‹ MémoiresChapitre 19 sur 22 · GIRONDE · texte numérisé non relu

GIRONDE

GUADET et GenSONNÉ (2) s'estiment parce qu'ils se connaissent, et s'aiment peut-être parce qu'ils ne se ressemblent pas ; le second est aussi froid que le premier est impétueux; mais les éclats de sa bouillante vivacité

(i) C'est le 20 décembre 1792, sous le ministère de Pache, que Biron avait été transféré de l'armée du Rhin à l'armée d'Italie. Mais, le II juillet 1793, lorsqu'il fut destitué (commandant alors l'armée des côtes de la Rochelle), rappelé et incarcéré, Pache n'était plus ministre depuis cinq mois.

(2) Guadet (i758-i794>, député de la Gironde h la Législative et h la Convention, guillotiné h Bordeaux le 19 juin 1794.

Gensonné (1755-1793^ député de la Gironde aux mêmes Assemblées, exéciité h Paris le 31 octobre 1793.

Ils appartenaient, dans le parti girondin, au groupe qui ét.iit plus particulièrement lié avec les Roland.

ne sont jamais suivis d'aigreur, et l'intention d'offenser n'approche pas de son âme. La nature a fait Guadet orateur; Gensonné s'est fait logicien; celui-ci perd souvent à délibérer le temps qu'il faudrait employer à agir ; l'autre dissipe en mouvements heureux, mais passagers et courts, une chaleur qui devrait être quelquefois concentrée et toujours plus soutenue pour produire un effet durable.

Guadet a eu des instants brillants dans les deux Assemblées législative et conventionnelle; ils étaient dus à l'empire de l'honnêteté secondée par le talent ; mais trop sensible pour lutter longtemps sans fatigue, il a mérité la haine des méchants sans être pour eux fort à craindre, et jamais il n'a eu le degré d'infîuence que ses ennemis ne se plaisaient à supposer que pour exciter contre lui la défiance. Gensonné, utile dans la discussion qu'il a pourtant le défaut de trop étendre, a travaillé dans les comités et a rédigé une partie du plan de constitution proposé (i). Son discours dans l'affaire du roi (2) est relevé par des traits de sarcasme qu'aiguise une apparente froideur, et que les enfants de la Montagne ne lui pardonneront jamais.

Tous deux tendres époux, bons pères, excellents citoyens, hommes vertueux, sincères républicains, n'ont succombé sous l'accusation de conspirateurs que pour

(i) Gensonné avait été élu, le 1 1 octobre 1792, membre du comité que la Convention avait chargé de préparer un projet de constitution républicaine, et sur lequel, dans la séance du 15 février 1793, Condorcet lut son rapport; le même jour, Gensonné donna lecturedu pian préparé. On sait que ce projet, connu sous le nom de plan Condorcet, n'aboutit pas, et que la Convention, après la défaite des Girondins, lui substitua un projet élaboré en treize jours par Hérault- Séchelles. (Constitution de 1793, 24 juin.)

(2) Discours du 2 janvier 1793, concluant à l'appel au peuple.

n'avoir pas su même se coaliser en faveur de la bonne cause, la seule pour laquelle ils ont combattu et méritaient d'exister.

Vergniaux (i) fut peut-être l'orateur le plus éloquent de l'Assemblée; il n'improvise pas comme Guadet ; mais ses discours préparés, forts de logique, brûlants de chaleur, pleins de choses, étincelants de beautés, soutenus par un très noble débit, se faisaient lire encore avec un grand plaisir.

Cependant je n'aime point Vergniaux ; je lui trouve l'égoïsme de la philosophie ; dédaignant les hommes, assurément parce qu'il les connaît bien, il ne se gêne pas pour eux : mais alors il faut rester particulier oisif ; autrement la paresse est un crime, et Vergniaux est grandement coupable de celui-là. Quel dommage qu'un talent tel que le sien n'ait pas été employé avec l'ardeur d'une âme dévorée de l'amour du bien public et la ténacité d'un homme laborieux !

Grangeneuve (2) est bien le meilleur humain qu'on puisse trouver sous une figure de la moindre apparence ;

(() Sic. Vergniaud (1753-1793), député de Bordeaux à la Législative et à la Convention, exécuté le 31 octobre 1793 Mme Roland va dire qu'elle ne l'aimait pas. Voir sa lettre à Bancal du 7 juillet 1792, oii elle lui reprochait d'avoir, dans son célèbre discours du 3 juillet 1792, admis la possibilité d'un rapprochement entre la cour et le parti girondin. Il allait peu chez Roland : « On ne m'a vu dîner que cinq ou six fois chez lui », dit-il devant le tribunal révolutionnaire. (Bûchez, XXX, 13.)

(2) Grangeneuve (1751-1793), député de la Gironde à la Législative et à la Convention, décrété d'arrestation le 2 juin 1793, il s'évada; décrété d'accusation le 28 juillet, puis le 3 octobre, il fut découvert .1 Bordeaux, condamné par la commission militaire et exécuté le 21 décembre.

il a l'esprit ordinaire, mais l'âme vraiment grande, et il fait de belles choses avec simplicité, sans soupçonner tout ce qu'elles coûteraient à exécutera d'autres que lui. Dans le courant de juillet 92, la conduite et les dispositions de la cour annonçant des vues hostiles, chacun raisonnait sur les moyens de les prévenir ou de les déjouer. Chabot disait à ce sujet, avec l'ardeur qui vient de l'exaltation et non de la force, qu'il serait à souhaiter que la cour fît attenter aux jours de quelques députés patriotes; que ce serait la cause infaillible d'une insurrection du peuple, le seul moyen de le mettre en mouvement et de produire une crise salutaire. Il s'échaufte sur ce texte et le commente assez longuement. Grangeneuve, qui l'avait écouté sans mot dire dans la petite société où s'était tenu ce discours, saisit le premier instant de parler à Chabot en secret : « J'ai été, lui dit-il, frappé de vos raisons, elles sont excellentes; mais la cour est trop habile pour nous fournir jamais un tel expédient ; il faut y suppléer : trouvez des hommes qui puissent faire le coup, je me dévoue pour la victime. — Quoi! vous voulez?...

— Sans doute : qu'y a-t-il à cela de si difficile? Ma vie n'est point fort utile, mon individu n'a rien d'important; je serai trop heureux d'en faire le sacrifice à mon pays.

— Ah! mon ami, vous ne serez pas seul, s'écrie Chabot d'un air inspiré; je veux partager cette gloire avec vous.

— Comme vous voudrez; un est assez, deux peuvent mieux faire encore; mais il n'y a pas de gloire à cela; il faut que personne ne sache rien. Avisons donc aux moyens. »

Chabot se charge de les ménager; peu de jours après il annonce à Grangeneuve qu'il a son monde et que tout est prêt. « Eh bien! fixons l'instant, nous nous rendrons au comité demain au soir; j'en sortirai à dix heures et

demie; il faudra passer dans telle rue, peu fréquentée, où il faut aposter les gens; mais qu'ils sachent s'y prendre : il s'agit de bien nous tuer, et non pas de nous estropier. » On arrête les heures, on convient des faits ; Grangeneuve va faire son testament, ordonne quelques affaires domestiques sans affectation, et ne manque pas au rendez- vous donné. Chabot n'y paraissait point encore ; l'heure arrivée, il n'était pas venu. Grangeneuve en conclut qu'il a abandonné l'idée du partage; mais, croyant à l'exécution pour lui, il part, il prend le chemin convenu, le parcourt à petits pas, ne rencontre personne au monde, repasse une seconde fois crainte d'erreur sur l'instant, et il est obligé de rentrer chez lui sain et sauf, mécontent de l'inutilité de sa préparation. Chabot se sauva des reproches par de misérables défaites, et ne démentit point la poltronnerie d'un prêtre ni l'hypocrisie d'un capucin.

Bakbaroux ](i), dont les peintres ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour une tête d'Antinous, actif, laborieux, franc et brave, avec toute la vivacité d'un jeune Marseillais, était destiné à devenir un homme de mérite et un citoyen aussi utile qu'éclairé. Amoureux de l'indépendance, lier de la Révolution, déjà nourri de connaissances, aimant le travail et capable d'une longue attention avec l'habitude de s'appliquer, sensible à la gloire : c'est un de ces sujets qu'un grand politique voudrait s'attacher, et qui devait fleurir avec éclat dans une

(i) Barbaroux (1767-1794), député des Bouches-du-Rhône à la Convention, décrété d'arrestation le 2 juin, mais fugitif; déclaré traître à la patrie le 28 juillet, puis le 3 octobre, il fut exécuté à Bordeaux le 25 juin 1794. C'est h cause He la ligne qui suit que plusieurs historiens ont cru que Mme Roland avait eu une inclination pour lui On sait aujourd'hui ;\ ({uoi s'en tenir.

république heureuse. Mais qui oserait prévoir jusqu'à quel point l'injustice prématurée, la proscription, le malheur peuvent comprimer une telle âme et flétrir ses belles qualités ? Les succès modérés auraient soutenu Barbaroux clans la carrière, parce qu'il aime la réputation, et qu'il a toutes les facultés nécessaires pour s'en faire une très honorable; mais l'amour du plaisir est à côté : s'il prend une fois la place de la gloire, à la suite du dépit des obstacles ou du dégoût des revers, il affaissera une trempe excellente et lui fera trahir sa noble destination. Lors du premier ministère de Roland, j'eus occasion de voir plusieurs lettres de Barbaroux, adressées plutôt à l'homme qu'au ministre, et qui avaient pour objet de lui faire juger la méthode qu'il convenait d'employer pour conserver dans la bonne voie des esprits ardents et faciles à s'irriter comme ceux des Bouches-du- Rhône. Roland, strict observateur de la loi et sévère comme elle, ne savait parler qu'un langage lorsqu'il était chargé de son exécution ( i ) . Les administrateurs s'étaient un peu égarés, le ministre les avait tancés avec vigueur; ils s'étaient aigris : ce fut alors que Barbaroux écrivit à Roland pour rendre hommage à la pureté d'intention de ses compatriotes, excuser leurs erreurs, et faire sentir à Roland qu'un mode plus doux les ramènerait plus tôt et plus sûrement à la subordination nécessaire. Ces lettres étaient dictées par le meilleur esprit et avec une prudence consommée ; lorsque je vis leur auteur, je fus étonnée de sa jeunesse. Elles eurent l'effet qui était immanquable sur un homme juste qui voulait le bien ; Roland relâcha de

(t) Cf., sur ces premiers rapports entre Roland et le jeune délégué de Marseille, les Mémoires de Barbaroux, éd. Daiiban, p. 322 et suiv , ainsi que sa correspondance avec la municipalité de Marseille, îbid., p. 430 et suiv., et particulièrement p. 451.

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son austérité, prit un ton plus fraternel qu'administratif,. ramena les Marseillais, et estima Barbaroux.

Nous le vîmes davantage après la sortie du ministère; son caractère ouvert, son ardent patriotisme nous inspirèrent de la confiance; ce fut alors que, raisonnant du mauvais état des choses et de la crainte du despotisme pour le Nord, nous formions le projet conditionnel d'une république dans le Midi. Servan étudiait les postes militaires, ou traçait sur la carte les lignes de démarcation indiquées par les rivières, les montagnes, ou les villes considérables ; on raisonnait des productions et des ressources territoriales, des moyens de commerce et de reversement, des personnes que chacun pouvait connaître dans les divers départements, et qu'il jugeait capables de tout entreprendre plutôt que de subir le joug (i). « Ce sera notre pis-aller, disait en souriant Rarbaroux, mais les Marseillais qui sont ici nous dispenseront d'y recourir. » Nous jugions, par ce discours et quelques autres semblables, qu'il se préparait une insurrection ; mais la confidence ne s'étendant pas plus loin, nous n'en demandions pas davantage. Dans les derniers jours de juillet, Barbaroux cessa presque ses visites, et nous dit à la dernière qu'il ne fallait pas juger de ses sentiments à notre égard par le premier aperçu de son absence ; qu'elle avait pour objet de ne pas nous compromettre. Il repartit pour Marseille après le lo [août] (2), et revint député à la Convention. Il y a fait son devoir en homme de courage ; plusieurs de ses discours écrits montrent une excellente logique et des connaissances dans la partie administrative du commerce ; celui sur les subsistances (3) est,

(1) Cf. Mhnoires de Barbaroux, p. 336 et suiv.

(2) Le 17 aoftt,

(3) Dans la séance du 8 décembre 1792.

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après l'ouvrage de Creuzé-Latouche (i), ce qu'il y a de meilleur en ce genre. Mais il aurait à travailler pour devenir orateur.

Barbaroux, affectueux et vif, s'est attaché à Buzot, sensible et délicat; je les appelais Nisus et Euryale : puissent-ils avoir un meilleur sort que ces deux amis! Louvet, plus lin que le premier, plus gai que le second, aussi bon que l'un et l'autre, s'est lié avec tous deux, mais plus particulièrement avec Buzot qui lui sert de nœud avec l'autre, dont sa gravité naturelle le rend un peu le Mentor.

Louvet, que j'ai connu durant le premier ministère de Roland (2), et dont je rechercherais toujours l'agréable société, pourrait bien quelquefois, comme Philopcemen, payer l'intérêt de sa mauvaise mine : petit, fluet, la vue basse et l'habit négligé, il ne paraît rien au vulgaire qui ne remarque pas la noblesse de son front et le feu dont s'animent ses yeux et son visage à l'expression d'une grande vérité, d'un beau sentiment, d'une saillie ingénieuse ou d'une fine plaisanterie. Les gens de lettres et les personnes de goût connaissent ses jolis romans (3), oii les grâces de l'imagination s'allient à la légèreté du style, au ton de la philosophie, au sel de la critique. La politique lui doit des ouvrages plus graves, dont les principes et la manière déposent également en faveur de son âme et de ses talents. Il a prouvé que sa main habile pouvait

(i) Sur les subsistances, 1793, in-8". C'est sans doute le rapport qu'il a\ait déposé dans la séance du 8 décembre, à la suite du discours de Barbaroux.

(2) Lorsqu'il entreprit, à la fin d'avril 1792, la publication de /a Sentinelle, pour soutenir la politique de Roland et de ses collègues. Voir plus haut, p. 83.

(3) Faublas, 1787, 1788, 1790; Emilie de Varmont, 1791.

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alternativement secouer les grelots de la folie, tenir le burin de l'histoire et lancer les foudres de l'éloquence. Il est impossible de réunir plus d'esprit à moins de prétentions et plus de bonhomie ; courageux comme un lion, simple comme un enfant, homme sensible, bon citoyen, écrivain vigoureux, il peut faire trembler Catilina à la tribune, dîner chez les Grâces, et souper avec Bachaumont.

Sa catilinaire ou Robespierride (i) méritait d'être prononcée dans un sénat qui eût la force de faire justice; sa Conspiration du lo mars (2) est un second morceau précieux pour l'histoire du temps; sa Sentinelle est un modèle de ce genre d'affiches et d'instructions quotidiennes, destinées à un peuple qu'on veut éclairer sur les faits, sans jamais l'influencer que par la raison, ni l'émouvoir que pour le bien de tous, et le pénétrer que des affections heureuses qui honorent l'humanité. C'est une belle opposition à faire avec ces feuilles atroces et dégoûtantes dont le style grossier, les sales expressions, répondent à la doctrine sanguinaire, aux mensonges impurs dont elles sont l'égout ; œuvres audacieuses de la calomnie, payées par l'intrigue à la mauvaise foi pour achever de ruiner la morale publique , et à l'aide desquelles le peuple le plus doux de l'Europe a vu pervertir son ins-

(1) Accusation contre Robespierre, imprimée par ordre de In Convention, 1792, 15 p. in-8" (c'est son célèbre discours du 29 octobre 1792). — A Maxiniilien Nobesfiierre et à ses royalistes, Paris, imp. du Cercle social, 1792, 55 p. in-8". La Convention, le 5 novembre, après avoir entendu Robespierre répondre à l'accusation du 29 octobre, n'avait pas permis À Louvet de la reprendre. Celui-ci fît alors imprimer sa <i réplique ».

(2) A la Convention nationale et H mes commettants, sur la conspiration du 10 mars et la faction rf'Or/(*a«s [Paris], imp. de Gorsas, 8. d., 30 p. in-8".

tinct au point que les tranquilles Parisiens, dont on citait la bonté, sont devenus comparables à ces féroces gardes prétoriennes qui vendaient leurs voix, la vie et l'empire au plus offrant et dernier enchérisseur. Écartons ces tristes images, et rappelons les esprits aux Observations sur le rapport de Saint-Just contre les députés détenus, par une société de girondins, imprimées àCaen le 13 juillet. J'y ai reconnu le style, la finesse et la gaieté de Louvet (i) : c'est la raison en déshabillé, se jouant avec le ridicule, sans perdre de sa force ni de sa dignité.

Lazowski (2). — Polonais d'origine, venu en France on ne sait comment, sans fortune, mais protégé par le duc de Liancourt (3), soit qu'il fût parent de quelque personne à son service ou qu'il lui appartînt de quelqu'autre manière, Lazowski avait été fait inspecteur des manufactures.

C'était une de ces places d'administration très secon-

(i) Mme Roland se trompait. M. Vatel a établi {Ch. Corday et les Girondins, I, loo-ioi) que cette brochure est de Salles. C'était une réponse au rapport lu par Saint-Jusl dans la séance du 8 juillet sur les députés décrétés d'arrestation le 2 juin. On le trouvera dans le Moniteur des 18 et 19 juillet. Mais les réfugiés de Caen en avaient eu connaissance aussitôt, puisqu'ils y répondirent dès le 13.

(2) Mme Roland confond ici les deux frères Lazowski : l'un qui était en effet protégé du duc de Liancourt, inspecteur des manufactures, et qu'elle avait, au printemps de 1784, rencontré « dans les bureaux » (voir ses lettres à son mari des 20 et 21 mai 1784) ; l'autre, le démagogue de 1792, mort le 24 avril 1793 et enterré le 28 avec une pompe extraordinaire. M. Ch. de Lacretelle, qui avait connu les deux frères, 1rs distingue expressément {Dix ans d'é(>reuves pendant la Révolution, 1841, in-S", p. 69).

(3) François-AIexandre-Frédéric de Larochefoucauld, duc de Liancourt (1747-1827), grand maître de la garde-robe du roi, constituant, commandant militaire de Rouen en 1792, célèbre par ses entreprises philanthropiques.

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daires qui ne donnaient point d'autorité, dont les appointements étaient modestes, pour les devoirs desquelles il suffisait d'avoir de l'honnêteté, du mérite, et qui dès lors paraissaient convenir à tout le monde ou pour lesquelles du moins chacun se croyait propre. Elles étaient à la nomination du Conseil du roi, sur la présentation du ministre des Finances, et subordonnées aux intendants du commerce, petits magistrats à grandes prétentions, qui se faisaient passablement valoir et qu'on avait la bonté de croire, comme tant d'autres, sur leur parole, mais qui véritablement, par le nombre des affaires qu'ils étaient dans le cas de traiter, avaient beaucoup de relations, et donnaient des audiences où de grands seigneurs prenaient quelquefois la peine d'aller (i).

Lazowski, vif, entreprenant, qui s'offrait lui-même comme un homme d'esprit, avait persuadé à son protecteur qu'il ne devait pas rester simple inspecteur des manufactures. Il est vrai que pour l'employer on avait créé une inspection à Soissons, où il n'y avait guère que des manufactures de prêtres et d'objets à inspecter que des religieuses; c'était une ville de couvents, sans industrie, sans commerce que celui des objets de première nécessité. M. de Liancourt, qui mettait à l'avancement de son protégé la vanité ordinaire chez les gens de la cour, y joignait de plus la loyauté de sa bonhomie; il pressait le ministre et surtout les intendants du commerce, car les seconds agents sont toujours les vrais faiseurs. Calonne était contrôleur général ; il avait l'esprit inventif et facile à saisir les idées ingénieuses. On imagina de créer une

(\) Sur les intendants du commerce h la veille de la Révolution^ V. mon Appendice aux Lettres de Madame Roland, t. II, p. 617-624. Mme Roland pouvait parler d'eux en toute connaissanre de cause, les. ayant beaucoup pratiqués lors de ses sollicitations de 1784.

inspection ambulante ; ce n'était pas un effort de génie : ce genre de place avait déjà existé; l'inutilité en avait été reconnue ; mais on conviendra que sa seconde création n'était pas sans motif : elle fournissait le moyen d'obliger un homme en crédit, et le nombre des places, porté à quatre, donnait àl'opération un airministériel, sans compter l'avantage des trois places restantes pour la faveur et l'intrigue. Elles furent bientôt remplies. On leur attribua 8,000 livres d'appointements, la résidence de Paris durant quatre mois de l'année, des voyages dans les provinces durant l'autre partie du temps, le droit de remplacer les inspecteurs généraux à leur décès, et la permission de solliciter des gratifications en raison de la nature des déplacements et de l'importance des services. Il est bien vrai qu'on sapait ainsi par la base une institution dont l'esprit était excellent ; on ôtait aux inspecteurs des généralités l'espoir de parvenir à l'inspection générale par rang d'ancienneté et de mérite ; on les décourageait encore en envoyant, dans leurs départements respectifs, des hommes étrangers à la chose pour la plupart, et l'on s'ôtait la faculté d'être bien informé sur l'état des arts, des manufactures, du commerce, enfin de tous les objets d'industrie desquels devaient pouvoir mieux rendre compte des hommes fixés à cet efïet dans chaque généralité, que les oiseaux de passage chargés de les parcourir toutes. Mais l'ancien régime ne portait pas si loin ses vues, et l'on sait si, dans le nouveau, les individus en ont de plus étendues et surtout de plus désintéressées. Ceci se passait au printemps de 1784. Je me trouvais à Paris pour des affaires de famille (i) : j'entendis parler

(i) Mme Roland arriva à Paris le 19 mars 1784 et y séjourna jusqu'aux derniers jours de mai. La mort de sa grand'mère Rotisset, sur-

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de changements dans les inspections; j'appris que celle de Lyon, abandonnée par l'ambitieux Brisson (i) pour l'ambulance, était donnée à un très jeune homme. Je réfléchis que Roland rêvait toujours sa retraite, et se proposait de la demander, après avoir terminé son entreprise encyclopédique, pour aller dans son pays oublier Paris et les bassesses qu'il fallait y faire pour un avancement refusé au mérite; je trouvai qu'il serait meilleur d'aller chez soi avec une place qu'autrement : j'imaginai de demander l'échange de celle d'Amiens où nous étions contre celle de Lyon qui le mettrait chez lui, et qu'il ne devait pas être difficile d'accorder ce léger plaisir à un vieux serviteur dont les intendants du commerce redoutaient assez le savoir et surtout le caractère pour goûter son éloignement. Les commissions étaient déjà expédiées; je fis valoir mes raisons avec l'avantage qu'une femme avait encore dans ce temps-là près de gens qui se piquaient de politesse; on me fit valoir les difficultés, que j'appréciai librement ce qu'elles valaient, et j'obtins le changement presque en même temps que l'annonce faite à mon mari de la demande que j'avais imaginé d'en faire. Je rencontrai dans les bureaux Lazowski, alors élégant, bien coiffé, mis avec soin, arrondissant un peu les épaules, marchant sur le talon, faisant jabot, se donnant enfin ce petit air d'importance que les sots d'alors pré-

venue le lo mai, av.iit pu motiver re voyage. Mais ses vraies affaires, on le voit par sa correspondance, étaient de solliciter des lettres de noblesse pour son mari; puis d'obtenir pour lui, à défaut, l'inspection de Lyon. Il peut être intéressant de comparer ses lettres ;\ son mari de mars h mai 1784 avec le passage qui précède. Ce sont exactement les mêmes appréciations et les mômes détails.

(i) Antoinf-Fran^'ois Brisson (1728-?), inspecteur des manufactures de la généralité de Lyon, passé inspecteur ambulant en 1784 et remplacé par Roland.

naient pour des titres de considération, et dont se moquaient les gens de bon sens.

L'Assemblée constituante ayant renversé les nobles, supprimé les inspecteurs (i), ravit à Lazowski sa place et son patron (2) ; n'osant espérer une pension, qui devait se réduire à zéro eu égard au peu de temps qu'il avait été employé, il se trouvait sans le sol, devint patriote, prit des cheveux gras, brailla dans une section (3), et se fit sans-culotte puisqu'aussi bien il était menacé d'en manquer.

Vigoureux, jeune encore, criant bien et intriguant de même, il fut bientôt distingué et devint capitaine de quartier dans la garde nationale ; il servit en cette qualité au 10 août, et se prévalut beaucoup des dangers de cette journée, à l'instar de tant de gens qui se mêlaient du mouvement pour y trouver quelque profit, et qui venaient fièrement ensuite se présenter comme les sauveurs de la patrie. Mais ses exploits datent du 2 septembre, et de l'activité qu'il sut entretenir dans le massacre des prêtres à Saint-Firmin (4), sur la section du Finistère,

(i) Décret du 27 septembre 1791.

(2) Ce dernier mot est doublement inexact, d'abord parce qu'il ne saurait s'appliquer au Lay.owski, le combattant du 20 juin et du 10 août; ensuite parce que Lacretelle nous montre l'autre frère vivant, au printemps de 1792, dans l'intimité de son protecteur, dont il dirigeait les établissements agricoles à Liancourt. (Il était, depuis 1788, membre de la Société d'agriculture. Alm. nat. de 1793, p. 328.)

(3") Claude Lazowski, commandant du bataillon du Finistère, rue Mouffetard, n" 138, trente-six ans, électeur de la section {Alm. nat. de 1793, p. 390 )

(4) Le séminaire de Saint-Firmin où furent égorgés, le 3 septembre, soixante-dix neuf détenus, tous prêtres, sauf un, était situé rue Saint- Victor, et Mme Roland se trompe en croyant qu'il était sur la section du Finistère. Il appartenait à la section des Sans-Culottes (Jardin des Plantes). On ne signale pas d'ailleurs que Lazowski ait pris part à ce massacre.

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qui était la sienne ; il fut également utile dans l'expédition des prisonniers d'Orléans (i).

Il eut sujet de venir, comme député de sa section, chez le ministre de l'Intérieur, où je l'aperçus et pus juger de son étonnante transformation. Le joli monsieur, à petites grimaces, avait pris la tournure brutale d'un patriote enragé, la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin.

Cher aux Jacobins qui savaient apprécier son mérite et lui préparaient de hautes destinées, directeur désigné pour la conspiration du lo mars (2), il mourut tout à coup, à Vaugirard, d'une fièvre inflammatoire, fruit des débauches, des veilles et de l'eau-de-vie.

On connaît la douleur de toute la horde à cette perte inopinée, l'oraison funèbre prononcée par le grandprêtre Robespierre, ses touchantes jérémiades et son pompeux éloge du grand homme ignoré , les funérailles éclatantes célébrées par la vénérable Commune et les saintes Sociétés, l'adoption de son enfant embrassé dans l'hôtel commun par papa Pache, enfin l'inhumation de Lazowski près de l'arbre de la liberté, place du Car-

(i) Il fit en effet partie de cette expédition (Tuetey, V, 549;MoRtimf.r-Tkrnalx, III, 367).

(2) Il faisait partie du comité insurrectionnel qui devait marcher sur la Convention dans la nuit du 9 au 10 mars Vergniaud le dénonça dans la séance du 13 : « Un étranger appelé Lajouski, commandant avec Fournier l'expédition des prisonniers d'Orléans, commandant en chef les brigands qui ont été briser les presses de la Chronique et de Gorsas, arrêté .'i Amiens pour avoir voulu jeter le trouble dans la ville, et annoni,'ant alors le pillage qui devait se faire k Paris dans le mois de février. » Mais dans la séance du 14, Lazowski, défendu par Marat, comparut devant la Convention, qui passa à l'ordre du jour. — Voir, sur Lazowski h Amiens en février 1793, Darsv, Amiens et le di''f>artement de la Somme pendant la A'i'volution, 1883, t. II, p. 243. M. Darsy distingue aussi les deux Lazow>ki.

rousel, où l'on voit encore sa modeste tombe ornée de gazon.

Que ceux qui s'étonneraient de sa gloire posthume se rappellent qu'elle prit naissance au foyer des Jacobins, lorsqu'ils étaient devenus aussi redoutables qu'atroces pour les timides Parisiens, lorsque Marat était dans toute sa gloire, et Danton dans sa puissance.

Assurément le peuple qui prenait l'un pour son prophète et l'autre pour son seigneur pouvait bien honorer Lazowski comme un saint ou un héros, ce qui est tout un dans la religion des septembristes.

RoBK KT (i). — Qu'avez-vous donc fait à Robert ? me demandait quelqu'un dernièrement ; sa femme et lui se

(i) François Robert (1763-1826), journaliste et député de Paris à la Convention, avait épousé Mlle de Kéraiio (1758-1821), C'est lui qui, des premiers, dans les dernières semaines de 1790, avait demandé la République. {Le Ri'publicanisme ada[>tè à la France, 1790, 1 10 p. in-8" ) 11 rédigeait avec si frmnie /*■ Mercure national, auquel collaboraient aussi son beau-pfre, Guynement de Kéraiio, Hug;on de Basseville, Antoine Tournon et plus tard Lebrun, le futur ministre de 1792, et M AuLARU {Histoire politique de la Révolution française, p. 89) di* que c'est autour de Mme Robert que se fonda le premier groupe républicain.

On va voir le rôle de Robert dans l'affaire du Champ-de-Mars, en juillet 1791.

Membre des Jacobins et des Cordeliers, ami de Danton (il demeurait dans sa section, rue de Condé, n" 10), installé un moment par lui au ministère de la Justice comme chef des secrétaires particuliers, puis élu député de Paris à la Convention par son influence, Robert prononça contre Roland, dans la séance des Jacobins du 17 décembre 1792, un long discours qui, dit V Histoire parlementaire (t. XXII, p. 306) « est l'acte d'rfccusation le plus complet qui ait été dressé contre Roland et son parti ». Bûchez donne de longs extraits de ce discours, que Robert fît imprimer sous ce titre : Discours sur l'état actuel de la République, Lille 1792, 31 p. in-8°.

En octobre 1793, Robert eut une cruelle mésaventure : il fut dénoncé par sa section à la Convention comme ayant chez lui huit

lyo MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

déchaînent contre vous plus ardemment qu'aucun de vos ennemis. — Je les ai peu vus; je leur ai rendu service, mais je n"ai pas concouru à flatter leur ambition : voici comment.

Lorsque je partis de Lyon pour Paris, en lygi, Champagneux me demanda si je connaissais Mme Robert^ femme d'esprit, auteur et patriote : « Nullement; je sais que Mlle Kéralio, dont le père a écrit, s'est mariée depuis peu à un Robert, et qu'ils font ensemble le Mercure national àont j'ai vu quelques numéros ; je n'en sais pas davantage. — Voulez-vous la voir? Je vous donnerai une lettre pour elle ; car nous sommes en relation en qualité de journalistes. — Mais vraiment! une femme d'esprit, auteur et républicaine, c'est assez piquant! Donnez-moi une lettre. »

Je vins à Paris; j'y étais depuis six semaines lorsqu'un de nos amis, me parlant de Mme Robert qu'il avait eu occasion de voir, me fit souvenir que j'avais une lettre pour elle : je le dis; il me proposa de m'accompagner chez elle un jour; nous nous y rendîmes.

Je vis une petite femme spirituelle, adroite et fine, qui m'accueillit fort agréablement ; je trouvai son gros mari, à face de chanoine, large, brillante de santé et de contentement de soi-même, avec cette fraîcheur que n'altèrent jamais de profondes combinaisons. Ils me rendirent ma visite, et je ne poussai pas plus loin la connaissance. Le 17 juillet, sortant des Jacobins où j'avais été témoin des agitations que causèrent les tristes événements du Champ de Mars, je trouvai, en rentrant chez moi à onze heures du soir, M. et Mme Robert. « Nous

tonneaux de rhum, et étant ainsi sous le coup de la loi qui punissait de mort les accapareurs. Ses amis parvinrent à grand'peine h faire voter l'ordre du jour (séances des 7 et 8 octobre).

venons, me dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander un asile ; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue pour croire à la franchise de votre caractère et de votre patriotisme : mon mari rédigeait la pétition sur l'autel de la patrie (i); j'étais à ses côtés; nous échappons à la boucherie, sans oser nous retirer, ni chez nous, ni chez des amis connus où l'on pourrait nous venir chercher. — Je vous sais bon gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés ; mais vous serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud) (2) : cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de Lafayette. — Il n'est question que de cette nuit, demain nous aviserons à notre retraite. » Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de mes parentes arrivant à Paris, dans ce moment de tumulte, avait laissé ses bagages à la diligence et passerait la nuit avec moi ; que je la priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils furent disposés dans un salon où. se tinrent les hommes, et Mme Robert coucha dans le lit de mon mari auprès du mien dans ma chambre. Le lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien de plus pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce qui s'était passé la veille (3). M. et Mme Robert, que je

(i) Une des pétitions qui demandaient la déchéance de Louis XVI. Sur le rôle de Robert dans l'affaire du Champ-de-Mars, v. Aulard, Histoire politique, p. 151-152.

(2) J'ai déjà dit que l'hôtel Britannique était probablement dans la maison de la rue Guénégaud qui porte aujourd'hui le n° 12.

(3) V. lettre à Bancal du 18 juillet 1791 [au soirj : « Nous avons donné asile au.x Robert, qui sont venus nous le demander, quoique nous ne les eussions vus quune seule fois pour leur remettre une lettre; leur confiance n'a pas été trahie. »

supposais devoir être bien plus actifs et avoir des correspondances plus étendues comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner que je leur fis servir, et se mirent au balcon sur la rue ; ils allèrent même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un passant de leur connaissance.

Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec chaleur des événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au travers du corps d'un garde national ; il parlait très haut dans la pièce voisine d'un grand antichambre commun avec un autre appartement que le mien : j'appelai Mme Robert. « Je vous ai accueillie, madame, avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances : vous vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle que celle-ci, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement des députés qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer ici au moment oi!i s'y trouve une personne qui se g'orifie d'avoir commis hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer. » Mme Robert appela son mari; je réitérai mes observations avec un accent plus élevé, parce que le personnage plus épais me semblait avoir besoin d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait Vachard (i); qu'il

(i) V. ToUKNKU.x, Bibliofi^r., 9900, discours prononcé par Vacliard à l'inauguration d'un buste de Jean-Jacques Rousseau dans la h Sociétfc des Indigents, .séante rue Jacob, vis-à-vis ce'Ie Sainl-Benott », 6 mai 1791.

Cf. sur lui un pamphlet « Dictionnaire des Jacobins vivants », Hambourg, 1799: " savetier, crieur de journaux, anciennement habitant la section des Thermes, puis après celle de l'Observatoire, ex-

était président d'une Société dite des Indigents : on célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure très bien avec ses pareils.

Il était midi; M. et Mme Robert parlèrent d'aller chez eux où tout devait être en désordre : je leur dis que, par cette raison, s'ils voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de bonne heure ; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois heures ; ils avaient fait toilette ; la femme avait de grandes plumes et beaucoup de rouge ; le mari s'était

membre du département, et, en cette qualité, commissaire à la vente des meubles et bijoux du Palais-Bourbon... Il demeura environ quatre années dans la rue d'Enfer et il tenait une boutique de marchand de bière, où les frères et amis se réunissaient très souvent... Fut un des orateurs du Manège, etc. »> Dans la séance du 18 thermidor an VII (5 août 1799^ il prononça au club des Jacobins, récemment rouvert rue du Bac (Aul.\rd. Jacub., Introd., p. en), un violent discours {Moniteur du 8 août).

Cf. Alm. nat. de 1793, p. 378 : électeurs de la section de Beaurepaire des Thermes], Jacques-Louis Vachard, rue d'Enfer, n" ..., 40 ans. Mais il ne figure pas sur la liste des membres du département de Paris en 1793.

Vachard était un de ceux qui, le 17 juillet, avaient rédigé avec Robert la plus républicaine des pétitions pour la déchéance (Aulard, Hist. polit., p. 150)

Au 8 septembre 1792, nous le trouvons qualifié d'officier municipal (TuETEV, V, 4173). Il était d'ailleurs de la Commune insurrectionnelle du 10 août (Bûchez, XVI, 420), et précisément y représentait la section de Beaurepaire, celle des Roland.

revêtu d'un habit de soie, bleu céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. — Mais, bon Dieu! ces gens sont-ils fous? me demandai-je à moi-même, et je les regardais parler pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert mangeait à merveille et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.

De retour à Paris l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux Jacobins, lui fît d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous ; sa femme vint me visiter plusieurs fois, m'inviter de la manière la plus pressante à aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et où se trouvaient des hommes de mérite de la législature : ie m'v rendis une fois. Je vis Antoine (i) dont je connaissais toute la médiocrité, petit homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant agréablement des bagatelles, mais sans consistance et sans caractère. Je vis Mercier, espèce d'extravagant fort trivial (2) et d'autres députés patriotes à la toise, décents comme Chabot et graves comme Camille (3). Quelques femmes ardentes en civisme, et d'honorables membres de la Société frater-

(i) Anthoine (1758-1793), constituant et conventionnel, était de ceux qui, en 1791, avaient fréquenté le salon de Mme Roland, rue Guénégaud. Voir plus loin, p. 199.

(2) Cette ligne injuste sur Mercier est en contradiction avec ce qu'on lira quelques pages plus loin. Elle est d'ailleurs biffée au manuscrit (par Mme Roland ou par BoscP) Mais on lit aisément sous la rature,

(3) Camille Desmoulins.

nelle (i) achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait guère, et dans lequel je ne retournai pas.

A quelques mois de là, Roland fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées depuis sa nomination, que je vis arriver chez moi Mme Robert. « Ah çà ! voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien. — Je serais, madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt public par l'emploi des personnes capables. » Quatre jours se passent; Mme Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore peu de jours après, et toujours grande insistance sur la nécessité de placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme. J'appris à Mme Robert que le ministre de l'Intérieur n'avait aucune espèce de places à sa nomination, autres que celles de ses bureaux ; qu'elles étaient toutes remplies; que malgré l'utilité dont il pouvait être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des changements, pour ne pas entraver la marche des affaires, et qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son mari ne voudrait pas d'une place de commis. « Véritablement Robert est fait pour mieux que cela. — Dans ce cas, le ministre de l'Intérieur ne peut

(i) La « Société fraternelle des patriotes des deux sexes, séant aux Jacobins », où précisément, dans la séance du 4 décembre 1791, « la sœur Louise Robert »> avait prononcé un discours (Tourneux, 10038). Mme Roland oublie ici qu'en juin 1791, sous le coup de la fuite de Varennes, elle était allée, elle aussi, se faire recevoir « aux Sociétés fraternelles». (.Lettre à Bancal du 23 juin.)

VOUS servir de rien. — Mais il faut qu'il parle à celui des Affaires étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert. — Je crois qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne et de ne se point mêler du département de ses collègues ; mais comme vous n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre mari, je le dirai au mien. »

Mme Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot, et elle revint après trois semaines me dire qu'elle avait parole du premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le verrais.

Il vint dîner chez moi dans la semaine ; Brissot et d'autres y étaient. « N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame, fort pressante, de placer incessamment son mari ? Elle m'a priée de vous en faire souvenir, et son activité est si grande que je suis bien aise de pouvoir la calmer à mon égard en lui disant que j'ai fait ce qu'elle désirait. — N'est-ce pas de Robert dont il est question ? demande aussitôt Brissot. — Justement. — Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le caractérise, vous devez — en s'adressant à Dumouriez — placer cet homme-là; c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote ; il n'est point heureux ; il faut que le règne de la liberté soit utile à ceux qui l'aiment. — Quoi ! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi large qu'il a de hauteur! Mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche. — Mais, répliqua Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer tous n'ont pas besoin d'une égale capacité. — Eh! connaissez-vous bien Robert ? demanda Dumouriez. — Je connais beau-

coup Kéralio (1), le père de sa femme, homme infiniment respectable; j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui reproche quelques travers, mais je le crois honnête, ayant un excellent cœur, pénétré d'un vrai civisme et ayant besoin d'être employé. — Je n'emploie pas un fou semblable. — Mais vous avez promis à sa femme? — Sans doute, une place inférieure, de mille écus d'appointements, dont il n'a pas voulu. Savez-vous ce qu'il me demande? L'ambassade de Constantinople. — L'ambassade de Constantinople ! s'écria Brissot en riant ; cela n'est pas possible. — Cela est ainsi. — Je n'ai plus rien à dire. — Ni moi, ajouta Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau jusqu'à la rue, s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à sa femme. »

« Mais, bon Dieu! dis-je en particulier à l'ami qui, l'année d'auparavant, m'avait accompagnée chez Robert, c'est un être bien étrange que cet homme, et sa femme m'importune horriblement ! On ne veut pas se faire d'affaire avec de tels gens, et ils n'entendent rien à demimot. — Ils sont tous deux pis qu'étrange. — Eh! que voulez-vous dire? — Ils ont de mauvaises notes sur leur compte. Mlle Kéralio a tenté des entreprises de librairie qui lui ont donné lieu à faire une banqueroute frauduleuse, la veille de laquelle elle avait emprunté à Lamêterie (2), aujourd'hui député, cinquante louis à titre de prêt et d'amitié. Robert, son mari, s'est retiré durant cinq

(i) Louis-Félix Guynement de Kéralio (1731-1793), professeur h l'École militaire, traducteur et polygraphe, rédacteur du Journal des savants, membre de l'Académie des inscriptions.

(2) Bosc a écrit, en surcharge : « physicien, frère du député i>. Il y avait en effet deux frères du nom de La Métherie : l'un Antoine, député à la Constituante ; l'autre, Jean-Claude, directeur au Journal de physique. Tous deux étaient très liés avec Bosc, Lanthenas et les Roland.

semaines, à la suite du massacre du Champ de Mars, chez l'avocat Leblanc (i), qui, pendant le séjour de Kobert dans son appartement, a eu un secrétaire forcé et deux mille écus d'emportés; tous deux sont brouillés avec le père Kéralio, à l'égard duquel ils ont agi indignement. »

Mme Robert revint encore chez moi ; je voulais m'en défaire absolument, mais sans éclat, et je ne pouvais employer qu'une manière conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé, mais que je ne devais pas lui dissimuler qu'elle avait des ennemis qui répandaient de mauvais bruits sur son compte ; que je l'engageais à remonter à leur source pour les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches des malveillants en employant une personne qu'environnaient des préjugés défavorables; que l'on se prévalait d'affaires malheureuses pour les traduire comme des fautes ; qu'elle ne devait avoir besoin sur cela que d'explications que je l'invitais à donner. Mme Robert alla chez Brissot qui, dans son ingénuité, lui dit qu'elle avait fait une folie de demander une ambassade, et qu'avec de pareilles prétentions l'on devait finir par ne rien obtenir. Nous ne la revîmes plus, mais son mari fit une brochure contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places et un faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople et s'était dédit (2). Il se jeta aux Cordcliers, se lia avec Danton, souffrit d'être son commis

(1) Le Blan, avocat an Parlement, rue de Sorbomie, {A/m. royal de

(2) M Fran\*ois Robert à ses frères de la Société des Amis de la ('onHtituti(jn, de la Société fraternelle »»t du club des Cordeliers ». 8 p. in-8". La pièce est de la fin de 1792.

lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au corps électoral et dans la députation de Paris à la Convention, paya ses dettes, fit de la dépense, recevait chez lui à manger d'Orléans et mille autres, est riche aujourd'hui, calomnie Roland et déchire sa femme. Tout cela se conçoit : il fait son métier, et gagne son argent.

Champfort et Carra. — Champfort (i), homme de lettres, répandu dans le monde, familier chez les grands de l'ancien régime, lié avec les hommes à talents qui ont figuré dans la Révolution, a connu la cour et la ville, les intrigues et les caractères, la politique et son espèce, mieux que son siècle même.

Champfort a partagé l'extrême confiance que j'ai toujours reprochée aux philosophes acteurs dans le nouvel ordre de choses; il ne pouvait croire à l'ascendant de quelques mauvaises têtes et au bouleversement qu'elles seraient capables de produire. « Vous portez les choses à l'extrême, me disait-il quelquefois, parce que, placée au centre du mouvement, vous croyez à une grande étendue d'action ; elle vous paraît vive et vous la jugez redoutable; ces gens-là se perdent par leurs propres excès : ils ne feront point rétrograder les lumières de dix-huit siècles. » Ces gens-là sont pourtant les maîtres,

(i) Champfort (i 741- 1794) avait été, avant la Révolution, secrétaire des commandements du prince de Condé, vers 1776; puis, une dizaine d'années après, de Mme Elisabeth, sœur du roi. Lié avec Mirabeau, pour lequel il écrivit plusieurs discours, collaborateur dès 1789 du Courrier de Provence, an Mercure de France, etc., il fut nommé par Roland directeur de la Bibliothèque nationale, le 19 août 1792. {Moniteur du 24 août.) Incarcéré le 2 septembre 1793 aux Madelonnettes, puis relâché, puis menacé de nouveau, il tenta deux fois vainement de se suicider, et mourut le 13 avril 1794.

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et Champfort est aujourd'hui prisonnier (i), comme tous ceux qui n'adorent point leur empire. Beaucoup d'esprit, assez de morosité, les agréments d'un grand usage du monde et les ressources du cabinet, la philosophie d'un esprit juste et cultivé rendaient pour moi la conversation de Champfort également solide et piquante. D'abord je le trouvais trop causeur; je lui reprochais le superflu de discours et l'espèce de prépondérance que s'attribuaient assez communément nos gens de lettres; je l'aimais mieux en comité de cinq à six personnes bien assorties que dans une société de quinze auxquelles je devais faire honneur; mais définitivement je lui pardonnais de parler plus qu'un autre, parce qu'il m'amusait davantage : il a souvent de ces boutades heureuses qui font, chose très rare, rire et penser tout à la fois. « Est-ce que vous croyez Champfort bien sincèrement patriote? me demandait un jour un homme sévère comme un I.acédémonien. — Entendons-nous, lui répliquai-je : Champfort voit et juge bien; il a une tête saine et ne se méprend pas sur les principes ; il reconnaît et révère ceux de la liberté publique et du bonheur des hommes, et il ne les trahirait point. Mais sacrifierait-il à leur triomphe son repos, ses goûts et sa vie ? C'est une autre question : alors je crois qu'il calculerait. — Vous voyez donc bien que ce n'est pas un homme vertueux. — Mais il est vertueux comme Ninon était honnête; et dans la corruption qui nous ronge, vous .seriez trop heureux d'avoir beaucoup de ces vertu.s-Ià. »

Nos exagérés et nos hypocrites n'ont jamais voulu comprendre qu'il fallait employer les hommes en raison combinée de leurs talents et de leur civisme, de manière

(l) Je viens de dire que son écrou est du 2 septembre. Ceci indique l'époqui- oîi Mme RoLind écrivit cette page.

PORTRAITS ET ANECDOTES i8i

qu'ils fussent intéressés à faire valoir les uns au profit de l'autre. J'ai vu Servaniurieux de ce qu'on repoussait d'excellents ingénieurs qu'il employait au camp sous Paris, sous prétexte qu'ils n'étaient pas ardents républicains, et de ce qu'on voulait les remplacer par de fiers patriotes, grands ignorants qui ne savaient pas tirer une ligne. M Je ne les chargerais pas, disait-il fort bien, de donner leurs voix sur la forme du gouvernement, mais je suis sûr qu'ils serviront bien celui qui saura les employer; il nous faut ici des redoutes et non des motions (i). » C'était trop raisonnable ; c'était parler comme la faction des hommes d'État (2), et c'est ainsi que les sages se sont attiré le titre de conspirateurs.

Lorsque Roland fut rappelé au ministère le 10 août, il fallut bien changer le chef de la Bibliothèque nationale; c'était un d^Ormesson{^), dont le nom effarouchait le nouveau régime, et dont la médiocrité ne devait pas inspirer de regret. Le ministre de l'Intérieur imagina de partager les fonctions de bibliothécaire entre deux personnes, d'en réduire les appointements de douze à huit mille livres (4), et d'établir que la Bibliothèque serait ouverte tous les jours : de manière que le public eût à gagner pour l'instruction, la nation par l'économie, et le gouvernement par l'emploi de deux sujets utiles. Ce

(i) Voir, sur les travaux de ce camp sous Paris, Tuetey, IV, n"' 1862 à 1967, et V et VI, passim; Catal. Ckaravay de 1862, n" 79 ; Mortimer-Tekn.\ux, IV, 221-241.

(2) C'était l'expression habituelle de Marat pour désigner la Gironde.

(3) D'Ormesson de Noyseau (1753- 1794), député de la noblesse de Paris aux États généraux, directeur de la Bibliothèque depuis 1783, membre de la commission des monuments, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 20 avril 1794, dans la « fournée des parlementaires ».

(4) C'est-à-dire à 4,000 livres chacun.

n'est pas ici le lieu d'examiner si l'esprit de réduction et d'austérité que Roland portait dans ses opérations n'aurait pas eu besoin de quelque amendement ; il est très vrai qu'il lui a fait dans les détails beaucoup de petits ennemis très actifs et très bruyants. Quant au choix des personnes, il le fixa sur Champfort^ qu'il n'avait jamais vu, mais qui, comme homme de lettres et philosophe, était un de ceux de cette classe qui se fussent ouvertement déclarés pour la Révolution, et sur Carra (i), employé déjà dans la Bibliothèque et dont le zèle extrême, sinon les talents, semblait demander cette récompense. Il n'avait pas plus vu l'un que l'autre, et ne se détermina que par ces considérations, dans lesquelles entrait encore la nécessité de faire goûter son choix du public. J'ai reçu ces deux hommes chez moi par suite de leur place et de leurs relations en conséquence avec le ministre de l'Intérieur, et j'aurais continué de voir Champfort avec plaisir, si les circonstances ne nous eussent éloignés.

Cakra, devenu député, m'a paru un fort bon homme à très mauvaise tète : on n'est pas plus enthousiaste de

(i) Jean-Louis Carra (1742-1793), était employé à la Bibliothèqui; du roi lorsqu'il publia, en 1787 et 1788, deux pamphlets contre Calonne, pour le compte du ministre Loménie de Brienne. A la Révolution, il se fit connaître surtout par sa collaboration, à partir du 30 septembre 1790, aux Annales putrioiiqueset litti'i-aires queMercier avaient fondées un an auparavant. Mme Roland, qui s'informait de lui dès 1788 (voir sa lettre àBosc du 2 juin de cette année-là), paraît bien avoir eu avec son journal des relations au moins indirectes en juillet 1792 (lettre à Bancal du 7 juillet). Elu à la Convention dans sept départements, Carra ne fit pas partie dii groupe des Girondins; mais, détesté des Montagnards comme journaliste, il fut décrété d'accusation le 2 août 1793 sur la proposition de Couthon {Monileur du 5), et exécuté le 31 octobre avec les Vingt tt un.

révolution, de république et de liberté; mais on ne juge pas plus mal des hommes et des choses. Tout entier à son imagination, calculant d'après elle plutôt que sur les faits, arrangeant dans sa tête les intérêts des puissances comme il convenait à nos succès, voyant tout en couleur de rose, il rêvait le bonheur de son pays et l'affranchissement de l'Europe entière avec une complaisance inexprimable. On ne peut pas se dissimuler qu'il n'ait beaucoup contribué à nos mouvements politiques et aux soulèvements qui eurent pour objet de renverser la tyrannie; ses Annales réussissaient merveilleusement dans le peuple par un certain ton prophétique, toujours imposant pour le vulgaire ; et quand on voit cet homme-là traduit en jugement comme traître à la République, on est tenté de se demander si Robespierre travaille pour l'Autriche ? Mais il est bien clair que c'est pour lui-même, et que, dans sa dévorante ambition de passer pour l'unique libérateur de la France, il veut anéantir tous ceux qui de quelque manière servirent leur pays avec une sorte d'éclat ou de bruit.

l)ORAT-CUBlÈRES(l) et FONSUF. N'ERUUN ^Jj >uaL des noms que j'avais tant vus dans VAlmanach des Muses et autres recueils de cette importance, que je n'ai pu m'em-

i) Michel Falniéiîeaux. chevalier de Cubières (1752-1820), qui, se disant l'élève du poète Dorât, signait sa littérature du nom de Dorat-Cubières, infatigable producteur de vers et de prose. Électeur de la section desQuatre-Nations, rue des Saints-Pères, n''59, membre delà Commune du 10 août et officier municipal (Alm. nat , de 1793, P- 374i 390- 397}) "ous le trouvons, dès le 27 août 1792, secrétaire de la Commune {Catal. Charavay de 1862, n"' 77 et 78). Il se retira de la Commune le 18 avril 1794.

(2) Pons (de Verdun) (1759- 1844), membre de la Convention, puis des Cinq-Cents, fut, sous l'Empire, avocat général au tribunal de cassation.

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pêcher de rire en les trouvant, le dernier dans la liste des législateurs, et le premier accolé du titre de secrétaire-greffier de la municipalité; cela ressemble à une incongruité; c'en est une véritablement. On dirait que Pons en est tout honteux ; aussi ne parle-t-il qu'autant qu'il a peur. Mais Cubières, fidèle à ce double caractère d'insolence et de bassesse qu'il porte au suprême degré sur sa répugnante figure, prêche le sans-culottisme comme il chantait les Grâces, fait des vers à Marat comme il en faisait à Iris, et, sanguinaire sans fureur, comme il fut apparemment amoureux sans tendresse, il se prosterne humblement devant l'idole du jour, fût-ce Tentâtes ou Vénus. Qu'importe ? pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain ; c'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou signant un ordre de police.

Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel esprit et j'eus occasion de lui faire une honnêteté ; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde ; plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement jjoli; il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce <|u'ils ont à faire : Cubières l'entendit; cependant après (|uelque temps il m'écrivit pour me demander la permission de me présenter un prince qui désirait d'être admis dans ma société ; il appuyait sur ce titre de prince avec une emphase tout à fait risible, et il y ajoutait les flatteries \Gtf> plus dégoûtantes pour ma personne. Je répondis comme je sais faire quand je veux rappeler les gens à

l'ordre sans les fâcher, et me moquer d'eux sans leur donner le droit de s'en plaindre. Quant au prince et à sa présentation, je me réduisis à observer que, dans la vie austère que je menais, étrangère à tout ce qu'on appelle cercle et m'interdisant les sociétés particulières, je ne recevais absolument que les personnes que les relations d'affaires ou d'anciennes liaisons d'amitié faisaient désirer à mon mari de trouver quelquefois à sa table. Cubières me répliqua de longues excuses aussi ennuyeuses que ses éloges, me demandant un seul instant pour s'expliquer à mes pieds : je ne lui répondis pas, et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation, oii j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune ; car il y en avait deux, l'un du comité d'insurrection dudit jour 31 mai, l'autre de la Commune. Tous deux me furent montrés, dans la crainte que je récusasse celui du comité, et pourtant ce fut de ce dernier seul dont se prévalurent mes gardes auprès du concierge de l'Abbaye où ils me conduisirent.

La demande de Cubières m'avait fait présumer quelque intérêt caché ; je divertis mon mari dans le temps en lui racontant ce qui s'était passé : j'appris effectivement que le prince de Salm-Kirbourg (i), dont il était question, poursuivait alors les ministres pour obtenir du Conseil je ne sais quelle indemnité de possessions en Alsace; je jugeai que j'avais bien deviné, et qu'on n'avait cherché à me voir que dans l'idée qu'il pouvait en être comme dans l'ancien régime, où l'on engageait les femmes à sol-

(1) « Frédéric de Salm-Kirbourg, prince d'Allemagne, colonel à la suite des armées allemandes et ci-devant commandant du bataillon de la Fontaine-Grenelle. » (W.vllon, Trib, révol., V, 95), condamné à mort le 23 juillet 1794, pour la prétendue conspiration des détenus dans la maison des Carmes.

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liciter leurs maris. Je m'applaudis de ma méthode, et je trouvai dans cette anecdote un nouveau trait pour reconnaître Cubières. Ce serait un bon tour à lui jouer que de publier ses lettres rampantes pour les mettre en opposition avec son affectation de franchise et de liberté. J'aurais de plaisantes pièces en ce genre, si j'en avais gardé le fatras. Que de parents et d'admirateurs, dont je n'avais jamais entendu parler, sont nés tout à coup, dès que je me trouvai la femme d'un ministre ! Comme je ne recevais point, ils m'écrivaient; j'avais assez à faire de lire ces lettres; je répondais brièvement, avec politesse mais sincérité, pour détruire toute idée que je pusse ni voulusse me mêler de rien, et pour persuader de la parfaite inutilité de me faire des compliments ou de se dire de ma famille. Ce qu'il y a d'original, c'est que certaines gens s'en fâchaient et me répliquaient des choses dures. Je me souviens d'un M. David qui projetait je ne sais quel établissement auquel il voulait que je m'intéressasse; j'eus beau répondre qu'en se présentant directement au ministre il remplirait son objet, que mon intervention ne servirait de rien, et que je ne devais jamais la prêter parce que ce serait me faire juge d'objets qui n'étaient point de ma compétence : il trouva mes principes détestables et me l'écrivit avec humeur. .Ainsi, dans le particulier, j'étais molestée pour ma constance à demeurer concentrée dans mes devoirs, et, dans le public, j'étais calomniée par l'envie, comme si j'eusse dirigé toutes les affaires. Et l'on croit bien doux et bien désirable d'occuper des places éminentes ! Ah ! sans doute, l'épouse d'un homme de bien qui se dévoue, (jui s'honore de ses vertus et se sent capable de soutenir son courage, goûte c|uel(|iif douceur el jouit de sa gloire : mais ce n'est pas un (h)n gratuit, et il appartient à peu

de gens de soutenir tout ce qu'elle coûte sans en regretter le prix.

ChÉNIER (i), dont je ne connaissais que des vers assez durs et sa triste pièce de Charles IX (2), faible par les caractères qui pouvaient être si grands, mauvaise par le style, bonne par l'intention dont on tient quelque compte dans les circonstances, mais qui ne suffit jamais pour soutenir un ouvrage ; Chénier fut appelé à la Convention (3). Il y a loin sans doute du poète médiocre au législateur; mais quand il faut nommer près de huit cents de ceux-ci chez un peuple divisé en deux grandes classes d'hommes corrompus et d'hommes ignorants, le choix d'un individu qui raisonne ses opinions et paraît pénétré de bons principes est encore un choix sage. Malheureusement les individus de cette espèce, fort bons pour applaudir à un avis raisonnable dans un temps paisible, ne sont nullement capables de défendre la vérité dans les orages. J'ai vu Chénier quelquefois; je me souviens que Roland le chargea de dresser le projet d'une proclamation du Conseil dont il lui donna l'idée. Chénier apporta et lut ce projet : c'était une véritable amplification de rhétorique, déclamée avec l'affectation d'un écoiierà voix

(i) Les trois portraits de Chénier, de Dusaulx et de Mercier ne figurent pas au manuscrit des Mémoires, tel que Bosc l'a constitué en 1795. Tous trois étaient alors vivants et siégeaient encore à la Convention parmi ses amis. Mais il avait conservé ces feuillets et les communiqua à Barrière, qui les publia le premier dans son édition de 1820. Ils furent ensuite vendus (n" 94 de la collection Crapelet, vente des 17 mars 1842 et jours suivants). Ils sont aujourd'hui au manuscrit 9533. fol 38, de la Bibliothèque nationale (n. A. f.)

Marie-Joseph Chénier (1764-181 1), membre de la Convention, puis des Cinq-Cents, puis du Tribunat, est assez connu.

(2) Première représentation, 4 novembre 1789.

(3) (Par le département de Seine-et-Oisei.

i88 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

de stentor. Elle me donna sa mesure. On peut faire des vers et porter dans un autre genre de travail la justesse d'un bon esprit, mais Chénier voulait encore être poète en écrivant de la prose et de la politique. « Voilà, me dis-je, un homme mal placé, qui ne serait bon dans la Convention qu'à donner quelque plan de fêtes nationales ; encore craindrais-je que les rapports n'en fussent pas profondément calculés pour l'effet à produire sur le caractère et les mœurs. » Chénier s'est éteint ou noyé dans la Plaine (i), comme tant d'autres qui valent plus ou moins.

DuSAULX (2), bon traducteur de Ju vénal, homme vénérable par son âge et ses mœurs, parlait comme Nestor et qui, pis est, comme un littérateur, c'est-à-dire beaucoup trop, en société du moins. Mais on n'aurait eu droit de le trouver mauvais que dans un comité destiné à la discussion, car ses contes ou ses histoires portaient toujours l'empreinte de son excellente âme et d'un esprit juste. Probe et sensible, ami chaud de la vérité, il ne lui aurait fallu que dix ou quinze années de moins pour être dans la Convention l'un de ses plus hardis défenseurs.

Mercier (3), dont on a oublié le Bonnet de nuit^ et dont on ne reconnaîtra plus le Tableau de Paris, mais

(1) Nom qu'on donnait aux députés du centre de l'Assemblée.

(2) Jean Dusaulx (i 728-1 799), de l'Académie des inscriptions, député de Paris à la Législative et à la Convention, puis membre des Anciens. Il fut un des soixante-seize députés qui, pour avoir signé les protestations des 6 et ly juin 1793 contre l'attentat du 2 juin, furent décrétés d'arrestation !«• 3 octobre, sur le rapport d'Amar. Sa traduction de Juvvnal est de 1770.

(3) Louis-Sébastien Mercier (i740-i8i4) avait publié en 1771

dont on se rappelle encore l'An 2440^ est une nouvelle preuve que le talent d'écrire n'est qu'un petit mérite pour un législateur. Il est aisé de moraliser les hommes par d'ingénieuses fictions; il est difficile de les modifier par de sages lois. Le bon Mercier, facile, aimable dans le commerce de la vie plus que le commun des gens de lettres, n'est qu'un zéro dans la Convention. C'est qu'encore une fois c'est le caractère qui constitue ce qu'on peut appeler un homme; c'est le caractère qui dirige les révolutions, influence les assemblées et gouverne la foule. L'esprit est moins que rien en comparaison; le despotisme, dans sa longue proscription, ne nous avait guère laissé que de l'esprit : voilà pourquoi notre Révolution va comme il plaît à Dieu, ouau diable.

l'An 2240, en 1781 son Tableau de Paris, en 1784 Mon bonnet de nuit. Élu député de Seine-et-Oise à la Convention, il vota avec les Girondins, fut un des soixante-seize incarcérés au 3 octobre 1793, devint ensuite membre de l'Institut A sa création, et siégea au conseil des Cinq-Cents.

Les relations de Roland avec cet homme célèbre, sur lequel tant de personnes ont encore une opinion fausse ou incertaine, tiennent de si près à la vie politique de l'un et l'autre qu'il ne sera pas sans intérêt de savoir comment elles se sont formées, ce qui les a soutenues et ce qu'elles ont produit.

Nous vivions dans la généralité de Lyon, passant deux mois de l'hiver dans cette belle ville, l'automne à la campagne et le reste de l'année à Villefranche, livrés à l'étude, aux soins domestiques, heureux par le goût d'un travail volontaire et l'exercice de la bienfaisance.

(i) Les pages inédites qui vont suivre sont tirées du ms. 4697 (n. A. fr.) de la Bibliothèque nationale. Elles font évidemment partie de cette seconde rédaction que Mme Roland écrivit en aofit 1793, lorsqu'elle apprit que ses Notices historiques avaient été brûlées chez Champagneux, sans savoir qu'une partie (celle précisément que ces pages étaient destinées à remplacer) avait été sauvée.

C'est pour cola que Bosc, lorsqu'il constitua le manuscrit en 1795 avec tous les cahiers qu'il avait réunis, ne jugea pas à propos d'y faire entrer ceux-ci. 11 le dit expressément dans une note de sa main inscrite en tête du premier folio : m Ces quatre portraits ne sont que la répétition de ce qui se trouve dans la partie àes Mémoires historiques qui a été donnée. »>

11 se contenta de détacher de ces cahiers quelques pages qu'il intercala dans les Notices historiques. Je les en ai retirées pour les remettre ici A leur vraie place.

Kn 1820, Bosc donna à Barrière les pages qu'il n'avait pas utilisées. Barrière les garda sans en user. Après sa mort, elles ont été vendues et sont entrées à la Bibliothèque nationale en 1892.

Roland s'occupait de X Encyclopédie (i) lorsqu'il reçut de Brissot, que nous n'avions jamais vu, un exemplaire de l'un de ses ouvrages, que je ne me rappelle plus (2), et qui lui était adressé par l'auteur comme un témoignage de son estime pour Roland, dont les écrits lui avaient offert des principes semblables aux siens sur la liberté, le commerce, les sources du bonheur et de la prospérité publics.

Roland reçut cette honnêteté avec la sensibilité d'un auteur pour le prix qu'on attache à ses productions et l'éloge désintéressé qu'on lui en fait; il reconnut dans l'ouvrage de Brissot un bon esjjrit, une âme honnête; il répondit avec le ton de la franchise et celui de cette sorte de confiance prompte à s'établir entre hommes qui voient beaucoup d'objets sous les mêmes rapports. A peu de temps de là. un de nos amis (3), résidant à Paris et avec lequel nous étions en correspondance habituelle, nous manda qu'il avait fait la connaissance de Brissot et qu'il avait trouvé en lui un philosophe dont la vie simple, les bonnes mœurs et le caractère facile n'offraient point de contradiction avec ses écrits. Edifié de sa famille et de sa manière de vivre au milieu d'elle, attiré par son esprit, il le voyait souvent et nous en entretenait à proportion; d'autant plus qu'il fut chargé de quelques lettres que R[oland] et B[rissot] s'écrivirent réciproquement, par suite de la première communication littéraire qui s'était faite entre eux. I.a Révolution survint ; B[rissot] se jeta au milieu d'elle avec l'impétuo-

(i) L'Encyclopédie méthodique, oîi il publiait son Dictionnaire des Manufactures .

(2) C'est l'ouvrage De la France i-f des États-Unis . Voir plus haut, p. 60.

(3) Lanthenas.

site d'un homme qui avait concouru à la préparer par ses écrits, qui voyait en elle un moyen de régénération pour l'espèce, et qui attendait de ses effets la réalisation de ses rêves généreux pour le bonheur de ses semblables. Retenus à la campagne à cette époque par suite d'une maladie grave dont Roland échappait à peine (i), nous apprîmes les détails des événements dont la capitale était le théâtre par deux amis (2) dont la philosophie accueillait la Révolution avec toutes les illusions de l'espérance ; elles devaient nous séduire et elles nous enchantèrent complètement. Je hais les rois dès l'enfance (3) et je n'ai jamais vu, sans une sorte de frémissement involontaire, l'abaissement d'un homme humilié devant son semblable qui le protège. Tous deux sensibles, fiers et actifs, nous ne parlions plus, Roland et moi, que de la réforme des abus qui nous avaient tant de fois indignés ; nous tracions les plans, dirigions la marche (4), et prédisions les événements. Brissot fit beaucoup d'écrits du moment (?) qui nous étaient tous envoyés, il commença son journal et nous lui communiquions toutes nos idées. Chargée ordinairement de la correspondance, je trouvais cette tâche d'autant plus agréable dans les circonstances; mes lettres, faites avec feu, plaisaient assez à Brissot qui souvent en composait quelques morceaux de son journal (5), où je les retrouvais avec surprise et plaisir. Ces communications, devenues fréquentes, nous lièrent d'amitié;

(i) De juin 1789 à la fin de l'ann^'-e.

(2) Bosc et Lanthenas.

(3) Voir les Mémoires particuliers, 4* cahier.

(4) Voir la curieuse lettre à Bosc du 6 ou 7 octobre 1789 (lettre 331 de mon édition).

(5) Notamment les lettres des 3 et 7 aofit et 1" septembre 1789, insérées au Patriote français des 12 aofit et 10 septembre (n"" 323, 324 et 328 de mon édition).

plus de dix-huit mois s'écoulèrent ainsi, nous nous connaissions et nous traitions comme de vieux amis sans nous être jamais vus. Il n'y a peut-être que ceux qui se sont livrés aux sentiments que la Révolution [mot omis] qui puissent calculer jusqu'à quel point ils devaient rapprocher et unir ceux qui se trouvaient en avoir de semblables ou d'analogues. Ces bouleversements politiques produisent une fermentation morale dans laquelle s'opèrent le départ de tous les éléments contraires et l'intime union des homogènes.

Au mois de février 91 , Roland fut député extraordinairement par la commune de Lyon pour discuter ses intérêts auprès de l'Assemblée constituante. Nous vînmes à Paris avec tout l'empressement qu'on peut imaginer. J'avais suivi — dans les papiers publics — les opérations de l'Assemblée, les opinions de ses membres; j'avais étudié le caractère et les talents de chacun ; je me hâtai d'aller voir ce que leurs personnes et leur débit devaient ajouter ou retrancher à mon jugement.

J'entendis, mais trop peu, l'étonnant Mirabeau [le seul homme, dans la Révolution, dont le génie pût diriger des hommes et impulser une assemblée; grand par ses facultés, petit par ses vices, mais toujours supérieur au vulgaire et immanquablement son maître dès qu'il voulait prendre le soin de le commander. Il mourut bientôt après ; je crus que c'était à propos pour sa gloire et la liberté; mais les événements m'ont appris à le regretter davantage : il fallait le contrepoids d'un homme de cette force pour s'opposer à l'action d'une foule de roquets , et nous préserver de la domination des banditsj ( i ) .

(i) Bosc avait copié ce passage en changeant deux ou trois mots, et l'avait mis en note dans les Notices historiques (voir plus haut, p. 62).

Les séduisants Lamethne me séduisirent point; ces jeunes tribuns cachaient leur médiocrité sous quelques phrases politiques volées à l'abbé Sieyès dans les comités qu'ils avaient, au commencement, tenus chez La Borde, à Versailles (i), et ils sentaient encore l'écolier. Mais je compris comment ils séduisaient un peuple ignorant, aussi sensible à la flatterie qu'un prince imbécile; et, s'ils savaient peu de chose, il faut convenir qu'ils avaient l'art de le faire valoir. Je fus moins amusée de l'esprit de l'abbé Maury qu'indignée de son astuce, de sa subtilité, de son impudence. Fécond, souple et rusé, citant beaucoup, ordinairement à faux et le faisant ainsi à bon escient, avec l'assurance d'un fripon qui se moque de tout pourvu qu'il réussisse, il pouvait demeurer deux heures à la tribune sans laisser perdre un instant et dire une seule vérité. (C'est le plus habile sophiste du siècle et peut-être de l'Europe) (2).

Cazalès me parut devenir, par la mort de Mirabeau, le premier orateur de l'Assemblée. Abondant en idées, plein de feu et de véhémence, toujours prêt à tout, il improvisait avec éloquence comme si l'art oratoire eût fait l'exercice de ses jeunes années, et c'était un militaire.

En général, je vis avec un secret dépit que si la raison, la probité, les principes dominaient dans le côté gauche, il y avait du côté droit des avantages que j'aurais voulu prêter à la bonne cause parce qu'ils sont d'un grand effet dans une Assemblée, je veux parler de cette élocu-

(1) Probablement Laborde de Méréville, député du tiers état d'Étampes. Mme Roland nous indique ici un des foyers qui se constituaient à cftté du Club breton et qui, après la translation de l'Asfemblée A Paris, devaient se réunir pour former celui des Jacobins.

(2) Cette ligne est biffée au manuscrit.

tion facile et noble, de ce choix d'expressions, de cette politesse du son [de] voix, s'il est permis de dire ainsi, que donnent une éducation distinguée, l'usage d'un monde choisi, et qui étaient familiers à ce qu'on appelait la bonne compagnie. Mais il résultait de cela même que les membres du précédent Tiers qui avaient le plus de tact et d'acquis cherchaient à compenser par le savoir, par la logique, par l'élévation de la pensée, ce qui pouvait leur manquer en grâces. Au reste, les réputations d'alors, comme celles qui, dans tous les temps, se font rapidement et se perdent de même, tenaient pour la plupart à une foule de petites circonstances qui prédisaient leur peu de durée. J'avais bien remarqué, •dans les motions de Barnave, plus d'adverbes que de raisons, et de pathos que de grandeur; mais je ne pouvais m'étonner assez de la faveur dont jouissait ce petit personnage, qui me parut mériter le mot de Ninon sur le marquis de Sévigné « que c'était une citrouille fricassée dans de la neige ». Quant au lourd Target, au pédant Des meuniers, Si\x Normand Thouret ei à tant d'autres qui m'ont ennuyée de leur avocasserie ou impatientée de leurs prétentions, si je voulais ici les rappeler, il faudrait parler également du terrible Foucaud, du saltimbanque d'Eprémesntl ou de l'éternel Montlausier. Bientôt je me ferais un scrupule de passer sous silence le bavard Renaud d'Angely, le fin matois d' André, et je finirais peut-être par tomber dans la foule insignifiante des Martineau, des Bouche, des C., etc.. gens que je me plaignais de voir figurer dans une Assemblée qui devait être l'élite de la nation, et que j'aurais moins dédaignés si j'avais aperçu dès lors ce qu'ont été leurs successeurs. Mais il faut une grande expérience du monde et des affaires pour apprécier la rareté de ce

qu'on peut appeler un homme, il fallait même celle de la Révolution pour démontrer l'indigence de notre nation à cet égard. J'aurai sujet de traiter ce chapitre; pour le présent, je saute à pieds joints sur les comités, dont je tirerai par la suite Rœderer et d'autres ; je me borne à dire qu'après avoir suivi l'Assemblée durant deux mois, je quittai une de ses séances, à la fin d'avril (i), avec la fièvre de colère, persuadée qu'elle ne ferait plus que des sottises, et me promettant de ne plus la revoir, engagement que j'ai fidèlement rempli. Je n'ai pas cessé pour cela d'être au courant des affaires. Voici comment.

On juge bien que nous ne fûmes pas longtemps à Paris sans voir Brissot ; il vint nous visiter. Je ne connais rien de si plaisant (2) que la première entrevue de personnes qui se sont liées par correspondance sans connaître réciproquement leurs masques : on se regarde avec curiosité pour voir si les traits du visage répondent à la physionomie de l'âme, et si l'extérieur de la personne

(1) La séance du 28 avril 1791. Voir, n''42i de mon édition, la lettre écrite ce jour-là, au sortir de la séance, par Mme Roland à Brissot, qui l'inséra, après l'avoir remaniée, dans le Patriote du 30.

Je crois inutile de donner des notices sur tous les constituants qui viennent d'être nommés : Cazalès, les frères Lameth, l'abbé Maury, Target, Thouret, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, d'Eprémesnil, Montlosier, d'André sont assez connus. Démeunier et Martineau étaient députés du Tiers de Paris; le marquis de Foucauld, de la noblesse de Périgueux; Bouche, du Tiers d'Aix. Quant à Rcederer, sur lequel Mme Roland annonce l'intention de revenir (ce qu'elle ne fit pas), elle avait dû le connaître de plus près en 1792, alors que, procureur général syndic du département de Paris, il avait des rapports nécessaires avec le ministère de l'Intérieur.

(2) Les deux pages qui suivent, bien qu'appartenant au ms. 6497, en avaient été détachées par Bosc. et intercalées par lui au ms. 13736, au milieu des Notices historiques (p. 36-37 de son édition, et 55-56 de l'édition Faugère), au moyen de raccords où son écriture se reconnaît sans peine. Je les réintègre à leur place.

confirme l'opinion qu'on s'est formée d'elle. Les manières simples de Brissot, sa franchise, sa négligence naturelle, me parurent en parfaite harmonie avec l'austérité de ses principes ; mais je lui trouvais une sorte de légèreté d'esprit et de caractère qui ne seyait pas également bien à la gravité de la philosophie; elle m'a toujours fait peine, et ses ennemis en ont bien tiré parti. A mesure que je l'ai connu davantage, je l'ai plus estimé; il est impossible d'unir un plus entier désintéressement à un plus grand zèle pour la chose publique, et de s'adonner au bien avec plus d'oubli de soi-même; mais ses écrits sont plus propres que sa personne à l'opérer, parce qu'ils ont toute l'autorité que donnent à des ouvrages la raison, la justice et les lumières, tandis que sa personne n'en peut prendre aucune, faute de dignité. C'est le meilleur des humains : bon époux, tendre père, fidèle ami, vertueux citoyen, sa société est aussi douce que son caractère est facile; confiant jusqu'à l'imprudence, gai, naïf, ingénu comme on l'est à quinze ans, il était fait pour vivre avec des sages et pour être la dupe des méchants. Savant publiciste, livré dès sa jeunesse à l'étude des rapports sociaux et deis moyens de bonheur pour l'espèce humaine, il juge bien l'homme et ne connaît pas du tout les hommes. Il sait qu'il existe des vices, mais il ne peut croire vicieux celui qui lui parle avec un bon visage, et quand il a reconnu des gens pour tels, il les traite comme des fous qu'on plaint, sans se défier d'eux. Il ne peut pas haïr : on dirait que son âme, toute sensible qu'elle soit, n'a point assez de consistance pour un sentiment aussi vigoureux. Avec beaucoup de connaissances, il a le travail extrêmement facile, et il compose un traité comme un autre copie une chanson ; aussi l'œil exercé discerne-t-il dans ses ouvrages, avec un

fond excellent, la touche hâtive d'un esprit rapide et souvent léger. Son activité, sa bonhomie, ne se refusant à rien de ce qu'il croit être utile, lui ont donné l'air de se mêler de tout, et l'ont fait accuser d'intrigue par ceux qui avaient besoin de l'accuser de quelque chose. Le plaisant intrigant que l'homme qui ne songe jamais à lui ni aux siens, qui a autant d'incapacité que de répugnance pour s'occuper de ses intérêts, et qui n'a pas plus de honte de la pauvreté que de crainte de la mort, regardant l'une et l'autre comme le salaire accoutumé des vertus publiques! Je l'ai vu consacrant tout son temps à la Révolution, sans autre but que de faire triompher la vérité et de concourir au bien général, rédigeant assidûment son journal dont il aurait pu faire aisément un objet de spéculation, se contenter de la modeste rétribution que lui donnait son associé (i), qui prenait pour lui tous les profits et qui a su faire sa petite fortune dans cette association dont Brissot est sorti aussi pauvre qu'il y était entré.

Sa femme (2), modeste comme lui, jugeait plus sévèrement les choses, avec un très bon sens et quelque force d'âme; s'affligeait du dévouement de son mari, non qu'elle manquât de générosité pour y applaudir et y contribuer s'il devait être utile, mais persuadée que la France n'était pas digne de la liberté et que ceux qui voulaient la fonder se sacrifieraient en pure perte. Elle avait, depuis leur mariage, toujours tourné les yeux vers les Etats-Unis d'Amérique, comme le lieu (3) dont le séjour convenait à leurs goûts, à leurs mœurs et dans lequel il était aisé de s'établir avec de très faibles moyens

(1) Le Page, bailleur de fonds du journal.

(2) Félicité Dupont (1759-1818).

(3) Ici recommence le texte inédit du ms. 4697.

de fortune. Brissot avait fait un voyage en conséquence, et ils étaient sur le point d'y passer lorsque la Révolution l'enchaîna.

Né à Chartres, et camarade de Petion qui est de la même ville, Brissot se lia plus étroitement encore avec lui dans l'Assemblée constituante (i), où ses lumières et son travail aidèrent plus d'une fois son ami. 11 nous le fit connaître, et avec lui ceux de ses collègues que la conformité des principes rapprochaient davantage dans la même carrière.

Roland avait à discuter avec les députés les intérêts dont il était chargé ; j'étais logée grandement, dans un quartier agréable et à une distance moyenne de ces différentes personnes; je vivais beaucoup chez moi, suivant mon usage; je n'y recevais guère d'indifférents, n'ayant jamais fait société volontaire qu'avec les individus éclairés qui se trouvaient en rapport avec mon mari pour ses travaux de cabinet ou ses goûts relatifs ; il fut arrêté que les députés qui avaient coutume de se réunir pour conférer ensemble se rendraient chez moi quatre fois la semaine, après la séance de l'Assemblée et avant celle des Jacobins. Petion, Buzot, Robespierre faisaient le fond de ce petit comité, avec Brissot et Clavier e ; Louis Noailles (2), Volfius (3), le petit Antoine (4) et plusieurs autres s'y adjoignaient fréquemment. Là, on examinait

(i) C'est-à-dire pendant que Petion siégeait à la Constituante. Brissot n'en était pas.

(2) Louis-Marie, vicomte de Noailles (1756-1804), constituant, si connu par son rôle dans la nuit du 4 août 1789. 11 faisait alors partie du club des Jacobins.

(3) Volfius (1743-1805), député du Tiers de Dijon. C'est peut-être Bosc qui, élevé à Dijon et lié avec beaucoup de Dijonnais, l'amena rue Guénégaud.

(4) Voir plus haut, p. 174.

l'état des choses, celui de l'Assemblée, ce qu'il conviendrait de faire, comment on pourrait le proposer, les intérêts du peuple, la marche de la cour, la tactique des individus. Ces conférences m'intéressaient beaucoup, et je ne les aurais pas manquées, quoique je ne m'écartasse jamais du rôle qui convenait à mon sexe.

Assise près d'une fenêtre, devant une petite table sur laquelle étaient des livres, des objets d'étude, de petits ouvrages de mains, je travaillais ou je faisais des lettres tandis que l'on discutait. Je préférais écrire, parce que cela me faisait paraître plus étrangère à la chose et m'y laissait presque aussi bien ; je puis en faire plus d'une à la fois, et l'habitude du genre épistolaire me permet d'entretenir ma correspondance en écoutant tout autre chose que ce que j'écris ; il me semble que je suis trois; je partage mon attention en deux comme une chose toute matérielle, et je considère et dirige l'emploi de ces deux parts comme si j'étais une autre. Je me souviens qu'un jour où, ces Messieurs se trouvant d'avis divers avaient fait assez de bruit, Clavière, remarquant la rapidité avec laquelle j'écrivais, dit assez plaisamment qu'il n'y avait qu'une tête de femme qui pût y suffire, et s'en étonnait cependant. « Que diriezvous donc, lui demandai-je en souriant, si je vous répétais tous les raisonnements que vous venez de faire? » Excepté les compliments d'usage à l'arrivée et au départ de ces Messieurs, je ne me permis jamais de prononcer un mot, quoique j'eusse souvent besoin de me pincer les lèvres pour m'en empêcher. Si quelqu'un m'adressait la parole, c'était après le cercle rompu et toute délil>ération terminée. Du reste, une carafe d'eau, un sucrier, était l'unique rafraîchissement qu'on trouvât chez moi, et j'annonçais que c'était le srul cju'il me parût convenalile

d'offrir à des hommes qui venaient discuter en sortant de table. J'ai réfléchi souvent, mais particulièrement à cette époque, combien le sage Pythagore avait profondément combiné l'effet du silence et avec quelle raison il en faisait faire un noviciat à ses disciples.

Se taire quand on est seul n'est pas chose merveilleuse ; mais garder constamment le silence au milieu de gens qui parlent d'objets auxquels on s'intéresse, réprimer les saillies du sentiment qui vous opprime lors d'une contradiction, arrêter les idées intermédiaires qui échappent aux raisonneurs et faute desquelles ils concluent mal ou ne sont pas entendus, mesurer ainsi la logique de chacun en se commandant toujours soi-même, est un grand moyen d'acquérir de la pénétration, de la rectitude, de perfectionner son intelligence et d'augmenter la force de son âme.

L'habitude de l'application, l'étude de l'histoire, le goût de !a philosophie, cette chaleur d'âme qui a besoin d'aliments, devaient me faire aimer les combinaisons de la politique; non de cette petite intrigue de cabinet que dans les cours on décorait d'un tel nom ; non de cette stérile science de nouvelliste qui fait le triomphe des bavards et n'amuse que les sots ; mais de la politique considérée comme l'art de gouverner les hommes et d'organiser leur bonheur en société. Personne n'en parle moins que moi, parce que la discussion sied peu aux femmes et que celles qui traitent d'affaires d'Etat me paraissent toujours ressembler à de vieilles gazettes, mais rien à mes yeux n'est plus digne de méditation. Je ne me permets d'en entretenir quelquefois que mes amis ; je laisse causer le.s autres, je me plais assez avec certains vieillards qui s'imaginent instruire tous ceux à qui ils parlent et qui pourraient me voir souvent sans croire que je susse autre

chose que coudre une chemise et faire une addition. Je n'étais pas toujours contente du comité; ce n'est pas que sa séance me parût jamais inutile, on y disait de fort bonnes choses, mais on ne résumait point, ou bien on le faisait rarement ou mal ; il sortait de la communication des idées, des vues nouvelles, mais on n'arrêtait guère de mesures. Ces conférences étaient fort propres à exciter dans chacun une méditation plus profonde des objets dont il devait s'occuper, mais elles ne fournissaient ouère aux législateurs de moyens de faire passer un bon décret. J'en ai pourtant vu projeter ainsi quelques-uns, dont deux ou trois ont été rendus. Les Français ne savent point délibérer, certaine légèreté les entraîne d'un objet à l'autre sans leur permettre de procéder avec ordre, et de conduire jusqu'au bout l'analyse d'aucun ; ils ne savent point écouter ; celui qui parle abonde toujours dans son sens et s'occupe plus de développer sa pensée que de répondre à celle d'autrui. Leur attention se fatigue aisément, l'envie de rire s'éveille sur un mot, et une plaisanterie renverse toute la logique.

Assemblée nationale, Jacobins, petits comités, m'ont tous fourni ces résultats. Ce peuple n'est point assez grave pour être libre ; pourvu qu'on lui donne des chaînes de fleurs, il sera le premier à jouer avec elles. Mais le moment où je parle est déjà loin de moi. Le caractère national est bien altéré depuis un an, et si le malheur nous conduit au sérieux, ce sera en passant par une férocité dont les suites ne sont pas soumises aux calculs ordinaires. N'anticipons rien sur les temps.

La conduite de Robespierre, dans les conférences qui se faisaient chez moi, était remarcjuablc ; il parlait peu, ricanait souvent, lançait quelques sarcasmes, n'ouv rait jamais un avis; mais le lendemain d'une distussinn un

peu sujvie, il avait soin de paraître à la tribune de l'Assemblée et d'y mettre à profit ce qu'il avait entendu dire à ses amis (i).

Cette conduite lui fut quelquefois reprochée avec douceur; il se tirait d'affaire par des gambades, et on lui passait sa ruse comme celle d'un amour-propre dévorant dont il était vraiment tourmenté. Cependant cela nuisait un peu à la confiance, car s'il s'agissait de proposer quelque chose et de convenir des faits, ou de se distribuer les rôles en conséquence, on n'était jamais sûr que Robespierre ne viendrait pas, comme par boutade, se jeter à la traverse ou prévenir inconsidérément les tentatives par l'envie de s'en attribuer l'honneur et faire ainsi tout manquer. Persuadée alors que Robespierre aimait passionnément la liberté, j'étais disposée à attribuer ses torts à l'excès d'un zèle emporté; cette sorte de réserve, qui semble annoncer ou la crainte de se laisser pénétrer parce qu'on n'est pas bon à connaître, ou la défiance d'un homme qui ne trouve pas en soi-même de quoi ajouter foi à la vertu d'autrui, et qui caractérise Robespierre, me iaisait de la peine, mais je la prenais pour de la timidité. C'est ainsi qu'avec un heureux préjugé en faveur de' quelqu'un on transforme les plus fâcheux indices en signes des meilleures qualités. Jamais le sourire de la confiance ne s'est reposé sur les lèvres de Robespierre, tandis qu'elles sont presque toujours contractées par le rire amer de l'envie qui veut paraître dédaigner.

Son talent, comme orateur, était au-dessous du

(i) Les pages qui suivent, jusqu'à la fin du cahier 5risso/, faisaient partie du ms. 4697. Elles en ont été détachées par Bosc et insérées par lui au ms. 13736, au milieu des Notices historiques (p. 39-44 ^^ son édition, 59 66 de l'édition Faugère). Je les replace oîi elles doivent être.

médiocre : sa voix triviale, ses mauvaises expressions, sa manière vicieuse de prononcer rendaient son débit fort ennuyeux. Mais il défendait les principes avec chaleur et opiniâtreté ; il y avait du courage à continuer de le faire au temps où le nombre des défenseurs du peuple s'était prodigieusement réduit. La cour les haïssait et les faisait calomnier, les patriotes devaient donc les soutenir et les encourager. J'estimais Robespierre sous ce rapport, je le lui témoignais, et lors même qu'il était peu assidu au petit comité, il venait de temps en temps me demander à dîner.

J'avais été frappée de la terreur dont il parut pénétré le jour de la fuite du roi à Varennes ; je le trouvai l'aprèsmidi chez Petion (i), où il disait avec inquiétude que la famille royale n'avait pas pris ce parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordonnerait la Saint-Barthélémy des patriotes, et qu'il s'attendait à ne pas vivre dans les vingt-quatre heures. Pétion et Rrissot disaient au contraire que cette fuite du roi était sa perte, et qu'il fallait en profiter; que les dispositions du peuple étaient excellentes; qu'il serait mieux éclairé sur la perfidie de la cour par cette démarche, que n'auraient pu faire les plus sages écrits; qu'il était évident pour chacun, par ce seul fait, que le roi ne voulait pas de la Constitution qu'il avait jurée; que c'était le moment de s'en assurer une plus homogène, et qu'il fallait préparer les esprits à la République. Robespierre, ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandait ce que c'était qu'une répul)Iii|ue ! Le projet du journal intitulé le Républicain (et dont il n'y a eu que deux numéros) fut alors imaginé.

(i^ l'e'ion demeurait alors Fauboiirg-Saînt-Honoré, n" 6. « Hier, à cinq heuitfs du soir, réuni avec Robespierre et plusieurs autres, nous nous considérions sous le couteau. . » (I.ptlre .'i Bancal du 23 juin 1791)

Dumont le Genevois, homme d'esprit, y travaillait ; du Châtelet, militaire, y prêtait son nom, et Condorcet, Brissot, etc., se préparaient à y concourir (i). L'arrestation de Louis XVI fit grand plaisir à Robespierre; il voyait par là tous les malheurs prévenus et cessait de craindre pour lui. Les autres s'en affligèrent (2); ils trouvaient que c'était la rentrée de la pes^e dans le gouvernement; que les intrigues allaient recommencer, et que l'effervescence du peuple, apaisée par le plaisir de voir retenir le coupable, ne servirait plus à seconder les efforts des amis de la liberté. Ils jugeaient bien, et d'autant plus sûrement que la réconciliation de Lafayette avec les Lameth leur démontrait une coalition nouvelle qui ne pouvait avoir pour base l'intérêt public. Il n'était

(i) Voir, sur le R'^publicain, les lettres de Mme Roland à Bancal du i" juillet et h Champagneux du 14 août 1791. — Cf. Patriote français, des 2 et 4 juillet; Be.\ulieu, Essais historiques sur la Révolution de France, t. II, p. 509 — Il y eut plus de deux numéros; mais ce journal est devenu introuvable. La Bibliothèque nationale a les trois premiers. (Hatin, IHbliogra(>hie, p. 215.)

Le prospectus du journal, rédigé par Thomas Paine, mais portant la signature d'« Achille Duchasiellet », avait été affiché, dans la matinée du i'' juillet, jusqu'à la porte et dans les corridors de l'Assemblée constituante, manifestation audacieuse que Malouet dénonça avec éclat.

Achille-François du Chastellet (1759- 1794), le dernier descendant des d'Urfé, avait été aide de camp de Lafayette. Maréchal de camp en 1791, puis lieutenant général en 1793, il fut arrêté le 15 septembre 1793 en raison de ses liaisons avec les Girondins et écroué à la Force, oîi il retrouva Champagneux, et où il s'empoisonna le 2û mars suivant.

Dumont le Genevois n'est autre que le publiciste Etienne Dumont, (1759-1829^ exilé de Genève en 1782 avec Clavière et d'autres patriotes, collaborateur de Mirabeau en 1789, etc. Voir ce qu'il dit lui-même, dans ses Souvenirs sur Mirabeau (1832, in-8"), de sa collaboration au R'puhlicain (chapitre xvi), et de ses relations avec les Roland en 1792 (chapitre xx).

(2) Cf. toutes les lettres de Mme Roland à Champagneux, à Bancal, du 20 juin au 17 juillet 1792.

2o6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

possible de la contre-balancer que par la force de l'opinion, manifestée d'une manière imposante; les patriotes n'ont jamais eu pour cela que leur plume et leur voix ; mais lorsque quelque mouvement populaire venait les aider, ils raccueillaient avec plaisir, sans regarder ni s'inquiéter assez comment il était produit. Il y avait derrière la toile un intéressé (i) que les aristocrates accusaient trop vivement pour que les patriotes ne fussent pas tentés de lui pardonner, tant qu'ils n'apercevaient que des choses qu'on pouvait tourner au profit commun ; d'ailleurs ils ne pouvaient se persuader que sa personne fût redoutable.

Il est fort difficile de ne point se passionner en révolution ; il est même sans exemple d'en faire aucune sans cela; on a de grands obstacles à vaincre : on ne peut y parvenir qu'avec une activité, un dévouement qui tiennent de l'exaltation ou qui la produisent. Dès lors on saisit avidement ce qui peut servir, et l'on perd la faculté de prévoir ce qui pourra nuire. De là cette confiance, cet empressement à profiter d'un mouvement subit, sans remonter à son origine pour bien savoir comment on doit le diriger; de là cette indélicatesse, si je puis ainsi parler, dans la concurrence d'agents qu'on n'estime pas, mais qu'on laisse faire parce qu'ils semblent aller au même but. D'Orléans n'était sûrement pas à craindre isolément; mais son nom, ses alliances, sa richesse et son conseil lui prêtaient de grands moyens ; il avait certainement une part secrète à toutes les agitations populaires; les hommes purs le soupçonnaient, mais cela leur paraissait un ferment nécessaire pour soulever une masse inerte; il leur suffisait de n'y pas avoir ])art, et ils se

(i) Le duc d'Orléans, comme on va le voir.

flattaient de rendre tout utile au public; d'ailleurs ils croyaient plus au désir qu'avait d'Orléans de se venger d'une cour qui l'avait dédaigné et qu'il était bien aise d'humilier, qu'à tout autre dessein d'élévation pour luimême.

Les Jacobins proposèrent une pétition à l'Assemblée (i) pour lui demander le jugement du traître qui avait fui, ou l'inviter à recueillir le vœu du peuple sur le traitement qu'il pouvait mériter, et déclarer en attendant qu'il avait perdu la confiance de celui de Paris. Laclos, cet homme plein d'esprit, que la nature avait fait pour de grandes combinaisons et dont les vices ont consacré toutes les facultés à l'intrigue; Laclos, dévoué à d'Orléans et puissant dans son conseil, fît cette proposition aux Jacobins qui l'accueillirent, et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de motionnaires et de coureuses, tombés du Palais-Royal dans le lieu de leur séance, à dix heures du soir. Je les y vis arriver. La Société délibéra avec cette foule qui donna aussi son suffrage ; elle arrêta les bases de la pétition, et nomma pour la rédiger des commissaires au nombre desquels étaient Laclos et Brissot ; ils travaillèrent dans la nuit même, car il avait été arrêté qu'une députation de la Société porterait dès le lendemain cette

(i) Sur cette pétition, qui ne fut décidée aux Jacobins que le 15 juillet au soir — les Cordeliers les avaient devancés dès le 9, — et sur toute l'affaire du Champ de Mars qui en est la conséquence, je ne puis que renvoyer au récit très serré et très documenté de M. AuL.\RD, Histoire politique de In Révolution française,^. 147-152.

Choderlos de Laclos (i 741- 1803), officier d'artillerie, auteur des Liaisons dangereuses (1782), secrétaire des commandements du duc d Orléans en 1789, l'âme de toutes les intrigues orléanistes de 1789 •> 1793. commissaire du Conseil exécutif provisoire à l'armée de Luckner en septembre 1792, plusieurs fo's emprisonné pendant la Terreur, mort général d'artillerie en 1803.

2o8 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

pétition au Champ de Mars, pour y être communiquée à ceux qui désireraient en prendre connaissance et voudraient y apposer leur signature. Laclos prétexta un mal de tête, résultat du défaut de sommeil, qui ne lui permettait pas de tenir la plume, et il pria Brissot de la prendre, en raisonnant avec lui de la rédaction. Il proposait comme dernier article je ne sais plus quelle clause qui rappelait la royauté et ménageait une porte à d'Orléans ; Brissot étonné la repoussa vivement, et l'autre fort habile l'abandonna avec l'air de n'en avoir pas pesé toute la conséquence ; il sentait bien qu'il pourrait toujours l'y faire glisser, et véritablement elle s'est trouvée dans l'imprimé qu'on a répandu comme le projet arrêté par les Jacobins (i). Mais lorsque la Société, assemblée le lendemain matin pour examiner la rédaction et faire l'envoi de la pétition, apprit que l'Assemblée nationale avait fixé le sort du roi, elle expédia ses commissaires au Champ de Mars pour annoncer au peuple que, le décret étant porté sur l'affaire du roi, il n'y avait plus lieu à la pétition proposée.

J'étais au Champ de la Fédération (2), où la curiosité

(i) Voici cette phrase : « Les Français soussignés, membres du souverain..., demandent formellement et spécialement que l'Assemblée nationale ait A rerevoir, au nom de la nation, l'abdication faite le 21 juin par Louis XVI de la couronne qui lui avait été déléguée, et à pourv.iir à son rtin/>liicenient par tous les moyens constitutionnels... » Les mots soulignés impliquaient nécessairement l'exclusion des frères de Louis XVI, alors émigrés et déchus de leurs droits, et par suite désignaient son plus proche parent, le duc d'Orléans. Brissot, dans son Projet de défense devant le tribunal révolutionnaire {Mémoires, t. IV, p. 342-344), déclare expressément que cette addition fut le fait de Laclos et f^it un récit absolument identique h celui de Mme Roland.

(2) ("'est l.*i que les Roland firent la connaissance du peintre David. (Voir, dans la Révolution franfuise d'avril 1900, mon article--! propos de deux lettres de David.)

BRISSOT ao9

m'avait conduite ; il n'y avait pas plus de deux ou trois cents personnes éparses aux environs de Tautel de la Patrie, sur lequel des députés des Cordeliers, des Sociétés fraternelles, portant des piques avec des écriteaux déclamatoires, haranguaient les assistants et alimentaient l'indignation contre Louis XVI. On annonça que, les Jacobins retirant leur pétition, il fallait que les citoyens zélés en fissent une autre et se rendissent le lendemain à cet effet. Ce fut alors que les partisans de la cour, sentant la nécessité d'en imposer par la terreur, combinèrent les moyens de frapper un grand coup ; les menées furent préparées en conséquence; la proclamation inopinée et la brusque exécution de la loi martiale opérèrent ce qu'on a justement appelé le massacre du Champ de Mars. Le peuple effrayé n'osa plus remuer; partie de la garde nationale séduite ou trompée, secondant Lafayette par dévouement à la cour ou par une aveugle confiance dans son prétendu patriotisme, servait elle-même de rempart contre ses concitoyens ; le drapeau de la mort fut appendu à l'Hôtel commun, et toute la révision se fit sous son influence. L'érection des Feuillants avait été arrangée presque en même temps pour affaiblir les Jacobins, et certes toute la marche de la coalition à cette époque prouva combien la cour et ses partisans étaient supérieurs à leurs adversaires en combinaisons d'intrigues.

Je ne connais point d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances; on parlait effectivement de lui faire son procès, probablement pour l'intimider ; on disait qu'il s'ourdissait une trame aux Feuillants contre lui et les commissaires à la rédaction de la pétition des Jacobins. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi; nous nous fîmes conduire chez

lui, au fond du Marais (i), à onze [heures] du soir, pour lui offrir un asile ; mais il avait déjà quitté son domicile ; nous nous rendîmes chez Buzot pour lui dire que, sans abandonner les Jacobins, il ferait peut-être bien d'entrer aux Feuillants pour juger de ce qui s'y passait, et s'y trouver prêt à défendre ceux qu'on voulait persécuter. Buzot hésita quelque temps. « Je ferais tout, dit-il, pour sauver ce malheureux jeune homme (en parlant de Robespierre) (2), quoique je sois loin de partager l'opinion de certaines personnes sur son compte ; il songe trop à lui pour tant aimer la liberté ; mais il la sert, et cela me suffit. Néanmoins le public doit passer avant lui; je serais inconséquent à mes principes et j'en donnerais une fausse idée, si je me rendais aux Feuillants ; j'aide la répugnance à un rôle qui me donnerait deux visages. Grégoire (3) y est allé, il nous mstruira de ce qui s'y passe ; et enfin on ne peut rien contre Robespierre sans faire agir l'Assemblée : là, je serai toujours pour le

(i) Rue de Saintonge, n" 8. (Aulard, Jacobins, I, p. lxx.) — M. Ernest Hamel, dans son Histoire de Robespierre, t. I, p. 517, a contesté la véracité de ce récit en faisant remarquer que Mme Roland raconte elle-même, en un autre endroit (v. plus haut, p. 170), que, le 17 juillet, sortant des Jacobins, elle avait trouvé, en rentrant chex elle à 1 1 heures du soir, les Robert qui venaient lui demander asile, et que cet emploi de sa soirée exclut cette course au fond du Marais à la recherche de Robespierre. — M. Hamel aurait raison si Mme Roland disait être allée rue de Saintonge le 17. Mais son récit implique au contraire que c'est le lendemain ou un des jours suivants. Elle n'aurait guère pu, dès le 17 au soir, être si bien au courant des bruits inquiétants qui couraient sur Robespierre.

C'est bien d'ailleurs dès le 17 au soir que celui-ci s'installa chez le menuisier Duplay, rue Saint-Honoré. 366 (aujourd'hui 398).

(2) L'expression est étrange dans la bouche de Buzot, né en 176O1 en parlant de Robespierre, né en 1758, deux ans avant lui.

(3) Henri Grégoire (1750- 1831), constituant, conventionnel, etc., évèque constitutionnel de Blois.

défendre. Quant à moi, qui n'allais guère aux Jacobins (i), parce que l'espèce m'afflige et me paraît plus hideuse dans ces bruyantes assemblées, je vais m'y rendre assidûment tant que durera la persécution qui s'élève contre une Société que je crois utile à la liberté. » Buzot se peignait dans ces paroles, et il agit comme il parle, avec rectitude et vérité; c'est le caractère de la probité même, revêtue des formes douces de la sensibilité. Je l'avais distingué, dans le petit comité, par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l'homme juste. Il ne logeait pas fert loin de nous ; il avait une femme qui ne paraissait point à son niveau, mais qui était honnête, et nous nous vîmes fréquemment. Lorsque les succès de la mission de Roland, relative aux dettes de la commune de Lyon, nous permirent de retourner en Beaujolais (2), après sept mois de séjour à Paris, nous restâmes en correspondance avec Buzot et Robespierre (3); elle fut plus suivie avec le premier; il régnait entre nous plus d'analogie, une plus grande base à l'amitié, et un fond autrement riche pour l'entretenir. Elle est devenue intime, inaltérable ; je dirai ailleurs comment cette liaison s'est resserrée (4).

(i) Dans les volumineux procès-verbaux de la sociélé des Jacobins qu'a publiés M AuiARo, on ne voit Buzot prendre la parole qu'une seule fois, le 20 juin 1791.

(2) Mme Roland partit le 3 septembre, accompagnée de Sophie Grandchamp, et arriva h Viliefranche le 8. Roland ne les rejoignit au Clos que le 25.

(3) Voir, dans mon Recueil (t. II, n" 464) une longue lettre à Robespierre du 27 septembre 1791. Il ne reste aucune des lettres écrites alors à Buzot. Mais un mot de Duroy h la Convention, du 13 juin 1793, que j'ai cité ailleurs, fait allusion à cette correspondance.

(4) Mme Roland ne l'a pas dit, ou bien l'a dit dans un des cahiers que nous n'avons plus.

L'activité de l'imagination me porte à me représenter les personnes dans le costume et l'action qui me paraissent convenir à leur caractère. Je n'ai pas vu deux ou trois fois une figure un peu signifiante que je ne l'habille dramatiquement. Cela se fait de soi-même pour ainsi dire, sans projet de ma part; c'est le sentiment de la chose principale qui appelle naturellement les accessoires. Aussi le monde est-il pour moi une étrange mascarade, j'y remarque souvent une double scène ou des personnages à plusieurs rôles et je fais des tableaux tous les jours.

Voyez-vous ce demi- Hercule dont les formes grossièies sont plus rudes que prononcées : son amplitude annonce sa voracité ; l'audace sur le front, le rire de la débauche sur les lèvres, il adoucit vainement son œil hardi cave sous des sourcils mobiles. La férocité de son visage dénonce celle de son cœur; il emprunte inutilement de Bacchus une apparente bonhomie et la jovialité des festins; l'emportement de ses discours, la violence de ses gestes, la brutalité de ses jurements le trahissent.

Donnez-lui un poignard; qu'il marche à la tête d'une horde d'assassins moins cruels que lui, auxquels il désigne ses victimes et dont il encourage les forfaits ; ou bien, gorgé d'or et de vin, laissez-lui faire le geste de

(i) Ici recommence le texte inédit du ms. 4697.

Sardanapale : voilà Danton. Je défie l'artiste exercé qui voudrait peindre un homme dans ces deux situations de trouver un meilleur modèle.

Quant à P'abre d'Églantine, vêtu en tartufe, le stylet à la main, calomniant d'un côté, dérobant de l'autre, intriguant toujours, qu'il joue Basile si vous voulez, il ne sera jamais lui-même qu'en ne cessant pas de mentir.

Lorsque Roland fut rappelé au ministère le dix août, je n'avais fait qu'apercevoir Danton aux Jacobins, un an auparavant; je ne le connaissais d'ailleurs en aucune façon ; mais sa réputation me donnait des craintes. « Quel dommage, disais-je à des amis, que le ministère soit gâté par un pareil homme ! Où donc l'a-t-on été prendre?

— Que voulez-vous, me répondait-on, il est à la tête d'un parti d'aboyeurs; s'il n'était employé dans la machine, il serait contre elle, et puis il a servi la Révolution, il peut lui être utile. — J'en doute, répliquais-je, et votre politique me paraît détestable (c'était à des députés que je parlais); il vaut mieux avoir son ennemi dehors que dedans , et un homme qui ne tient à la chose que pour son utilité personnelle sera toujours l'ennemi du bien.

— Ce n'est pas une raison; il faut à ces gens-là une place et de l'aisance; l 'amour-propre fîatté, l'ambition satisfaite, ils n'ont plus qu'à conserver. Danton n'est pas sans esprit et il sait mettre de la douceur dans la discussion, il ira bien. — Je le souhaite et ne veux point me permettre de le juger, puisque je ne le connais pas; mais vous êtes assez mes amis pour que je vous dise que vous raisonnez comme des petits garçons en politique. » — Et les amis de rire, parce que je riais moimême pour leur dire cette vérité.

Danton vint me voir, je l'examinai beaucoup; il revint, même souvent, car, soit en allant au Conseil qui se

tenait à Thôtel de l'Intérieur, soit pour me demander ma soupe, il ne laissait guère passer vingt-quatre heures sans entrer chez moi, ordinairement avec Fabre d'Eglantine, et il se conduisit ainsi jusqu'aux derniers jours d'août que je ne l'ai plus revu, ni lui ni son Omar; ils préparaient alors les Matines de septembre et ils en avaient assez vu. Je ne puis douter que leur objet était de m'étudier, ce qui n'est pas chose difficile; je sais taire des affaires ou mes desseins, mais [je ne m'abaisserai jamais à dissimuler mon caractère ni mes principes, et, sans cherchera me montrer, je me laisse connaître, parce qu'Userait indigne de moi de me cacher] (i). Danton dut bientôt juger que [Roland était un véritable homme de bien] qui voulait la justice et la liberté, comme on veut manger et dormir, avec le sentiment du besoin et l'activité de tout entreprendre pour le satisfaire. [Laborieux, instruit], mais sans finesse pour éplucher son monde, [sévère comme Caton, tout aussi opiniâtre dans ses idées, et aussi dur dans la repartie, mais peut-être moins précis dans la discussion], où sa raideur se change quelquefois en P'cotage. Danton sentit qu'il fallait dominer ou perdre un tel homme et commença par s'en défier. Quant à moi, je n'offrais aucune prise par laquelle on pût me saisir pour modifier mon mari; [j'ai bien autant de fermeté que lui avec plus de souplesse ; mon énergie a des formes plus douces, mais elle repose sur les mêmes bases; je choque moins et je pénètre mieux]. Je suis honnête femme avec cela : que faire d'un pareil être? un objet d'envie ou de calomnie, pour le faire paraître ridi-

(l) M Barrière, dans la notice sur Mme Roland mise en tète de son édition de 1820, avait déjA ciié tous les passages de cette page que je mets entre crochets, en prenant d'ailleurs la peine d'y fnire quelques retouches.

cule ou redoutable, et le rendre odieux afin d'annuler l'effet de sa pénétration ou de son courage. J'ai presque été la dupe de Danton durant quelques instants, c'est-àdire que je me demandais si mes amis n'avaient pas eu raison lorsqu'ils disaient qu'il irait bien. Mais je me souviens d'un propos de Fabre, très bon à recueillir. Les ennemis s'avançaient sur notre territoire, ils envahissaient la Champagne, il n'était question que de grandes mesures, et l'on tenait Conseil deux fois par jour (i). On aura beau faire, me disait Fabre, il faut resserrer le gouvernement dans le Conseil exécutif et investir son président d'une autorité dictatoriale ; c'est le seul moyen d'obtenir la rapidité nécessaire au salut de la France. — Je me pinçai les lèvres, je m'aperçus que l'homme s'était découvert, je n'eus pas l'air d'avoir apprécié toute la signification de cette ouverture, et je ne voulus point me compromettre en paraissant la saisir pour en savoir davantage. Fabre cessa de venir à la même époque de Danton, et je ne le revis plus qu'une seule fois, c'était le jour qui suivit le vol du Garde-meuble, vers le 12 de septembre (2) : il vint chez moi le matin sans m'y rencontrer, m'attendit durant plus d'une heure; je le trouvai dans la cour, il remonta sans que je l'en priasse et resta deux heures sans que je l'invitasse à s'asseoir. A dîner avec mon mari, je lui dis que j'avais vu le matin un voleur du Garde-meuble. — « Comment cela? qu'en sais-tu, et qui donc? — C'est

(i) S'il en était ainsi, on ne devait faire qu'un seul procès-verbal pour les deux séances, car je ne trouve, dans les procès-verbaux publiés par M. Ari..\RD \Suliit public, t I), qu'un seul jour, le 19 août, oîi deux séances figurent.

(2) Mme Roland donne la date du 12 septembre, parce que c'est le II que commencèrent les vols. Mais c'est dans la nuit du i6 au 17 qu'eut lieu le grand pillage.

2i6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

Fabre, qui est venu chercher à savoir s'il était deviné. — Qu'a-t-il dit? — Il a fait sur l'événement des lamentations fort hypocrites, à travers desquelles perçaient la joie du succès et la crainte d'être soupçonné ; il a fait mille questions sur la manière dont cela s'était passé et les renseignements que tu devais avoir. — — Et tu crois qu'il y est intéressé? — Je le crois comme une de ces vérités de sentiment qu'on ne peut démontrer à d'autres, mais dont on est pénétré autant que de sa propre existence. Un coup aussi hardi ne peut partir que de la main de Danton, et je ne serais pas mieux persuadée qu'il en est l'auteur, si je l'en avais entendu commander l'expédition. » Il me semblait que c'était tout simple à conjecturer d'après sa trempe, et impossible à ne pas reconnaître après les événements de septembre.

Je me souviens, à propos de ceux-ci, d'un fait assez précieux. [Grandpré (i), nommé par le ministre de l'Intérieur pour visiter les prisons, avait trouvé leurs tristes habitants dans le plus grand effroi dans la matinée du 2 septembre ; il avait fait beaucoup de démarches pour faciliter la sortie de plusieurs de ceux-ci et il avait réussi pour un assez bon nombre ; mais les bruits qui s'étaient répandus tenaient ceux qui restaient dans la plus grande perplexité. G. P. [Grandpré], de retour à l'hôtel, attend les ministres à la sortie du Conseil; Danton paraît le premier, il l'approche, lui parle de ce cju'il a vu, retrace les démarches, les réquisitions faites à la force armée par le ministre de l'Intérieur (2), le peu d'égards qu'on semble

(1) Bosc avait détaché le passage que je mets entre crochets, pour l'insérer, transcrit de .sa main, dans les Notices historiques, en note à propos des massacres de septembre.

(2) J'ai déjà dit que je ne trouve pas trace de réquisitions faites

y avoir, les alarmes des détenus et les soins que lui, ministre de la Justice, devait prendre pour eux. Danton, importuné de la représentation malencontreuse, s'écrie, avec sa voix beuglante et un geste approprié à l'expression : « Je me f... bien des prisonniers! Qu'ils deviennent ce qu'ils pourront ! » Et il passe son chemin avec humeur. C'était dans le second antichambre, en présence de vingt personnes qui frémirent d'entendre un si rude ministre de la Justice.] Le soir même, la boucherie était commencée, je l'ignorais encore quand un bruit confus frappe mes oreilles; il paraissait venir de la première cour de l'hôtel, je traverse l'appartement, j'aperçois environ deux cents hommes fort agités qui s'étaient rangés dans cette cour ; je m'informe du sujet, j'apprends que ce sont des volontaires qui, prêts à partir au-devant de l'ennemi, viennent chercher des armes ; j'observe que le ministre de l'Intérieur n'en a point à sa disposition ; on me répond qu'on le leur a dit, qu'ils insistent pour parler au ministre, ne veulent pas croire qu'il soit sorti, et prétendent le trouver. Je donne ordre d'aller de ma part les prier de laisser monter seulement dix d'entre eux ; ils viennent; je fais la première question, l'observation subséquente, j'ajoute que c'est au ministre de la Guerre qu'ils doivent s'adresser : ils répliquent qu'il les a renvoyés, que tous les ministres les trompent et qu'il leur faut des armes. « Demandez-les donc à la Commune. — Nous voulons voir le ministre Roland, pourquoi se cache-t-il? — Lui ! se cacher! vous

par Roland le 2 septembre, et je ne crois pas qu'il en ait fait. Tout indique que le massacre de l'après-midi le surprit. Sa lettre à Santerre n'est que du 4. Toutefois, devant les affirmations si catégoriques de Mme Roland, surtout dans les Notices historiques (voir plus haut, p. io:-i02), on peut se demander si ces réquisitions n'ont pas eu lieu.

2i8 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

le connaissez mal. Rendez-vous à la Commune où il est allé accompagner le ministre de la Guerre qui avait à y conférer, et d'où ils doivent se rendre ensemble au Conseil à l'hôtel d&la Marine; mais, auparavant, venez avec moi parcourir celui-ci. »

Soit persuasion ou lassitude, car la conférence se prolongea, ils se retirèrent , mais emmenant avec eux comme otage le valet de chambre qu'ils gardèrent quelques heures. Je distinguai, dans la cour où ils venaient de redescendre, un homme en chemise, le bras nu jusqu'au coude, le sabre à la main, gesticulant avec fureur et déclamant contre les ministres. Que faisait Danton cependant ?

A la même heure, il venait de monter dans le cabinet de Petion à la Mairie et, avec im air moitié plaisant, moitié surpris, il lui disait : « Mais savez-vous ce qu'ils viennent de faire là-bas à ce comité? (il tenait ses séances à la Mairie, et c'était le fameux comité de surveillance de Sergent, Panis, Tallien (i) et Marat). Est-ce qu'ils n'ont pas eu la folie de décerner un mandat d'arrêt contre Roland? Tenez, le voilà. Contre un ministre! Est-ce que nous laisserons faire cela? » Petion prend le mandat, le lit, sourit, le remet en disant : « Oh oui! Laissez-les faire ; ce sera d'un bon effet. » Danton enten-

(i) Tallien (!767-j82o), le politicien aux nombreuses vicissitudes, ne faisait pas partie du comité de surveillance de la Commune du lO août. Mais il avait été nommé le 13 août secrétaire-greffier de cette Commune, et il allait, le 9 septembre, en être nommé pocureur (ToUKNKUX, Procvs-vcrhaux, 20, 105), en attendant qu'il ffttélu député de Seineet-Oisc à la Convention. C'est lui qui, le 31 août, ,*i la tête d'une députation de la Commune, vint son>mer l'Assemblée législative de régulariser les pouvoirs de ce conseil né de l'insurrection, et qui, le 2 septembre au soir, vint lui rendre compte des premiers massacres. (V. Mortimkr-Ternaux, t. III, p. 159, 170 et suiv., 249.)

dit bien ! — « Non vraiment !» — Et il redescend pour iairebifFer le mandat. Ainsi son audace, encore réfléchissante, avait hésité de porter le coup; il voulut juger s'il ne serait pas trop violent et la sécurité du maire acheva de lui persuader qu'il serait hasardé. Mais, au cas qu'il eût été bon à faire, les précautions étaient prises, et l'émissaire chargé de l'exécution aurait trouvé les deux cents hommes pour lui prêter la main. Nous n'avons connu qu'après coup les faits qui donnent lieu au rapprochement. La bande ne trouva point Roland à la Commune d'où il était reparti, et probablement ses conducteurs, ne recevant pas de nouveaux ordres, jugèrent qu'ils n'avaient plus à le poursuivre.

J'ai appris, ce mois de mai dernier, que l'on tenait dans les prisons à Heauvais un nommé Lefort, très instruit de la participation de Danton au vol du Gardemeuble et qu'on le gardait en silence jusqu'au temps heureux où il serait permis de faire entendre la vérité et d'obtenir justice. Mais l'espérance d'un pareil temps me paraît devoir s'évanouir pour la génération présente.

[Danton jouit de ses crimes. Après avoir successivement atteint les divers degrés d'influence et persécuté, fait proscrire la probité qui lui déclarait la guerre, le mérite dont il redoutait l'ascendant, il règne.

Sa voix donne à l'Assemblée l'impulsion, son intrigue entretient le peuple en mouvement, et son génie gouverne le comité dit de Salut public, dans lequel réside toute la puissance du gouvernement. Aussi la désorganisation est partout, les hommes sanguinaires dominent, la plus cruelle tyrannie accable les Parisiens, et la France déchirée, avilie sous un tel maître, ne peut plus changer que d'oppresseurs. Voilà Danton.

Je sens sa main river les fers qui m'enchaînent, comme

j'ai reconnu son inspiration dans les premières sorties de Marat contre moi. Il a besoin de perdre ceux qui le connaissent et ne lui ressemblent pas] (i).

Lorsque l'Assemblée législative eut rendu ce décret du vingt-deux août (2) qui mettait des fonds à la disposition du ministre de l'Intérieur pour répandre des écrits utiles, Marat se hâta de lui écrire pour lui demander quinze mille livres. Le ministre avait compris qu'il devait acheter de bons ouvrages connus, pour les répandre, ou faire faire des écrits appropriés aux circonstances et à la mesure du peuple, dont la justesse lui serait démontrée, mais non dispenser des sommes pour gratifier des écrivains. Il répondit à Marat en conséquence, en l'invitant à lui faire passer ses manuscrits.

Marat envoya un petit ballot de minutes, dont le seul aperçu aurait effrayé le plus intrépide lecteur ; c'étaient véritablement des rapsodies telles qu'on peut les supposer de Marat. Roland ne sut rien de mieux, pour éviter les tracasseries, que de porter l'affaire au Conseil qui devait être et fut pour la négative ; mais Danton demanda les manuscrits et dit qu'il arrangerait le tout.

« Amenez-moi donc ce personnage, lui dis-je un jour qu'il me parlait de lui. — Oh! vous n'en tireriez pas deux mots. — Qu'importe? Je le verrais. » Il fit la sourde oreille. Peu après Marat demanda par une affiche les quinze mille livres à d'Orléans (3), en se plaignant du mi-

(1) En marge du passage que je viens de mettre entre crochets, Mme Roland avait écrit : « Reporter ce morceau à la fin de l'article. »» Bosc, en constituant le manuscrit, transcrivit tout ce passage et le mit à la suite du passage précédent concernant Grandpré, pour faire du tout une note qu'il intercala dans les Notices historiques.

(2) Mme Roland se trompe ici de quatre jours. Le décret est du 18 aoftt. (Moniteur du 20 )

(3) Les Ri'volutions tic l'arts, n" 167, avaient en effet reproché à

nistre qui les lui avait refusées; presque aussitôt, il fit un placard dirigé contre moi, destiné à jeter du ridicule sur le ministre en le supposant conduit par moi (i). Voilà du Danton! dis-je aussitôt. Ces gens-là ne me connaissent qu'à demi; ils imaginent, par leurs satires, exciter de petites passions, m'attirer sur la scène, et mettre alors en jeu du ridicule véritable; ils peuvent me déchirer à l'aise, je ne dirai mot. Mais s'ils attaquent l'homme public, celui-là remplira son rôle en laissant voir son dédain ou démentant fièrement les calomnies.

J'avais remarqué que Danton, qui d'abord avait témoigné l'envie de s'entendre avec Roland pour faire faire des écrits utiles, en avait perdu l'idée dès qu'il avait été question d'envoyer les écrivains qu'il disait connaître chez Roland pour y conférer de ce qu'il convenait d'entreprendre. Mais il les employa de son côté, les payant sans doute sur les fonds dont il s'était attribué l'emploi, voici comment : l'Assemblée, ayant jugé que la gravité des circonstances pouvait nécessiter des mesures extraordinaires de la part du pouvoir exécutif, avait déterminé de mettre deux millions à la disposition du Conseil pour dépenses secrètes (2). Danton observa, dans le Con-

Marat d'avoir, « sous le règne de l'égalité, mendié 15,000 francs à un prince français, pour faire imprimer trois ouvrages de sa façon ».

(i) U Ami du peuple y 2 septembre 1792 : « La femme Roland, qui mène les affaires sous son directeur Lanthenas... «

(2) Pour toute la discu^^sion q-ii va suivre, je ne puis que renvoyer le lecteur à l'article de M Aulard, les Comptes de Danton, p. 137-169 de son premier volume d'Études et Leçons sur la Révolution française Je rappellerai seulement, pour la clarté de la lecture, que le décret du 28 août 1792 avait mis à la disposition du Conseil exécutif provisoire un million pour dépenses extraordinairts et un million pour dépenses secrètes, et que le 3 septembre le Conseil exécutif avait décidé de partager ces deux millions entre cinq des six ministères (Intérieur, Guerre, Marine, Justice et Contributions publiques,

seil, que chaque ministre devait avoir la libre disposition d'une part proportionnelle de cette somme pour en user comme il jugerait à propos dans le département qui lui était confié, et que celui de la Guerre, ainsi que celui des Affaires étrangères, ayant déjà des fonds pour dépenses secrètes, il convenait de partager les deux millions entre les quatre autres.

Roland s'éleva avec force contre la proposition ; il démontra que l'Assemblée avait entendu confier les fonds au pouvoir exécutif collectivement, et pour des opérations résultant des délibérations qu'il aurait prises ; qu'il était possible qu'un ministre en eût besoin dans son département, mais qu'il fallait qu'il le représentât au Conseil d'abord, et lui en rendît compte ensuite; qu'il déclarait, quant à lui, ne vouloir en agir autrement et s'opposer, pour sa voix, à tout autre arrangement. Danton pérora, Roland insista ; Danton reprit, flatta les passions, et, la faiblesse des autres se trouvant chatouillée par le petit plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, la majorité se rangea pour Danton. Celui-ci usa et abusa, et, lorsqu'on parla de comptes à l'Assemblçe (i), il dit qu'il avait rendu bon compte de la Liberté. On revint à la charge (2), il affirma avoir rendu le sien au Conseil; on interpella deux ministres présents, dont le témoignage n'était pas plus redoutable pour Danton

— les Affaires étrangères ayant leurs fonds pariiculier»), — C'est sur les 400,000 francs mis i» la dispoMtion de Danton que porte le débat.

(1) Séance du 10 octobre. Voir la réponse de Danton dans le Moniteur An II, en fais.'int observer que le Moniteur, par un lapsus que M. Aulard a relevé, a imprimé 200,000 livres au lieu de 100,000 pour les Ak^p^nsc-i extraordinaires. Danton disait : « Qu'on se rappelle que la patrie était en péril, que nous étions responsables de la liberté. »

(2) Dans la séance du 18 octobre (Mjniteur du 20). Cf. Aui.aku, Salut public, t I, Introduction, p. x.xvii.

que leur caractère; ils dirent que le compte avait été rendu. — « Expliquez-moi donc cette énigme ? leur demandait Roland, quand il sut ce qui s'était passé. Je n'ai jamais vu ce compte de Danton. — Ni moi non plus, lui répondit Servan; mais je me souviens bien qu'un jour où une indisposition vous avait empêché de paraître au Conseil, Danton nous dit qu'il avait dépensé les fonds des dépenses secrètes ; il énuméra dix mille livres données à tel pour mission importante, autant à tel autre pour des services essentiels, huit à celui-là parce qu'il manquait de pain, qu'il était patriote et méritait de vivre ; ainsi du reste, sans états, sans preuves que quelques chiffons qu'il disait être des quittances, sans se gêner, et chacun fut content. »

« Que vous êtes faible ! disais-je au même ministre abandonnant le département de la Guerre, me confessant qu'il avait empoisonné l'armée (ce furent ses expressions) des agents de Danton, mais qu'un successeur courageux pourrait l'en purger, parce qu'ils n'étaient que surnuméraires. — Il m'obsédait ! répliqua-t-il, et que voulez-vous qu'on refuse à un homme qui a derrière lui cent coquins pour vous lanterner? — Tout, au risque de se faire pendre — ou de quitter la place, mais avant de pommer de telles gens. . . » Servan, honnête et franc, mais plus chaud que ferme, n'était pas capable de toute la résistance nécessaire contre un tel homme. Roland est le seul qu'il n'ait pas fait plier : voyez comme on l'arrange!

Monge avait raisonné comme Servan dans une autre circonstance. Il s'agissait d'envoyer à Brest et dans les ports un homme inconnu (i), présenté par Danton, pour inspecter et contrôler je ne sais quelle partie de

(i) C'es>t Guermeur. Voir plus haut, p. 95-96.

marine qui avait ses inspecteurs. La commission était dressée; on commençait à signer. — « Je n'en ferai rien, dit Roland à Monge, ni vous ni moi ne connaissons le sujet et l'opération n'est pas bonne. Si vos agents là-bas sont mauvais, vous devez le savoir et les changer; s'ils sont bons, il y a de l'injustice et de la maladresse à leur envoyer un intrus; c'est les décourager », et il repousse le brevet. La séance du Conseil se prolonge et l'on fait passer à la lin beaucoup (i)...

(i) Ici s'arrête le ms. 4697 dans son état actuel. Bosc en avait détaché un dernier feuillet et l'avait intercalé au ms. 13736, oh il est encore (f" 60). On le trouvera en Appendice de ce volume.

Comment Roland, philosophe austère, savant laborieux, chérissant la retraite à ce double titre, a-t-il été appelé au ministère par Louis XVI ? C'est une question que doivent se faire bien des gens; je me la ferais à moimême à tout autre place que celle où je suis : je vais y répondre par les faits.

Résidant à Lyon durant l'hiver (2), attaché aux corps savants et littéraires de cette ville, Roland fut chargé par la Société d'agriculture de la rédaction de ses cahiers

(i) « Cette pièce, devant suppléer aux Notices historiques que la citoyenne Roland croyait perdues en totalité, ne contient, sous une autre forme, que ce qu'on a déjà lu; cependant il a paru bon de ne pas la supprimer; elle est seule dans ce cas. » (Note de Bosc.) Bosc indique assez, par ces derniers mots, qu'il avait supprimé d'autres cahiers.

(2) Roland, transféré d'Amiens à Lyon en mai 1784, avait obtenu de pouvoir résider en réalité à Villefranche-en-BeaujoIais, dans la maison paternelle qu'habitaient sa mère et son frère aîjié. Il n'avait à Lyon qu'un pied-à-terre, d'abord maison Collomb, place de la Charité; puis, à partir de 1787, maison de Chamburcy, quai Monsieur (aujourd'hui commencement du quai de la Charité). II pouvait ainsi, comme le lui écrivait sa femme le 21 mai 1784, « faire sa place en pantoufles ». Mme Roland allait de temps en temps y passer quelques semaines avec lui. Mais il semble bien que, de 1790 à 1791, le ménage ait résidé plus effectivement à Lyon, oii Roland fut élu, en mars 1790, membre du conseil général de la commune; puis, en novembre, officier municipal.

Il était membre de l'Académie de Lyon et de la Société d'agriculture de la même ville.

pour les États généraux (i). Ses principes et son caractère devaient lui faire voir avec plaisir une révolution qui promettait la réforme de beaucoup d'abus ; la connaissance de ses dispositions et de ses lumières le firent appeler, à la première formation de la Commune, dans le corps électoral et charger enfin des intérêts de la ville obérée par des dettes considérables. Député extraordinaire auprès de l'Assemblée constituante (2), il eut à Paris des liaisons avec plusieurs de ses membres et quelques-unes des personnes qui s'adonnaient aux affaires publiques. Il était retourné dans ses foyers lorsque la suppression de sa place d'inspecteur, changeant sa destinée, l'obligea de réfléchir sur ce qu'il devait arrêter pour la suite. Il était question de savoir s'il adopterait la retraite absolue dans la campagne sur ses fonds, occupé à les faire valoir, ou si, continuant ses travaux littéraires, il ferait à Paris un voyage en conséquence, et qui aurait le double objet de recueillir des matériaux du genre, et de faire valoir ses droits à une pension en qualité d'indemnité de trente-huit ans d'emploi dans une partie de l'administration. Ce dernier parti fut adopté, comme n'empêchant point de revenir à l'autre au moment que l'on jugerait convenable.

Nous revenons à Paris le 15 décembre 1791. Les affaires générales ne permettaient pas d'espérer que l'Assemblée législative, qui venait de s'ouvrir, traitât bientôt

(1) Le Patriote français des i2, 14, 21 et 22 septembre 1789 contient des extraits considérables de ce travaiL

(2) La municipalité de Lyon l'avait chargé, le i" février 1791, d'aller, avec Bret, procureur de la Commune, demander à l'Assemblée de déclarer nationale la dcite de Lyon, montant h plus de trenteneuf millions, et contractée sous l'ancien régime, en grande partie pour le compte du roi et par son ordre. Ils arrivèrent h Paris le 20 février.

■des intérêts particuliers. Roland, lié avec Brissot, fait connaissance de quelques-uns de ses collègues au corps législatif; il allait assez souvent aux séances de la Société des Jacobins, avec d'anciens amis fixés à Paris depuis longtemps (i), aimant comme lui une révolution qu'ils croyaient devoir être utile à la liberté, estimant que cette Société l'avait servie et pouvait aider à la soutenir.

Roland, auditeur paisible, ne parla jamais à sa tribune; il était connu, non des gens qui ne lisent rien et qui ne dominaient point encore, mais de beaucoup d'autres. On le nomma iwx comité de correspondance àe la Société (2); ce comité, dont les fonctions sont indiquées par le titre, était composé d'un assez grand nombre de membres, dont quelques-uns seulement travaillaient. Roland revenait souvent chez lui avec un dossier considérable de lettres à répondre ; le travail se divisait par département, dont tels et tels étaient affectés à tel membre, mais il fallait bien que les plus actifs se chargeassent de la part d'autres, pour que rien ne restât en arrière. Je voyais ces lettres ; je prenais souvent pour moi le soin de faire les réponses, le genre épistolaire m'ayant toujours paru singulièrement facile et agréable, parce qu'il se prête également à tous les sujets, à tous les tons, qu'il offre à la discussion des formes douces et à la raison tout le développement qu'on veut lui donner. Je remarquais, dans la plupart des lettres des départements, de l'exaltation et de l'emphase, des sentiments boursouflés et dès là factices, généralement l'envie du bien général ou l'ambition de se montrer passionné pour lui. Je

(0 Bosc, Lanthenas, Bancal des Issarts. (V. Aul.\rd, Jacubins, t. III, passim.)

{2) Nous l'y trouvons au 15 février 1792. {Ibid.,l\\, 381.)

a'28 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

trouvais que la Société-mère pouvait exercer une grande influence en répandant un esprit sage, rappelant toujours l'institution à l'instruction du peuple, à la communication des sentiments propres à lier les hommes et à nourrir ainsi le véritable amour de la patrie, qui ne doit être que celui de l'humanité porté au plus haut degré pour ceux qui vivent sous les mêmes lois, et sublimisé par l'oubli de soi-même dans la nécessité rare, mais quelquefois urgente, des plus grands sacrifices. Persuadée qu'une révolution n'est qu'un orage terrible et dévastateur, si celle des mœurs ne marche d'un pas égal avec celle des événements ; touchée du bien qu'il était possible de faire en s'emparant des imaginations pour les diriger et les enflammer au profit de la vertu, je m'occupais de cette correspondance avec plaisir, et le comité trouvait Roland travailleur (i) ; il n'était pas non plus sans rien faire, mais l'ouvrage de deux personnes très expéditives devait être considérable aux yeux de ceux à qui l'ouvrage d'une d'elles aurait déjà paru l'être.

Des députés de l'Assemblée se rassemblaient souvent en petit comité, place Vendôme, dans la maison où logeait l'un d'eux et chez une femme honnête, opulente, qui pouvait sans se gêner leur prêter un appartement commode dont ils étaient libres de se servir même en son absence (2). Roland, dont on estimait le bon esprit et l'intégrité, fut invité à s'y rendre; il n'y allait presque

(1) A la séance des Jacobins du ii janvier 1793, un membre, faisant le procès de Roland et rappelant son rôle à ce comité, s'expri" mait ainsi : « C'est alors qu'il nous montra toute sa nullité; il ne .«avait pas même l'orthographe, et c'est ordinairement Mnu; Roland qui corrigeait ses lettres, etc.. »>

(2) Les réunions avaient lieu chez Vergniaud, qui demeurait chez Mme Dodun. Voir plus haut, p. 67.

point, à raison de la distance. Je vivais beaucoup chez moi, suivant mon usage; je ne me portais pas bien et je voyais fort peu de monde.

L'état des affaires et le mécontentement des esprits inquiétaient la cour. Les ministres devenaient bientôt l'objet de l'animadversion publique, et véritablement leur action ne tendait qu'à porter atteinte à une Constitution que le roi avait jurée contre son cœur, et qu'il ne voulait point maintenir. Dans la fréquence des changements et le trouble du ministère, la cour incertaine et tourmentée ne savait comment asseoir son choix. On disait hautement que, si Louis XVI était sincère, il prendrait pour agents des hommes dont le civisme ne fût pas douteux. La cour se décida par faiblesse ou par peur, et avec l'espérance de gagner ou la résolution d'éloigner, si elle ne pouvait réussir, ceux qu'elle aurait appelés au ministère. Elle se montra donc inclinée à faire choix de ce qu'on appelait des patriotes. La dénomination alors n'en était pas encore pervertie. Comment cela se traitaitil? Je ne l'ai jamais su, et ne m'en suis pas informée, parce qu'il m'a paru qu'il en avait été de cela comme de toutes les affaires imaginables, dont s'entretiennent essentiellement quelques personnes qui propagent leurs idées, que saisissent et suivent celles qui se trouventà portée de les communiquer. Les gens sages réfléchirent qu'il était important de diriger le choix de la cour sur des hommes capables, d'un caractère respecté, car il était possible qu'elle se fît un malin plaisir de recevoir des Jacobins quelques mauvaises tètes, dont les incartades l'autoriseraient à se plaindre et discréditeraient les patriotes.

Je ne sais pas quel est l'individu qui le premier, dans le comité de la place Vendôme, nomma Roland comme un

de ceux à qui l'on pourrait penser (i). Ce nom réveilla l'idée d'un homme instruit qui avait écrit sur plusieurs parties d'administration, qui n'était pas sans expérience à cet égard, qui jouissait d'ailleurs d'une réputation honorable, et dont l'âge, les mœurs, le caractère très prononcé, les principes hautement professés dans ses écrits, même avant la Révolution, montraient en lui un partisan de la liberté, digne d'elle sous tous les rapports. Le roi n'était point étranger à ces considérations, ou du moins aux faits qui leur servaient de base; j'aurai occasion de le prouver (2). Ces idées avaient tellement pris naissance dans la nature des choses, qu'elles ne nous furent communiquées que trois jours avant la formation du nouveau ministère. Brissot vint chez moi un soir; j'y étais seule; il m'apprit qu'on songeait à Roland : je souris en lui demandant la raison de cette plaisanterie; il m'assura que ce n'en était point une, m'exposa ce que je viens de dire, et ajouta qu'il était venu pour savoir si Roland consentirait à se charger de ce fardeau. Je promis de l'en entretenir et de faire savoir sa résolution le lendemain. L'activité de Roland (aussi étonné que moi de l'événement) ne répugnait point à la multiplicité des affaires, et il me disait en riant à ce sujet qu'il avait toujours vu des gens en place si médiocres qu'il ne pouvait s'étonner assez de ce que les affaires continuaient d'aller; qu'ainsi la chose en elle-même ne l'effrayait point. La situation devait être critique à cause des intérêts de la cour et de l'incertitude des intentions du roi; mais pour quiconque ne veut que son devoir et se soucie peu de

(1) Sophie Grandchamp, dont je publie en Appendice les Souvenirs, dunne à entendre que ce fut Lanthenas.

(2) Nulle part, dans ce qui nous reste des Mémoires, Mme Roland n'est revenue sur ce sujet.

perdre sa place pour les remplir, les dangers de l'acceptation sont moindres. D'ailleurs un homme zélé, qui devait avoir la conscience de ses moyens, ne pouvait être insensible à l'espoir de servir utilement son pays. Roland se décida donc pour l'affirmative, et en instruisit Brissot. Le lendemain celui-ci accompagna Dumouriez qui venait chez Roland, à 1 1 heures du soir au sortir du Conseil, lui annoncer, en conséquence des ordres dont il était porteur, le choix que le roi venait de faire de lui pour ministre de l'Intérieur. Dumouriez, ministre depuis peu de temps, parla des sincères dispositions du roi à soutenir la Constitution, et de l'espérance de voir la machine bien en jeu dès que le Conseil n'aurait qu'un même esprit ; il témoigna à Roland sa satisfaction particulière de voir appeler au gouvernement un patriote vertueux et éclairé tel que lui (i).

Brissot observa que le département de l'Intérieur était le plus délicat et le plus chargé dans les circonstances, et que c'était un repos d'esprit pour les amis de la liberté que de le voir confié à des mains fermes et pures. La conversation s'étendit légèrement sur ces objets; on convint de l'heure du lendemain pour la présentation à Sa Majesté, puis la prestation du serment et l'entrée au Conseil. Je trouvai à Dumouriez l'air délibéré d'un militaire, la tournure d'un adroit courtisan, et le ton d'un homme d'esprit, mais nullement le caractère delà vérité. En comparant cet homme à son nouveau collègue, dont l'austérité, la franchise, vont quelquefois jusqu'à la rudesse, je me demandais s'ils étaient faits pour aller longtemps ensemble. « Voilà, me dit Roland, après leur dé-

(i) Sophie Grandchamp, dans ses Souvenirs, nous donne la contrepartie de ce récit. Il n'y a pas contradiction (sauf sur quelques détails) ; c'est seulement un aspect différent.

part, un homme qui montre du patriotisme et qui annonce des moyens. — Oui, lui dis-je, et dont il faudra se défier, car je le crois capable de vous faire sauter tout le premier, si vous ne convenez point à son allure. — Nous verrons. »

La première fois que Roland parut à la cour avec son costume ordinaire et philosophique, adopté depuis longtemps pour sa commodité, quelques cheveux rares et simplement peignés sur sa tête vénérable, un chapeau rond, les souliers noués avec des rubans, ces valets de cour, qui attachaient la plus grande importance à l'étiquette dont ils tenaient leur existence, le considérèrent avec scandale et même une sorte d'effroi; l'un d'eux s'approche de Dumouriez en fronçant le sourcil, et lui dit à l'oreille en montrant des yeux l'objet de sa consternation : « Monsieur! point de boucles à ses souliers! » Dumouriez, preste à la repartie et se revêtant d'un sérieux comique, s'écrie : « Monsieur! tout est perdu! » Le mot courut bientôt, et fit rire ceux qui en avaient le moins envie (i).

Louis XVI montrait à ses nouveaux ministres la plus grande bonhomie. Ce prince n'était pas précisément tel qu'on s'était attaché à le peindre pour l'avilir; ce n'était ni l'imbécile abruti qu'on exposait au mépris du peuple, ni l'honnête homme bon et sensible que préconisaient ses amis. La nature en avait fait un être commun qui aurait été bien placé dans un état obscur, que déprava l'éducation du trône, et que perdit sa médiocrité dans un temps difficile, où son salut ne pouvait être opéré qu'à l'aide du génie ou de la vertu. Un homme ordinaire, élevé près du trône, enseigné dès l'enfance à dissimuler, acquiert

(i) Anecdote déjà racontée, p. 70.

beaucoup d'avantages pour traiter avec les hommes ; l'art de montrer à chacun ce qu'il convient seulement de lui laisser voir n'est pour lui qu'une habitude dont l'exercice lui donne l'apparence de l'habileté : il faudrait être né idiot pour paraître un sot en pareille situation. Louis XVI avait d'ailleurs une grande mémoire et beaucoup d'activité; il ne demeurait jamais sans rien faire et lisait souvent. Il avait très présents à Tesprit les divers traités faits par la France avec les puissances voisines ; il savait bien son histoire, et il était le meilleur géographe de son royaume. La connaissance des noms, leur juste application aux visages des personnes de sa cour à qui ils appartenaient, celle des anecdotes qui leur étaient particulières, avaient été étendues par lui à tous les individus qui s'étaient montrés de quelque manière dans la Révolution., On ne pouvait lui présenter un sujet pour quoi que ce fût. qu'il n'eût un avis sur son compte, fondé sur quelques faits. Mais Louis XVI, sans élévation dans l'âme, sans hardiesse dans l'esprit, sans force dans le caractère, avait encore eu ses vues resserrées, ses sentiments faussés, si je puis ainsi dire, par les préjugés religieux et par les principes jésuitiques.

Les grandes idées religieuses, la croyance d'un Dieu, l'espoir de l'immortalité s'accordent fort bien avec la philosophie et lui prêtent une plus grande base, en même temps qu'elles lui forment le plus beau couronnement. Malheur aux législateurs qui méprisent ces puissants moyens d'inspirer les vertus politiques et de conserver les mœurs du peuple ! Si c'était des illusions à faire naître, il faudrait les créer et les entretenir pour la consolation du genre humain. Mais la religion de nos prêtres n'offrait que des objets de craintes puériles et de misérables pratiques pour suppléer aux bonnes actions ;

elle consacrait d'ailleurs toutes les maximes du despotisme dont s'appuie l'autorité de l'Eglise. Louis XVI avait peur de l'enfer et de l'excommunication ; il était impossible de n'être point avec cela un pauvre roi. S'il était né deux siècles plus tôt, et qu'il eût eu une femme raisonnable, il n'aurait pas fait plus de bruit dans le monde que tant d'autres princes de sa race qui ont passé sur la scène sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des débordements de la cour de Louis XV et du désordre des finances, environné de gens corrompus ; entraîné par une étourdie joignant à l'insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur, l'ivresse des sens et l'insouciance de la légèreté ; séduite elle-même par tous les vices d'une cour asiatique auxquels l'avait trop bien préparée l'exemple de sa mère, Louis XVI, trop faible pour tenir les rênes d'un gouvernement qui se précipitait vers sa ruine et tombait en dissolution, hâta leur ruine commune par des fautes sans nombre.

Necker (i), qui faisait toujours du pathos en politique comme dans son style, homme médiocre dont on eut bonne opinion parce qu'il en avait une très grande de luimême et qu'il l'annonçait hautement, mais sans prévoyance des événements, espèce de financier renforcé qui ne savait calculer que le contenu de la bourse, et parlait à tout propos de son caractère comme les femmes

(l) Mme Roland n'a jamais aimé Nerker. Dix-sept ans auparavant, elle écrivait à ses amies d'Amiens [Lettres aux demoiselles Cannet des lo, 20 et 28 décembre 1776), sur le nouveau directeur du trésor royal, une singulière anecdote qu'elle devait tenir des Genevois qu'elle fréquentait alors, More, Piolet, mais qui en réalité devait concerner Louis Necker de Germany, le frère aîné de Jacques. Ses lettres de 1788 h 1790 sont pleines d'appréciations plutôt malveillantes.

galantes parlent de leur chasteté, Necker était un mauvais pilote dans la tourmente qui se préparait. La France était comme épuisée à' hommes ; c'est une chose vraiment surprenante que leur disette dans cette Révolution ; il n'y a guère eu que des pygmées. Ce n'est pas qu'il manquât d'esprit, de lumières, de savoir, d'agréments, de philosophie ; jamais ces ingrédients n'avaient été si communs ; c'était le nouvel éclat d'un flambeau prêt à s'éteindre; mais c&\.\.e force dame que ] .-} . [Jean-Jacques] a si bien définie le premier attribut du héros, soutenue de la justesse d'esprit qui apprécie chaque chose, de cette étendue de vues qui pénètrent dans l'avenir, dont la réunion constitue le caractère et compose l'homme supérieur, on la cherche partout et on ne la trouve presque nulle part.

Louis XVI, toujours flottant entre la crainte d'irriter ses sujets, la volonté de les contenir, et dans l'incapacité de les gouverner, convoqua les Etats généraux au lieu de réformer les dépenses et de régler sa cour. Après avoir développé lui-même le germe et off^ert le moyen des innovations, il prétendit les étouffer par l'affectation d'une puissance à laquelle il avait fourni un corps à opposer, et il ne fit qu'instruire à la résistance. Il ne lui restait plus qu'à sacrifier de bonne grâce une portion de son autorité pour se conserver dans l'autre la faculté de la reprendre tout entière; faute de savoir le faire, il ne se prêta qu'à de misérables intrigailleries, seul genre familier aux personnes qu'il sut choisir ou que sa femme protégeait. Il avait cependant ménagé dans la Constitution des moyens suffisants de pouvoir et de bonheur, s'il eût eu la sagesse de s'y borner; de façon qu'au défaut de l'esprit qui l'avait mis hors d'état d'empêcher son établissement, la bonne foi pouvait le sauver s'il eût voulu sincè-

rement la faire exécuter après son acceptation. Mais toujours protestant d'une part le maintien de ce qu'il faisait saper de l'autre, sa marche oblique et sa conduite fausse excitèrent d'abord la défiance et finirent par allumer l'indignation.

Lorsqu'il eut pris des ministres patriotes (i), il ne s'occupa que du soin de leur inspirer delà confiance, et il y réussit si bien que durant trois semaines j'ai vu Roland et Clavière, enchantés des dispositions du roi, ne rêver que le meilleur ordre de choses et se flatter que la Révolution était finie. « Bon Dieu ! leur disais-je, chaque fois que je vous vois partir pour le Conseil avec cette belle confiance, il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise. — Je vous assure, me répondait Clavière, que le roi sent parfaitement que son intérêt est lié à l'observation des lois qu'on vient d'établir ; il en raisonne trop pertinemment pour n'être pas convaincu de cette vérité. — Ma foi, ajoutait Roland, s'il n'est pas un honnête homme, il est le plus grand coquin du royaume; on ne dissimule pas comme cela. » Et moi je répliquais que je ne pouvais croire à l'amour pour la Constitution d'un homme nourri dans les préjugés du despotisme et l'habitude de sa jouissance, et dont la conduite dans les derniers temps prouvait l'absence du génie et de la vertu. — La fuite à Varennes était mon grand argument.

Les Conseils se tenaient d'une manière qui pouvait passer pour décente, en comparaison de ce qu'ils sont devenus depuis, mais puérilement, eu égard aux grands intérêts dont on devait s'y occuper. Chacun des ministres qui avait à faire signer des bons, ou autres choses semblables toutes déterminées par la loi, particulières à son

(i) Le minisitère brissotin de mars 1792.

département et sur lesquelles il n'y avait point de délibérations à prendre, se rendait chez le roi au jour fixé, avant l'heure du Conseil, pour ce petit travail particulier. Tous se rendaient ensuite dans la salle du Conseil : là, on sortait du portefeuille les proclamations sur l'objet desquelles il fallait discuter ; le ministre de la Justice présentait les décrets à la sanction, et enfin la délibération s'établissait ou devait s'établir sur la marche du gouvernement, l'ordre intérieur, les relations avec les puissances, la paix ou la guerre, etc. Quant aux proclamations de circonstance, il ne s'agissait que d'examiner le décret et l'occasion de l'appliquer; c'était toujours rapide ; le roi laissait traiter ses ministres, lisait la gazette (i) pendant ce temps-là. les journaux anglais dans leur langue, ou faisait quelques lettres. La sanction des décrets obtenait son attention ; il ne la donnait pas aisément, sans refuser jamais, mais n'acceptait point à une première présentation et remettait au Conseil suivant; alors il venait avec son opinion faite, mais avait l'air de la laisser former par la discussion.

Quant aux grands objets de politique, il en éludait souvent l'examen en détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun; à l'occasion de la guerre, il parlait de voyages; à propos d'intérêt diplomatique, il citait les mœurs ou faisait des questions sur des localités du pays dont il s'agissait ; si l'on examinait l'état de l'intérieur, il appuyait sur quelques détails d'agriculture ou d'industrie; il questionnait Roland sur

(i) Le mot, n'étant pas souligné dans le manuscrit, nous paraît devoir s'entendre, non de la Gazette de France, la vieille feuille officieuse qui, h partir du 1" mai 1792, «devint l'organe du ministère girondin ». (^TouR.VEUx, Bibliographie, n" 10190), mais des journaux en général.

ses ouvrages, Dumouriez sur des anecdotes, et ainsi du reste : le Conseil n'était plus qu'un café où l'on s'amusait à des bavardises ; il n'y avait point de registre de ses délibérations, ni de secrétaire pour les tenir (i); on sortait de là au bout de trois ou quatre heures de séance, sans avoir rien fait que quelques signatures, et c'était ainsi trois fois par semaine. « Mais c'est pitoyable! m'écriais-je impatientée, lorsqu'au retour je demandais à Roland ce qui s'était passé. Vous êtes tous d'assez bonne humeur parce que vous n'éprouvez point de tracasseries, que vous recevez même des honnêtetés ; vous avez l'air de faire chacun dans votre département à peu près ce que vous voulez; j'ai peur que vous ne soyez joués. — Mais cependant les affaires vont. — Oui, et le temps se perd, car, dans le torrent de celles qui vous entraînent, j'aimerais mieux que vous employassiez trois heures à méditer solitairement sur les grandes combinaisons, que de les dépenser en causeries inutiles. »

Les ennemis faisaient leurs dispositions ; il avait bien fallu déclarer la guerre (2), parti sur lequel on discuta vivement, et que le roi ne parut prendre qu'avec une extrême répugnance; il en avait retardé beaucoup la décision, et ne sembla vaincu que par l'opinion déjà connue de la majorité de l'Assemblée et l'unanimité de son Conseil. Bientôt la continuation ou la multiplicité des troubles religieux , contre lesquels le ministre de l'Intérieur sollicitait depuis longtemps des mesures répressives, obligèrent de les prendre. D'autre part, la marche auda-

(1) La loi du 27 avril-25 mai 1791, sur i'orgfanisation du ministère, prescrivait cependant (art. 19) ; 11 Un secrétaire, nommé par le roi, dressera le procès-verbal des séances et tiendra registre des délibérations. »

(2) 20 avril 1792.

PREMIER xMINISTÈRE 239

cieuse des troupes étrangères, devenant menaçante et redoutable, avait inspiré au ministre de la Guerre l'idée d'une disposition que l'Assemblée saisit avec enthousiasme et décréta sur-le-champ.

Il est très vrai que ces deux décrets, l'un pour la formation d'un camp de vingt mille hommes au-dessus de Paris, l'autre concernant les prêtres, étaient véritablement décisifs (i). La cour y vit le renversement de ses secrètes trahisons : les révoltes particulières, à l'aide du fanatisme, et les progrès des ennemis qu'elle favorisait. Le roi était trop décidé à refuser sa sanction pour se presser d'avouer sa détermination; il trouva divers prétextes, à l'aide desquels il éluda durant plus de quinze jours. La discussion s'était ouverte plusieurs fois sur cet article ; Roland et Servan insistaient avec vigueur, parce que chacun sentait l'importance et la nécessité de la loi pour le département dont il était chargé ; l'intérêt général était évident pour tous, et les six ministres n'avaient qu'un avis à cet égard. Sur ces entrefaites, Dumouriez, dont le roi fêtait la gaillardise et que ses mœurs rendaient moins étranger à la cour, fut appelé plusieurs fois chez la reine; il avait à venger un petit déplaisir et à se débarrasser de collègues dont l'austérité ne convenait giière à son allure : il entra donc dans les arrangements dont on ne tarda pas de voir l'effet (2).

(i) Décrets du 27 mai 1792 autorisant la déportation des prêtres insermentés; du 8 juin établissant un camp de 20,000 fédérés sous Paris. Ce qui suit concernant les temporisations du roi ne peut s'entendre que du premier décret, car c'est cinq jours à peine après le second qu'il renvoya ses ministres.

(2) Voir, dans les Mémoires de Dumouriez, son récit des mêmes événements, fait à son point de vue. Tout en gardant la méthode objective qui s'impose à l'historien, je crois pouvoir dire que Dumouriez ne mérite ici aucune créance.

Je me sentais une sorte d'agitation difficile à peindre; séduite par la Révolution, persuadée qu'avec tous ses vices il fallait pourtant faire marcher la Constitution, pénétrée du désir de voir prospérer mon pays, la tourmente des affaires publiques me donnait une fièvre morale qui ne me laissait pas de relâche. Les délais du roi démontraient sa fausseté ; Roland avait achevé de s'en convaincre ; il n'y avait donc plus qu'une résolution à prendre pour un ministre honnête homme : c'était de quitter sa place si le roi s'obstinait à refuser des mesures nécessaires au salut de l'empire.

Cette démarche pure et simple eût pu suffire peut-être à la conscience d'un homme timide ; mais il ne s'agit pas seulement, pour le citoyen dévoué, de renoncer au poste où le bien n'est plus possible à faire ; il doit le dire avec énergie pour éclairer sur les maux publics, afin que sa retraite même soit utile. Nous avions déjà gémi, Roland et moi, de la faiblesse de ses collègues. Les lenteurs du roi nous avaient fait imaginer qu'il serait d'un grand effet de lui adresser collectivement une lettre, qui exposât toutes les raisons déjà énoncées au Conseil, mais dont l'expression écrite, signée de tous les ministres, avec la demande de leur démission, si Sa Majesté croyait ne pas devoir agréer leurs représentations, forcerait la main au roi ou le mettrait à découvert aux yeux de la France. J'avais esquissé la lettre, après en avoir arrêté les bases avec Roland qui la proposa à ses collègues; tous approuvaient l'idée, mais sur l'exécution la plupart différaient : Clavière ne voulait point de telle phrase (i); Duranthon voulait temporiser; Lacoste n'était pas pressé de mettre sa signature. Comme les mesures de ce genre doivent

(i) Voir plus haut, Notices historiques, p. 74.

être l'effet d'un prompt aperçu et d'un sentiment vif, le peu de succès de la première tentative nous avertit de ne pas la réitérer. Il fallait donc se réduire à une démarche isolée, et, puisque le Conseil n'avait point assez de caractère pour se prononcer avec ensemble, il convenait à l'homme qui se sentait au-dessus des événements de prendre à lui seul le rôle que ce corps aurait dû remplir ; il n'était plus question de donner de démission, mais de mériter d'être renvoyé, de dire : faites cela ou nous nous retirons, mais d'avertir que tout était perdu si telle conduite n'était adoptée.

Je fis la fameuse lettre (i).

Je m'arrête ici un moment pour éclairer les doutes et fixer l'opinion de beaucoup de personnes dont la plupart ne m'attribuent quelque mérite que pour l'ôter à mon mari, et dont plusieurs autres me supposent avoir eu dans les affaires un genre d'influence qui n'est pas le mien. L'habitude et le goût de la vie studieuse m'ont fait partager les travaux de mon mari tant qu'il a été simple particulier; j'écrivais avec lui, comme j'y mangeais, parce que l'un m'était presque aussi naturel que l'autre, et que, n'existant que pour son bonheur, je me consacrais à ce qui lui faisait le plus de plaisir. Il décrivait des Arts (2), j'en décrivais aussi, quoiqu'ils m'ennuyassent ; il aimait l'érudition, nous faisions des recherches ; il se délassait à envoyer quelque morceau littéraire à une académie, nous le travaillions de concert ou séparément, pour com-

(i) Dans les Notices historiques, Mme Roland avait écrit : « Nous arrêtâmes entre nous deux sa fameuse lettre au roi. » Ici, elle s'en déclare nettement l'auteur. Je crois inutile de reproduire cette lettre, qui est partout, notamment dans le Moniteur (du 15 juin 1792) et dans l'Histoire parlementaire, t. XV, p. 40.

(2) Des Arts industriels; c'est l'expression courante du dix-huitième siècle.

parer ensuite et préférer le meilleur ou refondre les deux ; il aurait fait des homélies, que j'en aurais composé. Il devint ministre : je ne me mêlai point de l'administration; mais s'agissait-il d'une circulaire, d'une instruction, d'un écrit public et important, nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l'usage, et, pénétrée de ses idées, nourrie des miennes, je prenais la plume que j'avais plus que lui le temps de conduire (i). Ayant tous deux les mêmes principes et un même esprit, nous finissions par nous accorder sur le mode, et mon mari n'avait rien à perdre en passant par mes mains. Je ne pouvais rien exprimer, en fait de justice et de raison, qu'il ne fût capable de réaliser ou de soutenir par son caractère et sa conduite, et je peignais mieux qu'il n'aurait dit ce qu'il avait exécuté ou pouvait promettre de faire. Roland sans moi n'eût pas été moins bon administrateur; son activité, son savoir sont bien à lui, comme sa probité; avec moi il a produit plus de sensation, parce que je mettais dans ses écrits ce mélange de force et de douceur, d'autorité de la raison et de charmes du sentiment qui n'appartiennent peut-être qu'à une femme sensible douée d'une tête saine. Je faisais avec délices ces morceaux que je jugeais devoir être utiles, et j'y trouvais plus de plaisir que si j'en eusse été connue pour l'auteur. Je suis avide de bonheur; je l'attache au bien que je fais, et je n'ai pas même besoin de gloire ; je ne vois dans ce monde de rôle qui me convienne que celui de la providence. Je permets aux malins de regarder cet aveu comme une impertinence, car il doit y ressembler, mais

(i) Ceci nVîtait alors un secret pour personne. Mais ]cs Pafners Roland nous en apportent la preuve indiscutable : la lettre de démission de Roland du 22 janvier 1793 est, je l'ai déjh dit, entièrement de la main de Mme Roland.

ceux qui me connaissent n'y verront rien que de sincère comme moi-même.

Je reviens à la lettre qui fut tracée d'un trait, comme à peu près tout ce que je faisais de ce genre ; car sentir la nécessité, la convenance d'une chose, concevoir son bon effet, désirer de le produire, et jeter au moule l'objet dont cet effet devait résulter, n'étaient pour moi qu'une même opération.

Il était présent dans le cabinet de mon mari, ce Pache qui dans la même année fit calomnier Roland et nous fait poursuivre aujourd'hui comme ennemis de la liberté, lorsque nous lûmes entre nous cette lettre. « C'est une démarche bien hardie ! disait alors cet hypocrite que je prenais pour un sage. — Hardie! sans doute, mais elle est juste et nécessaire; qu'importe le reste? »

Roland se rend au Conseil, le 10 juin, avec sa lettre dans sa poche, dans le dessein de la lire hautement devant ses collègues et de la déposer ensuite entre les mains de Sa Majesté. On ouvre la discussion sur la sanction des deux décrets : le roi la suspend, en disant à ses ministres qu'ils aient à lui remettre chacun, au Conseil suivant, leur opinion écrite. Roland pouvait remettre la sienne sur l'heure; il crut, d'après ce qui venait d'être dit, devoir attendre par une sorte d'égard pour ses collègues; mais de retour chez lui, nous trouvâmes qu'il ne pouvait mieux faire que d'expédier sur-le-champ sa missive à laquelle il ajouta quatre lignes d'envoi.

Le lendemain (i), à huit heures du soir, je vois arriver

(i) Plutôt le surlendemain. Il semble que la lettre de Roland, datée du 10, ait été remise au roi le 1 1 et que le renvoi de Servan soit du 12. Celui de Roland est du 13. J'ai donné, dans mon édition des Lettres de Mme Roland, t. II, p. 403, le billet de congé du roi II est assez court pour pouvoir être reproduit ici :

dans mon appartement Servan, d'un air radieux. « Félicitez-moi, me dit-il, je suis chassé. — Je suis bien piquée, répliquai-je, que vous ayez le premier cet honneur; mais j'espère qu'il ne tardera pas d'être décerné à mon mari. » Servan me raconta qu'ayant été le matin chez le roi pour quelque affaire, il avait voulu l'entretenir du camp; que le roi, témoignant beaucoup de mauvaise humeur, avait fini par lui tourner le dos, et qu'à l'instant Dumouriez venait de sa part lui demander le portefeuille dont il allait être chargé. « Dumouriez? cette conduite m'étonne peu, mais elle est infâme; les autres ministres dans ce cas ne devraient pas attendre leur renvoi ; il leur conviendrait d'écrire au roi qu'ils ne peuvent plus s'asseoir au Conseil avec Dumouriez : il faut les envoyer chercher pour en conférer. »

Clavière seulement et Duranthon arrivent ; ces gens-là ne surent jamais prendre un parti décidé ; il fut convenu qu'ils reviendraient le lendemain à huit heures du matin, après y avoir réfléchi, et que Roland leur tiendrait prête une lettre qu'ils pussent tous signer; il leur fit part de celle qu'il avait envoyée le matin, et dont il attendait pour réponse un traitement pareil à celui de Servan. Je ne sais si d'après cela même ces messieurs, qui aimaient leur place, n'imaginèrent pas que les deux ministres qui avaient le plus insisté pour les décrets seraient les seuls sacrifiés et qu'il ne fallait point encourir légèrement le même sort ; mais le lendemain ils ne trouvèrent pas bon d'écrire, et jugèrent préférable d'aller en personne parler au roi : mesure qui n'avait pas le sens commun, car lors-

M A M. Roland de la Platière. — Paris, le 13 juin 1792. — Vous voudrez bien. Monsieur, remettre le portefeuille du département de l'Intérieur que je vous avais confié h M. Mourgues, que je viens d'en charger. — Louis. >>

qu'il s'agit d'exprimer des vérités fortes ou désagréables à une personne qui par sa place a droit à beaucoup d'égards, il est plus avantageux de le faire par écrit. Roland, qui avait rempli sa tâche, ne pouvait plus que se ranger avec eux pour cette circonstance; ils se rendirent chez Lacoste dans le dessein de lui proposer de se joindre à eux ; Lacoste incertain paraissait balancer, lorsqu'un message du roi vient apportera Duranthon l'ordre d'aller sur-le-champ et seul au château. « Nous irons vous attendre chez vous, dirent Roland et Clavière. » Ils étaient à peine arrivés à l'hôtel de la Justice, que Duranthon revient, la mine allongée, l'air hvpocrite, tirant lentement de chacune de ses poches ce qu'on appelait une lettre de cachet qui portait le congé de ses deux collègues. « Vous nous faites bien attendre notre liberté », lui dit Roland en riant, et, prenant le billet : « C'est elle effectivement. »

Il retourne chez lui, et m'apporte cette nouvelle bien prévue. « Il reste une chose à faire, dis-je avec vivacité, c'est d'être le premier à la mander à l'Assemblée, en lui envoyant copie de la lettre au roi, qui doit en être la cause. » Cette idée lui sourit beaucoup ; je la caressais complaisamment et nous la mîmes sur-le-champ à exécution. Je sentais tout l'effet qui pouvait en résulter, et je ne me trompai pas; le double but était rempli : Vuiilité^ la ^/o2>^ suivaient la retraite de mon mari. Je n'avais pas été hère de son entrée au ministère; je le fus de sa sortie (i).

(i) C'est dans la séance du mercredi matin, 13 juin, que l'Assemblée reçut : 1" une lettre de Servan annonçant son renvoi; 2" une lettre du roi notifiant le congé donné à Servan, Roland et Clavière; 3" une lettre de Clavière; 4" une courte lettre de Roland à laquelle était jointe la copie de sa lettre au roi du 10 juin.

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