ceux (sic) du talent. Il est froid orateur, et lâche dans son style comme écrivain; administrateur équitable et bon citoyen, il était fait pour pratiquer les vertus dans une république, et non pour
un sursis, amendement qu'il soutint le 19 janvier. 11 fit imprimer son M opinion » du 28 décembre.
(1) Mme Roland se trompe lé^èrenuMit sur les dates Les deux très belles et très courageuses lettres de Buzot « h ses commettants «sont des II et 21 janvier 1793 On les trouvera imprimées dans l'édition des Mémoires de BubdI donnée en 1823 par M. J. Ciu;vdet, p. 197-230.
(2) L'allusion malveillante h Vergniaud paraît évidente.
fonder un tel gouvernement chez un peuple corrompu qui le regarda durant quelque temps comme son idole, et se réjouit de sa proscription comme de celle d'un ennemi.
Lors de l'Assemblée constituante, aux temps de la révision (i), j'étais un jour chez la femme de Buzot lorsqu'il revint de l'Assemblée fort tard, amenant Petion pour dîner. C'était 1 époque où la cour les faisait traiter de factieux et peindre comme des intrigants, tous occupés de soulever et d'agiter. Après le repas, Petion, assis sur une large ottomane, se mit à jouer avec un jeune chien de chasse avec l'abandon d'un enfant; ils se lassèrent tous deux et s'endormirent ensemble, couchés l'un sur l'autre; la conversation de quatre personnes n'empêcha pas Petion de ronfîer : « Voyez donc ce factieux, disait Buzot en riant ; nous avons été regardés de travers en quittant la salle, et ceux qui nous accusertt, très agités pour leur parti, s'imaginent que nous sommes à manœuvrer! »
Cette scène et ce discours se sont fréquemment retracés à ma mémoire depuis ces temps malheureux où l'on accuse et proscrit Petion et Buzot comme royalistes, avec autant de raison que la cour les accusait alors d'intrigue. Toujours seuls avec leurs principes, ne communiquant avec les hommes qui en professaient de semblables que pour s'entretenir des opinions [y] relatives, ils ont cru qu'il devait suffire de réclamer opiniâtrement la justice, de dire constamment la vérité, de s'immoler ou s'exposer à tout plutôt que de les trahir, et ils sont déclarés traîtres à la patrie (2) !
(i) C'est-à-dire en août 1791.
(2) Le décret du 28 juillet 1793 déclarait traîtres à la patrie les députés fugitifs Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bergoeing, Petion, Chasset, Defermon, Lesage (d'Eure-et-Loir), Chambon, Guadet, Larivière, Lidon, Rabaut, Valady et Kervélégan.
Je veux consigner ici un fait assez marquant. On a vu ailleurs que, durant le premier ministère patriote (i), il avait été arrangé que le ministre des Affaires étrangères prendrait, sur les fonds attribués à son département pour dépenses secrètes, quelques sommes qu'il remettrait au maire de Paris, tant pour la police, qui se réduisait à zéro faute de moyens, que pour des écrits destinés à contrebalancer ceux de la cour. Dumouriez ayant quitté ce département, il fut question du même objet avec dAbancourt (2), c'est-à-dire des fonds nécessaires à la police seulement ; d'Abancourt ne voulut rien faire de luimême, mais il prétendit que c'était un objet à faire goûter au roi, et dont il ne pouvait manquer de sentir la justice. Le roi ne goûta pas la proposition et répondit, en propres termes, qu'il ne donnerait pas des verges pour se fouetter; c'était de bon sens, puisqu'il n'était pas constitutionnel de bonne foi, et l'on pouvait s'attendre à cette réponse. Mais peu de jours après, Lacroix, ce collègue actuel de Danton, avec lui déprédateur de la Belgique (3), persécuteur des honnêtes gens et dominateur du jour ; Lacroix, qui siégeait alors à l'Assemblée législative et
(i) Le ministère du 23 mars 1792.
(2) Dumouriez avait été ministre des Affaires étrangères du 1 7 mars 1792 au 12 juin, puis ministre de la Guerre du 13 au 15; il fut remplacé dans ce dernier ministère par Lajard jusqu'au 24 juillet, et Lajard eut pour successeur Franqueville d'Abancourt jusqu'au 10 aofit, où d'Abancourt fut décrété d'accusation, et envoyé devant la haute cour d'Orléans. Il fut massacré ?> Versailles le 9 septembre, avec les autres prisonniers de la haute cour.
Roland n'était plus au ministère quand d'Abancourt y entra. Les faits que relate ici Mme Roland n'ont donc pu lui être racontés que par Pétion. On ne s'explique pas bien d'ailleurs que des fonds qui devaient être pris sur le département des Affaires étrangères aient pu être de'tiandés au département de la Guerre.
(3) Delacroix, de novembre 1792 à mars 1793, alla plusieurs fois en mivsion en Belgique, \ l'armée de Dumouriez, avec Danton.
qu'on savait aller au château, se rendit chez Petion pour lui assurer la libre disposition de trois millions, s'il voulait en user de manière à soutenir Sa Majesté : proposition que le maire, dans son caractère, devait trouver plus offensante que le roi n'avait pu trouver l'autre déplacée; aussi fut-elle rejetée, n^aloré l'accueil très particulier qu'il reçut du roi dans le même temps; car, ayant été appelé au château, au lieu d'y trouver le roi environné comme à l'ordinaire, ne l'ayant jusque-là jamais vu seul, il fut introduit dans son cabinet où personne autre ne paraissait être, et Louis XVI lui prodigua les témoignages d'affabilité, d'intérêt, même ces petites cajoleries aimables qu'il savait fort bien distribuer à volonté. Le léger bruit d'un froissement d'étoffe de soie derrière la tenture persuada à Petion que la reine était présente sans être visible, et les caresses du roi le convainquirent de sa fausseté : il resta ferme et honnête, sans céder au prince qui tentait de le corrompre, de même que sans flatter le peuple il voulut ensuite [en] appeler à lui pour le jugement de ce même roi, tandis que Lacroix qui l'avait servi et s'en était probablement fait payer, ne trouvait pas qu'on pût l'envoyer trop tôt à la mort(i).
PaCHE. — On a dit avec raison que le talent de connaître les hommes devait être le premier chez ceux qui gouvernent ; leurs erreurs dans ce genre sont toujours les plus funestes. Mais l'exercice de ce talent si difficile le devient bien plus encore dans les temps de révolution ; et enfin il est tel degré d'hypocrisie dont il n'y a plus de
(i) C'est Delacroix qui, le 9 août 1792, dénonça d'Abancourt à la tribune de l'Assemblée.
Je ne connais rien qui justifie ces insinuations contre la probité de Delacroix.
honte à être dupe, car il faudrait être pervers pour le soupçonner.
J'avais rencontré dans ma jeunesse, chez une de mes parentes (i), Gibert (2), employé dans les postes, qui avait ce degré d'aménité compagne ordinaire du goût des beaux -arts. Gibert, homme honnête et tendre père, s'amusait à la peinture, cultivait la musique, et se faisait estimer des personnes de sa connaissance par sa probité. Il était extrêmement attaché à un homme, son ami par excellence, dont il vantait le rare mérite avec l'enthousiasme du dévouement et la modestie d'un individu qui s'estime fort inférieur. Je vis quelquefois cet ami, dans lequel on ne pouvait remarquer au premier coup d'œil qu'une simplicité extrême; mais je ne fus pas à portée de l'apprécier, car je le rencontrai peu, et je ne voyais pas souvent Gibert lui-même; j'appris seulement par lui que son ami,
— c'était Pache, — amoureux de la vie champêtre, seule convenable à ses mœurs patriarcales, de la liberté dont ses connaissances lui faisaient mesurer tous les avantages, abandonnait en France une place honnête dans l'administration, pour s'établir en Suisse avec sa famille. Je sus par la suite qu'ayant perdu sa femme, voyant ses enfants soupirer pour Paris, et la Révolution préparer l'affranchissement national, il prenait le parti de revenir; enfin que, satisfait de l'aisance que lui procuraient l'échange de ses propriétés et l'acquisition heureuse d'un domaine national, il avait renvoyé à un ci-devant ministre (3) les contrats d'une pension tju'il tenait de lui.
(i) Chez Mme Trude, femme d'un miroitier de la rue Montmartre.
— Voir les Ml'moircs particuliers.
(2) Voir également, sur Gibert, les Mémoires particuliers. La protection de Roland le fit élever, le 11 mai 1792, en môme temps que Bosc, aux fonctions ronsidérables d'administrateur des postes
(3) A M. de Castries, ministre de la Marine.
Il ne fallait pas se trouver fréquemment avec Gibert et connaître sa liaison avec Pache, pour être informé de tout ce qui pouvait être dit d'avantageux sur celui-ci. Dans le mois de janvier 1792, il nous l'amena et je le vis de loin en loin. Pache, ainsi que je l'ai déjà observé, porte le masque de la plus grande modestie; elle est même telle, qu'on est tenté d'adopter l'opinion qu'il paraît avoir de lui et de ne pas le prendre pour une grande valeur. Mais on lui tient compte de cette modestie quand on découvre qu'il raisonne avec justesse et qu'il n'est pas dénué de connaissances. Comme il a infiniment de réserve et ne se découvre jamais à nu, on ne tarde pas de soupçonner qu'il en sait plus qu'il n'en dit, et l'on finit par lui croire d'autant plus de mérite qu'on avait été près de commettre l'injustice de ne point lui en accorder. Un homme qui parle peu, qui écoute avec intelligence tout ce dont on peut traiter et se permet quelques observations bien placées, passe aisément pour habile. Pache s'était lié avec Meusnier ( 1 ) et Monge^ tous deux de l'Académie des sciences ; ils avaient fondé une Société populaire dans la section du Luxembourg (2), dont l'objet, disaient-ils, était l'instruction et le civisme. Pache était fort assidu dans cette Société ; il semblait consacrer à la patrie comme citoyen tout le temps qu'il ne donnait point à ses enfants, et qui séparait les leçons de cours public auxquelles il les conduisait.
J'ai dit ailleurs comment Roland fut appelé au ministère à la fin de mars de cette année-là; les bureaux
(i) Meusnier (1754-1793), ingénieur et mathématicien, tué en défendant Mayence.
(2) Facile demeurait dans la section du Luxembourg, rue de Tournon, n" 13, et en était électeur. La Société s'appelait" Société patriotique de la section du Luxembourg ». (Tourneux, II, 9906-9914.)
étaient remplis d'agents de l'ancien régime, très peu disposés à favoriser le nouveau ; mais ils avaient la marche des affaires, et il ne fallait [pasj risquer de désorganiser toute une grande machine, dans ces temps de troubles, pour renouveler des agents ; il fallait donc se borner à les surveiller et se préparer de loin à les remplacer. Mais dans la multiplicité des affaires dont le courant journalier entraîne l'homme en place avec une inconcevable rapidité, on ne peut se dissimuler qu'il est facile de le compromettre, s'il n'apporte à tout une attention scrupuleuse, qui devient infiniment pénible quand elle est inspirée par la défiance. Dans cette situation, Roland désirait trouver un homme sûr, qu'il pût garder toujours près de lui dans son cabinet, à qui il ferait relire une lettre, un rapport sur quelque objet pressant qu'un autre plus pressant encore ne permettrait pas de revoir assez vite, non pour la rédaction, mais pour s'assurer que les principes adversaires des commis n'auraient point influé sur la manière de poser les faits ou de déduire les motifs ; un homme qu'on pût charger d'aller choisir telle pièce dans tel bureau, ou porter tel ordre verbal sur quelque matière importante. L'idée de Pache se présenta. Pache avait été dans les bureaux de la Marine : il connaissait la triture des affaires; Pache avait un sens droit, du patriotisme, ces mœurs qui font honorer le choix de l'homme public, et «cette simplicité qui n'indispose jamais contre lui. L'idée parut excellente. On fait parler à Pache, qui manifeste aussitôt le plus grand empressement de servir Roland, en étant utile à la chose publique, mais sous la condition qu'il conservera son indépendance, sans prendre aucune esjièce de titre ni d'appointements. C'était un noble début. On imagina que, lors d'une nouvelle organisation des bureaux, il
serait aisé de voir ce à quoi il conviendrait plus particulièrement, et Pache se rendit chez Roland, dans le cabinet duquel il arrivait tous les matins à sept heures, avec son morceau de pain à la poche, et demeurait jusqu'à trois sans qu'il fût possible de lui faire jamais rien accepter; attentif, prudent, zélé, remplissant bien sa destination, faisant une observation, plaçant un mot qui ramenait la question à son but, adoucissant Roland quelquefois irrité des contradictions aristocratiques de ses commis.
Roland, excessivement ardent, fort sensible, mettait un prix infini à la douceur, à la complaisance de Pache, le traitait en ami précieux; et moi, touchée de l'utilité dont je le croyais être à mon mari, je lui prodiguais les témoignages d'estime et les démonstrations d'attachement. Pache n'avait point de style; il ne fallait pas lui donner une lettre à faire, c'était sec et plat; mais on n'avait pas besoin de lui sous ce rapport et il était utile sous celui pour lequel la surveillance d'un homme fidèle avait été imaginée.
Servan, notre ami, appelé à la Guerre (i), effrayé de la complication et du bouleversement de certaines parties, nous envia Pache. « Laissez venir près de moi cet honnête homme, disait-il à Roland; vous n'avez plus besoin de lui ; vous êtes cent fois au-dessus de votre travail et, le chaos des premiers instants une fois débrouillé, cette surveillance d'autrui ne vous est pas nécessaire, tandis que je me trouve, avec une surcharge d'affaires, dans la plus grande pénurie de sujets à qui je puisse me confier. » Ces ministres-là croyaient encore qu'il fallait de la capacité pour occuper des places, et qu'on ne pou-
(i) Le 9 mai 1792.
vait en revêtir personne sans quelque motif raisonné de lui supposer des moyens de les remplir. Roland consentit; Pache consulté se prêta d'aussi bonne grâce, aux mêmes conditions qu'il avait faites à Roland. Jeté de ce côté, nous ne le vîmes plus guère ; mais Servan s'en louait beaucoup. Le ministère fut changé; Roland se tint dans sa retraite, et Pache retourna à sa section (i). Le lo août survint, et l'Assemblée législative rappela les ministres patriotes ; Roland organisa ses bureaux ; Pache avait confirmé qu'il ne voulait pas s'engager, et Roland plaça Fépoul (2) que Pache lui avait donné, homme intelligent, laborieux, exact, qui remplit fort bien la partie de la comptabilité, homme adroit, qui ne se met en opposition avec personne et trouve fort bon le parti du plus fort.
Nommé à la Convention, dégoûté par les horreurs de septembre, Roland voulut donner sa démission du ministère; et com.me il savait l'extrême embarras dans lequel allaient se trouver les hommes sages pour lui donner un successeur, il crut servir la chose publique en indiquant Pache (3) ; il le fit avec la franchise de son caractère et
(i) Pas immédiatement. Il était encore attaché au ministère le 20 juin 1792, aux ordres de Terrier de Monciel, successeur de Roland. (Catal. Charavay de 1862, n°5o).
(2) C'est h la « Société patriotique de la section du Luxembourg» dont je viens de parler que Faypoult, électeur de U section et membre de ladite Société (Tourneux, 9907 ; Catal. Chamvay de 1862, n" 257), avait connu Pache.
(3) Lettre à la Convention du 25 septembre (voir plus haut, p. 120). Champagneux nous raconte que c'est Mme Roland qui s'était chargée d'écrire cette lettre, et qu'il était dans le cabinet du ministre lorsqu'elle vint lui en lire le brouillon : « Lorsqu'elle. en fut h l'énumération des talents et des vertus que Pache apporterait au ministère, Roland, tout ému, embrasse sa femme, des larmes mouillent ses yeux et il prononce ces mots : « Ah ! comme tu as bien rendu les .sentiments « que j'ai pour notre respeclable ami! » {Disc, prâlim., xxxi.)
l'abandon d'une âme sensible qui s'honore de reconnaître le mérite où elle croit le voir résider (i). On sait quelle fut l'agitation de l'Assemblée à l'annoncç de cette démission, l'indécente sortie de Danton pour l'empêcher d'inviter Roland à demeurer, mais l'évidence du vœu de la majorité à cet égard, ce qui, joint à l'état des choses et au mérité de s'y sacrifier, détermina Roland à rester ministre. Il apprit peu après que son élection à l'Assemblée était nulle, par défaut de formes, et que la bande parisienne avait attendu à le déclarer qu'il eût quitté le ministèie, afin qu'il ne se trouvât nulle part, car sa dénonciation des massacres de septembre le faisait regarder comme un ennemi redoutable par les fauteurs, alors mal connus, de ces attentats.
Pache, qu'il n'avait pas prévenu de son intention et qui avait refusé, peu avant, l'intendance du Gardemeuble pour laquelle il offrit Restant (2), que Roland nomma sur son témoignage ; Pache parut fort content de rester libre; et cependant il accepta de Monge une mission pour Toulon où il se rendit et fit des sottises, à ce que j'ai su depuis.
La santé de Servan l'obligeant à quitter la Guerre (3), l'homme qui avait été présenté par Roland fut porté à ce département, comme celui dont on pouvait être le plus -sur pour les principes, et qui ne devait pas être sans
(i) Toute la fin de ce paragraphe est biffée dans le ms.
(2) Jean-Bernard Restout, peintre et graveur, 1732-1797, était inspecteur-conservateur du Garde-meuble lorsqu'eut lieu le vol audacieux du 16 septembre 1792.
(3) C'est le 3 octobre 1792 que la Convention reçut la lettre de démission de Servan et lui donna séance tenante Pache pour successeur. (Proc. verb. Conv.) C'est le 19 que Pache siégea pour la première fois au Conseil. (Aui.,\rd, Salut public, I, 166).
moyens, quant aux talents. Nous écrivîmes à Pache (i) sa nomination, en le pressant d'accepter ; mais cela n'était probablement pas nécessaire, car cet homme si jaloux de son indépendance ne parut avoir la plus légère inquiétude sur le fardeau dont on le chargeait, et il [le] prit sans hésiter. De retour à Paris, il vint nous voir; nous l'entretînmes avec confiance de la disposition des esprits, du parti que formait la députation parisienne, des excès de la Commune, des dangers que semblait courir la liberté de la Convention, et surtout de ceux que pouvait faire courir la domination d'hommes vicieux et coupables qui ne cherchaient à l'acquérir que pour éviter le châtiment ou satisfaire leurs passions; de l'ordre à établir dans son département, et de la joie de le voir au Conseil où sa présence entretiendrait l'unité de volonté, comme d'action. Pache reçut les épanchements de la confiance avec le silence d'un homme qui se déguise, s'opposa au Conseil à tous les avis de Roland, et ne vint plus le revoir.
Nous imaginâmes d'abord qu'une sorte de crainte de paraître la créature de Roland, et les mouvements de l'amour-propre étaient la cause de cette conduite. Mais j'appris que cet homme, qui n'acceptait jamais les invitations de son collègue sous le prétexte de la retraite dans laquelle l'obligeait de vivre la multiplicité de ses travaux, recevait à sa table Fabre, Chabot et autres montagnards, s'environnait de leurs amis, plaçait leurs créatures, tous valets de comédie ou des ignorants, des intrigants leurs pareils, et que les honnêtes g-^ns commençaient à murmurer et à gémir. Je crus qu'il fallait tenter un dernier moyen pour l'éclairer s'il n'était que
(i) Qui était encore k Toulon.
séduit, et avérer ses torts s'il était de mauvaise foi. Je lui écrivis, le 1 1 de novembre, avec le ton de l'amitié, pour lui faire part des murmures qui s'élevaient contre lui, des raisons qui les faisaient naître, et de ce que son intérêt semblait dicter. Je lui rappelais ce dont la confiance l'avait prévenu à son arrivée au ministère; je disais un mot des sentiments non équivoques que nous lui avions témoignés, de l'ensemble qu'ils donnaient lieu d'espérer, de l'état de choses si contraire à ce qu'ils auraient fait présumer.
Pache ne me fît pas la moindre réponse, et nous sûmes bientôt que ses premiers commis, Hassenfratz[\)^ Vincent (2), etc. (petits êtres que je ne nommerais point si leurs excès n'avaient déjà consigné leurs noms dans l'histoire des agitations populaires de ces derniers temps), déclamaient aux Jacobins et ailleurs contre Roland, et l'annonçaient comme un ennemi du peuple. Il n'y eut donc plus lieu de douter que Pache s'était fait le sien et cherchait à le renverser. La bassesse, l'atrocité de cette conduite me pénétrèrent d'indignation et de mépris ; je
(i) Jean-Henri Hassenfratz (1755-1827), chef de la deuxième division au ministère de la Guerre. Ingénieur et chimiste distingué, il avait été membre de la Société des Jacobins (AuI..^RD, Jacob., passim), membre de la Commune insurrectionnelle du 10 août pour la section du faubourg Montmartre (Bûchez, XVI, 419), et c'est lui qui vint, le 1" juin 1793, à la tête d'une députation du Département et de la Commune, demander h. la Convention le décret d'accusation contre vingt-sept députés {Moniteur du 4 juin). I! est curieux de lire, dans la Biographie Rabbe, sa notice, due certainementà la plumed'un ami, qui le représente comme un sage.
(2) François-Nicolas Vincent, chef de bureau h la Guerre sous Pache, renvoyé par Beurnonville, rappelé par Bouchotte, ardent hébertiste, arrêté le 17 décembre 1793, relâché le 2 février 1794, mais arrêté de nouveau avec Hébert tt guillotiné avec lui, le 24 mars 1794, à vingt-sept ans.
précédai dans ces sentiments plusieurs personnes qui avaient connu Pache d'après nous, qui furent alors portées à m'accuser de légèreté et qui m'ont bien passée depuis dans l'aversion qu'il leur a inspirée. Ses malversations, ou du moins les dilapidations dans l'administration de la guerre, furent horribles sous son ministère; la désorganisation s'effectua partout, à raison du mauvais choix des sujets ; il fut prouvé qu'on payait comme au complet des régiments réduits à un petit nombre d'hommes ; la comptabilité fut impossible, non seulement à établir, mais à figurer, pour plus de cent trente millions; dans les vingtquatre heures qui suivirent sa démission forcée par tant de maux (i), il nomma à soixante places tout ce qui restait à sa connaissance de sujets assez vils pour lui faire la cour, depuis son gendre (2), de vicaire devenu ordonnateur (3) à 15,000 livres d'appointements, jusqu'à son perruquier, polisson de dix-neuf ans, fait commissaire des guerres. Voilà les exploits que le peuple de Paris a récompensés en l'appelant à la mairie où, soutenu par les Chau-
(i) La retraite de Pache est du 2 février 1793. Presque aussitôt, le 14 février, il fut élu maire de Paris.
(2) François-Xavier Audouin (1766-1837), d'abord vicaire de la paroisse de Saint-Maurice, à Limoges, vint à Paris au moment de la Révolution; au 15 février 1792, on le trouve membre du Comité de correspondance des Jacobins, avec Bosc, Brissot, Lanthenas, Bancal, Louvet, Roland, etc.. Il fut membre de la Commune insurrectionnelle du 10 aofit pour la section de la Fontaine-de-Grenelle, puis commissaire du Conseil exécutif dans U Vendée (Aulakd, Salui public, I, 38-39). Pache le fît secrétaire général de la Guerre et le maria à sa fille, Marie-Sylvie, le 15 janvier 1793 (Louis Pierquin, Mémoires sur Pache, 1900, p. 232). Le 16 avril suivant, il fut un des six commissaires-adjoints au minisire de la Guerre. Il fut un des plus violents parmi les Jacobins de 1 793, et devint sous l'Empire conseiller k la Cour de cassation (IMek^uin). Cf. Char.way, Ass. Nect. de Paris, II, 5 0.
(3) Commissaire-ordonnateur des guerres.
PORTRAITS ET ANECDOTES iS3
mette (i), Hébert (2) et autres gredins, il a favorisé l'oppression du corps législatif, la violation de la représentation nationale, la proscription de tout ce qu'il y a d'hommes vertueux, et assuré la perte de son pays.
Et c'est là l'homme qui cherchait un pays libre, qui remettait des pensions et refusait des places ! — Mais Pache allait en Suisse, d'où il était originaire, titre en vertu duquel son père gardait à Paris la porte d'un grand seigneur, et où il espérait une existence plus agréable que celle des lieux qui lui rappelaient sa naissance ; Pache remit à Castries une pension qui attestait la dépendance dans laquelle il avait été chez lui, et qui pouvait être un sujet de suspicion, lorsque les nobles et les ministres de l'ancien régime étaient poursuivis; voilà le côté que je ne connaissais pas, et qui n'est plus en opposition avec Pache revenant en France après la prise de la Bastille, captant les suffrages dans une petite Société populaire habilement organisée pour acquérir de l'influence (3), refusant avec obstination des places secondaires, et nhésitant pas une minute pour entrer au Conseil, en se chargeant du département le plus important du ministère dans les circonstances. C'est en politique le tartufe de Molière.
A l'instant où j'écris, Biron (4) est détenu dans la pri-
(i) Chaumette, 1753-1794, procureur, puis agent national de la Commune de Paris, guillotiné avec Gobei le 13 avril 1794.
(2) Jacques-René Hébert, 1759-1794, substitut de Chaumette, rédacteur du Père Duchêne, guillotiné trois semaines auparavant, le 24 mars.
(3) La « Société patriotique de la section du Luxembourg », dont j'ai parlé.
(4) Armand-Louis de Gontaut, d'abord duc de Lauzun, puis duc de Biron, membre de la Constituante, général en chef en 1792 et 1793, condamné à mort le 30 décembre 1793 et exécuté le lendemain.
son que j'habite. Biron, venu dans les derniers temps du ministère de Pache pour le dénoncer à l'Assemblée, muni en conséquence de pièces capables de prouver ses malversations, Biron le voit, est séduit par sa bonhomie, se persuade qu'il y a plus d'impéritie que de mauvaise foi; il sent qu'il serait cruel de faire conduire àl'échafaud un homme qui a pu être trompé ; il abandonne son projet, et alors il le dit à Pache lui-même. Celui-ci s'explique, parvient à tirer les renseignements et les pièces concernant les plaintes dont il est l'objet, et fait envoyer Biron à l'armée d'Italie, où on le laisse manquer de tout ; il remporte quelques avantages, on lestait; il fait des réclamations, on n'y a pas d'égard; le temps s'écoule, le mal s'accroît; il insiste, on lui donne l'ordre de se rendre à Paris; il y arrive, on le saisit et l'enferme à Sainte- Pélagie. Lui-même reconnaît à ce coupla main de Pache et le tyran qui l'opprime (i).