‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 14 sur 16 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Mémoire ou histoire sécrète des motifs qui ont donné Heu au grand - visîr . Kara - Mtistapha d'entreprendre le siège dé P^ienne l'an i683.

Le marquis de Bëthune (0 avoît tous les talens d'un courtisan aimaj^le : il ëtoit vif, éloquent, laborieqx5 il ëcrivoit avec une facilite merveilleuse; il ëtoit Bien fait; il avoit du courage et de lambition; il ëtoit capable des vues les plus ëlevëes; et, par le mariage qu'il avoit fait avec mademoiselle d'Àrqtiien, il se trouvoit beau -frère de Jean Sobieski, devenu roi de Pologne.

Ce Jean Sobieski avoit ëtë envoyë jeune pour faire ses exercices en France; et, dans les diffërens degrës par lesquels il s^ëleva à la dignitë de grand maréchal de Pologne , il conserva une inclination et un attachement pour la France que le Roi entretenoit par quelques bienfaits : de sorte qu'en Pologne il ëtoit regardé comme à- la tête de la faction française que le Roi ëtoit bien aise de maintenir dans ce royaume., La Reine sa femme (^\ qu'il aimoît, l'entretenoit dans le coût naturel d'avoir plus de penchant pour la cour de sa n^^tion que pour les autres cours

d'Allemagne, avec lesquelles ce prince auroit pu

(i) De Bëthune : François de Bt'ihunc, comte de Selles , dit le marquis de Bëthune, -7 (1) Sa fenime : Maric-Gasimirc de La Grange d'Arc{aien , reine de Pologne.

49^ HÉMOIRES

prendre quelque 'engagement; cle sorte que lorsqu'il fut ële vë à la couronne élective de Pologne , le Roi ne demanda pas mieux, que de lui donner le cordon de son ordre , que ce nouveau roi lui témoigna souhaiter *, et comme , par les statuts que fit Henri m , il faut que ce soit un chevalier qui fasse la cérémonie de donner le collier , le Roi fit une promotion particulière du marquis de Béthune, afin qu'en lui donnant Tordre il eût Thonneur de le porter, et de le donner au Roi son beau-frère , auprès duquel il fut envoyé en qualité d'ambassâdeuf extraordinaire. Le voyage qu'il y fit avec sa femme, sœur de la Reine, étoit dans le commencement des troubles que Tékély fomentoit avecles mécontens de Hongrie; et le marquis de Béthune , attentif à ce qui pouvoit faire son élévation* et contribuer au service du Roi son maître, reçut une instruction particulière d'engager son beaufrère à soutenir autant qu'il pourrôit les desseins et la faction de Tékély.

Quoique Tautorité des rois de Pologne soit grande , elle ne laisse pas d'être bornée parles lois du royaume, et le Roi n'y peut faire la guerre saiïs le consentement de la République , ni iever des troupes que de concert avec ce qui compose le corps de l'Etat ; de sorte que toute l'inclination que le roi de Pologne avoit de faire plaisir au Roi , et de contribuer à la fortune et aux avantages de son beaii-frère le marquis de Béthune , aboutit à fermer les yeux sur la levée de quelques troupes que le marquis de Béthune faisoit à ses dépens ; et ledit marquis ayant pris des liaisons secrètes avec le Tékély, devoit lui conduire et commander lui-même un corps de dix mille hommes,

DE l'abbé de choisy. 49^

iavec lequel il s'ëtoit engagé de joindre les mécontens de Hongrie. \

Le roi de Frarfce fournissoit la dépense et Fentretien de cette levée : c'étoit un coup mortel pour l'Empereur que la jonction d'un corps aussi considérable.. Quelques officiers français passèrent en Pologne. Cette, levée se &îsoit sans bruit ^ et avec succès*, ce n'étoit ni le Roi ni la République qui augmentoiént ces troupes. L'assemblée, qui étoit déjà de sept à huit mille hommes bien payés, se faisoit dans la starostie dé Strick : cette starostie étoit au roi de Pologne pendant qu'il n'étoit que grand maréchal, et il en avoit conservé la possession depuis qu'il étoit roi.

Ce que l'on appelle en Pologne starostie est une espèce de cowmanderie séculière qui forme le gouvernement d'un canton , dont le roi donne le commandement et les revenus ^ et c'étoit dans le lieu de Strick et ses dépendances que s'assembloient les tt'oupes : ce que, par complaisance pour le Roi et le marquis de Bé thune. Sa Majesté Polonaise faisoit semblant d'ignorer.

La Reine avoit une extrênaé passion que son pèr^ le marquis d'Arquien là pût voir dans la splendeur du trôcie où sa bonne fortune l'avoit conduite. Le marquis d'Arquien avoit la charge de x^apitaine des centsubisses de la garde de Monsieur, frère unique du Roi^ il avoit vécu dans un dérangement de ses affaires qui les avok infiniment délabrées. Sortir de France sans payer ses dettes étoit. uufe'chose quasi impossible, et honteuse. Ses créanciers le persécutoient; il n'y avoit de moyen que cehii de vendre sa charge secrètement, pour que, disposant de tout le produit

de la vente, il pût en. payer les créanciers les plus presses, et garder quelque chose pour faire son équipage et son voyage. Un projfit cohsidérable que le chevalier de Liscouet fit au jeu donna occasion à la proposition qu'il, lui fit d'acheter la moitié de sa charge, dont le prix fut fait à vingt mille écus^ et Monsieur, qui ne demandoit pas mieux que d'augmenter le nombre des gens de condition qui vouloient bien s'attacher à lui, donna l'agrément au chevalier de Liscouet pour la moitié. de cette charge, dont quelques années après le marquis de Foix acheta l'autre pour autres vingt mille écus.

La marquise de Béthune*étoit naturellement trèsintéressée : elle eut avis de la vente de la ch^irge de son père, et cette nouvelle réveilla en eUe les prétentions d'une dot mal payée qui lui avoit été promise en la mariant. Cette femme ne laissoit pas d'avoir, par son esprit difficile, jaloux et iùipérietix, une sorte d'autorité sur l'esprit du marquis de Béthune son' mari. L'un et, l'autre écrivirent secrètement à l'évêque de Verdun , frère du marquis , de représenter à Monsieur que c'étoit leur ôter leur bien que de permettre au vieux d'Arquien de toucher l'argent de sa charge; qu'il le dissiperoit, ne paieroit aucune dette de la maison, et feroit perdre à la marquise de Béthune la dot qui lui étoit promise par son mariage. Monsieur défendit à Liscouet de payer les vingt mille écus dont il vouloit voir l'emploi. Le bon homme marquis d'Arquien eut beau se plaindre : l'évêque de Verdun avoit si bien instruit et prévenu Monsieur, que ce prince témoigna qu'il aimoit mieux faire plaisir au marquis

DE l'abbé DR* CHOISY. . ^C)5

et à la marquise de Bëthune qu'à son ancien domestique, qui passoit pour être grand dissipateur.

Le bon homme marquis d'Arquien, au désespoir, rendit compte à la Reine sa fille du nouvel inconvénient qui Fempéchoit de partir/ Le roi et la reine de Pologne envoyèrent un matin chercher le marquis de Béthune, et lui firent dès reproches de sa coiiduite. « La peste m'étouffe*, dit le marquis de Béthune , si « j'ai jamais entendu parler de cette affaire ! Vous « verrez, dit-il, que c'est ma, diable de femme qui « aura fait à mon insu cette tracasserie; Vos Majes- (c tés n'ignorent pas combien tous les jours elle me « tourmente par ses fureurs de jalousie (0 5 et celle-ci a est une rage d'intérêt que je désavoue, et à laquelle c( je n'ai nulle part. » •

Cette [Mainte de la mauvaise humeur de sa femme étoît venue dans le temps d'un éclat effroyable qu'elle venoit de faire; car ayant su quelques jours auparavant , par des espions qui lui rendoient compte de toutes les actions de son mari , qu'il ëtoit entré le soir chez une femme dont elle étoit jalouse, elle vint la nuit dans le logis où elle savoit qu'il étoit, monta dans la chambre, où le marquis de Béthune, averti de l'arrivée de sa femme , ne sut faire autre chose que de se cacher précipitamment sous le lit. Cette furieuse entra comme une lionne , en disant à cette dame , qui

(i) Madame de Sëvigné a peint d'un seul trait madame de Béthune : « Cette paiirre créature , dit-elle , a tou)oars été livrée anx plus vives pasce sions : elle adoroit son mari , elle en étoit jalouse. Les Furies Pavoient « suivie jusqu'en Pologne. » (Lettre à madame de Guitaut, du ag octobre i6g9 ; Paris , Kloitermann , i8t4 » p. 1 13; )

ëtoit de grande naissance : a Rènds-moi mon mairi , « tu me l'as dëbanchë. » Et , faisant un bruit épouvantable , elle chercha son mari dans*le |^t et de tous les côtés. Ne le trouvant point, elle alla- malheureusement s aviser de regarder sojas le lit : cette jalouse femme trouvant un pot de chambre plein d'urine, le prit, et le lui jeta s^u visage. Le pauvre marquis, honteux , fit mille reproches sa Aglans à sa femme ; sa femme lui en fit mille autres , et à la dame de la maison. Ce vacarme, comme je vi^ns de le dire, avoit précédé de quelques jours les plaintes du Rof et de la Reine sur le procédé qui regardoit lei^ vingt mille écus*, de sorte que le marquis de Béthun.e n'eut pas de peine à persuader qu'il n'avoit aucune part, à la conduite de sa femme, et il fut condu qu'il reofiettroit à la Reine une lettre par laquelle il consentoit de tout son cœur que son beau-père touchât l'argent de la vente de la charge^ et le Roi et la Reiue se chargèrent de déterminer madame de Béthuue à la même chose. Cela ne fut pajs difficile : le marquis et ]a marquise de Béthune écrivirent tout ce que 1^ Roi et la Reine désirèrent. Cette princesse^ dans la pasjsioii qu'elle avoit de voir son père, lui dépêcha un courrier qui porta non-sçulement les susdites lettres , mais elle écrivit elle-même à Monsieur, lui ne^procha son injustice, le peu d'égatrés qu'il avoit pour elle et pour son père , ajoutant que s'il ne vouloit pas lui rendre justice, elle ne pourroit pas s'empêcher de s'en plaindre au Roi ; qu'elle espéroit qu'il la lui feroit rendre. Le bon homme marquis d'Ârquiein rendit k Monsieur la lettre de la Reine sa fille, et deux jours après lui remit les lettres du marquis et de la marquise de

DE l'ibbé de ghoisy. 497

Bëthuiie , qui leyoient toutes le§ diffiçuJl^és 4es vingt mille écu$ qu'il (Revoit tai^cher du chev^Uer de Li$cpviet.

Monsieur ëtoit 1^ meilleqr prince du mon(l^ , mai^ e^ même tQmps le plus foible, le plu§ f^ci^e, et le moins capable de garder un secret ; il eût ix^éme forcé son tempérament ^'il eut perdu Tocct^sion d^ fair^ v^ne tracasserie, (c Ne voyez-vous pas, dit-il, bon hommç, <c en parlant au marquis d' Arquien , que Toa s^ moque i( de vous ? » E( il lui û% confidence non7seulemen( que le marquis et la marquise de Bëthune ayoient fait prëpëder le courrier de la Reine par un exprès, ppur je prier de pe rien faire de ce que contenoient les lettres que le roi et la reine de Pologne avoient exigées d'eu^, mais de plus Monsieur lui montra Toriginal çle 1^ lettre du marquis et de la marquise : et sur ce que le bon homme d'Arquien pressa Monsieur de lui en remettre Tori^nal, Monsieur lui permit d'en prendre copie ; après quoi Monsieur s'ëtendit sur les plaintes qu'il fit de la Reine, qui lui écrivoit, disoit'il, d'une plaidante manière ^ que la fortune qu'elle avoit d'être reine ne devoit pas Tempécher de connoitre ce qu'elle étoit^ qu'il trouvoit fort étrange qu'elle se fnéconnût au point dp le menacer^ qu'il iîtoit le maître dans sa maison, et qu'indépendammen]; du plaisir qu'il étoit bien aise de faire ^ M. et à ma^aiu^ de Bëthune, il étoit encore plus aisfe de trouver une occasion de chagriner la reine de PologUPî çt qu'il alloit réitéreriez ordres qu'il avoit donnés au chevalier de Liscouet de ne remettre l'argent de sa charge qu'aux créanciers du marquis, ou à la marquise de pé thune.

49^ MÉMOIIŒS

L'étonnement du marquis d'Arquien fut grand ; mais celui du roi et de la reine de Pologne , quand ils surent par le retour de leur courrier ce qui s'étoit passe entre le marquis d'Arquien et Monsieur, et qu'ils eurent la copie de la lettre de M. et de madame de Bëthune , ne peut s^exprimer. La Reine principalement entra dans une fureur qu'il faut être femme et offensée pour ressentir. « A quoi tout cela sert-il, tt madame, dit le Roi? Il n'y a qu'un parti à pren- « dre : c'est d'envoyer d'ici les vingt mille ëcus à « votre père, le faire venir; et, sans vous fâcher ni « vous inquiéter davantage, je ferai couper le cou à « M. l'ambassadeur de France mon beau-frèré, si cela (( peut vous contenter; car aussi bien la noirceur de « son procédé le mérite. » Quand les premiers mouvemens de colère furent passés, voici le parti que la Reine prit : elle envoya chercher le grand et le petit général de Pologne , et leur dit qu'elle étoit surprise d'apprendre que , contre les lois et les privilèges de la République , ils levassent des troupes; qu'elle étoit informée qu'il y avoit sept à huit mille hommes dans la starostie de Strick ; que cette levée ne pouvoit être faite qu'avec quelque dessein de leur part contraire au repos du royaume, et que cette conduite cachoit quelque mauvaise intention. Le grand et le petit général ne manquèrent pas d'avouer que tout ce qui s'étoit fait avoit été par un ordre tacite que le Roi leur avoit donné de favoriser cette levée, dont ils dévoient feindre de n'avoir aucune connoissance. « Allez donc, messieurs, leur dit la Reine, voir le « Roi : vous lui pourrez rendre compte du reproche (( que je vous ai fait; et je ne doute pas que Sa Ma-

DE L^ÀBBÉ DE GHOIST. 499

« jesté ne vous donne des ordres convenables au re- <c pos de la République, et à la dignité de son règne. »

Le grand et le petit général virent en effet le Roi, et recurent ordre de lui d'aller eux-mêmes à Strick licencier les troupes, vendre les chevaux, congédier tous les Français que le marquis de Bélhune ayoit fait venir, et leur enjoignit qu'il ne fût plus question de cette levée , qu'il leur ordonnoit de dissiper. Cependant la dépense que le marquis de Béthune avoit. feite se môntoit déjà à plus de huit cent iqiUe francs. La France se trouva offensée de ce licenciement des troupes, qui renversoit les projets de Tékély; car, outre la perte de l'argent, c'étoit encore renoncer à faire cette grande diversion que Ton espéroit en Allemagne. Le roi de Pologne de son côté se plaignit fortement du procédé du marquis et de la marquise de Béthune : l'un et Vautre furent rappelés ^ la femme fut exilée dans une de ses terres de Touraine, nom? mée Selles ; le marquis eut permission de venir compter ses raisons à la cour, rejetant tout son malheur sur la mauvaise humeur et la conduite de sa femme.

Le Tékély ne fût pas si tôt averti de ce manquement de parole, et du renvoi des troupes qui le dévoient joindre, que, dénué d'espoff et de secours, ne se trouvant plus en état dé se défendre en Hongrie, il résolut de se rendre à Constantinople, exhortant ceux de son parti à le soutenir pendant son absence , qui ne seroit pas longue, et les assurant qu'il alloit déterminer lui-même le Grand-Seigneur aux grands secours avec lesquels il viendroit bientôt les retrouver.

Il avoit quelque accès auprès de la sultane, mère

de Mahomet IV, qui régnoit. Elle étoit russienhe :

Sa. ♦

le Grand-Seigneur son fils avoit beaucoup de cousin dëratjon pour elle. Le Tëkëly entretint Mahomet, lui fit voir les facilités d'assiéger la capitale d'Allemagne ; il eut de grandes conférences avec le grand visir Kara-Mustapha-Pacba , qu'il détermina au traité qu'il fit avec lui , et au siège de Vienne : de sorte que, par l'enchaînement des circonstances, la maitiiraise humeur, l'intérêt et les caprices d'une femme rompirent le cou à la fortune de son mari , à celle de sa maison, à l'heureuse disposition que la fortune de sa sœur, reine de Pologne, donnoit à son élévation; et, par gradation des mêmes circonstances , firent perdre au Roi la favorable conjoncture de faire faire en Allemagne une puissante diversion des forces de TEropereur, et donnèrent occasion à Mahomet iv et à son grand visir de mettre la chrétienté et l'Allemagne dans les plus grands périls où elle ait jamais été : tant il est vrai que les plus grands événemens ont presque toujours pour principe des bagatelles, des puérilités, et des tracasseries de femmes.

Mémoire sur ce qui donna lieu en i683 à Jean Sobieski^ roi de i^plogne^ de secourir pîenne assiégée par les Turcs j et dont V Empereur et toute sa famille avoient été obligés de sortir ^ awc quelques circonstances de l'entrevue de Sa Majesté Impériale et de Sa Majesté Polonaise.

Jean Sobieski avoit, comme chacun sait» pendant qu'il étoit grand maréchal de Pologne, épousé une Française , fille du marquis d'Arquien , qui depuis fut cardinal \ et il étoit naturel que cette Française de-

DE l'abbé DR CHOISY. 5oi

venue reine , et ayant «in <ex,trôme crédit sûr Teaprit du Roi son mari , souhaitât en France rëlévation de son père. La cour ne sre. trouva pas disposée à lui accorder , dans le temps qu'elle le demanda , la grâce de le faire duc.

lie roi de Pologne ayoit fait une ligue avec l'Empereur , et cette ligue portoit que si la Pologne ëtoit attaquée parles Turcs, l'Empereur en personne, avec toMes ses farces, iroit secourir* la Pologne^ comme aussi le roi de Pologne iroit eu personne secourir rEluperenr, si l'Empereur étoit attaqué.

Le grand visir Kara^Mustapha-Pacha , homme ambitieux, s'étoit uni avec le Tékély, chef des mëcontens de Hongrie •, il avoit promis audit Tékély ce royaume : de sorte qu'avec la plus formidable armée des Turcs qui eût jamais paru en Europe, il entra en Hongrie.

Le roi de Pologne, suivant ses engagemens, dépécha un envoyé à l'Empereur pour lui dire qu'il étoit prêt d'assembler toutes ses forces, qu'il lui ofFroit daus un^i pressant danger. L'Empereur ne crut peutêtre pas Le péril si éminent, et n'étoit pas bien aise d^attirer dans son pays un roi études forces aussi considérables que celles de Pologne ^ Sa Majesté Impériale reçut froidement des offres si obligeantes. Le roi Jean , bien averti , s'en trouva blessé , et dépécha en France un courrier pour avertir le Roi que si l'on vouloit faire son beau-père duc, non-seulement il ne secourroit pas l'Empereur ni Vienne , qui étoit sur le poiut d'être assiégée , mais qu'il ofiroit au Roi d'unir ses forces aux siennes pour faire en Allemagne toute la diversion qui conviendroit au dessein que pourroit

5o2 MÉMOIRES

avoir. Sa' Majesté, qui, de son côté, avoit offert à TEmpereur de faire passer des troupes en Allemagne pour le secourir, et qui en avoit été refusé désobligeamment.

Cependant le grand visir tout-à-coup se porta jsur Vienne», et obligea M. de Lorraine de jeter habilement son infanterie Aans File de Schultz. L'Empereur fut obligé de sortir avec précipitation de Vienne ; et certainement la dignité de l'Empereur et de Tj^mpire cédèrent à la frayeur qui obligea ce prince* d'abandonner sa capitale , d'une manière qui ressembla fort à une fuite honteuse. Ge fut alors que l'ambassadeur de l'Empereur auprès de Sa Majesté Polonaise , et le nonce Pàlavicini, firent d'instantes prières au roi Jean de sauver l'Empire et la chrétienté. Le roi de Pologne ne leur donna que de foibles espérances. Le siège de Vienne étoit formé et pressé , sans aucune apparence de secours.

Un jour que le roi de Pologne alloit à la messe, le nonce du Pape et Fambassadeur de l'Empereur se jetèrent à ses pieds, criant à haute voix : « Au nom de « Dieu, sire, sauvez la chrétienté et l'Empire! » A la voix de ces deux ministres se joignirent celles- de leur suite et du peuple. Le roi Jean répondit : « Al- <( Ions à la messe prier Dieu, et nous verrons ce ft que l'on pourra faire. » Il attendoit le retour du courrier qu'il avoit dépéché en France, dont il eut pour toute réponse des remercimens.de ses offres, et une négative de la grâce qu'il ayoit demandée pour le père de la Reine. Ce refus le piqua au. point que, sans balancer, ce prince envoya dire à l'ambassadeur de l'Empereur qu'il secourroit Vienne , et que pour

DK l'abbé De CHOISY. • St03

cela il partiroit le lendemain. L'ambassadeur lui répondit que comme c'ëtoit la meilleure nouvelle qu'il pouvoit donner à son maître, il demandoit permission à Sa Majesté de l'aller porter lui-même , et partit en poste pour aller trouver l'Empereur, qui s'étoit retiré àLintz.

Sa Majesté Polonaise dépécha des courriers à tous les palatinats , et à ceux qui commandoient ses troupes lëglées, pour marcher au i^ndez-vous qu'il leur donna^ et il monta lui-même à cheval le lendemain pour s'y rendre. Quinze mille Polonais de la plus belle cavalerie , et l'élite de la noblesse du royaume , se trouvèrent au rendez-vous : le Roi fit lui-même le choix de quinze mille chevaux, et renvoya le reste. Il ne perdit pas un moment pour se mettre en marche , et envoya un courrier à Tékély, qui étoit resté avec trente mille mécontens ou Turcs dans le royaume de Hongrie. Il lui manda qu'il lui donnoit sa parole de ne le point inquiéter dans ses desseins, ni même dang la possession des conquêtes qu'il feroit^ mais qu'il exigeoit qu'il ne vint point aussi le troubler dans ses projets. Le Tékély le lui promit^ ce qui étoit absolument nécessaire. L'arrangement de ses vivres et l'ordre de sa marche ne fut pas si tôt fait , que dans peu de jours et sans obstacle ce prince arriva sur les hauteurs de Closterberg.

M. le duc de Lorraine, général des troupes de l'Empereur, le vint trouver pour lui apprendre ce qu'il savoit de la situation du camp des ennemis et du siège. Il le remercia au nom de l'Empereur, et lui dit que non-seulement sa présence et son secours étoient nécessaires, mais que lui seul pouvoit terîniper une infinité de divisions et de difficultés entre

5o4 . AÉMoiiiisis , ,

M. r^élècteur de BâVîèrc-, qui n'aTt)it qrfé seize an», et qui ëloit Vetin joîî4dr*e ^e* troupes à celiés de l'électeur de Sàte', <^i de son côte, comme plus vietfx, ptnéteudbit tîe commaudemeiit ; que chaque prince particulier 'de TEtapire, qui avoit amené pareillement êes ti^upes, âYoit des prëtentiollks d'indëpehdatice*, et qu'en ikn mot la prë^nce de Sa Majestë leveroit tous les obstacles que la diffërénce de sehtimens et d'intërâts ^ si contraire à la cause commune , faisoit naître. Quelques-uns des priikcipâiiic de ces messieurs Vini*ent lés YtfAtfés jôtlrs, sur ieà mêmes hauteurs de Clostetberg, fairt la VëVëîrencïie au roi Jean, qui s'a- Vança âTec eux jusqu'au lien d'où !i\)h TOybîl le camp du grahd tiisir, ràrmëe turt^e-, fet les ouvrages de h tranchée. Ué Roi*, à^rès avoïr un peu regarde avec sa lunetfcé , '** : « Gèt èommfè-là est Inal campfë ; je Je « connfois', c^éiat un ignoràht prësfomptutui. Sons « n'ati¥on^5^s d^ô'iriietir à Viette affaire, par la lacitc lîjtë qu'il y aura d'y rëTteSt} ces coquins^là nem'atfc tendront poîtit. » Et Se tôtttnaiît Vers le dte de Lorraine : « Monsieur, lui dît-il, pf enez la peîh'e dé faire ^ comVnander seulement tféux "petites pièdès de ca- « taon, 'et (^''elïeS se WouVèht déîAnaiil à fe pfoitite du « jottt dàtas'le m-êrne lîeù où doùs stymïùés, ^ je votis « rëponds que vous verrez un beau Yèmue-mënage. » En effet, à là pointe du jour du lendemain, un peu après le lever du soleil, le Roi ayant fait aVancet les deux pièces de canon que M. de Lorraine avôit feit inontèr , en fit tirer une sur îa grande tente du quàttîèlr du grand Virfr -, et ayairt 'jjfri^ sa Itinettè , ii dit : « Je le vois qui sort de sa tente, d Et ayant ordonné que l'on tirât un second coup dans ïe même lieu : « ïe

DE l*abb£ de ghoisy. 5o5

« lé Vôî^ , dit-il , qui renti^ -, » et ayant ordonné qUê Ton tirât sans cessé : « Je le vois , continuà-t-il , qui « monté à cheval , et beaneonp de désordre dans son <t quartier ; il n'y a pas un moment dfe terûps à pérdi^e « pour descendre. »

Alors, donnant ordre que Toîi tirât toujours deux pièces , il fit passer de vatit lui la compagnie dés gardes de son fils Jacques, deut de^ siennes, se mit à la tête, du reste , et comnranda qu^ Ton allât droit aui tentes du grand visir', et que l'on chargeât les troupes qui pôuVôient faire t^uelqu^ résistance •, ajoutant qu'il prététrdoit Se mettte en bataille à taesure que ses troupes deisceti'droient dans la'pîame qui étoit entré le pied de la montagne et le quartier du gratid visir.

La résistance des premières gardes des Turcs fût médiocre ; le quartier du grand visir, avec ses tentes, son bagage et ce qu'il n'avoit pas eu le temps d^èmportèt, fat abandonné ;' on trouva dans la tente du grand Visir un îPolônais lés mains liées, en état de recevoir !a Aiort -, et Ton 'stit bientôt que c'étoit le chevalier de Trosky , envoyé de Sa Majesté Polonaise à la Porte , que le grand visir avoit mené avec lui pouf lui servir, di^oit-il, d'otage de la conduite de ^On maître, l'ayant souvent assuré qu*il lui feroit trancher la tête si les Polonais se mettoient en campagne : et quand lé Roi avec sa lunette l'avoit vu rentrer dà'ns s(ès tentes, cMtôît pour donner l'ordre que l'on exécutât cet envoyé. Il l'alioit 'être lorsque le canon, qui tiroit tôTijours sur le quartier du grand visir, l'obligea dé l'abandonner avec précipitation 5 et ceux qui avoient ordre d'exécuter le chevalier Trosky voyant leur maître parti, ne songèrent eux-mêmes

5o6 MÉMOIRES .

qu'à se sauver, et ne remplirent pas Tordre qu*ilâ avoient de lui couper la tête. L'on sut aussi qu'en montant à cheval le grand.visir avoit lui-même coupé la tête de son autrucHe favorite, qui ne le quittoit jamais, et qui couchoit dans sa chambre, parce que ne la pouvant emmener , il ne voulut pas qu'elle tombât entre les mains de ses ennemis (0*

Ceux qi}^ du haut de la montagne dëfiloient donnèrent avis au Roi que l'on voyoit l'armée turque qui se retiroit en diligence, mais en assez bon ordre. Le Roi s'avança sur les tranchées et travaux des ennemis, où il ne trouva rien que beaucoup de canon abandonné, tout le camp des ennemis presque tendu pareillement abandonné, et presque tous les bagages de l'armée à sa discrétion» Le premier soin de Sa Majesté fut de donner des ordres très-sévères que personne ne pillât \ et ayant seulement fait avancer quell[ues gardes dans le camp abandonné des ennemis, et leur arrière-garde avec de grandes précautions, pour empêcher le pillage et pour observer la marche des Turcs, ce prince alla droit à la porte de la ville, où M. de Staremberg le vint trouver avec une multitude de peuple étonnante , au milieu de^uels et des acclamations de vive Jean y ivoire libérateur ï il marcha ou plutôt fut porté , avec des cris de joie et de louanges , à la grande église Saint-Etienne , où il voulut mettre pied à terre pour remercier Dieu d'une si grande et glorieuse journée, si avantageuse à la chrétienté.

Le Roi s'avança de la même sorte, porté par tous

(i) Sobieski parle de cette circonstance dans la lettre qa^il écrivit à la reine Marie-Casimirc le i3 septembre i683. ( Voyez les Lettres de Sobieski, publiées par A|. de Sulvandy, pag. 63; Paris, Miol^aud, i8a6,)

DE l'âbbk de choisy. 5o7

ceux qui vouloient en approcher au pied du grand autel, où il se prosterna, et demeura assez long-temps dans cette posture de respect et d'humilité 5 après quoi se relevant, et les acclamations du peuple, le bruit et les fanfares des trompettes Faisant dans Véglise une sorte de dévotion militaire, *quasi plus édifiante par son désordre que par l'arrangement d'un Tle DeunhqneYon voulut chanter, ce prince vit tant de larmes de joie aux yeux de tous ceux qui le regardoient et qu'il regardoit, qu'il ne put s'empêcher lui-même de fondre en larmes^ et il a avoué depuis qu'il avoit si bien ressenti pour lors l'humanité, que depuis ce moment-là et pendant ceux qui le vsuivirent, c'est-à^ire non-seulement tant qu'il fut dans l'église, mais encore quand il fut remonté à cheval, et qu'il traversa les rues au milieu des acclamation$ de triomphe, long -temps même après être sorti de la ville , il n'avoit rien vu ni connu , tant l'excessive joie de tant de gens déliv^s s'étoit mêlée avec la sienne particulière, etj'avoit mis hors d'état de ressentir aucune autre chose, sinon qu'il étoit dans un désordre de plaisir et de joie qu'il n'avoit jamais éprouvé (0.

Il se retira dans les tentes du grand visir, qu'il trouva tontes tendues. Il chargea M. le duc de Lorraine de prendre quelque soin de l'ordre du campement dç l'armée, et de savoir au vrai la marche que

(i) On voit cependant, dans la lettre de Sobieski qui vient d'être citée, que la joie qu'il épronvoit ne l^empécha pas de faire des observations qui lui durent être pénibles. Les oiliciers de l'Empereur ne paroissoient occupés que du soin de diminuer et d'éteindre l'enthousiasme que la présence de son libérateur avoit produit sur le peuple de Vienne. ( Lettres de Sobieski , pag. 65. )

508 MÉMOIRfiS

téiioient les Turcs, et la façon dont ik faîsoîent ieor retraite. U dépécha dans le moment un courrier à la Reine sa femme , qu'il avoit laissée à Cracovie , et lui manda en peu de paroles le succès de son voyage ^ la levée ^u siège, et qu'il pouvoit l'assuTer qu'elle ne lui réprocheroit pas«£e que les femmes des Tartares ont coutume de reprocher à leu^ maris, quand ils reviennent à la maison les mains vides après une expéûiûda heureuse. Effectivement on a plutôt reproché à ce î*ôi d'avoir eu un peu trop d'attention à mettre et à faire mettre à part pour lui tOTjt ce qui se rencontra de riche , de curieux et d'utile dans les tentes du grand visif , qu'il trouva toutes pleines, et même d'avoir fait raiùasser avec avidité ce qu'il sut que quelques particuliers avoîent pris, malgré la d^ense qu'il avoit faite de piller»

L'armée turque étoit si considérable ^ que l'on sot seulement qu'elle se retiroit en bon ordre du côté de Barcan , où étoit son pont sur le Danube , qui la séparoit de la ville de Gran^ et comme il falloit quelque arrangement pour suivre avec ordre une armée si supérieure , on convint que de deux ou trois jours on ne se mettroit point en marche, tant pour donner le loisir d'arriver aux troupes qui venoient de plusieurs endroits , que pour raser les tranchëes et les ouvrages des Turcs-, quelques jours même de s^our étoient nécessaires pour l'arrangement des vivres. Le lendemain donc de cette grande journée de la levée du siège, le Roi se reposa^ mais le jour d'après, sans en rien dire , ce prince , qui souhaitoit une action qui ne fût glorieuse que pour lui et pour sa nation , donna Tordre que le lendemain matin ses quinze mille chevaux

DE lVbbé de choisy. Sog

se trouvassent prêts. Il tint son dessein si secret, que messieurs de Loi^r^ine et de Bavière , Télecteur de Saxe , ni aucun prince d'Allemagne, n'en eurent pas la moindre notiob-, et qu^s^nd a^ matin M. de Lorraine voulut aller visiter le quartier des Polonais, qui étoit séparé du sien , il n'eut* connoissance du Roi ni de Tarmëe des Polonais que par la piste de leur marche , qui alloit sur eelle du chemin que lesi Turcs avoient'pris pour se retirer. Sa Majesté Polonaise avoitcru, pour ainsi dire, escamoter la gloire d-une action non -«seulement à M* de Lorraine, mais à Tarmée de l'Empereur, et ^ tou^ les prii^çes qui la oomposoient {i\

Son ambition n'eUt pas le fruit qu'il en espéroit : ce prince trouva J'armée turque non-seulement en état de le recevoir, mais Tayaut attaquée avec plus de courage de sa part et de mépris pour eux qu'il 'uq convenoit au petit* nombre des Polonais qu'il con-^ duisoit, et le grand visir ayant, suivant l'usage de batailla des Turcs , élargi ses files en croissant dati^ la plaine de Barcan , le roi de Pologne , loin de pou^ voir remporter aucun avantage sur les ennemis , fut presque enveloppé avec ses troupes, qui, comme je lai dit, ne composoient que quinze mille chevaux.

(i) Uabbë.de Choisy parolt avoir écrit ce morceau d'après des Mémoires iWits par des Autrichiens. Il faut aussi le lire av^c quelque dé-* ^iiuce. Voici ce qu'écrivoit le roi de Po^oguç, ^ Poccasipu du butin fait sur les Turcs : a Les Allemands n^ont presque rien eu ^ car, excepté ceux (( qui se trouvoieni avec moi , aucun d'eux iiVst entré ce jour-lk daqs le <c camp turc 2 aussi n'ont-'ils ni prisonniers, ni étendards, ni aucun gage % de -victoire. Aucu^ de lenr^ cavaliers n'a tiré pendaqt la bataille. Mais « que cela ne ce r<^pande pas; je les ai loués et prônés tous tant qu'ils « sont. Quant aux nôtres, il y a des prodiges de valeur à rapporter, et « qui passent même toute croyfmco. » (Lettres de Sobieski, p. 134*)

5lO MÉMOIRES.

Sa retraite fut précipitée-, il fut obligé lui-même de marcher en se retirant bien plus vite qu'il n'eût voulu, et peu s'en fallut qu'il n'y perdit la liberté ou la vie. Cette action téméraire et malheureuse lui coûta plus de trois mille Polonais.

U trouva dans le désordre de sa retraite , en approchant du camp d'où il étoit parti, M. de Lorraine et tous les princes d'Allemagne, qui venoîent au petit pas par le même chemin savoir des nouvelles de ce qui s'étoit passé. Le roi Jean étoit le premier homme du monde pour avouer lui-même ses fautes. « Mes- (( sieurs, dit le Roi en parlant à M. de Lorraine, et <( à la plupart des généraux et princes qui l'accom- « pagnoient, j'ai été bien puni de mon imprudence; « j'ai été bien battu. J'avoue que j'ai voulu vous dé- (( rober une action dont je désirois que moi et ma (c nation eussions s^uls la gloire; en un mot, je me (( suis attiré et j'ai bien mérité lé malheur qui vient (( de m'arriver. V Ce prince remarqua assez que sa disgrâce n'avoit pas trop déplu à ceux à qui il la contoit. Plus on le plaignoit et l'excusoit, plus on Taigrissoit. Enfin ayant rejoint les tentes du grand visir , où étoit son quartier : « Que l'on me donne , (c dit- il, mon lit ordinaire, et que l'on renouvelle « seulement ma paille. » Jamais ce prince ne se servoit à la guerre d'autre lit que de tapis de Turquie, que l'on mettoit à terre avec beaucoup de paille , sur laquelle il couchoit.

M. de Lorraine entra dans sa tente dans le temps qu'il se faisoit désarnpier, et qu'on lui préparoit sa paille. « Sire, lui dit M. de Lorraine, Votre Majesté « veut-elle commander quelque chose? — Eh, mor-

DE l'abbé de CHOISY. 5ll

« bleu, monsieur, lui dit le Roi, venez-vous encore (( ici m'insulter? ne suis-je pas assez puni, sans que c( les yeux d'autrui soient encore témoins de ma dis- « grâce par les questions qu'ils me peuvent faire? Il « est question d'avoir sa revanche : ne voulez-vous (( pas que nous la prenions dès demain? o M. de Lorraine lui répondit modestement qu'il ne croyoit pas que Ton pût encore marcher le lendemain : « Et.quand « donc, lui répliqua le Roi ? — Il est aujourd'hui jeu- K di , lui répliqua M. de Lorraine , et je ne crois pas c( que Votre Majesté puisse être en état de marcher <( avant samedi. — Samedi soit, dit le Roi -„ donnez « Vos ordres, et qu'on me laisse dormir jusques à « samedi matin. Je ne veux voir personne ; j'ai be- « soin de repos , et je ne trouverai de consolation que « dansladéifaitedesennemis, que Dieu nousprépare. w Effectivement le Roi ne vit aucune personne de l'armée impériale jusqu'au samedi à la pointe du jour, que l'armée se mit en marche. Sa Majesté Polonaise étoit à la tête de l'aile droite , composée de sa cavalerie polonaise , et de quelque cavalerie de quelques uns des princes d' Allemagne. L'électeur de Bavière commandoit le centre , et M. de Lorraine commandoit la gauche , composée des troupes impériales ; l'électeur de Saxe et les autres princes de l'Empire commandoient différens postes de la première et de la seconde lign^. L'armée marcha sur différentes colonnes, et se mit en bataille à la vue de l'armée turque ; et, sans s'amuser à faire le détail de ce combat, les Turcs furent battus i). Le grand visir voulut sau-

(i) On voit, dans les Lettres de Sobieski , que celte victoire fut plus grande cjue celle de Vienne. (Lettres de Sobieski , pag. i35. )

5l% MÉMOIRES

ver UQÇ parUe de Tarmée, en ^fsiiss^nt passer sur son pont entre la petite ville de Barcan et la ville de Gran, qui est de Tautre côte du Danube. Le pont rompit, par le désordre de ceux qui voulant passer avec trop de précipitation : une infinité de Turcs se. noyèrent, et tout ce qui resta en*deçà du pont fut tué, ou pris prisonnier. Le roi Jean dpnns^ dans cette action des marques de va^euii et de grand capitaine-, l'électeur de Bavière , tout jeune qy'il étoit , .s'y distingua fort^ et le duc de Lorraine eut grandç part au succès de cette action par son courage et sa conduite. Presque tout le bagage des Turcs fut pris : le Roi demanda pour sa part de la victoire les sables et les chevaux , abandonnant les esclaves et le reste du butin à ceux à qui M. de Lorraine le destiperpit.

Pendant toutes ces actions l'Empereur^ tranquille , revenoit de Lintz : il rentra dans sa capitale ^et, comme s'il eût eu part à la peine que l'on avoit prise pour son service , il trouva son eœur si susceptible de jalousie de la gloire d'autrui , qu'à peine vouloit-il voir le roi de Pologne son libérateur.. M. le duc de Lorraine souhaitoit que Sa Majesté Impériale allât au devant de Sa Majesté Polonaise, l'embrassât, et le remerciât. L'Empereur fit des difficultés, sur ce qu'il n'y avoit pas d'exemples dans le cérémonial qu'aucun roi électif se fût trouvé avec l'Empereur. Le duc de Lorraine faisoit tout de son mieux pour surmonter ces difficultés dont il étoit bontçux , et vouloit au moins qu'après un service aussi considérable le roi de Pologne se séparât content de l'Empereur. Cela ne fut pas possible , et l'on convint enfin^que l'Empereur monteroit à cheval, et que l'entrevue se feroit au camp,

DE l'abbê de ghoisy. 5i3

en sorte qu'en s'abordant chacun eût la droite (î).

Le roi de Pologne étoit arme , le bonnet à la polonaise, avec une belle aigrette, une grosse perle pendant du côte de l'aigrette, monte sur un des plus beaux chevaux du monde , dont le harnois étoit magnifique. Ce prince , avec l'air d'un conquérant, abotda l'Empereur, qui, vêtu très-pauvrement et monté de même , à peine ôta son chapeau , n'eut jamais le courage de remercier le roi de Pologne, ni de lui tenir aucun discours flatteur, ni qui témoignât la plus foible reconnoissance •, et le peu que lui dit l'Empereur roula sur les services que les Polonais avoient toujours reçus de l'amitié et de la protection des empereurs.

Enfin cette entrevue , qui se fit de la plus mauvaise grâce du monde , finit par ces paroles , que le roi de Pologne dit en se séparant de l'Empereur : « Mon « frère , je suis bien aise de vous avoir rendu ce sera vice. » Et tournant la bride de son cheval pour s*eil aller, comme il aperçut le prince Jaccpies, son fils aîné , qui n'avoit point fait la révérence à l'Empereur, il retourna, son bonnet sur la tête, et présenta le prince Jacquet , qui mit pied à terre et salua l'Empereur, qui eut bien de la peine à porter la main à son chapeau sans l'ôter, lui fit un petit signe de tête , et ne lui dit pas un mot, quoique le roi de Pologne en le présentant lui dît que c'étoit un jeune prince qu'il élevoit pour le service de la chrétienté.

(i) 11 faut Toir lédétaii de cette entrevue dans les Lettres de Sobicski, page 70. L'Eiopercur nç se départie pas uu instant de sa morgue autrichienne : dans le conseil qui se tint sur la question de savoir comme un empereur devoit recevoir un roi «lectif , le duc de Lorraine fit cette belle réponse : « A bras ouverts , s'il a saave' rEmpire. »

5l4 MÉMÔIBES

Cette occasion de présenter son fils fit naître celle de présenter en même temps quelques palatins des plus considérables. Un d'entre eux ayant mis pied à terre et baisé la botte de l'Empereur, le roi de Pologne s'avança, et, lui donnant un petit coup de son fouet sur la fesse, lui dit : a M. le palatin, ne faites point (( de bassesse. » Et quittant ainsi l'Empereur, marcha à son quartier, d'où ]e lendemain il reprit le chemin de son royaume , ne trouvant partout où il passoit, et où il* eût dû recevoir des honnêtetés de la part de Sa Majesté Impériale, qu'ingratitude, manquement de vivres, qu'il se fit donner par force -, et ordre dans tous les lieux de son passage de se faire payer de tont ce qu'on lui fourniroit. Il sut même que les hhssà polonais qu'il a voit fait mettre à Vienne pour être soignés en avoiant été chassés sans secours. •

C'est ainsi que le plus grand et le plus important service du. monde fut payé ^ et, excepté de M. de Lorraine et de l'électeur de Bavière, le roi de Pologne n'eut lieu .d'être content d'aucune personne delà cour de l'Empereur. Ce prince, de retour dans; son royaume,, donna avis de son mécontentement en France, et l'on n'y profita pas de ses bonnes .dispositions. Cent fois il a dit aux ambassadeurs de Erance, et à tous ceux qui en pouvoient rendre^ compte an Roi : et Je me montre tel que je suis. Ne sait-on pas « que j'aime l'argent ? Si l'on m'en eût un peu donné, « j'aurois mis la couronne impériale sur la tête du roi « Très-Chrétien. » La fatalité ne l'a pas. voulu, mais les conjonctures y pouvoient être disposées.

DE l'abbé db xhoisy. 5i5

^^tt-^a^B-^ta

LItRE DOUZIÈME.

MADAME DE GÛERCHEVILLE (0,

Antoinette de Pons ^ marquise de Guerdheville , ^toit une des plus belles femmes de son temps (2) • mais la beauté la rendit moins recommandable que la vertu. Elle échappa à la plus sensible des tentationsyaux soins empressés d'un roi, le plus galant des rois. Henri-le-Grand sentit pour elle tout ce que l'estime et l'amitié peuvent inspirer de plus tendre.

(i) Manuscrits de Choisy, tome i, f° i65, x^, M. de La Porte a f'alb usage de ce'ffagmentdes Mémoires de Choisy dans Particle Guerchei^illei tome .19, page 18, de la Biographie universelle de Michaud. — (a) La niarquisé de Gnerche-ville est désigne'e sous le- nom de Scilinde dans les Amàurs du grand Alcandre, dont Toici le passage : . <t Se promenant près des frontières de la Neustrie ( Normandie ) , il 4c passa par la maison d'nne dame; veuve, et qui lenoit grand rang; Elle « e'toit encore jennc , et parut si belle aux yeux de ce grand roi, qu'il K oublia aisément celle ( Corisande) à qui il avoit fait tai^t de proteste tations contraires. Aussi véritablement celle-ci avoit des appas qui ne <c se rencontroient pas en la première : mais Scilinde ( c'est le nom de la « dernière) avoit e'té nourrie dans la cour la plus belle et la plus polie « de ce temps-là : c'etoit celle de Përiaudre ( Henri m ) , le prince du tt monde qui savoit mieux faire le roi, et qui savoit mieux régler les tu hommes ,- et toutes les choses qui appartiennent à la royauté. Ce noù<- «t , veau conquérant , qui servoit à toute heure de conquête à l'amour , se «c donna entièrement à Scilibde, et oublia de telle sorte Corisande, qu'il

«' ne lui étoit resté que la seule mémoire de son noni Sc^n aflectioîi

« le porta si avant , qu'il parla du mariage de Scilinde , voyant qu'elle ne le vouloit point écouter autrement. » ( yoy, l'Histoire ^les amours u grand Alcandre, dans |e Recueil de diverses pièces servant à l'histoire 4e Henri m; Cologne, Pierre Du Marteau, 166^, pag. aa4-)

5l6 MiMOIABS

Ses hommages n étoient pas méprisables : il ëtoit monté par sa valeur sur un trône qui lui appartenoit par sa naissance, et que I9 fortune lui disputa si long-temps. Il eut'de profonds respects pour madame de Guercheville^ il voulut lui faire des présens : elle n écouta rien , n'accepta rien -, et , pour lui ôter toute espérance, elle évita de le voir, et se priva des plaisirs de la cour pour se conserver tout entière à son honneur. « Il ne faut pas, disait-elle, qu'une feiqme tt soit assez téméraire pour attendre son enneniî ^ elle « succombera en présence : qu'elle évite le combat, f( si elle veut être la plus forte. Il est de certaines « victoires qu'on ne remporte qu'en fuyçtnt., « Elle se confina dans ses maisons de campagne , et ne parla jamais au Roi que malgré elle , et toujours avec une fierté respectueuse qui le faisoit rentrer en lui-même. « Je ne suis peut-être pas d'assez bonne maison , lui « disoit-elle un jour, pour être votre femme 5 et j'ai K le cœur trop noble pour être votte maîtresse (^).

Henri ne se rebutoit point : accoutumé à vaincre en toutes sortes de combats , la résistance de madame de Guercheville l'irritoit, et ne le guérissoit pas. Il prit des villes , il gagna des batailles ; il acquit une nouvelle gloire ; il s'en crut plus aimable : il recommença ses assiduités, et trouva les mêmes respects et la même inditTérence. Elle avoit épousé en secondes noces M. de Liancourt , et n'avoit point voulu quitter le nom de son premier mari , par un scrupule peut-être trop affecté : la duchesse de Beaufort avoit

(0 Ççtlç b<;ile. i;«'ponv! a eV AUftti attribuée à Catlierine de ftoban, dacheaac de Deux-P<wu. ( Voyez k Dictionnaire de Bayle , aa mot Catherine de Parthenayr.\

DB LÀBBB DE CHOIST. 5l'J

porté^ quelque temps le nom de Liahcourt , et ne Tayoit pas honoré par sa conduite. M. de Lianconrt aToit une terre à dix lieues de PaHs, nommée La Rôcbe-Gujon(' . Madame de Guercheville y demeuroit toute Tannée , sous prétexte qu'aimant la dépense, elle y pouvoit vivre plus magnifiquement qu'à Paris ou à Saint -Germain. En vain le Roi lui avoit fait dire par jses amies qu'elle étoit faite pour la cour : ces discours jQatteurs, loin de Tébranlet, Faffermîssoient dans sa résolution. Enfin ce prince s'aviaa un jour, pour dernière ressource, de faire une partie de chasse du côté de La Roche-Guyon *, et, sur la fin de la journée, s'étant séparé de la plupart de ses courtisans, il envoya un gentilhomme à La Hoche* Guyon demander le couvert pour une nuit. Madame de Guercheville, sans s'embarrasser, répondit au gentilhomme que }e Roi lui feroit beaucoup d'hon* neur, et qu'elle le recevroit de son mieux. En effet y elle donna ordre à un magnifique souper ; on éclaira toutes les fenêtres du château avec des torches (c'étoit la mode en ce temp»-là)-, elle se para de ses plus beaux habits,' se couvrit de perles (c'étoit aussi la mode)^ et lorsque le Roi arriva à l'entrée de la nuit, elle alla le recevoir à la porte de sa maison , accompagnée de toutes ses femmes , et de quelques gentil»** hommes du voisinage. Des pages portoient les torches devant elle. Le Roi, transporté de joie, la trouva phis belle que jamais : les ombres de la nuit , la lumière des flambeaux, les diamans, la surprise d^un accueil si favorable et si peu accoutumé , tout conlri*

(i) La Hoche-Guyon : Près de Mantes. Celle terre appartient aujourd'hui àf M. le dac abbe' de Roban.

5l8 MÉMOIRES

buoit à renouveler 9es anciennes blessures. «. Que « vois-je, madame, lui dit ce monarque tremblant? « est-ce bien vous, et suis -je ce roi méprise? » Madame de Guercheville l'interrompit , ep le priant dé monter dans son appartement pour se reposer. Il lui donna la main. Elle Te conduisit jusqu'à la porte de sa chambre, lui fit une grande révérence, et se retira. Le^Rbi ne s'en étonna pas; il crut qu'elle voulait a)ler donner ordre à la fête qu'elle lui préparoit. Mais il fut bien surpris quand on lui vint dire qu'elle étoit descendue dans sa cour, et qu'elle avoit crié tout haut : Qu'on attelle mon coche! comme pour aller coucher hors de chez elle. Il descendit aussitôt , et tout éperdu lui dit : « Quoi 1 madame , je « vous chasserai de votre maison? — Sire, lui ré- (( pondit- elle, d'un ton ferme, un xo\ doit être le (c maître partout où il est; et pour moi, je suis bien « aise d'avoir quelque pouvoir dans les lieux où je « nié trouve. » Et, sans vouloir l'écouter davantage, elle monta dans son coche , et alla coucher à deux lieues de là chez une de ses amies. Le Roi tenta la m'éine aventure une seconde fois, et madame de Guercheville y répondit dfe la même manière, toujours honnête, polie, respecj.ueuse , mais toujours sage. Une pareille conduite désarma le Roi; et, ne voulant pas laisser sans récompense une vertu si- rare et si bien éprouvée , il l'envoya chercher lorsqu'il se maria , et la mit auprès de la reine Marie de Médicis , en lui disant : « Madame , je vous donne pour dame « d'honneur une véritable femme d'honneur. » Ainsi ce prince , qui connoissoit le mérite , lui fit justice : il jugea contre lui-même. L'estime tet l'amitié prirent

DE l'abbé de ghoisy. Sig

la place d'une passion toujours condamnable quand elle n'est pas réglée par la vertu (ï).

MADEMOISELLE DE MONTPENSIER (a).

/ La grande Mademoiselle , dans sa jeunesse , avôit pensé éjjouser l'Empereur , le roi d'Angleterre et M. 'de Savoie. Son humeur impérieuse lui avôit fait rompre tous ces mariages. Enfin, en 1660, elle eut epvie d'épouôer le prince Charles de Lorraine : elle lui dpnnoit tous les soirs des soupers et des violons \ on dansoit une partie de la nuit. Mais, par malheur pour elle, mademoiselle d'Orléans sa sœur é toit de toutes ces fêtes, belle comme le jour à seize ans ; Mademoiseye paroissoit sa grand'mère. Le prince Charles en devint amoureux. La vieille s'en aperçut bientôt ; et rompit toutes les fêtes. Mademoiselle d'Orléans épousa le gra,nd duc, et le prince Charles sortit de Finance. Mademoiselle songea alors à épouser Monsieur, qui reçut ^a proposition avec tant de mépris , qu'enragée contre les grands princes, il lui vint à l'esjprit de faire la fortune d'un seigneur français qui la^Servît bien, et qui fût soumis à toutes ses volontés. L'amour qui étoit entré' dans son cœur ne la laissoit pas en repos. M. de Lauzun, capitaine des gardes , étoit

(i) L'abbë de Choisy paroU élre le premier écrivain qui ait fait connoitre cette anecdote : il etoit h la source des traditions sur le lègne de Henri iv , dont sa mère ayoit pu voir la fin. Il a seulement erre' sur un point. Madame de Guercfaeville nVtoit pas remariée à M, de Liancourt quand Henri iv lui rendit visite à La Roche-Guyon : elle ne contracta ce second mariage qu^au mois de février iSc)^» — (a) Manuscrits dé Choisy ^ tome I, f°a38, r°. "

OaO MÉMOIRES

alors en faveur : ii était petit, malpropre, de mau* vaise mine ^ mais son esprit, sa yivacitë , ses airs gas* cons, et certaines qualités occultes, le faisoient aimer des dames. Mademoiselle jeta les yeux sur lui. Sa naissance étoit bonne , et lamitié du Roi lui donnoit un grand relief. Jamais homme n'avoit si bien su se plier à toutes les inclinations et fantaisies 'des gens à qui il youloit plaire. Son aventure avec madame^e jVIonaco avoit fisiit beaucoup de bruit (0) et d'ailleurs, comme il étoit attaché particulièrement à madame de Montes* pan , alors la maîtresse réggante. Mademoiselle pouv oit espérer par là que le Roi ne s*opposeroit pas à son dessein. Elle commença par faire une confidence à M. de Lauzun. « Je suis résolue , lur dit^elle , d'épouser un <i seigneur français : ma sœur vient d'épouser un « prinee lorrain à qui les grands seigneurs de France ft ne le cèdent point. Qu'en pensez-vous, monsieur? ft *^Ah ! mademoiselle, s'écria Lauzun, Votre Altesse « Royale vondroit-^elle s'abaisser jusque là ? d Elle lui en parla deux ou trois fois^ et lui s^pereevant, au regard tendre de la {urincesse , qu'elle pensoit à lui , Pen dissuadoh toujours; ce qui augmentoit sa passion. Enfin, ny pouvant plus tenir, elle lui dit que le jeudi suivant elle lui apprendroit le nom de celui qu'elle aimoit^ et effectivement le jeudi au soir elle lui montra un petit billet. « Son nom est là dedans, lui dit-elle; « mais je n'ai pas la fdtce de vous le donner : je suis « trop honteuse. Il est demain vendredi , c'est un jour

(i) Beaucoup de bruit : Lauzun , amant jaloux de madame de Monaco , ayant découvert son intrigue avec k Roi, lui avoiîk joué les tours les plus perfides, ( Voyez Panicle Lauzun dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, lome lo, pag.^, de Pedition de 1791. )

DE l\w^ db ghoisy. 5ii

a malheureux) mais je vous le donnerai samedi. % Elle tint sa parole, et lui donna un papier où il n*y avoit d'écrit que ce mot : Lnuzun. Il pensa se jeter à ses pieds, et la remercia avec une passion qui ëtoit moins dans soit cœur que dans son esprit. Le lende^ main elle en parla au Roi ^ qui lui dit : a Ma cousine, c( quelque amitié que j'aie pour Lauzun , je ne saurois ic approuver un tel mariage \ mais vous avez garante K ans, je ne m'oppose à rien. » La permission don* née,. quatre seigneurs de la cour (M. dé Créqui et M. de IHontausier en étoient) allèrent faire en formé la demande de Mademoiselle. Jamais affaire n'a fait tant de bruit. Monsieur et M. le duc s'emportèrei|t extrêmement, et en parlèrent au Roi, qui leur réponsdit froidement qu'il n'approuvoit point, mais aussi qu'il n'empéchoit point. M. le prince, plus modéré, mérita que le Roi le fit cacher derrière une tapisse-^ rie , pour être témoin de la conversation qu'il vouloit avoir encore avec Mademoiselle. Sa Majesté lui paria avec amitié , lui représentant le tort qu'elle faisoit à la maison royale. Ce furent paroles perdues : elle persista , et retourna au Luxembourg préparer tout pour 1q mariage. M. de Lauaun, de son côté, avoit offert au Roi un sacrifice entier. Enfin l'affaire eût été bien* tâl consommée , si la vanité ne s'y étoit point mêlée , Laazuii voulant être marié ,^^i»e s'il eût été un souversûn ^ dans la chapelle ^JPTuileries. Le Roi eut quelque peine à s'y résoudre *, mais enfin il y consen-^ tit(ï;. Le jour fut pris pour la cérémonie après minuit.

(i) Jljr consentit ; Mademoiselle ne parle pas de eette oirconstance» Le mariage devoit avoir lieu h Charenton.- Elle aveit d'abord désire de sesOiarier dans la chapelle de la Reine; mais elle y avoii ensuite renonc^^

J*étois à six heures du soir dans la chambre de Mademoiselle, qui nous dit de la suivre dans une chambre voisine destinée pour M. de Lauzun. ^Ue ëtoit meublée magnifiquement. « Ne trouvez-vous pas, nous « dit-elle, qu'un cadet de Gascogne ''sera assez bien a log^ ? » Elle venoit de lui faire une donation entrevifs du duché de Montpensier et du comté d'Eu : les mariés dévoient en porter le nom, Elle vouloit aussi lui donner la principauté de Dombes -, mais Guilloire ^ son intendant, avoit reculé tant qu'il avoit pu. Il étoit huit heures sonnées, lorsqu'un iDrdinaire de chez le Roi vint dire à Mademoiselle^-que Sa Majesté la demandoit. La vieille princesse de Carignan avoit Taprès-dînée rendu une visite à madame de Montespan, et lîii avoit fait entendre qu'elle seroit perdue si ce mariage s'achevoit^ qu'on la croyoit amie de M. de Lauzun ( comme cela étoit vrai ) ; que Monsieur et toute la maison royale ne le lui pardonneroient jamais; que son temps passeroit, et qu'alors ^\le se verroit exposée à de grands malheurs: Persuadée par la manière simple et affectueuse de la vieille Carignan (les menaces de Monsieur et la fureur de M. le duc n'avoient fait que blanchir ) , elle alla trouver le Roi, et le pressa si tendrement de rompre ce mariage pour l'amour d^elle, qu^ envoya aussitôt chez Mademoiselle. « Ma cousin^^lui dit-il , j'ai eu tort de con-

in^i

tt sentir à un mariaglJBp honteux pour vous et pour

sur les observations tle M. de Guitry. ( Ployez ses Mémoires, tomel}.^ de cette sériel pages a65 et 374*) Cependant Choisy est ici d^accordavec madame de Caylus, qui dit dans ses Souvenirs ^ue Lauzun fut cause de la rupture par Texcès de sa vanitë. u M. de Lauzun , dit-elle, peu con- « tent d^epouser Mademoiselle , ^voulut que le mariage se fit de couronne K à couronne, m

DE l'abbé de GHOISY. 523

« nioi; mais puisqu'il n'est pas fait, je vous défends « d'y penser jamais. )> Elle se jeta à genoux, cria, pleura , et s'en retourna au Luxembourg à demi désespérée. Nous étions dans sa chambreà neuf heures du soir, attendant qu'elle revînt du Louvre. Deux de ses .valets de pied entrèrent dans sa chambre, en disant tout haut : « Sortez vite par le degré. » Tout le monde sortit en foule ; mais je demeurai des derniers , et vis la princesse venir du bout delà salle des gardes comme une furie, échevelée, et menaçant des bras le ciel et la terre : elle avoit cassé par le chemin Içs glaces de son çairrosse. Cependant le Roi envoya quérir M. de Lauzun, et lui dit : « Je vous ferai si grand, quQ vous a n'aurez pas sujet de regretter la fortune que je vous a ôte. Je vous fais, en attendant, duc et pair, et ma- « réchal de France. — ^^Sire, interrompit Lauzun, vous « avez fait tant de ducs, qu'on n'est plus honoré de^ c( l'être; et pour le bâton de. maréchal de France, <c Votre Majesté pourra me le donifier quand je l'aurai « mérité par mes services. » I^a réponse étôit fière : mais qiïand madame de Montespan voulut lui parler et s'excuser, il la Jraita comme là dernière des créatures, ne lui épargnant pas les noms les plus odieux. Elle en souffrit long-temps, avec une patience admirable.

Le Roi alla faire un voyage en Flandre -, messieurs de Lauzun et de Guitry lui demandèrent la permission d'aller faire un tour en Hollande : c'étoit huit jours seulement avant que M. de Lauzun entrât en quartier. Les courtisans raisonnèrent beaucoup sur ce voyage, et crurent que c'étoit un exil honnête -, et qu'enfin le Roi n'a voit pu souffrir davantage l'insolence avec laquelle

5^4 MÉIfOlBES

Lauzaû traitoit sa maîtresse. Mais ils furent bien étonnes quand ils virent arriver M. de Lauzun, qui prit le bâton le premier Jeur de son quartier, au sortir de la messe du Roi. Dans le même moment , Guitry prit son temps pour faire attacher cinq ou m petits tableaux des meilleurs maîtres dans le cabinet de madame de Montespan ; et quand elle fat tevenue de h messe 9 il lui dit que M. de Lauzun les avoit achetés pour elle à Amsterdam. Elle n'osa les refuser, et toute la cour, qui les vit, crut qu'ils ëtoîent raccommodes; mais cela n'jétoit pas , et Lauzun recommença ses mauvais discours avec plus d'insolence que jamais. Le Roi, pousse à bout, lui laissa achever son quartier, le fit arrêter, et conduire à Pignercd.

On sait qu'après bien des années madame de Montespan le fit revenir, à la prière de Mademoiselle, qui fit une dons^tion entre-vi& à M. le duc du Maine du comté d'Eu et de la principauté de Dombes. Quelques gens ont écfit que M. de Lauzun n'avoit été renfermé «[ue parce qi^'il avoit épousé Mademoiselle en secret, malgré les défenses du Roi; mais il n'y a pas d'apparence. Elle lui donna à son retour le duché de Saint-Fargeau, et pour vingt mille écus de rentes en fonds de terre.

Page 1