ÉDITION DE
Franchissons maintenant vme année d'intervalle. La Terreur est passée, Bosc est sorti de sa retraite, il s'est fait régulièrement constituer le tuteur de la jeune Eudora Roland; il multiplie les démarches pour la remettre en possession de l'héritage de ses parents, mais en même temps il se propose d'être l'exécuteur testamentaire de son illustre amie et s'occupe de rassembler ses écrits pour les publier.
Pourquoi Mentelle ne revendiqua-t-il pas la mission que la prisonnière, en octobre 1793, lui avait si expressément confiée? Il est probable que Bosc invoqua son droit de tuteur, Mentelle dut donc lui remettre tous les manuscrits qu'il avait entre les mains, même ceux des « Confessions » dernières. Il fit mieux, il lui donna les lettres si confidentielles qu'il avait reçues de Mme Roland. Ceci ne saurait faire un doute, puisque Bosc en publia une aussitôt dans son édition des Mémoires (la lettre du 25 octobre) et que plus tard il en remit cinq autres à M. Barrière, qui en donna deux dans son édition de 1820 (lettres du 28 septembre et du 8 octobre) laissant les trois autres dans ses papiers, où elles ont été trouvées en 1892 et publiées depuis. (On les trouvera ici avec les autres « Lettres de la prison »>.)
En réunissant les papiers remis par Mentelle h ceux qu'il conservait lui-même et à ceux qu'il put trouver dans les autres « dépôts », notamment chez Sophie Grandchamp, Bosc eut donc, après la Terreur, tout ce qui restait des cahiers de la prisonnière. Au commencement de 1795, il jugea le moment venu de les publier, d'abord pour accomplir la volonté de Mme Ro-
ÉTUDE CRITIQUE xci
land ; puis pour procurer quelques ressources à sa pupille, que l'application des lois révolutionnaires avait déshéritée.
II s'occupa donc de constituer le manuscrit pour l'imprimeur. L'ordre dans lequel il classa les cahiers est en gros celui de leur rédaction.
Il ne le modifia que dans la mesure nécessaire pour pouvoir, répondant certainement en cela à la pensée de son amie, composer une œuvre. Il a rassemblé, après les Notices historiques qui ouvrent le volume, les morceaux divers composés en août pour suppléer à leur perte, mais en y intercalant à tort le cahier des Anecdotes, puisqu'il n'a été terminé qu'en octobre ; il a placé ensuite la Seconde Arrestation, qui est de la fin d'août; après cela, il a donné assez confusément les morceaux de circonstance écrits en octobre et aux premiers jours de novembre; puis il a fait une section à part pour les Mémoires particuliers. Toute cette disposition, vue de haut, est assez acceptable; on y distingue sans peine quatre groupes d'écrits : i" les Notices/ 2" les morceaux écrits pour y suppléer; 3* les morceaux divers, depuis la seconde arrestation (20 août), jusqu'au Projet de défense au tribunal {4 novembre) , dont l'ensemble est comme un journal de captivité; 4° les Mémoires particuliers, A notre point de vue critique, elle reste insuffisante; nous voudrions suivre jour par jour la plume de la prisonnière, et l'ordre rigoureusement chronologique pourrait seul contenter pleinement notre curiosité. On peut dire néanmoins, étant données les habitudes littéraires de 1795, que Bosc s'est comporté, dans ce classement, en éditeur consciencieux. On verra que les éditeurs venus après lui en ont usé avec une toute autre liberté. Mais il n'inséra pas au manuscrit tous les cahiers qu'il avait entre les mains. Des cahiers écrits en août 1793, il ne jugea pas nécessaire d'imprimer ceux qui correspondaient aux parties retrouvées. Il ne fit exception que pour les deux cahiers du M Premier Ministère », et nous avons vu qu'il se crut obligé de s'en excuser dans une note. Quant aux cahiers Brissot et Danton, il les mit tout à fait de côté, sauf à en intercaler 6 folios dans les Notices historiques.
xcil MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
Il garda aussi par devers lui les cahiers contenant les « Confessions I), le <« Dernier supplément adressé nommément à Jany ». Ni lui, ni Louvet qu'il allait prendre pour éditeur, ni aucun des amis qui glorifiaient en Mme Roland l'héroïne de la Gironde, n'auraient pu se résoudre à publier en 1795 le secret de son amour pour Buzot. D'ailleurs Bosc était le tuteur d'Eudora Roland, et allait bientôt songer à l'épouser. Faire le silence sur cette crise était véritablement pour lui une obligation morale. Détruisit-il les cahiers ou se contenta-t-il de ne pas les publier? En tout cas, ils semblent bien perdus aujourd'hui.
Pour les mêmes raisons, il ratura dans les autres cahiers tous les passages où cette passion pour Buzot était trop clairement exprimée. Mais la main du bon naturaliste manquait de dextérité, et laissa subsister, par mégarde, en plus d'un endroit, des traits qui, de bonne heure, éveillèrent la curiosité du lecteur.
Un autre scrupule, très légitime chez lui, l'amena à retrancher, ici une expression trop vive ou trop leste, là des pages entières d'une malheureuse crudité (les deux scènes de l'atelier, au 2" cahier), que Sainte-Beuve a appelées « un acte immortel d'impudeur ».
Enfin, partageant les préjugés de son temps contre Dieu, il supprima les derniers mots de V Aperçu : ««... Dieu juste, reçois-moi ! » Il lui déplaisait sans doute que son amie fît profession de déisme (1).
Après ces précautions à l'égard de Mme Roland elle-même, signalons divers ménagements pour les vivants; du portrait de Lanthenas, si durement traité, Bosc adoucit quelques touches et retrancha même des passages entiers; il tronqua aussi, pour ne pas accabler cet ancien ami, la lettre à Jany du 25 octobre. D'autre part, dans les cahiers des Portraits et Anecdotes, il supprima les portraits de M.-J. Chénier, Dusaulx et Mercier. Tous trois vivaient encore, appartenaient au camp des modérés, et ces portraits les eussent blessés en plus d'un endroit.
(1) Cette remarque est de M« Dauban, et Sainte-Beuve l'a reprise
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Il se permit en outre quelques corrections de style assez maladroites.
Par contre, il grossit le manuscrit de plusieurs pièces :
i" Il donna en supplément, à la fin de sa 2' partie, l'interrogatoire du 12 juin, rédigé par Mme Roland elle-même et publié dans le journal de Dulaure (n" XVIII de ma nomenclature);
2» Il inséra au manuscrit, non pas les autographes des lettres de Mme Roland à sa fille et à sa bonne, mais des copies faites par lui (n» XX) ;
3" Il y fit entrer la lettre du 25 octobre à Mentelle (n'XXI), mais avec des coupures dont j'ai dit la raison, et la lettre du 27 octobre adressée à lui-même {n" XXII);
4" Il donna en appendice, à la fin de sa 2* partie, le texte du jugement du 18 brumaire (8 novembre) qui envoyait à la mort Mme Roland, en le faisant suivre d'abord de quelques réflexions personnelles, puis d'un assez long extrait où Rioufïe (Mémoires d'un détenu) racontait les derniers moments de la condamnée. Tout ce morceau (n* XXIV) figure au manuscrit, moins le texte du jugement qui ne se trouve que dans l'imprimé ;
5" Enfin il publia, dans sa 4" partie, 82 lettres à lui adressées par Mme Roland, de 1782 à 1791.
Le nom de l'éditeur I.ouvet donnait à la publication — non moins que le moment choisi pour la faire paraître — une signification très claire; c'était bien, comme allait le dire le titre, un « Appel à la postérité », la vengeance légitime de Mme Roland contre ses bourreaux. On était alors en pleine réaction thermidorienne. Le club des Jacobins avait été fermé le 12 novembre 1794; le 8 décembre, la Convention avait rappelé les soixante-quinze; le 10, Louvet, l'ancien journaliste de Roland, l'ancien accusateur de Robespierre, sortant des « cavernes du Jura », avait écrit à l'Assemblée pour rede-
pour son compte. Remarquons cependant que Mme Roland proclame son déisme en dix autres endroits que Bosc a absolument respectés ; ainsi, dans les Dernières Pensées, écrites en même temps que V Aperçu : M Divinité, être suprême, etc.. »
xciv MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
mander « le feu et l'eau », et réclamer une confrontation avec ses proscripteurs. Puis, en attendant la réparation, il s'était établi imprimeur et libraire au Palais-Royal et avait publié, en février 1795, ses émouvants Mémoires, où vibrent à la fois tant de pitié, d'injustice et de colère. Au même moment, un des compagnons de fuite des Girondins, Riouffe, après de longs mois passés à la Conciergerie, faisait paraître les Mémoires d'un détenu, dont le succès fut si retentissant. Enfin, le 8 mars, Louvet et les députés mis hors la loi en juillet 1793 rentraient à la Convention, et le i" avril (12 germinal), à une insurrection avortée du parti jacobin l'Assemblée répondait par des décrets frappant à leur tour les terroristes survivants. La Gironde avait son jour de revanche, et Bosc allait y apporter sa contribution. Il était certainement (sans doute par Louvet) en relations avec Riouffe, car celui-ci avait déjà publié, en appendice aux Mémoires d'un détemi, le « Projet de défense au tribunal » de Mme Roland, que Bosc seul avait pu lui communiquer.
L'ouvrage commença à paraître le 9 avril 1795, •« chez Louvet, libraire, maison Égalité, Galerie neuve, derrière le théâtre de la République, n" 24 ». Il avait pour titre : « Appel à l'impartiale Postérité, par la citoyenne Roland, femme du ministre de l'Intérieur, ou Recueil des écrits qu'elle a rédigés, pendant sa détention, aux prisons de l'Abbaye et de Sainte- Pélagie; imprimé au profit de sa fille unique, privée de la fortune de ses père et mère, dont les biens sont toujours séquestrés », in-8. — Il y eut quatre parties : la première, précédée d'un Avertissement de Bosc, est du 20 germinal an III (9 avril 1795); la seconde, en tête de laquelle est aussi un court Avertissement, où Bosc déclare tenir ce manuscrit à la disposition des sceptiques, vint quinze jours après (4 floréal, 23 avril); la troisième n'a pas de date, elle dut paraître en mai. La quatrième est datée du 20 prairial (8 juin). Une note, placée en tête, annonçait que la gravure du portrait de la citoyenne Roland, par Pasquier, qui devait être livrée avec cette quatrième partie, ne serait prête qu'à une date ultérieure.
ÉTUDE CRITIQUE xcv
Le succès du livre fut très grand; il s'en vendit 12,000 exemplaires.
ÉDITION DE CHAMPAGNEUX (an VIIl. — MARS 1800)
J'ai dit ailleurs comment Bosc, devenu amoureux d'Eudora Roland, mais s'apercevant qu'il n'était pas payé de retour, s'embarqua pour les États-Unis en août 1796 — après avoir passé la tutelle de la jeune fille h Champagneux qui, cinq mois plus tard (en décembre), la maria A son second fils Pierre- Léon. On présume aisément que le voyageur, à son retour (novembre 1798), dut n'avoir que des rapports très froids avec son ancienne pupille et la famille qu'elle s'était donnée. II revit pourtant Eudora vers 1799. Est-ce alors qu'il lui remit le manuscrit des Mémoires de sa mère? Ou bien avait-il déjà, en quittant la France en 1796, laissé ce dépôt à Champagneux ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que Champagneux, lorsqu'il entreprit vers 1799 de donner à son tour une édition des œuvres de Mme Roland, avait le manuscrit entre les mains; j'en fournirai tout à l'heure la preuve.
J'ai dit aussi que l'ancien chef de bureau de Roland, incarcéré en août 1793, élargi en août 1794, s'était d'abord retiré dans son domaine de Champagneux (i), mais était revenu à Paris vers la fin de 1795, lors de l'organisation des ministères au début du Directoire, pour y reprendre, sous le ministre de l'Intérieur Bénézech, ses anciennes fonctions. Mais, après les avoir occupées de nouveau pendant près de deux années, il fut enveloppé dans la disgrâce de Bénézech aux approches du 18 fructidor et dut revenir à sa maison des champs. Là, pour employer ses loisirs forcés, il entreprit de réaliser un ancien projet de Bosc, c'est-à-dire de donner une édition, non plus
(i) Près de Jallieu et de Bourgoin (Isère),
xcvi MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
seulement des Mémoires, mais encore de divers autres écrits de Mme Roland. Ce lui était chose facile, car il disposait de tous les papiers trouvés dans la succession, après la levée des scellés à Paris et surtout au Clos (juillet 1795), que Bosc lui avait remis à son départ.
En messidor an VII (juin-juillet 1799) son travail était sans doute très avancé, puisqu'il se mit à écrire le Discours préliminaire à placer en tête du premier volume (v. p. xxii de ce Discours). Il confia la publication à Bidault, libraire, rue et Hôtel Serpente, n" 14; mais il n'alla pas à Paris s'en occuper lui-même. II en chargea son fils Pierre-Léon, le mari d'Eudora Roland, et c'est celui-ci qui reçut, le 26 mars 1800, par l'intermédiaire de Bidault, la lettre de Mentelle, si curieuse, que j'ai publiée (i). Dans cette lettre, datée du 4 germinal (25 mars), Mentelle, informé qu'une nouvelle édition des Mémoires allait paraître, s'adressait à Champagneux, qu'il croyait à Paris, pour en réclamer un exemplaire, en rappelant son rôle de suprême confident de Mme Roland et de dépositaire de ses derniers cahiers. Précaution nécessaire, car Champagneux, détenu à La Force à l'époque o\\ Mentelle correspondait avec la prisonnière de Sainte-Pélagie, ne savait probablement rien de ce rôle. J'ignore comment il reçut cette ouverture: en tout cas, il ne paraît pas avoir douté de la véracité du vieillard, car il a classé la lettre dans les papiers de famille (Papiers Roland, ms. 6241, f" 156-157).
On voit d'ailleurs, par cette lettre, que l'édition n'avait pas encore paru à la fin de mars 1800, puisque Mentelle propose à Champagneux de la faire précéder d'un portrait de Mme Roland. Elle dut paraître peu à près.
Elle est en 3 volumes in-8» et porte pour titre :
M Œuvres DE J. -M. Ph. Roland, femme de l'ex-ministre de l'Intérieur, contenant \cs Mémoires et Notices qu'elle a composés dans sa prison en 1793, sur sa vie privée, sur son arrestation, sur les deux ministères de son mari et sur la Révolution.
(i) Lettres de Mme Roland, t. II, p. 774.
ÉTUDE CRITIQUE xcvii
— Son procès et sa condamnation à mort par le tribunal révolutionnaire ; — ses ouvrages philosophiques et littéraires faits avant son mariage ; — sa correspondance et ses voyages ;
H Précédées d'un Discours préliminaire par L.-A. Champagneux, éditeur; et accompagnées de notes et de Notices du même, sur sa détention. i>
Le premier volume, orné d'un portrait de Mme Roland (Nicollet del., Gaucher inc, an VIII), comprend d'abord un Discours préliminaire de Champagneux ; puis, sous le titre de Vie privée, les « Mémoires particuliers »>, y compris les deux appendices (Aperçu et Notes). Pour compléter le volume, Champagneux y a joint un « Avis à ma fille en âge et dans le cas d'être mère », opuscule écrit par Mme Roland en 1782, dans les premiers mois de la naissance de sa fille.
Le deuxième volume renferme les Notices historiques, — la Seconde Arrestation, — les Portraits et Anecdotes, — l'Esprit public, — les Anecdotes, — les Observations sur l'acte d'accusation d'Amar, — les Dernières Pensées, — les lettres <i ma fille et à ma bonnt Fleury, — la lettre à Jany, — la lettre à Base, — les Notes sur mon procès, — et enfin le Projet de défense au Tribunal, auxquels Champagneux ajouta, sous le titre de « Notices de l'éditeur sur quelques circonstances de sa détention dans les années /79J et i'jg4 », un récit de sa captivité à La Force et aux Madelonnettes (4 août 1793 — 12 août 1794).
On trouve au troisième volume :
I» Sous le titre de « Œuvres de loisirs et réflexions diverses n vingt-deux morceaux écrits par Marie Phlipon avant son mariage, de 1771 à 1778, d'intérêt et de valeur médiocres;
2" Trois Relations de voyages, dont je parlerai plus loin ;
3» 48 pages de Pièces justificatives, d'une importance considérable pour l'histoire de Mme Roland; je les examinerai tout à l'heure.
On voit le plan suivi par Champagneux : un volume pour
xcviii MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
les Mémoires particuliers, un pour les morceaux historiques, un pour les œuvres diverses. Cette méthode avait l'inconvénient de placer les Mémoires particuliers, écrits en août-octobre 1793, avant les morceaux historiques, écrits pour la plupart en juinaoût. Encore eût-il fallu, si on l'adoptait pour disposer les écrits de Mme Roland dans l'ordre où ils présentent le récit de sa vie, s'y astreindre jusqu'au bout, et du troisième volume faire le premier. Mais Champagneux, raisonnant plutôt en éditeur qu'en lettré, tint évidemment à donner, dès le premier volume, ce qu'il croyait le plus attrayant.
Ce n'est là d'ailleurs que péché véniel. Un tort autrement grave, c'est la façon dont il en a usé, au second volume, avec le texte de Mme Roland.
Et d'abord, pour tous les écrits que Bosc avait donnés avant lui, il a établi son texte, non sur le manuscrit (bien qu'il l'eût en mains), mais sur le texte de Bosc, sauf à y faire des remaniements et transpositions considérables :
l" Il a intercalé dans les Notices historiques, à divers endroits, 21 pages tirées du Premier et du Second Ministère. Après quoi, il jugea inutile de reproduire ces deux morceaux. Bosc s'était excusé de les donner; Champagneux fait mieux, il refond le texte. On peut dire que, pour la seconde fois, il a porté une main malheureuse sur l'œuvre de son amie.
2» Il a supprimé le préambule des Portraits et Anecdotes, qui faisait trop ressortir, ainsi que je l'ai déjà remarqué, sa défaillance d'août 1793.
J'ai dit qu'il avait emprunté le texte de Bosc, sauf retranchements et transpositions. Exception doit être faite pour un curieux passage :
Bosc, dans VAperçu, avait singulièrement abrégé et adouci l'endroit qui concerne Lanthenas. Voici son texte :
M II [Roland] avait connu en Italie un jeune homme dont il estimait beaucoup l'Ame douce et honnête, et qui, revenu avec lui en France, où il s'adonna à l'étude de la médecine, devint notre ami particulier. C'est Lanthenas, que j'auniis estimé d.jv;int.i)^e si l.t Révolution, cette pierre de touche des honuncs,
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en le poussant dans les affaires, n'eût mis à découvert la faiblesse de son caractère et sa médiocrité. Il a des vertus privées, mais sans agréments extérieurs ; il convenait beaucoup à mon mari; il s'attacha beaucoup à nous deux; je l'aimai, je le traitai comme mon frère, je lui en donnai le nom. [J'aurais eu à m'étendre sur son compte, ainsi que sur d'autres relations intéressantes, que je fis à cette époque, et qui me sont restées...] (i). »
Le texte de Champagneux (I, 286-288) reproduit tout ce passage, jusqu'à « je lui en donnai le nom » ; puis il continue ainsi : m Son attachement, son honnêteté, ne se sont de longtemps démentis ; il voulut venir demeurer avec nous ; Roland l'agréait: je m'y opposai, parce que je jugeai qu'un sacrifice aussi cQmplet, dans un homme de son âge et avec l'affection qu'il témoignait, entraînait secrètement l'idée d'un retour que nos (2) principes défendaient, et que d'ailleurs il n'eût pas obtenu de moi. C'était un bon et tendre frère, mais il ne pouvait être autre pour mon cœur: et ce sentiment me rendait d'autant plus libre et franche dans l'intimité établie entre nous trois. Lanthenas/M#, comme le vulgaire, content de ce qu'il a lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage. [Sous le dernier ministère de mon mari, son âme, qui n'avait encore été mise à aucune épreuve, fut épouvantée des grands mouvements que prenait la Révolution. Il ne voulut être h aucune des extrémités^ ; ses opinions prirent une nouvelle teinte : son cœur l'empêchait d'être féroce comme les Montagnards; mais il n'osa plus voir comme nous; il prétendit se mettre entre le côté droit, dont il blâmait les passions, et le côté gauche, dont il ne pouvait approuver les excès : il fut moins que rien et se fit mépriser des deux parts. »
Tout ce morceau, que Bosc avait remplacé par deux lignes insignifiantes, est tiré du manuscrit autographe, mais avec des suppressions ou des variantes singulièrement significatives :
(i) La phrase entre crochets est de Bosc, pour raccorder le récit. (2) Je souligne ici les retouches et raccords de Champagneux.
I» Mme Roland avait écrit : «... sans agréments séducteurs... ») Le terme dit bien ce qu'il veut dire; il était même trop clair. Bosc avait substitué extérieurs : Champagneux conserve cette pauvre correction. Le plus piquant, c'est que M. Dauban, qui prétendait rétablir le vrai texte, l'a maintenue aussi ; {Mém. 1 74.).
2» Texte de Mme Roland : ... «... que mes principes me défendaient... » Champagneux lui fait dire : « que nos principes défendaient », ce qui n'est pas la même chose;
3» Pour expliquer la brouille avec Lanthenas, Champagneux a introduit toute une phrase assez banale [que j'ai plus haut soulignée et mise entre crochets]. Le vrai texte est autrement révélateur : « Lanthenas, apparemment comme le vulgaire, content de ce qu'il a lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage, s'aperçut que Je ne demeurais point insensible, en devint malheureux et jaloux; rien ne rend si maussade et même injuste; je le sentis et j'étais trop fière pour l'épargner; il s'éloigna d'autant plus furieux, imaginant le pis... »>;
4» Champagneux imprime : « mais il n'osa plus voir comme nous... ») Mme Roland avait écrit : « mais il ne voulait plus voir comme moi, et bien moins comme celui qu'il me voyait chérir. »
Le sens de ces corrections et suppressions, chez Bosc comme chez Champagneux, est visible : en 179S, Lanthenas vivait encore et, malgré sa défection de 1793, on ne voulait pas l'accabler; en 1800, il était mort (2 janvier 1799), les précautions devenaient inutiles; mais ces aveux hardis d'un amour pour un autre (c'est-à-dire du vrai motif de la rupture entre Mme Roland et Lanthenas), il n'en fallait pas moins les faire disparaître. L'unique trace qu'on en laissa subsister, l'allusion aux PASSIONS du côté droit (le mot est souligné deux fois dans l'autographe), devait passer inaperçue après la suppression du reste.
On n'en a pas moins ici la preuve formelle que Champagneux a eu le manuscrit autographe sous les yeux. Pourquoi donc, au lieu du texte original, a-t-il partout ailleurs pris lu
ÉTUDE CRITIQUE Ci
texte de Bosc, sauf à y retrancher encore ? Sans doute parce que, se plaçant au même point de vue que lui, il acceptait son travail d'éliminations. Ne trouvant pas d'ailleurs qu'elles fussent assez complètes, il en fit encore quelques-unes.
D'abord, au sujet de Garât. Il avait été, pendant plus de six mois (i), son collaborateur le plus proche au ministère de l'Intérieur et, si sévèrement qu'il le jugeât, il se croyait tenu envers lui à certains ménagements.
I» Au début des Notices historiques, Bosc avait imprimé, d'après le texte du manuscrit, ce dur portrait du successeur de Roland : <« Le timide Garât, aimable homme de société, homme de lettres médiocre et détestable administrateur; Garât, dont le choix pour le ministère de la Justice prouvait la disette de sujets capables, disette dont on ne se fait pas une idée et que connaîtront seuls ceux qui, occupant de grandes places, ont à chercher des coopérateurs ; Garât n'eut pas même l'esprit de rester dans le département où il y a le moins à faire; où sa pauvre santé, sa paresse naturelle et ses difficultés pour le travail devaient être moins sensibles; il passe à l'Intérieur, satts aucune des connaissances qu'exige ce département, non seulement dans la partie politique, mais relativement au commerce, aux arts et à une foule de détails administratifs ; il va remplacer, avec son ignorance et son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la République et le mieux versé dans les connaissances de ce genre... »
Dans le texte de Champagneux, tous les traits que j'ai soulignés disparaissent, et tout se resserre en cinq ou six lignes : M Le timide Garât, aimable homme de société, mais médiocre administrateur, quitta le ministère de la Justice qui s'accommodait avec sa pauvre santé et sa paresse naturelle, pour passera l'Intérieur, et remplacer l'homme le plus actif de la République et le mieux versé dans les connaissances de ce genre
(i) 23 janvier-4 août 1793. — Voir, sur l'importance du rôle de Champagneux auprès de Garât, Schmidt, Tableaux de la Révolution,